‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 7 sur 177 · Livre XI · texte numérisé non relu

Livre XI

Cbap. 2.

iSSO.

Lenet, Mémoirei.

D. Devienne, liv. IX.

Lixre XI.

Chap. 2.

de la cour, pour que la priacesse et son fils pusseut rester à Bordeaux ; mais Mirât , de Bordes et quelques autres prévoyaient bien que ces instances seraient infructueuses; ils auraient voulu qu'on se bornât à demander qu'il leur fût permis de demeurer à Nérac ou à Centras , mais c'était encore trop près ; l'ombrageuse susceptibilité du cardinal les voulait en exil.

Le 25, on renouvela la trêve; le Parlement s'assembla pour l'enregistrer. D'Affis présidait la compagnie. La princesse le crut dans ses intérêts ; elle lui avait donné une croix en diamants d'un prix considérable , et une pension de deux mille écus , en reconnaissance de quelques légers services , et de ce qu'il lui avait promis de lui faire avoir dix mille écus sur le convoi , pour qu'elle pût congédier honorablement ses officiers blessés , malades ou indigents. On proposa de lui faire cette avance; mais d'Affis, avare et cupide, et alléché d'ailleurs par l'espérance d'obtenir de nouvelles faveurs , souleva desdifficultés et ajournala délibération. La princesse, vivement affectée de cette conduite si peu honorable et de ce manque de délicatesse , s'écria : D'Affis m'a mal servi pour mon argent. L'espérance d'une paix durable et satisfaisante avait répandu la joie dans tous les esprits; l'avenir se montrait sous les couleurs les plus riantes. Les députés du parlement de Paris avaient contribué beaucoup à ouvrir aux Bordelais cette heureuse perspective. On leur témoigna la plus vive reconnaissance; et, comme on présumait avec raison que les dames de Paris avaient exercé sur leurs maris une certaine influence dans ces circonstances, en faveur des Bordelais, les dames de notre parlement écrivirent à celles de la compagnie de . D. DeYienne. Paris une lettre dans laquelle, selon un auteur, on voit briller tout le feu de l'imagination gasconne; elle est assez curieuse pour trouver une place dans notre travail ; la voici : « Mesdames ,

» La trêve que nous avons reçue va rompre celle que

Lcnet , Mémoires,

Chap. 2.

iOSO.

» noos avons donnée à notre reconnaissance pour vos favo-« l'ivre xi

B rabies intercessions. L'interruption de nos courriers et les

I embarras d*ane ville assiégée nous serviront , s'il vous platt ,

I d'excuse. Pour mieux l'obtenir , nous nous servons des

1 plumes de nos casques pour vous écrire, encore eût-ce été

• avec le sang de nos eouemis , sans que vos yeux , remplis

1 de douceur , eussent été blessés de cette peinture. »

Ici, elles font un tableau des événements qui venaient de se passer; elles prodiguent, dans leur récit, dit dom Devienne, les images les plus sensibles de l'allégorie , la finesse de l'ironie et les traits mordants du sarcasme. L'esprit et la passion s y déploient à l'envie pour se venger d'un ennemi à qui on a juré une haine implacable.

Mais continuons de citer quelques parties de cette singulière adresse ; c'est la meilleure manière de faire connaître les pa* triotiques sentiments et l'ardeur martiale de nos amazones bordelaises.

« Permettez-nous pourtant de vous dire que jamais la mo- B destie qui paratt parmi les traits charmants de vos visages ,

> na mieux imprimé du respect dans les âmes de ceux qui

> les adorent , sans l'oser dire , que notre fort de La Bastide 1» qui paraît sur la face de notre ville imprima de la crainte

» dans le cœur de ce guerrier venu d'Italie Il jugea qu'il

B fallait plus de poudre à canon que de cippes, et plus de gan-, B telets que de gants de Rome pour vaincre la fierté de notre

> belle ville. Ainsi, n'osant supporter les feux de ses regards, B il campa sur la croupe d'une montagne voisine pour voir B avec une lunette d'approche les beautés dont elle était

» pourvue Toutes ces beautés plurent beaucoup à ce

B courtisan de Sicile ; mais il fut bien plus charmé, voyant son B beau sein qu'elle ouvre sans .honte à tous les étrangers et ^ ses deux mamelles dont elle se nourrit elle-même.

» Il n'osa pourtant. Mesdames, s'approcher de plus près

> de toutes ces merveilles ; il avait néanmoins levé à ce des-

Chap. 3.

Litre XI. » seiû UQ pied pour en former la première démarche ; mais » ce fut en vain que la Garonne , dans son flux et reflux , éle- )) vait et abaissait ce sein pour l'enhardir et Tinviler amou- » reusement aux approches; le cœur lui défaillit lorsqu'il fallut » se jeter entre ses deux bras toujours étendus à ses caresses , )» et, quoique son lit soit des plus mois, pourvu qu'on y repose x> à bouche close , il appréhenda qu'au lieu d'un excès d'à— » mour, elle lui f!t faire un excès à boire.... Il se contenta de » faire faire demi-tour à droite à son armée , pour après nous » attaquer (excusez-nous ce mot) à la mode d'Italie I

» Il prit sa marche à ce dessein vers nos faubourgs de Saint- » Seurin, auxquels, comme à cet amphithéâtre fameux de » notre Palais-Gallien qui en fait la première avenue, il )> trouva heureusement pour lui autant d'ouvertures qu'il y a S) de jours dans l'année. 11 ne resta pas pourtant d'en précau- » tionner l'attaque ; il fit faire halte dans ce superbe édifice » que Gallien l'empereur nous a laissé, et ayant représenté â » son armée, composée lors de douze mille hommes, que c'était » le lieu où les lions et les tigres , lâchés de leurs cachots , » déchiraient, dans le combat, ceux qui étaient condamnés » aux bétes, il anima ses soldats afin qu'imitant ces animaux y^ cruels , ils nous missent en pièces , comme à des criminels » d'Éminence.

» Sur ce propos , un religieux savant dans l'histoire lui )» dit, pour l'adoucir, qu'^i semblable lieu, un lion recon- » naissant envers un homme condamné à sa rage , qui lui » avait quelque temps avant tiré une épine du pied , le lécha » amoureusement de sa langue au lieu d'en faire la curée de ït sa gueule affamée. Néanmoins, ce tigre italien , plus cruel » et moins courageux que les lions eux-mêmes , s'opiniâtra » qu'on fit main-basse sur ceux qu'il savait combattre pour » son bienfaiteur, qui, seul , lui avait pu tirer l'épine du pied » que Paris lui avait mise à sa dernière guerre.

» .... Nous nous retirâmes soudain dans notre demi^Iune,

ieso.

comme dans notre centre. Ce fut alors que ce conquérant , Livre xi. encouragé par ce premier succès , assisté de ses généraux , *^ espéra , non pas de la prendre seule , mais la lune toute entière de notre havre.

» Il jura sur sa calotte , sujette à ses influences , et sur son bréviaire qu'il n avait ouvert pendant tout ce voyage, qu'il

entrerait triomphant dans Tun et l'autre Vous tremble-r

riez pour nous dans le doute d'un si rude combat , si vous ne saviez que les propres mains du fils et de l'épouse du plus vaillant prince du monde , présentés par notre ennemi commun , avaient travaillé à la construction de cette forte* resse. Oui, Mesdames, M. le duc d'Enghien, ce jeune prince sorti depuis peu du berceau , a travaillé lui-même à creuser le tombeau de plus de douze cents hommes , sans mensonge , qui sont restés morts aux pieds de cette demilune*

> Quel plaisir de lui voir employer les appareils de son berceau pour conduire son ouvrage ! quelle joie de lui en voir étendre les bandes en cordeaux et faire servir son archet de compas pour tracer les fondements , non pas d'une Rome, mais d'un réduit qui devait mettre à couvert les plus zélés qui aient jamais été pour la liberté de la patrie. Vous l'eussiez vu tantôt plier sous le faix d'une hotte chargée de terre , tantôt blesser ses tendres mains à porter des pierres que sa m^e rangeait avec du ciment détrempé de ses larmes.

» . . . . Nous aurions , Mesdames , une joie plus parfaite de ces bons succès , si nous n'avions entendu que les mourants se {daignaient que ce prince de l'Église avait si fort précipité l'attaque qu'il ne leur avait permis de faire plutôt leur prière. Et, quoiqu'il fût fort éloigné du lieu du combat, il fut pourtant invité par leurs cris et leurs hurlements à venir » voir le carnage.

» II ne trouva pas dans ce lieu une montagne favorable à

Chap. 2.

leso.

Livre XI. » ses desseins; mais, comme il est inséparable de rÉmioeDce, » il monta pour son assurance au haut du clocher de Saint- » Seurin , où la raison ne lui permit pas de carillonner, ni » son peu de pitié de sonner le trépas de tant d'hommes. »

Après avoir parlé des efforts impuissants des mazariniens et de la valeur indomptable des Bordelais , elles continuent ainsi : a Ce n* est point une rodomontade , Mesdames ; nos pre- » miers pères, du temps du paganisme, avaient élevé à Mars » et à Diane, leurs dieux tutélaires, de superbes piliers qui, xr sans avoir perdu leur première beauté, montent encore » jusqu'aux nues (1). Ce zèle, comme ils ont cru, les a ga- » ranlis de la tyrannie; mais, depuis que la lumière de la foi » nous a été portée par plusieurs saints qui reposent en nom- » bre dans nos églises, le ciel nous a été encore plus favorable, » nous maintenant dans la paix , excepté lorsque nous avons » pris les armes pour chasser les tyrans de notre liberté 1 ce » qui nous est permis par les meilleurs casuistes. »

Ici commencent des détails sur les opérations du si^e; c'est un tableau animé et vif, mais qui ne nous apprendrait rien de nouveau ni d*intéressant , que le patriotisme des héroïnes de Bordeaux. Après avoir détaillé les horreurs auxquelles Mazarin les avait exposées , elles continuent ainsi : « Pardon, » Mesdames , nous jugeons bien que ces discours blesseront » vos yeux et vos chastes oreilles ; notre plume de guerre » trouvera , s'il vous plaît , son excuse dans les licences qu'elle » baille. Nous rougissons nous-mêmes d'être obligées à ce

» récit par la fidélité de l'histoire Nous allons tirer le

» rideau pour vous dire que si ces menaces nous imprimèrent » soudain beaucoup de crainte , elle fut aussitôt dissipée , » nous ressouvenant que contre ces pillages et ces violences ,

(1) Nou» voyons que diaprés Topinion publique à Bordeaux, k cette époque, les Piliers de Tutelle étaient un temple consacré à Mars et k Diane , les divinités tutélaires des Bituriges-Vivisques. (Voyez tome I, livre V, page 73.)

Chap. 2.

DOS bourgeois très-vaillants avaient pour chef le rejeton do Livre xi. la vaillance même , et nous le miroir de la vertu de notre sexe.

• Nos ennemis savent par expérience qne nos bourgeois, vaillants de ienr naturel plus que le commun , faisaient la guerre d'une façon extraordinaire. Ils les ont vus en même temps être assiégeants vainqueurs et assiégés invincibles.... Nous avons vu, avec dix mille de nos ennemis, plusieurs de DOS bourgeois, un pied dans Teau, l'autre sur la terre, au milieu du feu de leurs armes , combattre , la tête levée en l'air, d'une main, l'armée navale; de l'autre, celle de terre. Ne diriez-vous pas que ces hommes voulaient faire revenir l'ancien chaos ou qu'ils bravaient les quatre éléments ensemble? Mais quelle intelligence seconde, croyeznous, gouvernait notre petit monde? C'était notre auguste sénat, qui, connaissant, d'une connaissance particulière, les desseins de nos ennemis , pesant les actions à la balance , nous réglait au poids , avec nombre , avec mesure. Il commandait, nous exécutions; mais bien souvent, dans le besoin , il prenait lui-même le glaive dans la main , comme

l'ange , pour mieux nous défendre Il a su subtilement

respecter la toute-puissance, en rabaissant l'Ëminence, honorer l'innocence en châtiant la malice , révérer l'enfant en écrasant le serpent qui l'environne , adorer la divinité en frappant l'âne d'Apulée , et même encore reconnaître la

> principauté légitime en méprisant l'usurpée. > Mais ce serait sans doute trop en dire pour des femmes ,

I si nous ne parlions pour nos maris ; nous ne prenons pas trop

> de part dans leurs intérêts , puisqu'ils en prennent dans la

> cause commune Notre faiblesse ne nous permet que de

> vous offrir nos vœux pour toute reconnaissance. S'ils étaient » exaucés, vous verriez bientôt revenir ce beau siècle, au- » quel, imitant les dames de l'antiquité, vous prononceriez, le » bonnet en tête , la pourpre sur les épaules, les décrets de

1" Part, B. 3

Chap. 2.

Livre XI. » justice. Aussi y aurait-il quelque justice , puisque nous la » voyons représentée avec les habits de notre sexe.

» Nous serions en ce cas d*avis que le bandeau que nos » pères lui ont baillé , demeurât toujours sur vos yeux , » crainte que les parties les plus respectueuses, se plaignant » de la perte de lears biens, ne perdissent leur franchise. » La justice en serait, ce nous semble , plus prompte ; chacun » aurait impatience , sans se servir d'aucun délai, de compa- » roir devant de si beaux juges. La demande de leurs pré- » tentions serait sans aigreur, parce que , n'ayant rien à soi , » mais à leurs souveraines , chacun les laisserait , sans mur— » murer, se prononcer dans leurs causes; il n'y faudrait point » d'avocats , car toutes les parties voudraient vous parler et » voir la majesté de vos visages. Vous pourriez, par un mépris, » par un regard de travers, châtier plus les coupables qu'avec » les bourreaux et les gênes. Qu'il serait beau , Mesdames , » que toutes les parties trouvassent avantageux les arrêts » sortis de vos bouches ; mais il serait encore plus étrange de » voir que les plus innocents devinssent coupables pour être » vos prisonniers, et que ceux que vous voudriez mettre en » liberté refusassent de sortir, disant qu'ils trouvent vos » prisons trop belles.

» Nous espérons , Mesdames , voir bientôt revenir ce beau » temps, du moins souhaiterions-nous pouvoir y contribuer en » quelque chose , e\ que la rudesse de notre langage et de » notre esprit, fatigué dans les travaux de la gueire, nous per- » mît de vous faire des remercîments assez dignes. Recevez » en revanche des cœurs, qu'avant d'avoir été l'objet de votre » charité, vous nous aviez ravis, quoique dans votre sexe. » Assurez-vous que les adorateurs de vos perfections , de vos

(t) Ammien Marcellin parle de la propreté et de l'élégance des dames de T Aquitaine {livre XV, chapitre i2). Plutarque constate leur influence sociale (De Virt, Mulier,, page 246). Les Gaulois leur soumettaient les jugements difficiles; leurs décisions avaient force de loi.

» gentillesses ne combattraient pas plus librement pour votre Livre xi. • service que ne le feraient , Mesdames , vos très-humbles e^t -1 "' i très-affectionnées servantes et sœurs.

» Les Dames du Parlement de Bordeaux.

B De Bordeaux « ce 36 septembre 16^. »

Les dames du Parlement de Paris répondirent, le 1 5 octobre saivant , presque sur le môme ton, mais dans un style moins enlhousiaste et plus froid que celui de nos dames de Bordeaux , qu'elles qualifiaient du titre ^illustres amazones. Cette réponse des Parisiennes contenait , selon son titre , tous les remerdments et toutes les civilités qu'un amour réciproque saurait désirer, et quelles garderont inviolablement pour leurs sœurs et amies les illustres amazones de Bordeaux.

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