‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 50 sur 177 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Uais XV mineur; le duc d'Orléans est nommé régent. ^ Sa eonduite. — Law et son système financier. — Les désastres qo*il produisit partout. ^ Sa mort k Venise. — Les Jurais prennent des précautions contre llnvasion de la peste. — Loaift XV reaooTèUe les édits de Louis XIV contre les sectaires. — On om* beHit le port de Bordeaux. — La place Royale. -* La statue de Louis XV. — Les bas-reliefs. — lis sont conservés au Musée de la ville. — La fontaine de la place Saint-Projet, etc., etc.

Louis XIY étant mort, son jeune héritier monta sur le trône, Livre xni. et, ayant nommé le doc d'Orléans régent, il donna avis de son ^^^^ ïYéoemeDl aux jorats et autorités de Bordeaux , qui le com- ^ septembre moDÎqnèrent aux jurats des villes filleules. Philippe d'Orléans, régent, s'unit à l'Angleterre et rompit avec l'Espagne, première cause des malheurs peu éloignés de la France , dont ranion avec la péninsule hispanique maintenait la paix de TEurope et aurait écarté bien des calamités. Convaincu que le catholicisme est l'un des meilleurs auxiliaires du pouvoir civil, le régent voulait, disait-on, rendre à l*Église la paix que le jansénisme lui avait ravie. Il s'efforça d'abord de conquérir Tamitié et de gagner la confiance des sectaires ; ses avances furent regardées comme un indice, sinon une preuve, de sa faiblesse, et cette faiblesse, réelle ou supposée , faisait la force des ennemis de l'Ë^lise et de l'État. Il voulait avoir le peuple pour Ini, et, pour s'assurer une vaine et éphémère popularité, il diminua les impôts, au préjudice des services publics, donna toute liberté à la presse de crier tout haut ce que les anarchistes, dans rÊglise et dans l'État, pensaient tout bas, et infiltra peu à peu dans l'esprit public le virus révolutionnaire , le germe de tous nos maux , le principe générateur de la tet-

Livre XIII. reur de nos mauvais jours. Les jansénistes flaltaient le prince, cajolaient ses trop complaisants ministres et se servaient de la presse pour répandre à profusion leurs doctrines antisociales et corrompre l'esprit chrétien de la France, tout en s efforçant de s introduire dans toutes les places, afin de réaliser leurs rêves systématiques. D'un autre côté , les protestants, courbés sous la puissante main de Louis le Grand , relevaient la tète ; ils se mirent à tenir des assemblées ; ils parlaient même de refuser les impôts. Des embarras financiers surgirent de toutes parts , et la saine et pacifique partie de la nation vit avec effroi qu il y avait deux milliards de dettes à éteindre, avec un prince léger et ambitieux, et, en outre, un peuple inconstant dans ses affections et amoureux de nou- Law veautés. Law, aventurier écossais, fils d'un coutelier d'Êdim- * flnander "^ bourg, se présenta avec un plan financier ; il promit de combler le déficit et trompa la France,, après avoir été renvoyé de Sardaigne par le roi Yictor-Amédée, qui , ayant examiûé ses utopies financières, lui répondit : « Je n'en veux pas^Monsieur; 1716. je ne suis pas assez puissant paur me ruiner. » Le régQnt et ses ministres furent moins clairvoyants; ils croyaient entrevoir l'aurore du siècle d'or. Law, heureux de trouver des dupes, ouvrit un comptoir à Paris, sous le nom de Banque générale de Law et O; mais, un peu plus tard , il lui substitua le nom de Compagnie d'Occident ou du Mississipi. On prétendait qu'elle avait un fonds de cent millions répartis en 200,000 actions de 3,000 liv. chacune, avec quatre pour cent d'intéi*ét, outre la répartition des produits du commerce. Il y avait, plus lard, des actions de 1,000 et de 5,000 livres; elles se n^ociaient par endossement, mais avec des cours comme ceux des effets publics de nos jours. L'avidité et la crédulité augineatèrent le nombre des spéculateurs , et l'intérêt s'éleva de 4 p. 1 00 à 12, sans y comprendre ni les produits éventuels du <^mmerce privilégié du Sénégal et des Indes, ni ceux de la mise en culture de terres de la Louisiane^ où l'on croyait trouver des

tr&ors, ni le revenu des fermes générales et les profits résul- i^i^rc xiiL tants de la fabrication des monnaies , objet d'administration J. '

financière qoe le gouvernement, dupe comme le peuple, concéda à la Banque : tout bien considéré, c'était un leurre teoda à la convoitise des esprits vulgaires, une spéculation, au fond , d'un résultat très-problématique. Mais le public ne s'arrêta pas à examiner la réalité de ses espérances : séduit par de pompeuses annonces et Tappât du gain, il s*em pressa d'acheter les actions; les capitaux secrets circulèrent ; le régeai lui-méfoe, heureux de ce simulacre de prospérité, érigea celte compagnie en banque royale. Enfin, les papiers de Law étaient 1718. tellement multipliés * que son chimérique capital représentait bientôt quatre-vingts fois tout le numéraire en circulation. Tout le monde courait, tête baissée, vers une ruine certaine» le régeat le premier, et malheureusement avec lui la FrancOr sans songer qu'au bout se trouvait la banqueroute générale , la perturbation des finances et l'anéantissement des fortuoes particulières, a Mais, dit Voltaire, s'il y avait beaucoup de for- Précis » tunes détruites, la nation devint bientôt pins commerçante ^^ i^^^g xv. » et plus riche; ce système éclaira les esprits, comme les guer-* » res aiguisent les courages. » Oui , mais ces spéculations corrompaient le peuple et favorisaient les appétits sensuels d'une nation loyale et généreuse devenue la victime de sa crédolilé et la dupe d'un aventurier écos^is qui lui promettait on bien-être matériel. Les nobles instincts de la France n'existaient plus! « Law, dit Montesquieu, par une ignorance > ^ale de la constitution républicaine et monarchique ^ » fut un des plus grands promoteurs du despotisme que l'on » eût encore vus en Europe. Outre les changements qu'il fit • si brusques, si inusités, si inouïs, il voulait ôter les rangs » intermédiaires et anéantir les corps politiques; il dissolvait i la monarchie par ses chimériques remboursements et sem- » blait vouloir racheter la constitution elle-même. » Ce grand bouleversement de :nos finances eut un triste effet

LfrrêXiif. sur la moralité publique. Les fonctionnaires, les agents de la cbap^ 3. Banque et du commerce, n*ayant plus de facilité à duper des ^^*^* hommes, que les malheurs publics n'avaient que trop fatalement désillusionnés , ne songèrent qu'à ramasser de l'argent par des voies honteuses comme celles de La\^ ; ils coopérèrent avec lui à déplacer les fortunes et à mobiliser la richesse. Le mal n'était pas tout à Paris : Bordeaux en éprouva des pertes immenses ; mais les fortunes renversées ou ébranlées s'y relevèrent vite par l'impulsion donnée au commerce et à l'industrie. On y avait applaudi aux idées de Law : on y avait organisé, I7i0. le 21 août, un bureau spécial composé de trois négociants respectables : MM. Brunaud , Bilatte et Ribail , pour le placement des billets de banque; c'était une succursale de la grande Banque de Paris. La cupidité augmentait avec un amour effréné des jouissances matérielles et une fureur pour l'agiotage ; l'honneur s'égara dans la route des spéculations ; la corruption se glissa dans Tesprit et le cœur, à la suite de ces honteuses menées calculées pour s'enrichir; mais enfin la crise arriva , le bandeau tomba de tous les yeux , et tous furent étonnés que la prospérité des uns eût pu voiler si bien et si longtemps la misère générale. On comprit , enfin , que les trésors enfouis sur les bords du Mis»ssipi ou dans les friches de la Louisiane n'existaient que dans la tête de Law et de ses crédules admirateurs ! On voulut convertir le$ billets en espèces; mais l'échafaudage trompeur de l'Écossais croula et une misère réelle succéda à des richesses fictives. Law s'enfuit chargé des malédictions de la France et alla mourir à Venise, en 1729, dans un état voisin de la misère. Notre compatriote Montesquieu l'y rencontra dans une indigence affligeante et sans autre i^essource, pour se tirer des embarras du jeu (le jeu avait été son élément), qu'un seul diamant qu'il engageait souvent; c'était tout ce qui lui restait après les mécomptes déplorables de son inhabileté financière. Juillet. Pendant celte déplorable crise , qui fit tant de mal à Bor-

deaax , comme partout, la peste ravageait Marseille et four- Livr« xiii. Dissait an pieux Beizunce une belle occasion de montrer tout ^'^^^ ^ce que peut faire la charité pastorale; son zèle et ses vertus '^-^oDt été chantés par des Anglais. En 4729, on voulut le récompenser en le transférant sur le siège de Bordeaux ; mais il aimait trop le peuple dont il avait partagé les souffrances; il voulut vivre et mourir avec son troupeau , à Marseille. Le maréchal de Berwidc , lieutenant général du roi en Guienne, dont le régent disait : STtV y avait un parfaii honnête homme w monde, c'était Benoick, eut , depuis son arrivée en 4716, quelques dénaélés avec le parlement ; mais il fut bientôt connu et géoéralementestimé. « Il fat aimé de tout le monde * à Bordeaux « dit Montesquieu, et il n'y avait pas de lieu oh i ses grandes qualités aient été plus admirée^ » Berwick s'entendit avec Boucher, intendant de la province, et ils prirent plusieurs mesures d'une haute importance pour assurer l'état sanitaire de la ville et du pays : les navires venant de la Méditerranée furent soumis à une rigoureuse quarantaine à File de Pâtiras, dans la Gironde , et toute commuoicalion dé- so août 1721. fendue avec Avignon et Marseille. De son côté, le parlement ne négligea rien de ce qui regardait la propreté et la nourriture ; il ordonna aux jurats dé veiller à ce que les rues

fassent propres et débarrassées des immondices. On fit sortir de la ville les animaux malades ou capables de corrompre Tair ; mais on agit avec toute la prudence possible pour ne pas trahir la crainte qu'on avait de l'invasion du fléau et pour ne pas détruire le calme moral qui régnait à Bordeaux et dans la province* La cour s'occupa aussi des vivres et de l'approvisionoement de la ville : elle nomma des commissaires qui , Registres da agissant de concert avec les jurats , les baillis des boulangers Parlement, et les syndics des marchands de blé , firent une visite chez tons les revendeurs de grains et de farines ; ils avaient plein pouvoir d'enfoncer les portes qu'on refusait d'ouvrir à leur inspection. Un procès*verbal constatait le résultat' de la visite;

Chap. 3.

Livre xiiL le8 nuauvaises deiirées étaient jetées daiB la rivière. On publia un arrêt prescrivant que le pain fût de fromeul et de bonne qualité, sous les peînes les plus sévères, et, pour empêcher tout accaparement, on enjoignit à tonie personne de ne garder dans ses greniers que la quantité nécessaire à la consomoiation de la famille et de mettre le reste an vente. Cette sollicilude des magistiiats rassura le public. La peste ne se fit pas sentir dans nos murs.

Louis XV commença enfin a s'apercevoir où allait le conduire la diversité des doctrines religieuses en France; le catholicisme paraissait une barrière contre les innovations politiques. Pour bouleverser TËlat , les novateurs comprirent qu'il fallait affaiblir et détruire la religion catholique ; Taulorité royale en soofirait, les morars se corrompaient, la loi devenait impuissante, et une révolution politique et religieuse semblait imminente. Frappé de ces dangers, le jeune roi dé-

u Mai 1724. clara , en 1724 , qu'il renouvelait tous les édits de Louis XIV; que la religion catholique était la seule qui seraii exercée dans ses États; prononça la peine de mort contre les ministres protestants qui convoqueraient des assemblées de leurs coreligionnaires , et prescrivit qu'on baptisât les enfants dans les vingt-quatre heures après leur naissance. Il frappa d'aoe amende de 6,000 liv. toute famille qui ferait élever ses enfants à l'étranger ; il ordonna qu'on prendrait des maîtres et des maîtresses catholiques pour les instruire; que les médecins avertiraient les curés, quand les malades aéraient en danger, pour qu'ils eussent à recevoir les sacrements; que les malades qui s'y refuseraient seraient , s'ils revenaient en santé , bannis à perpétuité, ete., etc.

Ces dispositions, louables par l'esprit religieux qui les avait inspirées, mais d'une exécution très-difficile pour le naoment, eifrayèrmi les esprits en France et alarmèrent les protestants. Les ordres du roi fnrent regardés comme le fruit d'un zèle irr^échî , qui agissait sans consulter l'opinion publique. A

Bord^iix , les agitâtitmât des Parisiens ne se firent guère sentir, ^y^^ ^"iet le caime des habitante ne eontribua pas peu au bien-être ~ ' géoérsl. Les Bordelais avaient appris, par les guerres civiles passées « à s'occuper de leurs affaires : les ententes étaient devenues moins fréquentes; la religion avait adouci tes niœiTrs; la loléraaoe du clei^ boifdelais mainteuait la paisi et contribuait à rassurer les protestants et à les rapprocher de l'église Gatboliqve, qu'ils avaient abandonnée; enfin, la paix se Qum-* Uoi et s'a^ermit dans nos contrées, et avec elle , la prospérité publique. Alors, au lieu de s'immiscer dans les débats religieux OQ pelitiquee, les jbrats s'occupèrent des embeHissemeots de la ville; cela valait mieux; C'était aussi plus politiquoi <^v l'a^ tenUen publique était par ce oioyen détournée des perséçutioDS religieuses qui désolaient les autres provinces. La toléraDce était Tune des vertus des Bordelais.

Les premiers embéllîssemelils qu'on voulait faire devaient avoir heu sur le quai ; une porte donnant sur le port , an bout de la rue da Chai des Farines , paraissait nécessaire; on voulait aussi établir une ligne de maisons d'une oonstruotion ooiforme « depuis la Parte Saint-J^ierre jusqu'au Chapeau^ Bauge, ek fiipmer, au devant de la Parte Deiffauœ, sur le port , une plwe publique au centre de laquelle on érigerait une statue équestre à Lonis XV, à l'endroit où les jurats» en 4684, avaient résolu d'en établir une à Louis XIY» Les jorats prireat, le 2 janvier 4728, une délibération sur ces nss. objels , mais le parlement s'y opposa ^ et , dans un mémoire présenté au roi , déclara que l'aiiéuation projetée du terrain et TexécutioD du plan fies jûràts était contraire aux usages et asx arrête du Conseil d'ËCat, qui, en pareils cas, avaient près* dit la oonvDcation des Ceut-^trente , o'est-à^ire des députés de tons les ordres de la communauté , cbo0e que les jirats n'avaient pas faite. Malgré les objeOlions du parietnent et «es éoergiqnes réclamations, la délibération des jurats fut bomoioguée pur un. arrêt de Cioasèil dn 7 lévrier 4 730 , mai^

Litre xfir. avec les modificalions proposées par rarcbitecte Gabriel , pa- ^- ' rent et élève du célèbre Mansard, que le GoQveraement avait envoyé sar les lieux , à la suite d'un arrêt du (]onseil da 29 avril 1729. D*après le plan de Gabriel , la nouvelle place publique devait avoir soixante toises de largeur et quarantecinq de profondeur; au centre devait s'élever la statue du roi , et à chaque extrémité , sur le port , devait se trouver un pavillon supportant des groupes en bronke. Les maisoiis qu'on allait construire pour former l'hémicycle devaient avoir une architecture uniforme et une plus grande élévation que celles qui devaient être bâties depuis cette place jusqu'à la porte du Palais. Sur cette façade on construisit alors vingtrquatre maisons à un étage, surmonté d'une mansarde; on en voit encore quelques-unes dans les rues de la Douane et du quai Bourgeois, derrière la belle façade actuelle qu'on doit à M. de Tourny. Pour faire face à ces dépenses, la ville fut autorisée à prendre, sur les revenus de la commune, une somme annuelle de 60,000 livres, ou le produit des emplacements qu'elle aurait à vendre sur la nouvelle ligne. Ces ressources étaient insuffisantes ; Tourny sut s'en créer de plus grandes. Les jurais cependant firent preuve de bonne volonté; ils firent

1733. commencer les travaux de la place. Le 8 janvier 4733, le Conseil de la commune délibéra qu'il faudrait faire graver, par Dttvivier, célèbre graveur à Paris, vingtH)ualre médailles en or, cent cinquante en aident, trois cents en bronze, pour être distribuées le jour de l'inauguration de la statue. Ces médailles devaient avoir deux pouces de diamètre et représenter, d'un côté, le pourtour de la nouvelle place Royale. Le 8 août suivant, on inaugura cette place ; les jurats vinrent en cérémonie poser la première pierre du piédestal de la statue ; on dépo^ dans les fondements une caisse en plomb, renfermant une botte de bois de cèdre, qui était garnie «i dedans

Annales de satiu blou galouué et dans laquelle furent déposées six e €aux. m^giii^ ^ ^Qnj Qug ç,^ QP çj lçg autres en argent , représen-

tant, d'QD côté, la place Royale avec fia façade ; de Tautre, LWre x|it. la fature slatoe. Sous ces médailles se troavait un coussin de ^^t. '

satio. La caisse fut renfermée dans une pierre et scellée pardessus d'une plaque de cuivre, sur laquelle ou fil graver les principaux détails de la cérémonie, avec les noms des magistrats alors ea place. Le piédestal , tout en marbre blanc , avait six mètres de hauteur ; aux angles étaient des trophées militaires; sur le devant était Tinscription suivante, an-dessous des armes de France :

LCBOVIGO XY, SMPlt TICTOia , SBMFBR PAGIFIGATOM ,

SOOS OHMBS, QOâM LATB BSCmni PAt£T,

PaTIBMO KCTORE 6BRUIT1

Suoaim IN AMnus pemitcs habitanti.

Sor les denx grandes faces, on voyait de charmants basreliefs, dont l'un représentait les batailles de Fontenoy (11 mai 1745), et l'autre, la prise de Port-Mahon (27 juin 17S6). La dernière face contenait les noms des magistrats en place, ' lors de son érection.

Qaelque temps après 1730, les jurats avaient fait une coDventioB avec MM. Lemoyne père et fils, qui s'engagèrent i fondre la statue équestre moyennant 130,000 livres payables d'avance ; mais il paratt , pour des raisons inconnues, que la ville ne donna d'avance que la somme de 124,000 livTCs. Sept ans plus tard, outre les 6,000 livres qui étaient dues, la ville, ayant reconnu que la somme de 130,000 était insufiisante, accorda à ces artistes une autre somme de 30,000 livres comme indemnité. Les deux artistes s'engagèrent , de leur côté, à effectuer le remboursement du surplus de la dépense, au terme de dix ans, et donnèrent en garantie leur établissement du faubourg du Roule , à Paris , avec tous les outils , métaux , ustensiles et équipages qai s'y trouvaient. Mais un nouvel incident vint compliquer encore l'affaire. Pendant la fonte, le mur du fourneau creva, et, sur cinquante mille livres de cuivre-rosette , un dixième fut mis hors de service.

Chap. 5.

Litre xiH. Lemoyné ne perdit pets coorage ; les jwQts vinrent avec une noble générosité à son secours, dans cet embarras imprévo et indépendant de sa volonté, et lui donnèrent encore une somme de 1^,000 liv. Le travail fut recommencé, et, après onze ans de jsoins et de peines , la fente eut lieu chez Yarrin , avec tout le SQCcès désirable , en décembre 1742. La statue était dégante et d'un êùi admirable; elle était au-dessus de grandeur naturelle et de dimensions en rapport avec l'élévation dv piédestal; elle représentait le prince, vétn à la romaine, à cheval et dans Tattilude du commandemeot ; la planche en est conservée aux archives de THôlel-de- Ville. On embarqua l'homme et le cheval , masse de plus de quarante mille livres de cuivre, le l^*^ juillet 1743, à bord de la gabare royale la Grive, qui vint mouiller le 12 , à huit heures du Soir, devant la place Royale. Le 24, on débarqua la statue, qui fut gardée par les troupes bourgeoises, et le 19 août elle devait être ^ennelle^ ment inaugurée. C'était un jour de fôte pour Bordeaux. Tous les travaux furent suspendus, les boutiques fermées, les façades des maisoM illuminées le soir, et des feux de joie devant toutes les portes de la ville ; tous les navires devaient se pavoiser et tirer des coups de canon ; des fontaines de vin étaient établies dans plusieurs rues et des aumftnes en pain et en argent distribuées aux pauvres. C'était une véritable fête ; on n'aurait pas fait davantage , quand môme le roi y a^ait veau lu>*méme à la place de sa statue.

Le 19 , après un splendide repas à l'HôteMe-Ville , on vit partir les autorités municipales, accompagnées des fonctionnaires de tous les corps et états de la ville, pour la place Royale; c'étaient MM. de Ségur, sous-maire (M. d'Estrade, maire, était absent), Delancre, Dumoulin, Roche, Dalesme, de Bacalan, Castaing et Duboscq, secrétaire de la ville; tous revêtus de leurs costumes officiels, robes de satin cramoisi et blanc (la robede M, de Ségur était doublée d'un drap d argent). Ils partirent, précédés des trempettes d'argent et de leurs ser-

viieurs, ainsi que du héraut d'aimes , dont la sonbreveste de ^}^f^ ^nivelours cramoisi , parsemée de broderies d'or en relief, attirait tous les regards* Toute celte pompe avait pour le peuple des charmes particuliers et les prestiges de la puissance. Notre siècle de froide philosophie et d'indifiérence glaciale a dis-* séqué le pouvoir, et le peuple, n'en voyant que le. squelette, ^'est habitué à méconnaître la chose et à en mépriser le nom. Ce magnifique cortège passa par les fossés de THôtel-de- Ville, les rttea dtt Caheraan (Sainte-Catherine), le Poisson-^ Sftié, Saint-Projet, Sainte-Catherine et le Chapeau-Rouge. Les troupes bourgeoises formatent la haie; le peuple, découvert , suivait avec respect ses premiers magistrats et ramassait çà et là les écus qu'ils jetaient à cette foule avide de nou* veaoiés. Sur la place Royale se traient en ordre tous les mosiciens de la ville, et, pendant leurs délicieuses symphonies, le cortège faisait ses trois tours de la statue , la saluant a?ec respect, en lut passant devant, pendant que les coups de canon des forts de la ville et des vaisseaux en rade venaient se mêler aux acclamations étourdissantes de cette foule compacte et enthousiaste. Cette cérémonie de TinauguralioQ fiaie» le cortège rentra en suivant la rivière^ la place du Palais, la rue Neuve, les fossés de Ville, où se trouvait un feu de joie. Le soir il y eut un feu d'artifice et un bal masqué, àlissue duquel on servit un ambigu succulent et copieux*

Mais le héros véritable de cette fête , c'était Lerooyne ; cependant ni lui ni son fils ne furent invités au festin muni-cipal. Pendant qu'on iiiaugnrait la statue, par les trois tours I cl des cris mille fois répétés de vive le toit ce célèbre sculpteur se tenait à l'écart et évitait les regards des autorités qui avaient pu l'oublier et dîner sans lui ! Enfin , en circulant dans la foule, l'intendant Boucher l'aperçut, et, comme honteux du manquement que des malavisés avaient fait au génie, il l'appela, le coûiplimenta sur la pose majestueuse du <^vaKer, les formes gracieuses du cheval, le fini des lignes

LWreXiii. et la pureté du dessin, rharmonie des détails, et finit par Tembrasser devant la foule , comnae pour le dédonamager de l'invitation qu*il aurait dû recevoir pour la fêle de rHôtelnie- Yilie.Mais des fautes semblables ne se réparent pas par des baisers I La ville dépensa, en cette circonstance , 319,000 livres, sans. compter ce que coûta la gravure sur cuivi*e delà statue , qui montait à 7,500 livres. La fête seule coûta 27,000 livres. Le salaire et les gratifications de Lemoyne montaient à 30,000 livres, et, en raison des arrangements privés, on lui fit don des hangars où la statue avait été coulée, au faubourg du Roule, à Paris, qu*il avait engagés. On a dit que la statue avait été donnée par le roi ; c'est une erreur : la ville seule la paya; ses archives en font foi.

En août 1 792 , on prépara au Champ-de*Mars un banquet civique pour le bataillon de Bordeaux et les deux compagnies de volontaires nantais arrivés naguère en ville. A la suite de cette fête , on répandit le bruit que le peuple allait se porter en foule à la place Royale pour briser la statue équestre du dernier roi. Le Conseil de la commune s'assembla et délibéra qu'il fallait descendre la statue le lendemain. Les jurats poussèrent la prudence , disons mieux , la faiblesse, jusqu'à aller de table en table , à celte fête du 1 5 août , pour tranquilliser et rassurer des hommes qu'on aurait dû pacifier par le canon, et leur déclarer individuellement que la statue serait enlevée. On consulta les hommes de l'art : MM. Bonfin , Bnrguet , Latus et Oré proposèrent divers plans sur les moyens d'enlever la statue sans dégradation. Le district les approuva et parut désirer la conservation de ce chef-d'œuvre ; les membres do département la regardèrent comme une aflfoire purement municipale et s'en remirent à la sagesse des jurats. Ceux-ci se réunirent, et la destruction de ce monument admirable fut résolue dans leur délibération , oii on lit ce qui suit et qui est passablement curieux :

« Considérant les dépenses et les lenteurs qui seraient in-

(lispeDSibles pour la conservation de ce monumont, attendu Lwiexiii. fttï/ a été fcmdu dun seul jet et qu'il est urgent de mettre à ^^'^' exécati(Hi la délibération que les corps administratifs prirent le 1S du courant, au Champ de Mars ,

> A arrêté, ouï et i*equérant le procureur de la commune, i|ae le monuinenl sera détruit, sans qu'il soit besoin de la coDservatioQ de la statue et du cheval , et que les artistes seront consultés sur le meilleur usage qu'on pourra faire du broQze. »

Cet arrêté du vandalisme révolutionnaire fut fidèlement exécuté 1 Par une délibération en cinq considérants , en date do 24 septembre 1792, on détruisit ce chef-d'œuvre, et, de la matière dont il était composé et de celle provenant du loansoiée de Caudale , on fit douze canons de campagne.

De tout l'ouvrage de Lemoyne , on ne sauva que les ad mi* rables bas-reliefs de Francen, qu'on voit encore au dépôt des antiques, à Bordeaux : ils avaient coûté 37,000 livres. Cet admirable travail, qu'on devait détruire un demi-siècle après, était si bien exécuté, que les jurais ne crurent pas mieux faire leor cour au roi qu'en lui en envoyant un modèle réduit à des proportions beaucoup moindres. Lemoyne fut encore chargé de ce nouveau travail en miniature.

Le roi était â satisfait de la conduite des jurats, en. cette circonstance , qu'il leur accorda des lettres de noblesse : c'est ce qu'on appela longtemps, à Bordeaux, la noblesse de la thche!

Il parait que dans l'érection du piédestal les jurats avaient eu la pensée de flatter le maréchal de Richelieu , alors gou- Yerneur de Bordeaux. Ils choisirent pour sujets des basreliefs qui en décoraient les faces , des faits d'armes glorieux poQf le prince et auxquels le maréchal avait pris part* Dans le bas -relief qfti représentait la bataille de Fontenoy, le sculpteur choisit le moment oii le maréchal demanda Tordre de pointer le canon contre la colonne anglaise. Il paraît

!'• Part. B.c 17

Livre XIII. cepeodaDt que le maréchaUgoaveraeur n*en faisait pas grand cas , si nous en croyons les traditions du pays. Ces roagnîâques sculptures, qu'on regardait comme des chefs-d'œuvre , furent dues au ciseau élégant de Charles Francen; il travaillait de la main gauche et passa huit mois à les exécuter. Sur une des faces , comme nous l'avons déjà fait observer, se trouvait en latin les noms des autorités d'alors , savoir : le marquis d'Estrade, maire; M.deSégur, vicomte de Cabanac, pro- maire; Joseph Despens de Lancre, Charles Dumoulin, Jean Roche, Gabriel d'Âlesme, Arnaud Castaing, jurats; Jean-Baptiste Maignol, procureur et syndic; Guillaume Duboscq, secrétaire. MDCCXLIII. En 1765, quand toutes les sculptures furent achevées, on ajouta à la suite les noms des autorités d'alors, savoir : le duc de Richelieu, gouverneur; d'Estrade, maire; de Ségur, pro-maire ; Léonard-Majance de Camiran , Jean- Baptiste Barreyre , Christophe Cayla , Maro-Antoine Doperrier de I^rsan , Jean-Baptiste Berjon , Pierre Agar, jurats ; Arnaud Tranchère, procureur et syndic, François Chavaii le, secrétaire. An MDCCLXV.

Pendant que les jurats se livraient à ces travaux d'embellissement, on leur fit comprendre la népessité de construire une fontaine sur la place Saint-Projet , quartier populeux qui manquait d'eau ; on la fit commencer de suite , et le 4 4 décembre 4737, elle fut achevée, à la satisfaction du public. Les sculptures qu'on y remarque, en forme de stalactites, sont de Wanderworth ; elles sont inférieures aux groupes quil sculpta à la Bourse et à ses autres travaux. On lui donna 4,000 livres pour la mesquine ornementation de cette fontaine, dont leau vient de la Divona d'Ausone, la fontaine des Dieux ffons d'Audeia, aujourd'hui Fondaudège).

Avant l'arrivée de M. de Tourny à Bordeaux , tout l'espace qui s'étend depuis le couvent des Jacobins jiAqu'à la chapelle Saint-Germain ( porte Saint-Germain) , était un vaste cloaque avec de misérables échoppes çà et là; un lieu fréquenté la

nuit par des voleurs et des personnes de mauvaise vie. ïX's i^wre xiji.

Chap 3

Fan 1733, les jurais avaient demandé Tautorisalion d'aliéner

ce terraio , et , après bien des démarches et la présentation

d un plan de décoration pour la nouvelle place et les nouvelles

rues qu'on y devait faire , le ministre les autorisa enfin , par

plusieurs lettres, en 1744 et les trois années suivantes. On

ouvrit alors la rue Saint-Dominique ; on obligea l'Académie à Aujourd'hui

rebâtir une partielle l'hôtel que M. Bel avait laissée en 1736. '" n^*^^^"'»^-

et, après bien des efforts, on 6mt par établir une place

agréable avec un rang de maisons bâties sur un plan uniforme

et qai garde aujourd'hui le nom du grand intendant à qui

Bordeaux est redevable de presque toute sa splendeur.

A l'extrémité de ces allées (elles étaient complantées d'arbres qui forent abattus en 1831), il existait une vieille porte gothique; M. de Touray la fit abattre et remplacer par une belle grille soutenue par deux piliers décorés de bossages et aooomps^nés d'ailes avec des portes secondaires. Cette porte Toamy fui reoversée en 1794; mais en 1815, la reconnaissance des Bordelais fit ériger , sur cette place , une statue en rhoaae«r du grand intendant. Nous en parlerons ailleurs.

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