‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 57 sur 177 · Livre XllI · texte numérisé non relu

Livre XllI

Rernadau ,

de Bordeaux.

Au milieu de ce mouvement des affaires et des embellis* semeols de Bordeaux , M. de Tourny ne négligea rien de ce qui pouvait intéresser le bien-être du peuple et les intérêts de ladministration ; son activité ne se démentait pas et se maintenait toujours à la hauteur de son zèle. Les nouveaux projets ne lui faisaient pas oublier les anciens , et sa haute et féconde intelligence trouva les moyens de faire marcher tous ses travaux à la fois. La place Royale n'était pas achevée : il fallait à ses deux extrémités des constructions grandioses , dont réiégante symétrie s'harmonisât avec celle des maisons qui devaient encadrer Thémicycle ou la place publique; il y fit bâtir les hôtels de la Douane et de la Bourse. L'ancienne porte des Paux ne servait à rien qu'à obstruer la voie publique; l'intendant la fit démolir; mais, voyant que le pavillon qui occupait l'angle où la rue Saint-Remi se réunissait à celle qu'il allait ouvrir sous le nom de rue Royale, n'aurait que peu de développement et diminuerait la profondeur de la place , il le fit construire un peu en arrière, en l'écartant

un peu du plan primitif donné en 17S0 , par le célèbre Ga- t^t^re xiu. briel. Les deux portes royales {c'^tzinsi qu'on les appelait), qui devaient s'ouvrir sur cette place , devaient , dans le plan de cet architecte, s'appUyerducôtédu levant, sur des pilastres couronnés de groupes de sculpture ; l'intendant y substitua deux fontaines ; elles furent détruites lorsqu'on ferma le quai vis-à-vis de cet endroit. On les remplaça, en 1828 , par une fontaine élevée au centre de cette place et surmontée d'une belle colonne de marbre , ayant pour base un abreuvoir en pierre et couronné d'une boule ou globe sur lequel sont représentés les trois croissants ou le tricycle de Bordeaux. Plus note ii. tard on adapta les jets de cette fontaine à deux autres petites fontaines qu'on Toit au devant des hôtels de la Douane et de la Bourse, et la colonne de marbre fut enlevée et transportée sur la place du Palais, le 28 janvier 1845. On l'y éleva sur un socle de marbre , avec une borne-fontaine sur chaque côté. Sur l'une des faces de ce socle quadrangulaire on lit cette inscription :

«Le vicomte de Martignac, ministre de l'intérieur; le » baron d'Haussez , préfet du département de la Gironde ; le » vicomte du Uamel , maire de Bordeaux ; Lucadou , adjoint j> du maire pour les travaux publics ; Devaulx , Decoinei , » de Minvieille , de Courson , Dupuch , adjoints du maire, n

L'hôtel de la Bourse fut achevé presque en même temps et en ligne directe avec celui de la Douane : ces deux beaux édifices, d'un ordre simple, élégant et noble, servaient tout à la fois à décorer le magnifique hémicycle oii devait se trouver la statue de Louis XY, par Lemoyne , dont nous avons déjà parlé au chapitre III, et de couronnement à la façade uniforme et imposante que l'intendant voulait exécuter sur le port , depuis ce point jusqu'à la porte de La Grave, sur une étendue de près de 1 ,200 mètres. Le Gouvernement céda la Bourse au commerce, et quand M. de Tonrny eut tout préparé pour son inauguration , il y installa la juridiction

Chap. 6.

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Livre xui. consulaire et la chambre de commerce , le 9 seplenorbre 1749. Ce jour*là , on s'extasiait sur le nouveau palais du commerce; on s'épuisait en éloges sur la beauté de l'édifice et la symétrie de ses parties : deux ou trois négociants moins courtisans , moins clairvoyants que les autres , se permirent de dire que le local était trop vaste ; mais M. de Tourny, prévoyant l'extension que le commerce de Bordeaux prendrait un jour, répondit à cette observation déplacée : a Et moi , je regrette » que les bornes de l'emplacement m'aient forcé de faire cet )) hôtel si petit. Vous partagerez un jour mes regrets? » Le temps a justifié les prévisions de son génie.

M. de Tourny rencontrait à chaque pas de nouvelles difficultés; on ne comprenait pas qu'il pût entreprendre et exécuter tant de travaux à la fois; on entrevoyait les immenses ressources dont il aurait besoin et qui devaient , en apparence, laisser un vide dans la caisse municipale et causer des embarras financiers inextricables. Il savait ce qu'on disait et faisait autour de lui et contre lui ; il prévoyait les vues mesquines et les ridicules tracasseries des jurats , ainsi que les contrariétés qu'il éprouverait de la part du parlement, qui était tout puissant et jaloux de l'influence et de l'autorité de l'intendant. Il exposa ses idées et le vaste plan qu'il avait conçu pour l'embellissement et les décorations de la ville, et, n'ayant trouvé dans la municipalité qu'une résistance passive, des doutes et des craintes sur la possibilité de leur réalisation, il en écrivit au gouvernement, à Paris. Les ministres eurent confiance en son génie , et, se reposant sur sa vieille expérience, ils autorisèrent, par un arrêt du Conseil du mois d'août 1748, les jurats à entreprendre les travaux qu'ils jugeraient nécessaires à Bordeaux, « de concert avec l'intendant auquel^ » ajoute l'arrêt, outre F autorité attachée à sa place, le rot en » attribue une plus particulière , tellement que lorsqu'il y » aurait partage d'opinion entre Fintendant et les jurats , sur » les plans de cotistruction, Favis du premier prévatulra tou-

» jaurs et son eœécuiion aura lieu. » Cétait meilre l'intendant i-ivre xur. à son aise, mais c'était aussi lui susciter des jaloux et même ^^ ' des ennemis.

M. de Tourny ne s'en souciait guère; il aimait le bien, il y (eodait de toutes ses forces. La porte des Salinières tombait en ruine ; sa fondation remontait aux premières années du XIY^ siècle. La petite place où elle se trouvait était entourée de misérables huttes et de mesquines échoppes. C'est là qu'on vendait le bois à brûler et tous les produits de TËntre-deux- Mersetdu Haut-Pays, ainsi que le sel, les sardines, la morue, \Si saline, c'est-à-dire toutes sortes de poissons salés, genre de commerce qui faisait, anKY"" et au XYI'' siècle, toute la richesse de ce quartier de Bordeaux. On y vendait aussi les fruits, et le bourreau avait le singulier privilège de pouvoir lever un ar({t7 ( liard ) sur chaque corbeille de fruits qu'on y étalait. Celte place était susceptible de grands embellissements : H. de Tourny résolut de les entrepiendre et communiqua son projet aux jurats, qui, adoptant ses idées à cet égard, prirent une délibération, le 3 avril 1750, tendant à ce que ^^so. celte vieille porte fût reconstruite et qu'on y fit une place semi-circulaire avec une façade uniforme. C'était le premier pas vers un changement complet du port (i). La délibération des jurats ayant été homologuée par un arrêt du Conseil , en date du 10 juillet suivant, les travaux furent commencés et poussés avec activité ; il fallut trois ans pour les achever complètement. Il ne convenait pas de laisser le quai dans le misérable état où il était ; on délibéra le 30 juin de la mémo année , de faire un peyrat ou port pavé , depuis la place Royale jusqu'à la porte Saint-Pierre ; c'était le port de la douane. Ce premier pavé du quai présentait trop d'avantages détente sorte pour qu'on n'en désirât pas la continuation sur

(l)DaDslanuitda â4auâ5 Diaii750,ûn éprouva k Bordenux un légeV trenibleuicnt 4e terre. Le Père Lambert en parle dans un manuscrit de TAcadémie ùen Sciences.

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Livre XIII. une plus grande étendue ; elle eul iieu plus tard. M. de Tourny posa la première pierre de la nouvelle porte des Salinières, le 30 septembre; mais la naissance du duc de Bourgogne lui fit donner le nom du prince. Elle fut achevée en 1755, ainsi que la place qui porte le môme nom , le tout d'après les plans de Tarcbitecte Chevet. Cette nouvelle •dénomination de porte de Bourgogne n'a guère survécu à la flatterie des courtisans qui l'avaient inspirée : c'est encore pour les Bordelais la porte des Salinières. En 4807, on l'isola des maisons, et, après avoir démoli les deux guichets latéraux, on lui donna le nom d'Arc Napoléon, en mémoire du premier passage de l'empereur à Boixieaux, .en avril 1808. Napoléon, comme le duc de Bourgogne, a disparu, et cette belle porte, qu'on voulait maladroitement décorer du nom d'Arc triomphal de Napoléon^ a repris son nom primitif. Le temps a enlevé le grand homme et ses flatteurs , et , depuis lors , la porte Salinières a vu tomber bien d'autres puissances « bien des constitutions et des chartes bâclées à la hâte, ainsi que des trônes séculaires !

Quand M. de Tourny fut à môme de finir la place et la porte Salinières, il porta son attention sur les quartiei^ de Saiot-Michel et de Sainte-Croix. D'accord avec lui, les jurats, I75i. P^i* délibération du 15 juillet 1752, firent ouvrir une nouvelle porte de ville à l'endroit où la rue Carpenteyre débouchait dans la rue Anglaise, appelée plus tard rue de la Monnaie, parce qu'on y établit, dans ce temps, un atelier monétaire. La construction de cet hôtel de la Monnaie et de la porte de ce nom amena de grandes améliorations dans ce quartier; on fit élargir, au mois de juillet de la même année, l'étroite rue qui s'étendait tout le long du couvent des capucins (le Grand- Séminaire), jusqu'à la porte du même nom. On réussit à embellir et à vivifier celle partie de la ville , qui semblait condamnée à ignorer l'élégance et la prospérité du reste de la cité.

Chap. 6.

Les beaux édifices aiusi que le plan uniforme de la place i^ivre xiii. des Salinièrcs firent concevoir à l'intendant un nouveau projet grandiose, mais dispendieux , celui de la majestueuse façade de la ville sur le port, depuis Thôtel de la Douane jusqu'à la porte de la Grave, d après le plan de Gabriel, architecte du roi. La pensée de cet immense travail , sur une étendue de douze cents mètres, aurait suffi pour effrayer un homme ordinaire : M. de Tourny se roidit contre les difficult^set déploya dans cette circonstance toute la fermeté , la prudence et la prévoyance duo véritable génie. Il s'agissait de construire plos de trois cents maisons, sur un plan uniforme, à la place d*un grand nombre de misérables huttes ou d'échoppes qui menaçaient ruine , toutes adossées aux murs de la ville et habitées par des pauvres ou de petits marchands, presque •tous incapables d'en supporter les frais. M. de Tourny essaya de les intéresser dans le travail; il leur offrit une prime d'encouragement, mais il ne comptait guère sur leur coopération. Il fit assembler tous les intéressés, leur fit comprendre les immenses avantages qu'ils pourraient retirer d'une nouvelle façade uniforme et belle, et leur proposa de bâtir ces maisons a leurs frais ou de lui vendre les emplacements, à la charge par lui d'exécuter les travaux projetés. Il alla même jusqu'à leur promettre de leur faire concéder gratuitement, par les jorats, un espace convenable au devant de leurs habitations pour la nouvelle ligne, s'ils voulaient s'engagera y bâtir des maisûfis dans le cours de quatre années et conformément à son plan. On tint assemblée sur assemblée, mais tout fut inutile : les propriétaires repoussèrent toutes ses offres bienveillantes. Alors, les trouvant insensibles à tout ce qui intéressait la beauté de la ville et leurs propres intérêts, il leur déclara qu'en vertu des pouvoirs que le roi lui avait conférés, il allait, à ses propres frais et périls, s'en charger lui-même; que, 1754. puisqu'ils étaient insensibles aux avantages d'un projet qui coociiiait si heureusement les intérêts des particuliers avec le

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