‹ Histoire complète de Bordeaux (volume 2)Chapitre 70 sur 177 · Livre XIV · texte numérisé non relu

Livre XIV

Livre XIV. ^ homilier les agents de la royauté. C'était le germe de la démocratie que les grands corps de TËtat déposaient , sans s'en douter, pour leur perte, dans le sein de la société en France. Le ministère ne voulut pas s'avouer vaincu ; il consulta les gouverneurs de provinces dont le dévoùment lui paraissait certain, et, parmi les autres, Richelieu, qui avait eu des démêlés avec le parlement de Bordeaux. Il répondit en courtisan qui voulait flatter ses maîtres et se venger lui-même : il assura que la toute-puissance des parlements était un mal; qu'ils • tendaient , non pas à servir de contre-poids à la puissance royale, mais même à l'absorber; quils paralysaient partout l'action des gouverneurs des provinces qui n'avaient pas assez de courage pour se moquer de leur contrôle. Aveuglé par des avis flatteurs et intéressés, le chancelier Maupeoa se détermina à supprimer ces antiques corps de magistrature , pour les réorganiser sur un autre pied. C'était un coup d*Élal, une secousse qui ébranla l'édifice social ; il fallut de l'audace pour le faire; le chancelier en eut assez pour le proposer au roi, qui signa , le 23 août 1771, un édit portant suppression et remboursement des offices du parlement, et la création de nouvelles charges moins nombreuses, qui seraient conférées à des hommes probes et indépendants par leur position sociale, et exercées gratuitement.

Ce coup étonna les opposants; mais la résistance fut impossible. Le peuple augura bien de la mesure; il crut à la suppres* sion dos abus, à l'abréviation des procès jusqu'alors interminables et à la cessation définitive du paiement des épices et des frais accessoires écrasants et presque toujours arbitrairement multipliés. On croyait à la réforme ; mais les abus étaient trop enracinés , et des offices gratuitement exercés n'avaient plus de charmes pour des solliciteurs. L'édit fut exécuté partout sans une opposition éclatante. Le maréchal de Richelieu, homme entreprenant, qui ne doutait de rien , fut chargé de l'exécution de celte mesure à Bordeaux; il fut flatté de cette

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haute confiance du roi, et, pour prévenir tout malheur et Livre xiv. (enir le parlement et le peuple en respect, il fit venir des troupes, malgré les privilèges de la ville, et les fit échelonner sur son passage , autour du palais et partout où il prévoyait eo avoir besoin. Le 4 septembre, accompagné de M. Esmangart, intendant de la généralité , de son état-major et de plusieurs amis , Richelieu se rendit au palais, y fit faire lecture des ordres du roi et fit évacuer la salle. Il traita durement, même avec mépris, plusieurs membres , et combla de témoignages d'affection MM. de Gascq, Niquet et ses rares partisans.

Richelieu s*estimait heureux d'avoir si bien rempli sa délicate mission ; il en rendit compte de suite au roi , le félicita sQr les heureux résultats que la France attendait de la suppression de ces cours souveraines; lui dit que c'était le plus bàu'jour de son règne ; qu'il serait libre à l'avenir de régner sans leur humiliante opposition et de travailler sans contrôle au bonheur de son peuple ! Le surlendemain il s'occupa de 'a réorganisation du nouveau parlement Maupeou ; il désirait qu'il fût bien composé, au moins de ses amis, et ayant rencontré chez plusieurs une énergique résistance , il leur envoya (les lettres de cachet, avec ordre de quitter immédiatement la ville, et installa cinquante nouveaux titulaires dans les offices qu'on venait de créer. Il fit nommer son ami , M. de Gascq, alors président à mortier, premier président de ce nouveau parlement, qui , malgré le mépris et les antipathies du public , continua paisiblement , pendant trois ans , ses hautes fonctions. Mais le mépris public devenait tellement général pour les membres de l'ancien parlement, qui se séparèrent de Leberthon et des opposants pour se ranger du côté de Richelieu et de M, de Gascq, qu'ils n'osaient presque plus paraître en public; on les qualifiait du nom de manants, Mûupeouœ, et d'autres sobriquets plus injurieux encore, inventés par la haine et propagés par la malice.

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Livre XIV. Louis XV iDOurul et laissa le désordre partout , même dans l'esprit de ses sujets. Les jurats de Bordeaux, informés officiellement de cet événement, adressèrent, le 18 mai 1774, aux villes filleules, la lettre suivante: « Messieurs, le roy » Louis XYI, nouvellement régnant, nous ayant fait ThoD- » neur de nous informer de la mort du feu roy Louis XV, son » ayeul , nous ne perdons pas un instant à vous en donner » avis, ainsi qu'à toutes les villes filleules de Bordeaux, afin » que vous vous unissiez à nous dans les sentiments de fidé- » lilé et de soumission que nous devons au nouveau roy, etc. »

Le nouveau souverain s'efforça de calmer l'effervescence générale, et, convaincu que les innovations de Maupeou étaient antipathiques à la nation , il prit des mesures pour rétablir l'ancien ordre de choses et réintégrer les parlements dans leurs fonctions. M. le comte de Noailles , qui devint un peu plus tard maréchal-duc de Mouchy, fut nommé commandant de la province et chargé , par le roi , de rétablir l'ancienne magistrature ; le prince voulait conquérir l'amoui* du peuple; il savait d'ailleurs qu'il est souverainement dangereux de renverser les institutions séculaires et de se lancer étourdîment dans des expériences gouvernementales.

M. Leberthon, premier-président, informé officiellement de son rappel , fit ses préparatifs de départ et quitta Aiguille, lieu de son exil. Les pauvres du pays accoururent en foule à sa demeure , et , ne pouvant maîtriser leur émotion et leur tristesse , firent éclater leur douleur en gémissements et en larmes; les nobles y vinrent aussi bien que les bourgeois et les pauvres, tous heureux de le savoir réintégré dans ses fonctions, mais désolés de le voir partir du pays. Les habitants de Castillon, par où il passa, se réunirent pour lui rendre leurs hommages; il leur témoigna, en termes affectueux , son attachement et sa reconnaissance , et alla avec son fils , le comte Leberthon , passer un moment à genoux à l'église, devant le Saint-Sacrement. Il reprit sa route, accompagné de ce qu'il

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y avah de mieux dans le pays. A Libourne , TartiHerie an- LWre xiy, ooDça son passage : les jarats, le sénéchal et la noblesse vinrent le coDsplimenter ; il y passa la nuit au milieu de toutes les plus touchantes manifestations d'allégresse et de bonheur. Le lendemain il s'achemina vers Bordeaux avec le plus strict incognito, mais on le reconnut à La Bastide ; la nouvelle de son arrivée passa de bouche en I^ouche dans toute la ville. On accourut pour le voir : la Bourse fut déserte , les affaires oabliées; les jurats, désolés de ne pas être prévenus de son' passage, lui exprimèrent leur peine, et, en échange de leurs regrets de n'avoir pu lui offrir le brigantin de la ville, entendirent de la bouche du vénérable vieillard les remercîments les plus affectueux , au milieu des cris de joie , des vivats mille fois répétés tout le long des quais et pendant son passage en ville.

Arrivé à Villeneuve, M. Leberthon s'arrêta pour dîner chez M. l'abbé Feger, homme distingué autant par ses vertus et .«^qualités patriarchales , que par sa position sociale; un tel hôle était digne d'avoir un tel convive : Hospes hospite dignus. Après dîner, M. Leberthon se mit en route pour son château deVirelade. Sur les bords du chemin, des feux de joie dissipaient les ténèbres de la nuit et témoignaient de la joie et de l'enthousiasine de la population. Les jurats de Podensac et de Virelade vinrent au devant de lui avec une nombreuse garde armée et l'accompagnèrent jusqu'à son château. En l'abordant, le chef de cette escorte lui adressa ce compliment : « Mon- » seigneur, Louis XV nous avait tout ôté ; Louis XVI nous » rend tout : il ne nous reste rien à désirer, puisque nous » avons le bonheur de vous revoir. » Toute la soirée se passa en danses champêtres, en réjouissances de toutes sortes ; des chants inspirés par la joie et l'amour retentissaient parmi les arbres, et l'éloge du premier-président était le sujet de toutes les inspirations poétiques du moment.

D'autres parlements avaient déjà repris leurs fonctions par

Livre XIV. les ordres du bon Louis XVI, qui était alors Tidole du peuple ,

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le restaurateur des libertés de son royaume. Ce prince s'estimait heureux de pouvoir satisfaire les vœux de Bordeaux et de rendre, après plus de trois ans d'absence, les magistrats à leurs devoirs et aux Bordelais. Le comte de Noailles n'arriva que le 28 février ; on lui fit une réception brillante : tous les navires en rade étaient élégamment pavoises ; des vivats pour le roi, pour le comte, retentissaient tout le long du rivage et se mêlaient au bruit non interrompu du canon, aux sons des trompettes, des tambours et des symphonistes qui ouvraient la marche du nouveau commandant de la province.

A peine fut-il rendu au gouvernement ou à Thôtel qu'il devait occuper, que le peuple se porta en foule sur la route de Castres pour voir arriver le président, qui devait partir de Virelade à neuf heures du matin. Â Ârbanats, tous les habitants, avec leurs tambours et leurs fifres, formaient la haie de chaque côté de la route. On fit plusieurs décharges de boites et de pierriers. A Portets, la route était jonchée de lauriers, et le peuple dansait autour des feux de joie espacés à cortaines distances sur la route que devait parcourir le cortège. Des députés de la compagnie des procureurs du parlement y vinrent complimenter M. Leberthon et lui offrirent un bouquet. Sur ces entrefaites, des jeunes filles vêtues de blanc attachèrent à la voiture une couronne de laurier, ornée de rubans rouges : c'étaient la beauté et les grâces concourant à embellir le triomphe de la vertu. A Castres, les habitants rivalisèrent avec les autres localités et s'efforcèrent même de les surpasser. Au Bouscat, on rencontra vingt-quatre jeunes avocats venus dans six carrosses à quatre chevaux, caparaçonnés de laurier. Le premier président descendit de sa voiture pour recevoir leurs hommages; après quoi, ils lui présentèrent successivement, chacun d'eux, une branche de laurier; cérémonie simple, mais agréable et intéressante pour le coeur de M. Leberthon, par les sentiments qu'elle exprimait. Un peu

plus loin, on reoconlra près de trois cents jeunes gens à cheval ; l'ivre xi y. c'était l'élite de la noblesse et du commerce. Avant le Béquet, ^^' le premier-président fut complimenté, en latin, par un écolier qui avait élevé , en son honneur, un modeste arc-de-triomphe; mais, à quelques pas de là, on aperçut un autre magnifique arc-de-triomphe, d'ordre dorique, élevé par la société de^ francs-maçons. Sur la façade , il y avait trois portes : la principale était couronnée des armes de Leberthon, en bronze ; elles supportaient l'entablement qui se terminait par les armes de France placées sur divers trophées de guerre. Au-dessus du dôme était représenté un berger assis sur un globe , tenant an sceptre d'une inain et une houlette de l'autre. Dans le ruban qui liait la cartouche représentant les armes de France , on lisait cette inscription : Legibus armata Maj estas , armisdeco' rata. Au-dessus de l'entablement, dans les plinthes des balustrades, on lisait : Romœ legislalor dixisse gloriatur; Galliœ legislatar efjicisse. Dans la frise : Legum decus justitia réclamât, Rex restituil , amor occurrit. Il y avait d'autres inscriptions moins dignes d'être reproduites.

Les francs-maçons fondèrent une messe à perpétuité dans la chapelle du Béquet, pour être célébrée tous les ans, le 38 juin, afin d'éterniser la mémoire du triomphe du parlement sur Brienne et Maupeou . Bientôt après, Leberthon rencontra les anciens magistrats, martyrs comme lui de leur atlachemeot aux vieilles institutions de la province : ils s'embrassèrent avec des démonstrations si expressives de tendresse et de joie, que les spectateurs en furent attendris jusqu'aux larmes. On y avait tout préparé pour un repas servi avec autant de profusion que de délicatesse ; il y avait plus de deux cents invités, et, pendant le dîner, un orchestre nombreux et bien composé exécutait des symphonies délicieuses analogues âux circonstances. Après le dîner, on se mit en route; plus de quatre cents cavaliers précédaient la chaise de poste de M. Leberthon; plus de deux cents carrosses la suivaient. La

Livre XIV. foule était immease et on supposait qu'il y avait sur la roule ^l!l ' plus de seize mille âmes dont les vivats, depuis Yirelade ^^^^' jusqu'à la place d'Âquitaioe , ne furent presque jamais interrompus.

On voulait dételer les chevaux; M. Leberthon s'v refasa en remerciant ses fidèles amis. On se mit à pousser la voiture et Ton arriva à son hôtel à cinq heures du soir. A sept heures, M. le comte de Noailies et M. de Fourqueux, ancien procureur-général de la Chambre des Comptes, à Paris, et membre du Conseil d'État, firent une visite à M. le Premier-Président, et, voyant la foule compacte qui obstruait le passage, M. de Noailies se retourna vers M. de Fourqueux et lui dit : a Voilà donc ce magistrat généralement haï de ses concitoyens! Comme la vérité parvient au roi I » Leberthon avait été calomnié auprès de son souverain, et l'idole des Bordelais avait été représentée sous les couleurs les plus noires que pût broyer la haine unie à l'envie. La nuit se passa en réjouissances; elles recommencèrent le lendemain avec un entrain enthousiaste. Le jeudi, 2 mars, on devait rétablir le parlement; toutes les maisons étaient désertes, tout le monde dans les rues ; quarante jeunes gens en uniforme vert s'emparent de l'hôtel de M. Leberthon , et, l'épée nue à la main, y firent une gai*de plus honorable que nécessaire. Cent cinquante clercs, suivant le palais , vêtus de noir, ayant chacun à la main une branche de laurier, s'y rendirent de bonne heure. Les arcs-de-triomphe érigés témoignaient de la joie et de l'amour des habitants. Sur la place du marché, le premier-président fut complimenté par les bouquetières; leur bouquet, trop gros pour entrer dans la voiture , fut attaché à l'impériale.

Le jeudi 2 mars 1775, à sept heures et demie du matin, M. le comte de Noailies se rendit au palais, en habits de cérémonie , accompagné de M. de Fourqueux , conseiller d*État, et alla prendre séance au banc de MM. les conseillers, et M. Fourqueux à la place immédiatement au-dessous, et tous les

(1) Noms des membreê du parlement de Bordeaux , rétabli le 2 man 1775, à la place du parlement Maupeou, composé de quarante-huit membres et dont M, de Gascq, ami de Richelieu, était créé président.

Sur le banc des présidents à mortier,

Présidents: MM. Leberthon, premier-président; de Verthamont-Saint-Fort, boDoraire; de Gourgues, id.; de Gazaux, de Lancre, de Pichard, de Lavie, d'Augeard, d'Aageard de Virasel, de Vertbamont d*Ambloi fils.

Sur les antres bancs : les cbeTaliers d'bonneor Gombaolt de Razac , du Brach de Xontossan.

Après eux, venaient les présidents aux requêtes et conseillers en Cour : MM. du Sanlt, deLoret, de Baritault père, de Gonilbpère, Le Blanc de Mauvesin , de l'idiome, Labat de Sayignac , Raymond de Sallegonrde , Oubergier de Favars, de Faaquier, de Gourgues de Thouars, de Vertbamont d*Ambloi, Pelet aîné, Pelet d'Ànglade, d'Arcbe la Salle, de Malromé, de Lamontaigne, Duroy, de Lalande, de Rapeneau, de Marbotin, Domenge de Montforton, du Luc, Darcbe, Navarre, Durand de Nojae, de Ricbon, de Brivazae fils, Feger, du Luc, de La Roze, du Sault fils, ^ij du Rayet , Delpy de La Rocbe, de Loyac , Cbimbault de Filbot , de Mons de Sïint-Pauly, Chaperon, de Terrefort, Maurice de Sentout, Barbéguière, La Molëre, Dalou, de Poissac , Degères de Loupes , Basquiat de Mugrier, du Barry, de Ruât de ^ch,de Castelnau, de Prune, de Laliman, de Piis, de Lascoubes, de Rolland, I^y<let, de Garât, Pérès d'Artassan, Dumas de Fonbrauge, de Boucaud, de Minvielle, Thilorler, Dumas de La Roque, Bienassis, Gajus, Chansaulme, de Baritault, de Mignac fils, Barret, Duval, de Gobineau,' de Lassalle , de Meslon, Marbotin du Nirail, de Biré de Montalier, Rocbe de La Motbe, Bouquier, Conilby fils, de Filbot, <ieRaignac, deMoncbenil.

Après eux, venaient les conseillers bonoraires : MM. de Brivazae père, Leydet P^re, de Licterie , de Carrière, Duval père, de Prune , La Faune de Monbadon, de '^aian, Dumas. ,

M. Saige, avocat général.

M- Dudon , procureur général.

M. Mercier-Dupaty, avocat général.

**• Barret et Feger, greffiers en cbef.

deux au-dessus de la place du doyen des conseillers et des ^^''^^ ^^^'

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chevaliers d'honneur. Le palais était resplendissant de luxe , de fleurs, de tout ce qui pouvait être agréable à la Cour. En vertu d'un ordre du roi adressé à chaque membre de lancien parlement , daté du 20 juin 1775 et signé Louis j on vit entrer tous les présidents , chevaliers d'honneur, présidents à mortier, conseillers, conseillers d'honneur, greffier, etc., etc.,^ dont nous donnons la liste (1). Leurs descendants nous sau-

Livre XIV. ront gré d'avoir arraché à l'oubli les noms de ces boDorables membres de notice parlement.

Quand ces messieurs eurent tous pris leurs places, M. de Noailies, lieutenant général de la Basse-Guienne, se découvrit par déférence pour la Cour; puis, ayant remis son chapeau ,

s'exprima en ces termes : « Le roi vient de mettre le

» comble à mes vœux en me confiant le commandement de » la Basse-Guienne et en m'ordonnant de rappeler tous les » anciens membres de son parlement. Quelle doit être ma » satisfaction de voir cette illustre Compagnie réunie sous sou » digne et vertueux chef, qui a su se concilier l'estime pu- » blique et l'amitié générale et dont je me suis déclaré, dans » tous les temps, l'ami le plus fidèle! Que me reste-t-il, » Messieurs, pour justifier le choix de Sa Majesté, qu'à con- » courir avec vous à faire respecter et encore plus aimer son » autorité. C'est à quoi tendent mes désirs, en même temps » que je chercherai à mériter votre confiance et votre amitié. »

Après ce discours, M. le comte de Noailies remit à M. le Premier-Président la commission du grand-sceau portant ses pouvoirs et ceux de M. Fourqueux. Lecture faite par Je greffier en chef, M. le conseiller d'État Fourqueux se leva et s'exprima avec une réserve respectueuse et flatteuse pour

la Cour. (( Sa Majesté, dit-il, a pesé dans sa sagesse

)) rimpor tance de vos fonctions, l'ancienneté et la stabilité x> de votre institution; elle veut rétablir dans leur première » splendeur, et rassembler dans le temple de la justice, des » magistrats qui en sont l'ornement et la solidité. Elle se sou- » vient , avec satisfaction , des preuves signalées de fidélité » que son parlement de Bordeaux a données aux rois , ses » ancêtres, et en particulier de la vôtre. Le roi espère , mes- » sieurs , ne trouver en vous qu'une émulation d'amour, de » reconnaissance et d'attachement à son service »

Après avoir parlé des dispositions favorables de Sa Majesté, (le tout le bien qu elle avait fait à Bordeaux et de celui qu'elle

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voulait encore lui faire, il ajouta : <x Vous êtes, messieurs. Livre xiv. » destinés par état à faire respecter et plus encore à faire » aimer lautorité de notre auguste monarque , à protéger de » son nom la faiblesse et l'innocence , à former et à resserrer » les liens mutuels de sa tendresse pour les peuples , de, leur

» reconnaissance et de leur soumission »

Ayant écouté avec attention ce discours, oîi Téloge se trouve mêlé à des avis donnés avec une sage discrétion , on donna lecture de l'édit portant rétablissement du parlement. Puis M. Bierthon se leva et, après avoir salué M. de Noailles, s'assit, se couvrit et s'exprima en ces termes qui dévoilent toute la franche énergie de son âme, et tout en rappelant, avec une sage réserve , les fautes du passé , ne craint pas de dire aux représentants de Sa Majesté que le parlement de Bordeaux ne reculerait jamais devant la violence, lorsqu'il s'agirait de son devoir. Mais voici cet admirable discours du premier-président bordelais dans une circonstance si critique :

« Messieurs, une certitude résultant de la nature même des B choses dut entretenir constamment en nous la ferme con- » fiance de voir bientôt anéantir le système destructeur des » lois de propriété , d'inamovibilité , de liberté , lois précieu- ^ ses, sur lesquelles repose la tranquillité publique. Nous en » attendions les effets de la justice du souverain, avec la plus » respectueuse sécurité, lorsqu'elles furent suspendues par le » dernier malheur qui nous restait à éprouver, d'avoir à pieu- » rer le plus aimé des rois avant que sa bienfaisance, éclairée >> par la vérité, eût pu nous rendre ses anciennes bontés.

» Mais ce funeste revers, qui éloignait nos espérances , ne » put les détruire. La nécessité, reconnue dans tous les gou- » vernements , de mettre la magistrature à l'abri des vicissi- » tudes qui la rendaient le jouet des passions d'autrui , devait » amener le moment de fixer irrévocablement sa stabilité et ^ de rendre à la fonction redoutable de juger les hommes , » Taltribut consolant de pouvoir protéger les citoyens.

Livre xiv. » Cette heareuse nécessité ne pouvait échapper au mo- Chap^2. ^ narque qui nous gouverne; en sentir, en apprécier les » avantages et se plaire à les procurer, telles furent les fortes » impressions qu'elle fit sur l'esprit et le cœur du roi. Dès » lors , de ce trône ou les qualités vraiment royales sont mon- D tées avec lui , qu'il partage avec une reine dont les grâces » et les vertus se prêtent un mutuel éclat, auprès duquel il » a appelé des ministres dont le choix a fait présager le réta- » blissement de l'ordre dans toutes les parties de l'adminis- » tration, Louis-Âuguste a fixé ses regards et sa bienfaisance » sur des magistrats dont la dispersion fut présentée par un » intérêt particulier , comme raison prépondérante du bien 1» général ; et bientôt, par un monument de sa sagesse adressé » à la postérité , il les aura réintégrés tous dans le devoir » austère de veiller imperturbablement à la défense des lois, » fondement de son empire et de sa gloire. »

Après quelques paroles aussi honorables et flatteuses que bien méritées sur les services , les talents et les qualités aimables du cœur et de l'esprit qui distinguaient le conseiller Fourqueux, le premier-président de Bordeaux continue ainsi : « Quel jour ! Messieurs , quel jour I C'est celui d'un roi , )) père de ses peuples ; c'est celui de la justice satisfaite de » voir tons ses ministres ; c'est celui des lois dont l'empire » assure le triomphe ; c'est celui d'un imposant respect dont » le vœu général est rempli ; c'est, Messieurs, plus particule lièrement le nôtre , puisqu'il consomme notre gloire , notre » réunion , notre reconnaissance.

» Consacrons-en l'époque , Messieurs , mais par des traits » capables de perpétuer le souvenir et la célébrité , par une » dignité de conduite qui réponde toujours à la dignité de » notre ministère , par le concert et la bonne intelligence in- » séparables du maintien de l'ordre et du bien public ; qu'une » fermeté sage et éclairée , dans des temps difficiles , nous » serve utilement à ramener, dans des jours plus tranquilles,

» 1 observaace des règles aDcienoes , des vrais principes , des Livre xiv.

9 grandes maximes , des libertés da royaume et des consti-

9 tutionsde la monarchie; enfin, Messieurs, n'oublions jamais

» qae l'amour du bien qui anime toujours les grands corps,

9 le zèle pour la gloire du roi , le dévoûmenl le plus absolu

9 poar sa personne , l'émulation noble de concourir aux vues

8 de ses ministres pour l'avantage de l'État , doivent être , B pour ainsi parler, le code de nos démarches , de notre atta- » chement à nos devoirs et de l'exemple que nous laisserons

9 à imiter. Tels sont , Messieurs, les sentiments de cette au- B guste compagnie , dont je me sens honoré d'être aujourd'hui » l'organe ; sentiments qui , par leur sincérité , par leur im- > muabilité , ont droit ( nous nous en flattons) de trouver une » place distinguée dans le compte que vous rendrez à Sa » Majesté , de l'exécution de ses ordres. »

Ce discours terminé, M. Dudon, procureur général, se leva el avec lui tous les gens du roi ; puis , debout et couvert , il sexprima ainsi , en rappelant la douleur qu'il éprouva lors (le l'exil du parlement : « Messieurs , notre ministère ne nous » permit que des regrets et des vœux, lorsque nous requîmes, B do très-exprès commandement du roi , Tenregistrement B don édit qui nous enleva des magistrats dont les vertus, B auxquelles nous nous fîmes un devoir de rendre publique- • ment hommage , devaient à jamais demeurer gravées dans B notre souvenir ; puissent , dîmes-nous alors , puissent ces » hommes respectables être rendus à nos vœux et à ceux de ^ la patrie ! »

Après un discours où il prodigue des éloges au roi qui avait rappelé les membres dispersés d'un corps illustre , il adressa des louanges à M. Fourqueux , et requit que l'édit fût enregisiré à la Cour.

M. de Noailles, alors, présenta un second édit pour rétablir la discipline prescrite par les anciennes ordonnances et pour éclairer les magistrats sur leurs obligations , et fixer

Chap. 2.

Livre XIV. les objetfi sur lesquels le système des anciennes lois avait pu , par le passé , les induire en erreur. M. Dudon déclara que les magistrats avaient toujours reçu avec soumission et reconnaissance les lois de discipline que la sagesse de nos rois leur avait inspiré de faire pour la police intérieure des tribunaux ; mais comme une loi aussi étendue que Tédit qui venait d'être lu pouvait contenir plusieurs articles susceptibles de représentations, il s'en référait à lexamen plus ample que la Cour pouvait en faire , etc. Cette réserve , si sage et si louable , il la manifesta encore à l'égard d'un troisième édit, daté, comme les deux autres, de Versailles, mois de février 1775, et portant ampliation des pouvoirs des présidiaux , autorisés à l'avenir : « à connaître et à juger en dernier ressort et sans » appel, de toutes matières civiles, de quelque qualité qu'elles » soient, qui peuvent tomber en estimation et qui n'excède- » ront pas la somme de 2,000 liv. de principal et de 80 liv. » de rente ; ensemble des dépens et restitution des frais, » procédant à cause des dits jugements, à quelque somme et » valeur qu'ils puissent monter , et en outre , par provision , » à la charge de donner caution jusqu'à 4,000 liv. de prin- » cipal et 160 liv. de rente, etc., etc. »

M. Dudon déclara : a que malgré les très-grands avantages » que paraissait présenter Tédit, il avait lieu de craindre » qu'une ampliation de pouvoir aussi étendue que celle qui » était accordée aux présidiaux , ne fût susceptible de beau- » coup d'inconvénients , etc. » Et après cette réserve en faveur de la Cour, pour examiner à fond la question , M. de Noailles se leva et l'assemblée se retira.

La séance dura environ trois heures , et , en sortant , les membres de la Cour, MM. de Noailles et de Fourqueux, furent salués avec enthousiasme par une foule immense, ivre de joie. Dans toutes les rues, des cordons de lumière, distribués à tous les étages, offraient aux regards un spectacle féerique et reproduisaient la clarté du jour dans les ténèbres de la nuit.

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Des danses furent organisées» des orchestres montés avec un ^ivre xiv. empressement amical : les dames, les messieurs portaient des écharpesde couleur verte analogues aux lauriers dont on décorait les membres du parlement et symboliques des espérances réalisées. La gaîté régnait dans tous les cœurs , la joie se peignait sur tous les visages : tout le monde était heureux ! Le samedi 7 mars , on fit chanter une messe solennelle , en actions de grâces , dans l'église des Âugustins , et le lundi suivant , les audiences furent ouvertes. Jamais fête plus spontanée, plus cordialement célébrée, ou mieux faite pour peindre Tenthousiasme du peuple ou pour flatter la vanité humaine , n'avait eu lieu à Bordeaux.

Le peuple, qui avait souvent murmuré contre le parlement et ses oficiers , se rangea facilement du côté du plus fort ; il se félicitait du retour du parlemeut, et à mesure qu'il voyait arriver les anciens conseillers ou officiers qui avaient été exilés , il éclatait en bruyantes acclamations en leur honneur et gardait un silence significatif envers les officiers du parlement Maapeou. A cette première réunion, la Cour crut devoir faire Annales UD sacrifice à l'opinion publique; elle enregistra un édit portant ampliation de la compétence du présidial de Guienne , jusqu'à la concurrence de 2,000 livres au premier chef, et de i,000 livres au second ; c'était abréger les procès et remédier aux abus dont on se plaignait.

Toutes les mesures ministérielles , quelque utiles ou sages quelles fussent, étaient généralement mal règnes par le parlement et par les notables de Bordeaux ; elles étaient mal interprétées, et on n'y voyait que des mesures cachées pour extorquer de largent sous le voile de la légalité. Le peuple lui-même ne se courbait guère sous la verge du ministère; il se sentait fort de l'appui de la Cour des Aides et lui accorda ses plus chaleureux applaudissements. Il tenait à ses remontrances au roi contre les lettres-patentes du 24 novembre 177G, contre les octrois de la ville de Bordeaux , que le ministre

de Bordeaux,

Livre XIV. voulait modifier, en violation des franchises , droits , libertés ^^ ' et antiques lois de Bordeaux. Ces remontrances , datées du *'^^' 29 mars et du 5 avril 1777, s'élevaient contre toute innovation et demandaient que les anciens octrois continuassent d*étre perçus. La Cour des Aides prétendait que l'épuisement des finances de la ville venait de. Y énorme dépense que la construction du Grand-Théâtre avait occasionnée; édifice d^un luxe scandaleux et certainement disproportionné à Vétendue Recueil de la de la ville et aux familles de ceux qui V habitent ; c'est là

du SavrU 1777* ?**'*^^'*^ s' engloutir des millions , etc. , etc.

Toutes les plaintes , toutes les remontrances du parlement et du corps de ville furent impuissantes contre le progrès des désordres financiers du pays; le mal était sans remède; il fallait tout abattre pour tout reconstruire; le grand cataclysme s'annonçait! En attendant, les esprits sages se désolaient à la vue de l'avenir; les hommes légers, la grande majorité des Français, ne voyaient rien d'alarmant devant eux, et, peu soucieux du bruit annonçant le craquement de l'édifice social qui allait crouler, ils s'étourdissaient au sein des plaisirs. La manie des voyages aériens s'était emparée de tous les esprits ; les ascensions aérostatiques excitaient fortement la curiosité publique et assuraient aux hardis voyageurs les applaudissements de la foule , une sorte d'immortalité ! Les classes inférieures, si indifiérentes naguère aux innovations dans les arts, accouraient de tous côtés, avec un empressement enfantin , à ces exhibitions comme aux séances des magnétiseurs, qui étaient alors très-en vogue à Bordeaux . En 1783 , on lança un ballon qui ne réussit pas; le peuple, désappointé, faillit mettre en pièces et l'aérostat et son appareil. Plusieurs antres ascensions eurent lieu à Bordeaux , en janvier et mai 1784 ; un autre ballon du mois de mai, lancé du Jardin-Public , ne répondit pas à l'attente du public. Le peuple, regrettant d'avoir payé et de se voir dupé, se souleva et se porta aux plus fâcheuses extrémités. La force

armée fui appelée, mais des désordres affreux furent commis Livre xiv et des scènes affligeantes nécessitèrent Fintervention de la ^^' juslice. Deux des perturbateurs, pris en flagrant délit, furent pendus ! Le 16 juin suivant , on prépara , dans la cour de la manufacture, un autre globe aérostatique, qui avait cinquante pieds de diamètre et qui devait soutenir une galerie de soixante pieds de circonférence, ou devaient se tenir MM. Darbelet , bachelier en droit. Desgranges, commis-négociant, et Chalifour, le constructeur du ballon. Ces hardis vovageurs aériens s'élevèrent avec grâce, et, au bout d'une demi-heure, descendirent, sans aucun accident regrettable, près des ChartroDS. Le 26 juillet, ces mêmes individus tentèrent une autre ascension avec le même ballon, dans le Jardin-Public; ils restèrent trois quarts d'heure en l'air et descendirent aussi sans accident à Gauriac, non loin de Bourg. Ces essais furent si heureux et si agréables au public , que les jurats , par une délibération formelle, accordèrent, comme preuve de la satisfaction des Bordelais, le droit de bourgeoisie aux pères de ces trois hardis voyageurs aériqqs.

Dansée temps, le mesmérisme ou le magnétisme animal était aussi à la mode , à Bordeaux. Le Journal de Gûienne est rempli de discussions et de lettres à ce sujet , mais qui n'offrent aucun intérêt au lecteur.

Pendant ces amusements frivoles de la foule , des intérêts graves et sérieux s'agitaient dans les hautes régions de la société. Des discussions vives et opiniâtres s'étaient élevées au sujet des atterrissements et terres alluvionnelles formées sur les bords de la Garonne et de la Dordogne. Le Conseil décida, le 5 juillet 1781 , que désormais ces alluvions feraient partie du domaine de la couronne ; le roi les concéda à la famille de Polignac , et le tribunal des eaux et forêts fut chargé de

^Q 1770 , une récolle en vins très-abondante. On remplissait de vin nouveau «ne barrique pour un écu (3 francs).

i'« Part. B.c 27

Chap. ± 1784,

Livre XIV. TexécutioD de cette mesure. Le parlement , habitué à résister au ministère , se prononça contre cette mesure et fit défense , le 3 mai 1782 , aux employés d'exécuter larrétdu Conseil , jusqu'à ce que le roi eût pris connaissance de leurs remoD— irances et se fût expliqué à ce sujet. Les opérations des employés furent suspendues; mais larrét fut cassé, le 31 octobre 1783, par le Conseil qui ordonna la continuation de Tenquôte. Le parlement ne se tint pas pour battu ; il ne pouvait pas s'expliquer la conduite du ministère , ni comprendre les motifs d'une mesure dont Texécution blessait tant de propriétaires riverains et jetait un germe de désordre dans le pays ; il était persuadé que le roi n avait pas pris connaissance de laflaire ni des remontrances faites à ce sujet, et , dans cette persuasion feinte ou réelle, il rendit un nouvel arrêt le 21 mars 1784 , déclarant qu'il persistait dans sa précédente résosolution, et renouvela sa défense au tribunal des eaux, et forêts d'exécuter sa commission. Le parlement avait la raison de son côté; mais il avait en outre ses intérêts à défendre; toutes les belles propriétés, sur les côtes d'Ambès , de Montferrand etxde Bassens , ainsi que celles de la rive gauche , appartenaient aux membres de cette compagnie; c'était donc sa propre cause qu'elle défendait.

Déconcerté et irrité de cette opposition inattendue , le ministère résolut de passer outre, et , adoptant une mesure plus 1786. expéditive , mais irritante , chargea le comte de Faroel , commandant de la province pendant l'absence du comte de Mouchy, de faire enregistrer de force les lettres-patentes qui annulaient tous les précédents arrêts du parlement, et ordonna aux employés de continuer la recherche et la vérification des iles et atterrissements formés sur nos grandes rivières. Fumel s'acquitta de sa commission le 30 mai 1786 ; mais le parlement s'assembla de nouveau et déclara , le 30 juin , dans de respectueuses remontrances , qu'il croyait , en ne pas enregistrant les arrêts du Conseil , avoir rempli un devoir irapc-

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rieux et sacré en défendaDt les droits de la propriété ; il Livre xiv. dépeignit en termes convenables Tefiroi général des propriétaires riverains , déplora Taveuglement des auteurs de celte mesure nouvelle, injuste et impolitique; il s*appuya, pour justifier sa résistance, sur les lois romaines qui formaient alors, en grande partie, le droit commun du royaume; il démontra , par les ouvrages des grands publicistes et jurisconsultes de Rome et de France, que la mesure prescrite par le ministère était illégale, et exposa les vrais principes sur la propriété des terres alluvionnelles. Il alla plus loin encore et prouva que les ordonnances du royaume , que les ministres alléguaient, n'avaient rien de contraire aux lois romaines sur ce sujet. Ces ordonnances donnaient, il est vrai , au roi le droit de disposer des îles qui se formaient dans les rivières navigables ; mais c'était seulement dans le cas où celui qui en jouissait, n'avait ni droit ni présomption en sa faveur; elles n'étaient nullement applicables aux atterrissements unis aox terres patrimoniales ou particulières, et devenus, par leur union ou incorporation , des propriétés privées. Mais ce qu'il y a aujourd'hui de plus curieux et de plus remarquable pour nous , c'est que dans cette remontrance énergique , on trouve le mot Etats^générauœ , que , de tous les parlements de France , celui de Bordeaux prononça le premier.

On citait une vieille ordonnance de la marine ; mais le parlement répondit qu'elle ne parlait que des bords de la mer et Qondes rives des fleuves navigables; elle s'appliquait aux grèves désertes du littoral de l'Océan et non aux terres cultivées ou susceptibles de cujture , sur les bords des rivières.

Après avoir développé avec énergie et une grande force de raisonnement les divers motifs sur lesquels il s'appuyait pour refuser l'enregistrement des édits royaux , il se plaignit amèrement de l'abus que le ministère faisait des lettres de cachet , en vertu desquelles on avait enlevé des prisons le sieur de Pestels, détenu par suite d'un arrêt de la Cour.

Chap. 2.

Livre XIV. Ce Peslels était l'un des employés du gouvernement ; il se disait chargé directement par le roi de reconnaître et de faire rentrer dans le domaine de Sa Majesté, les alluvions, atterrissements, accroissements, marais, îles, ilôts et autres vacants qui se trouvaient sur les bords des rivières navigables du pays; d*en lever les plans, de recevoir les soumissions et les observations des possesseurs actuels , de vérifier leurs titres et d'en constater la non-existence ou la nullité. Cette mission , si étendue et si formelle , était peu rassurante pour les propriétaires ; tous les intérêts s'en alarmaient ; les riches s'abritaient derrière le parlement; les petits propriétaires craignaient de perdre les grandes ressources sur lesquelles ils fondaient leurs espérances et l'avenir de leurs enfants ; une transaction leur parut préférable à une aveugle résistance ; ils crurent devoir, en général, se soumettre aux exigences ministérielles. Le 16 décembre 1785, trente-un vignerons de Soussans (Médoc), comparurent devant Mondeguerre, jeune notaire à Casteinau , et déclarèrent qu'ils jouissaient en commun, depuis de longues années, de vingt à vingtquatre mille journaux de marais ou palus sur la rive gauche de la Garonne; ils reconnaissaient (ou on leur faisait dire) que , d'après d'anciennes traditions locales , constamment et fidèlement transmises de père en fils jusqu'à leur temps, ces fonds étaient la propriété du roi; qu'ils n'avaient jamais reconnu de seigneur à raison de ces terres, et qu'ils suppliaient le sienr de Pestels de leur obtenir de Sa Majesté des lettres-patenles pour être maintenus dans la jouissance de ces fonds. Pestels promit tout ce qu'on voulut pour avoir des aveux qui compromettraient les propriétaires et faire réussir sa mission. Le lendemain , trois particuliers de Parempuyre , séduits par les trompeuses promesses de cet employé , se présentèrent encore devant ce même notaire et firent une semblable déclaration touchant cinq mille journaux de fonds semblables à ceux de Soussans, attestant qu'ils avaient toujours payé une redc-

vance aonaelle , à raison de ces fonds , aux sieurs de Pichon, L>ve xiv.

ChsD 2

Lamouroux et de Ségur-Cabaoac; ils avouaient que, s'ils se -1 *

présentaient , c'était dans la crainte d'être entièrement dépouillés de leurs droits dans lesquels ils espéraient , en se soumettant , d'être maintenus. Pestels rassurait tout le monde sans en avoir le droit ; sa conduite allécha bien des crédules et il reçut de Ludon, Macau, Cantenac et autres paroisses riveraines, des soumissions et des reconnaissances en grand nombre.

Enchanté de son succès , Pestels , conformément à l'arrêt (la Conseil du 5 juillet 4781 , procéda à l'arpentement des terres allu vionnelles, depuis La Grange jusqu'à Soulac, sur une étendue de plus de vingt-deux lieues de côtes. Le parlement, sur la plainte du procureur général , le décréta de prise de corps, le H janvier 1786, ainsi que son collègue, M. Hosten. L'opération fut suspendue; mais le 30 mai, M. de Fumel les fit mellre en liberté, en vertu d'une lettre de cachet. Le parlement fut offensé de cet acte qui dérogeait à son autorité dans la province et persist», avec une désespérante opiniâtreté, dans sa résistance. Fatigué de cette opposition et ne pouvant nier l'évidence des principes soutenus par le parlement, le ministère crut pouvoir faire un coup d'État et triompher du droit par la force. C'était une faute qui devait révéler sa faiblesse; plutôt que de reculer dans une cause injuste, il aima mieux contenter un sot amour-propre et courir à sa honte ou même à un suicide. En effet , la Cour fut mandée à Versailles, avec ordre d'apporter les registres depuis 1781. Le parlement se rendit aux ordres du roi, et, le 29 juillet 1786 , Sa Majesté fit biffer, en sa présence , tout ce que le parlement y avait consigné, relativement aux alluvions, et y fit insérer les arrêts du Conseil sur, la même matière, déclarant que « Tenquête sur les iles , ilôts, alluvions, atterrissements for- joumai » mes dans les rivières de Gironde, Garonne et Dordogne et ^^ ^"jf!!'"^' » sur les côtes du Médoc , depuis la pointe de La Grange jus-

Livre XIV. vellemeot construites devaient donner ouverture, et qui devaient remplacer le droit de huitain qui se percevait sur la vente du poisson, dans les marchés de la ville et des faubourgs. M. Mengin de Montmirail ayant fait des propositions pour Taxéculion des travaux projetés, le roi ordonna, le 15 août 1785, la démolition du château, la vente du terrain et des matériaux, la formation , au même lieu , d une place semi-circulaire de neuf cents pieds de diamètre et de quatre cent cinquante de profondeur, entourée de façades uniformes à deux étages avec attique au-dessus , de Tordre composite , et dédiée au roi dont elle devait porter le nom. Cette place devait être percée, dans son hémicycle, de treize rues de cinquante-quatre pieds chacune , formant treize rayons convergeant vers son ceoire ; lesquelles rues devaient être liées et réunies aux façades par treize arcs-de-triomphe. Sur le surplus, il devait y avoir huit rues de cinquante pieds chacune, à chaque côté de cette place, et une continuation du quai depuis la Bourse jusqu'aux Chartrons.

Tous ces ouvrages et constructions devaient se faire aux frais du sieur Mengin de Montmirail, sous l'inspection et conformément aux plans du sieur Louis, architecte. Tous les terrains fprmant remplacement du château , contenus dans l'espace de soixanle-dix-neuf mille cent quatre-vingt-trois toises carrées de superficie environ , furent , à la seule exception et réserve de ceux destinés à la formation de la place , des rues et des quais dont nous venons de parler, cédés au sieur Mengin de Montmirail , à la charge, par lui, de payer au gouvernement un cens annuel et perpétuel de six deniers par toise carrée de terrain qui ne serait employée ni en place, ni en rues, ni en quai, et avec la faculté de construire ou de vendre aux particuliers les constructions qu il ferait sur le dit emplacement.

Les étrangers non naturalisés pouvaient acquérir ces terrains, et ceux qui seraient propriétaires de soixante toises

Chap. 2.

carrées de superficie, au moins, après y avoir fait construire Livre xiv. des maisons , seraient censés regnicoles et jouiraient de tous les droits et privilèges attachés à cette qualité, sans avoir obtenu des lettres de naturalisation.

Comme la paroisse de Saint-Remi devait être considérablement augmentée par les bâtisses de ce nouveau quartier , il fut arrêté qu'on fonderait une église paroissiale au faubourg des Cbartroos , au lieu même où l'on avait déjà posé les fondements d'un temple chrétien, et, pour cela, qu'il serait pris sur le produit de la vente des matériaux du Château-Trompette une somme de 300,000 livres.

Le droit de kuitain dépendant du fief du Puy-Paulin et consistant dans la perception du huitième du prix du poisson qui se vendait à la clie dans le marché, devait être supprimé.

Ces lettres-patentes furent enregistrées au parlement , à la réquisition de M. de Montaubricq, substitut du procureur . géoéral, le 9 septembre suivant (1785), mais avec cette réserve que le concessionnaire laisserait subsister la fontaine qui se trouvait dans le Château-Trompette avec les regards et canaux souterrains qui en conduisaient les eaux dans la ville et faubourg des Chartrons, et les rétablirait dans un autre lieu si l'ordre de construction et la distribution des terrains accensés en rendaient le déplacement nécessaire. Ces lettres furent enregistrées le 4 août 1787, au bureau des finances.

Par un arrêt du Conseil , du 15 août 1785 , le produit de la vente des matériaux fut évalué à la somme de 7, 400; 000 livres, et porté, trois mois après, à 7,500,000 livres, par QD deuxième arrêt du Conseil, en date du 1 4 décembre 1 785. La vente fut consentie à M. Mengin de Montmirail, pour la dite somme de 7,500,000 livres, payables à difiérentes époques, dont la dernière devait être le 30 décembre 1790.

L'acte fut passé le 17 décembre 1785, et la minute fut gardée chez M* Piqnais, notaire à Paris.

Le 6 octobre 1786 , les sieurs de Montmirail et Gaudran ,

Livre XIV. propriétaires par indivis , et chacun par moitié , des matériaux provenant de la démolition des bâtiments da Château- Trompette, empruntèrent à M. Régnier, conseiller à la Cour des Aides, rue de Bondy, à Paris, la somme de 7,500,000 livres, remboursable eu espèces, à l'expiration des quatre années, et hypothéquée sur les terrains et matériaux du Château-Trompette.

Il paraît, par un autre document, que cette somme fut payée au Trésor et que la quittance , fournie par M. LavaletCe de Langes , garde du trésor royal , à MM de Montmirail et Gaudran, de la somme susdite, fut déposée en l'étude de M^Troupenat, notaire, sous la date du 7 octobre <786.

Comme il était nécessaire de pourvoir au remplacement , tant de la garnison du Château-Trompette que des autres établissements militaires y attenants. Sa Majesté ordonna qa'il serait construit, soit au Fort du Hâ, soit en quelque autre endroit convenable, des casernes et établissements militaires; en attendant, l'acquéreur ne pouvait démolir ou disposer que des glacis , chemins couverts , contrescarpes et ouvrages extérieurs qui pourraient être démolis sans nuire aux dits logements ni à leur libre acccès.

Il paraît qu'en vertu de l'édit de 1681 , l'emplacement et le glacis furent reconnus, en 1773, la propriété du roi. La ville les réclama comme à elle appartenant, en 1788; elle n'avait aucune preuve que Charles VII avait donné aux Bordelais un objet ou somme d'argent quelconque en' paiement ou en dédommagement de cet emplacement; la même raison exista pour l'agrandissement du Château-Trompette, soqs Louis XIV. Cependant le droit du roi fut encore respecté, ei depuis la reconstruction de cette forteresse, en 1675, les jurats s'en occupèrent si peu , que les fossés étaient comblés du dépôt vaseux qu'y charriaient les eaux de la Garonne; c'était un réceptacle d'immondices, de reptiles et d'insectes de toutes sortes.

Cbap. 2.

Eo 1786, on commença à démolir les murs extérieurs, la Livre xiv. (lemi-lune et les deux bastions qui dominaient la rivière; cependant des dissentiments ayant eu lieu entre le pouvoir et le concessionnaire, le Conseil des anciens, par une résolution prise le SI fructidor an Y (7 septembre 1797), ordonna la vente de cette forteresse et Térection , sur son emplacement, d un monument consacré à perpétuer le souvenir des triomphes des armées de la République; mais de plus graves affaires empêchèrent Fexécution de ce projet. En 1 802 , on ouvrit un concours public pour l'embellissement de cette place. M. Combes, ingé* nieur, proposa d'y faire ériger un cirque orné d arcs-de-triompbe avec un temple de la Paix , des obélisques et des therndes. MM. Thiac, Bonfin et Laclotte auraient voulu y faire construire des édifices grandioses , un hippodrome , des jardins suspendus, etc., etc.

D après te plan primitif , on devait ériger une colonne au milieu de l'hémicycle , à une élévation qui permettrait qu'on vtt de tous les coins de la ville la statue du roi dont elle devait être couronnée. La colonne Ludovise devait avoir à peu près soixante-deux mètres d'élévation , y compris la hauteur de la slatue du roi , et cinq mètres de diamètre ; elle devait être décorée de bas-reliefs et de figures symboliques des brillantes vertus de Sa Majesté.

Les arcs-de-triomphe devaient être ornés, chacun, de quatre colonnes isolées , d'ordre composite , et formant trois ouvertures, dont celle du milieu devait être assez grande pour le passage des voitures , et de vingt-deux mètres environ die hauteur au milieu de l'arc ; les deux portes latérales étaient destinées aux gens de pied. Sur les parties supérieures de ces arcs-de-triomphe , on devait sculpter des trophées et des groupes relatifs aux événements historiques. Le nouveau quai devait prendre le nom du ministre des finances (de Catonne) et s'appeler quai Calonne. Les treize rues devaient porter les noms des treize provinces unies de l'Amérique,

Livre XIV. dont Louis XVI avait assuré rémaacipalioa par ses généraux ^^' ' Rochambeau , le comte d'Estaing et Lafayette.

La Révolution souffla sur tout cela ; projets , rues , colonnes et statue, tout a disparu! La République, comme nous TavoQs vu , désirait y faire ériger un monument en l'honneur des armées françaises; mais que pouvait-elle faire? Elle était née pour détruire et n'enfantait que le génie du mal , le principe générateur de toutes sortes de désordres.

L'hémicycle des Quinconces attend encore la belle statue de Louis XYI; mais la justice semble à son tour attendre que les passions politiques se taisent et qu'un pouvoir réparateur rende à chacun ce qui lui appartient , et à Louis XVI, le restaurateur de la liberté en France , la statue commémorative que les Boi-delais ont fait fondre par voie de souscription.

A la suite de l'avortement de la liberté républicaine, od s'attendait au rétablissement de la société sur des bases solides; l'anarchie n'avait duré que trop longtemps; mais enfin la Restauration arriva et avec elle de nouvelles idées et de grands projets, ou, pour mieux dire, avec un principe d'ordre, une pensée de réparation générale ; les Bordelais désiraient que le Château-Trompette fût entièrement démoli. M. Laine partagea ce désir et se rendit l'interprète de leur vœu auprès du roi. Napoléon avait fait don du terrain à la ville, en 1808, à la charge par elle d'y faire exécuter certains travaux que les pénibles circonstances d'alors ne lui permirent pas d'entreprendre. En 1816 , Louis XVIII renouvela le même don à la ville, mais à titre gratuit, avec liberté de vendre les matériaux du Château-Trompette et une partie du terrain qui en dépendait , pour le paiement de ses dettes , sous la seule condition d'y former des promenades et une place publique. Les travaux furent commencés en 1818, et ces magnifiques promenades forment aujourd'hui l'un des plus beaux quartiers de Bordeaux.

On y transféra les foires de mars et d'octobre, en 1853.

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