‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 53 sur 177 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

bc^raUe état des Bordelais pendant la disette. —Nouveaux efforts de de Tourn} l«dur éviter de plus grands malheurs.— Le parlement mécontent de la compagnie iT^pproTisionnenrent.— Son opposition à l'intendant, qui est calomnié auprès du Bîoistrp.^Lalettne de M. de Toumy au ministre.— Les comptes des membres ie la commission.— Les jurats ne reconnaissent pas tous les articles.— Un procès. -Décision de M. de toumy. — Les portes de S'-Germain, du Chapeau-Rouge. -La statue de M. de Toumy. —Les allées de Toumy. —Les portes du Chapeau- KoQge et Ae RUbelieo, etc., etc.

En présence de ces scènes désolantes, et accablé par une Livre xiii. disGUe plus factice au fond que réelle, le peuple n'osait pas ^^ élever la voix contre les monopoleurs, qui , malgré tout ce qttOD dévoilait de leurs spéculations intéressées et coupables, se proclamaient les bienfaiteurs et les sauveurs de la population. On se plaignait tout bas d'un état de choses qu'à toute aolre époque on aurait puni par une insurrection spontanée et jféQérale; on se taisait, mais c'était par nécessité. Ce peuple, aob-efois si irritable, si jaloux de sa gloire et de sa liberté , avait perdu le sentiment de sa dignité comme celui de sa force ; il rampait aux pieds de la tyrannique cupidité de quelques né*gociâots inhumains qui comprimaient sa colère et étouChient son patriotisme ; il gémissait en silence, sans oser mu:rmurer cooire ceux qui l'affamaient , pour ne pas se voir privé d'un peu de pain ou de farine. Les jurais étaient les défenseurs nés dopeaple ; leur inaction a fait peser, peut-être à tort, siir leur méoiûire l'odieuse charge d'avoir agi de connivence avec les accapareurs de grains. Le parlement se chargea , enOn, de reinonler à la source du mal , en ordonnant la visite des greniers publics et privés et la constatation légale de l'état des subsis*

Livre Mil. lancos. Mais les iuonopoleui*s firent inlerveoir à Paris de puis- ^^II^' sanls protecteurs, et un arrêt du Conseil défendit toute recherche à cet égard.

M. de Tourny ne se laissa pas décourager ; pour dissiper toute crainte sur Tinsuffisance des subsistances, il exigea que la compagnie fit venir quinze ou vingt mille boisseaux de fro-^ ment et cent ou cent dix de seigle. Les jurats, de leur côté, par une délibération du 15 avril, engagèrent les négociants à faire venir les grains qu'ils pourraient se procurer, et offrirent de les acheter pour la ville aux conditions déjà arrêtées avec la compagnie d'approvisionnement. Les négociants n'en firent rien ; ils craignaient une collision avec la compagnie, déjà en possession de certains privilèges : la Guienne, d'ailleurs, n'avait presque pins de grains , et les autres provinces ne pouvaient pas en <3xporter; le Gouvernement les réservait pour les troupes qui s'y trouvaient cantonnées.

Le roi, enfin, à la demande du parlement, autorisa les négociants de Bordeaux à acheter, dans le Quercy et le Languedoc, non pas du froment ou du seigle, il fallait les ménager pour les troupes, mais une certaine quantité de fèves et de riz. C'était toujours un secours, mais évidemment trop insuffisant. Le parlement était mécontent : son action était paralysée par la haute influence de l'intendant, que des malveillants accusaient d'agir de connivence avec les monopoleurs. Il avait été obligé de rappeler les commissaires qu'il avait chargés de visiter les greniers; il n'avait obtenu du roi que la faible ressource de quelques boisseaux de fèves et de riz, et un don de 100,000 livres que Sa Majesté avait envoyé aux pauvres de Bordeaux. La compagnie d'approvisionnement passait pour tenir au bas de la rivière ses vaisseaux chargés de grains, afin de maintenir la disette et par conséquent la hausse sur le prix des céréales. Cependant , l'intendant ne s'en occupait pas et contrariait Taction de la cour souveraine. Cette rivalité des pouvoirs produisait les plus mauvais effets :

Chap. 5.

le parlement était jaloux de la haute autorité des intendants; ^j^re xiii. leur conduite était toujours l'objet des plus odieux soupçons; quelques-uns d'entre eux vivaient en paix, parce qu'ils recouraient humblement aux conseils et à l'expérience du parlement, et ne décidaient ni n'agissaient que d'après ses avis. D'autres, moins dociles et fiers de leur haute position et de leur indépendance , ne reconnaissaient d'autre contrôle que '^lui du roi. De Tourny était de ce nombre : il agissait d'après ses propres inspirations et , sans le vouloir, avait souvent ccQlrarié les vues du parlement et froissé les intérêts de queU qoes-uns de ses membres. Son zèle , son inflexible droiture, m austère conscience, le rendirent sourd aux sollicitations ioleressées et aveugle pour tout intérêt privé ; il voulait le bien général ; il y allait avec franchise et bonne volonté. La Cour ne lui pardonna jamais ce manque de déférence; les jnrats eux-mêmes, qui avaient souvent dilapidé, sans blâme, ^ les deniers publics, se sentaient moins libres sous la sévère iiarveitlancè de l'intendant ; ils prirent fait et cause pour le parlement , et , tous ensemble , s'efforcèrent de noircir la condaite de M. de Tourny, de lui prêter des actes, des paroles et des intentions qu'il n'avait pas et de le calomnier auprès du roi. M. le comte de Saint-Flor.entin , ministre de la province, lui écrivit à cette occasion en termes un peu acerbes ; mais, fier de la pureté de ses vues et de sa conduite, l'intendant lui répondit, le 12 novembre 1750, en ces termes :

« Monsieur, je ne puis devoir qu'à des écrits cachés des Archives « jurais, que vous me blâmiez de manque de douceur et de ^^ ^ ^"^" ^* » conciliation. Or, monsieur, j'ai l'honneur de vous dire, avec » autant de certitude que de respect, qu'ils ne sauraient vous . « avoir rien mandé qui me mérite le blâme, sans avoir usé » d'une fausseté et d'une malignité dignes de punition, et par » rapport à vous à qui ils auront cherché à en imposer, et > par rapport à moi , contre qui portent leurs suppositions.

» Songez, Monsieur, je vous en prie , que je ne sois point

Livre XIII. » un homme qui entre dans le monde et dont le caractère ne ^?1 ' » soit ni fait ni connu. Treize années d 'intendance dans le » Limousin , où le souvenir de mon administration est aussi » chéri que respecté, n'y laissent douter à personne , qu'à la » plus exacte justice et au travail le plus infatigable , j'ai » toujours joint Tesprit de douceur et de conciliation. Cet )) esprit m'a suivi ici, ou le naturel du pays et la constitution » particulière de la ville m'ont fait connaître qu'il m'était » encore plus nécessaire que partout ailleurs; aussi ne m'en » suis-je écarté dans aucune occasion et a-t-il produit que, » malgré les réformes que j'ai été chargé de faire sur quan- » tités de parties qui péchaient, entre autres la répartition, » les impositions et la proportion du vingtième aux revenus » des fonds, personne n'a cru avoir à se plaindre de la façon » dont j'en ai usé.

, » Les jurats eux-mêmes qui , par je ne sais quel esprit » introduit depuis six mois dans la jurade, veulent secouer » une partie de la dépendance dans laquelle ils doivent être » de la place que j'ai l'honneur d'occuper, ont recortnu , pen- » dant sept années, la douceur ainsi que la justice et l'utilité » de mon administration. Tout le monde vous dira ici que, » si sous aucun intendant ils n'ont été veillés de si près pour » les empêcher de mal faire et surtout dé dissiper , ils n'ont, » en même temps , sous aucun , été traités avec autant d'at- » tention , de politesse et d'amitié; un jurai gentilhomme, » avocat ou négociant, n*est pas chez moi comme un officier » municipal , mais comme un ami à qui je cherchais à donner » de la considération et procurais tous les petits plaisirs qui » pouvaient être à ma disposition. Il n'y en a point de passés » par cette place , depuis que je suis ici , qui ne soient encore » avec moi dans cette situation.

» Que les choses avaient différé précédemment ! quelles » bourrasques n'essuyaient-ils point, et souvent, de la part » de M. Boucher et de M. de Courson ; le public s'en souvient

— il9 —

V ei peul en rendre (émo^oage, ainsi que du ton de douceur, ^î^re \in. • d anaitié et de confiance qu'il a vu y succéder. Vous dirai- ^ je, Monsieur, que je ncn ai jamais fait attendre on dans

2 ma salle, à moins d'une nécessité absolue, comme depuis s qn'Us se sont mai comportés avec moi , et que je vois qu'ils

3 travailleiit soui-dement à me détruire auprès de vous. Si fi mes façons, à leur égard, n'ont pas été, comme auparavant, » amicales et affectueuses, je n'y ai pas fait entrer moins de n politesse, moins d attenlion, et j'en aï écarté, pour ma pro- 9 pre aalkfaction , tout ce qui aurait pu sentir au dehors le « mécouteutemeut que j'ai d'eux intérieurement.

9 liais. Monsieur^ ce n'est ni aux louanges que je me 9 doDoe , parce que l'joccasîon m'y autorise , ni aux pratiques » qu'ils emploient, parce qu'ils croient en avoir besoin, qu'il » faut que vous vous eu rapportiez ; c'est en me donnant raim sou des plaintes qu'ils vous ont portées, des fait^ qu'ils vous 9 ont allégués, et en jugeant, d'après ma réponse, si ces £ plaintes et ces faits ont quelque chose qui me rende blâ- » mable, ou bien. Monsieur, pour éviter cette discussion » qui pourrait être déplacée , en vous informant aux têtes !) principales d'ici qui méritent confiance, si la vôtre ne m'est 6 pas due en tons points , moins encore par ma place que » par la manière dont je la remplis.

» Je n'ai , Mpn»eor, jamais reçu de lettres de l'espèce de > celle à laquelle j'ai rhouneur de répondre , et j'ai toujours » pensé me conduire de façon a en être à l'abri. Ne vous 9 étonnez pas si je suis si sensible ; c'est le cas de la vertu ; & son propre est de ne pouvoir souffrir patiemment la plus » petite tacbe que l'on veut répandre sur elle , et de s'efforcer » d'en détraire jusqu'à l'ombre de la trace. Vous ne devriez n ni m'aiûier, ni me considérer, si j'étais indiffèrent sur ce qui 9 est capable de me diminuer votre estitne et vos bontés, à D b continuation desquelles j'aspit*o avec autant d'ardeur,

L'wvc XIII.

Chap. S.

La Colonie ,

Histoire de Bordeaux,

» qa'à vous prouver le profond respect avec lequel j'ai i'bon- » d'être, etc., etc. »

Les mérites et la réputation de M. de Toorny auraient dû émousser les traits qu'une jalouse et opiniâtre malveillance n'avait que trop bien aiguisés ; il n'en fut rien : rimpresskm fut profonde ; mais le ministre dissimula, et l'intendant continua ses glorieux travaux à Bordeaux. Sa sollicitude pour les vivres de la population bordelaise ne dura pas longtemps; la récolte avait mis fin aux craintes des uns, aux cupides spéculations des négociants intéressés et à ropposition dénigrante et ridicule des jurats jaloux. On avait entamé d'ailleurs des négociations pour la paix , et le commerce étranger eut toute liberté d'envoyer des grains à Bordeaux. M. de Tourny en éprouva une joie indicible; il oourut à la Bourse pour annoncer cette bonne nouvelle aux négociants ; il alla même dans les ateliers publics, et, en leur communiquant ses dépêches et son bonheur, il leur dit : « Alle^, mes » enfants , quittez votre ouvrage , votre journée vous sera » payée ; allez vite apprendre à vos familles et à vos connais- » sances que les préliminaires de la paix sont signés et que » la guerre est finie. »

Ces scènes déchirantes toucliaient donc à leur fin; on commença à respirer, après avoir échappé aux étreintes de la famine et de la mort. La commission d'approvisionnement , composée de MM. Beaujon , Delmestre jeune , Floch , Jarreau, le chevalier Legris, Treilhes et Vignes, tous négociants, avait cessé ses opérations dès le 3 juillet 4748. D'après les comptes qu'elle présenta aux jurats, elle avait fourni 212,884 boisseaux de froment, plus 223, 379. boisseaux de seigle; il restait encore dans ses greniers 3,734 boisseaux de froment et 2,471 boisseaux de seigle que les jurats prirent pour le compte de la ville. La compagnie avait dépensé 2,622,797 livres 19 sous 3 deniers. Sur cette somme, elle avait reçu , par la vente des grains , 926,885 livres 9 sous. Pour couvrir

ia dépense et les pertes que la ville avait éprouvées dans Livre xiu. celte opéraUoD , le Conseil d'État , par un arrêt du 8 octobre ^^' 1748 , ordonoa que les cinq élections de la généralité de Bordeaux seraient imposées pour les deux tiers de la pert« faite sur les grains achetés par la commission , et , par un autre arrêt rendu le 10 du môme mois, le produit d'un octroi exiraordÎBaire que la municipalité était autorisée à établir à Bordeaux « serait aflecté à solder le reste.

Lesjurats se montrèrent sévères dans l'examen des comptes; mille difficultés se présentèrent; mille observations, peu booortbles pour la commission et pour les comptables, furent faites; il s'enoiivit un procès. Le parlement s'était montré sévère centre les parties contractantes; il ne pouvait décemment s'en saisir : Taffiiire fut soumise au Conseil d'État , qui , par son arrêt du 17 août, renvoya le jugement de cette affaire'à M. l'Intendant. Cette commission était délicate; il s'agissait de l'honneur de plusieurs négociants respectables; mais les intérêts! de la ville, de la morale publique, de la justice, avaient aussi des droits sacrés qu'on ne pouvait méconoailre. L'austère probité de M. de Tourny ne recula pas; il examina l'affaire avec cette consciencieuse impartialité qui le distinguait, et, après plusieurs jugements préparatoires, rendit un arrêt définitif le 9 août 1752 , par lequel il condamna les jurais à payer à la compagnie , pour solde définitif de ses comptes, la somme de 49,418 livres. La compagnie se prétendit encore lésée ; mais un arrêt du Conseil d'État du 27 août 47'56 , confirma le jugement de M. de Tourny, dont nous donnons un extrait dans la note 10. note lo.

La disette de Bordeaux ralentit un peu le zèle de l'intendant, mais ne le détruisit pas. Il conçut de nouveaux projets d'enriiellissements et résolut de les réaliser. Les vieilles portes de Saintr-Germain et du Chapeau-Rouge étaient les premières qu'il entreprit de remplacer ; il en était temps : elles tombaient en ruines. La première élait ainsi nommée d'une an-

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