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iaUeuiioD, suspeadn* la foule utoAuéc uses lèvres, lélec- Lavrciv. triser par ses accents mâles el sonores, et arracher des applaodisseoients à son auditoire. Souvent, renfermé dans sa 1799 ehambre, il se représentait devant une nombreuse assemblée — et pérorait à haute voix, comme pour se préparer à la lutte de la parole. Un jour, M. Alluaud, son beau-frère, alla l'écouter à la porte; et apris avoir entendu uu long diseourMians lequel Yergaiaud déploya toute icuergie de son âme, toutes les richesses de sa splendide imagination , il se relira enchanté du jeune orateur, avec le pressentiment de sa future gloire.
Quelques mois plus tard, le jeune protégé de Turgot se lendit à Bordeaux, })oui y étudier le droit et se former sur les grands modèles de ce barreau célèbre et du Parlement. Il fut recommandé au président Dupaty, pauvre tête, qui ucdut sa célébrité d'un jour qu'à ses oriij;inalités et à ses mauvaises lettres sur l'Italie. Le voyant sans ressources tinancières, doué de dispositions heureuses, d'une mémoire très-fidèle, dune forte passion pour l'étude et d*un grand amour pour les grands hommes de l'antiquité, Dupaty engagea son gendre, M. de ndiard, président du Parlement, à lui confier Féducation de ses enfants. Il lU plus : il devint le père de l'orphelin Vergniaud, paya sa pension, et prétlit sa future gloire dans une lettre à M. Alluaud, oîi il n'hésita pas à dire : « 11 ne faut au » jenne homme que du temps ; un jour, il reflétera une » grande gloire sur son nom* »
Reçu avocat à Bordeaux eu 1781, Vergniaud s'éleva bien vite au premier rang; il avait déjà couquis une grande célébrité. Il avait l'insouciance habituelle des tirands hommes, et se distingnait par son f^'oùt jK>ur les formes majestueuses de lVlo(|uen( e du forum romain. Sa passion pour les livres le rendit iodiâerent pour presque tout le reste; et sans souci pour le cours des choses, il se confiait gabnent au hasard pour son avenir. Un jour, M. Duisabeau, procureur au Paiv loneat, lui porta les dossiers de trois procès : il prit le pre^
Livre IV. mier, l'examina et le déposa sur son l>uroau; il prit les deux Cbap. I. siicct'ssi veinent , et les jetanl sur la table, répondit :
1795 ^ ^^^^ ^'^^^^ P^^ diable. — Mais , répliqua le visiteur,
— je vous apporte des écus. — Oui , combien? — Tant. — Ai) ! vcncmAoïi. Vergniaud, c'est joli ; mais je plaide pour rien, sur rien, et je n'ai pas le courage de m'abaisser. — Et les écus, dit l'autre?... » Vergniaud se retourna, ouvrit son tiroir, y regarda, et s'écria : « Tiens, voilà cim] pièces de G Ir.: assez; je ne veux ni de vos mauvais procès, ni de vos bons écus; adieu! »
La révolution arrive : la réputation et les beaux talents de Vergniaud servent de piédestal à sa gloire et de recommandation auprès du corps électoral; il est nommé représentant. Heureux, respecté à Bordeaux, il monte plus haut et perd le
bonheur : l'aigle voulait plus d'espace pour étendre son vol ; mais il |x)rtait dans ses serres la foudre qui devait mettre ie feu aux quatre coins de la France. Bon fils, il vendit le petit héritage qu'il tenait de sa mère, pour payer les dettes de son père, et racheta ainsi l'honneur de sa famille; mais son âme ne fut pas insensible aux idées philosophiques du jour, aux doctrines subversives des utopistes révolutionnaires. Grâces à son influence, les Bordelais , sous le charme de sa parole , se rallièrent de bonne heure, au moins en partie, autour du char (les novateurs politiques. On dit que ce fut à la lril)nne que son talent d'orateur se perfectionna. Cela n'est pas absolument vrai. Sans doute, sa puissance oratoire a pu recevoir un certain briUant, plus d'éclat par son contact avec l'Assemblée; mais son génie indolent, son caractère insouciant, ses habitudes de nonchalance, son aversion pour tout travail long ou pénible, nous font croire qu'il devait presque tout à la nature et bien peu à l'art. 11 avait le sentiment de sa force, et semblait entrevoir, sans le rechercher, un glorieux avenir. Nommé représentant par le collège électoral de Bordeaux, il s'effraie, par une timidité naturelle, de son titre et de l'im-
poitance de ses devoirs; il ne songe pas à la fortune, pas Limiv. niénie à la gloire, mais il avait des devoirs à reiiijilii ; il s'en alarmait , ronime d un fardeau trop pesant pour sa |jiu t'w!>e. 1733 Ediu, ses parents, ses amis, le pressent; il atceptc le mandat — et part pour Paris. Pauvre, obscur, nKxleste, économe par ^'^»*'^'*^«*force, il log<' dans une misérable chambre, rue des Jeûneurs, et, plus tard, dans un pavillon écarté, à lonibre du Jardin des Toileries. Cest de là que, v^étant dans Tobscurité, luttant avec la misère, il écrit à sa sœur : « Je n'ai point d'argent ; » mes anciens créancière à Paris me recherchent; je les paie > an peu chaque mois. Les loyers sont fort chers; il m'est 0 imjh*>>il>ie de paser le tout. » Voilà l'homme (jui, j)his tard, ^it la France à ses pieds, qui dicta des lois à I Assemblw, et idOiiic an roi, qui jeta la couronne de France p^ir terre, sans daigner la ramasser, et proclama la république !
Sa famille eut des intérêts à faire valoir auprès du ministre : Vogniaud refuse de solliciter, et repousse toute idée de courtiser le pouvoir. Bon, généreux, conqiatissant, il avait d'abord les meilleures qualités possibles ; sa corresjwndance avec sii famille, à Limoges, respire la douceur, 1 amitié, la délicatesseet la sensibilité la plus profonde. Eulliousiaste (1(> Hoiis'ieau. il aimait toujours sa philosophie et son indépendance. Lecteur asadu de Montesquieu, il s'était saturé l'esprit de ses idées; mais la religion n'était pas là pour éclairer son âme, diriger ma cœur et arrêter la fougue de ses passions et les écarts de an iniaginatioD. Partisan des nouvelles idées , le roi était d'abord ponr laî quelque chose de grand et de sacré, et il ne parlait jamais de la reine qu'avec respect et attendrissement; mais la contagion des principes politiques est irrésistible. Dans peu de temps, VergTiiaud n'était plus reccmnaissable.
Qtmnd Fonfrède et Ducos arrivèrent à Paris, Yergniaud alla loger chez eux. Plus avancés que lui dans la voie républicaine, ils exercèrent une lâcheuse influence sur son esprit. Il n'était plus à lui, il n*était plus le même : ils le poussèrent
Livre VI. plus loin qu'il n'aurait voulu aller. D'autres eirconslances vioreDt hâter leur travail et leurs vœux, et placer le grand ora- 1793 teur en avant dé la brillante pléiade girondine. Le 6 oclo- — bre 1 791 , Vergniaud parut à la tribune ponr la première fois. VEkcxutr». g^i^ profonde méfiance de lui-même, et comme on
voyageur dans un pays inconnu. Son port était assez noble, sa figure n'était pas Ijelle; mais elle empruntait à son électrisante éloquence un charme, tino aniinalion iiidéliui5*ablc. Son regard était vif, et ses brillantes pensées se reflétaient dans son œil comme dans un miroir ; tandis que de sa bouche s'écoulaient des phrases rapides, mais incisives, arrondies, moelleuses et insinuantes. Quelquefois Fironie et le dédain se peignaient dans ses regards; mais sur ses lèvres, contradées par de pénibles impressions, s'épanouissait un moment après un sourire gracieux. Son geste était un puissant auxiliaire de sa parole : il était naturel, et n'avait rien d'afTerté ni de théâtral. Tout en lui, m(^me sa taille élancée et s»uple, conspirait, avec les séductions de son éloquence, pour enchaiaer l'attention de l'Assemblée, frémissante sous sa parole : ce Le front » haut, dit Charles Nodier, Tœil errant sur tous les objles » sans les r^rder; imposant, dans Tabandon même de sa » démarche et de ses manières, de toute la grandeur qui s'al- » tachait au souvenir de ses paroles; insouciant de la minute » qui venait de s'écouler, insouciant de la niiiiuie à venir; » j luant avec les brei(H}iu'> de sa montre; nhant — et qni » pourrait dire à quoi Vergniaud rêvait, si ce n'est à l'objet le » plus étranger à sîi situation présente. » Dans la chaleur du débit, sa main droite s'enfonçait parfois dans les plis de son jabot ou de sa cravate, pendant que sa main gnuche portait le dé- . sordre dans sa chevelure artisiement arrangée, et inondait la tribune d'une averse de poudre. Quelquefois ce Démosthèoes girondin levait sa main, comme pour donner des ordres ; c'était le prince de la tribune : on ne lui en contestait |)as le droit. Son début était heureux, ses succès nombreux; tout semblail
le convier à de nouvelles gloires; cependauL, il iallait lo sii- Lhnreiv. muler pour le poussera la tribune. Il y paraisfîait comme im météore qui éclaire et éblouit : il captivait par les séductions 1710 de son style ; il persuadait par la puissanoe de sa dialectique; il louchait, eotratoait et enchantait par ses allusions et hi combinaison des ressources de Fart du rhéteur, qn*il possédait an saprémô degré. Doué de tout ce qui constitue Foraleur, il n'a\ait pas le goût des polémiques politiques; il rrnilait devant le combat; et heureux dans son a[)atliie habituelle, il fallait une secousse , un coup de tonnerre , pour le tirer do cette somnolence de l'Ame et faire jaillir quelques étincelles de son admirable éloquence. Soldat de Gapone, il se réveillait quelquefois à la Tue du danger, et se ressouvenait du forum : il sV montrait en héros. Guadet et Gensonné lui firent faire < ODnaissiinee avec M"* Rolland : elle parlait beaucoup de liberté; mais elle voulait des esclaves à ses pieds. Vofi^niaud ne lui plut pas : elle croyait lui trouv<T l éi^oïsme de la philosophie; son génie indolent n'était pas a la hauteur de celui de cette femme-ministre. Elle admirait son talent oratoire; c'était tout ce qu'elle aimait en lui. Il était loin d'être sensible aux charmes de cette dame, et peu soumis à Tempire de son géoic; il était, d'ailleurs, épris d'une actrice du Théàlr(»- Français, M™^ Simon (iandeille. Esclave de cette comcxlienni", il ne songeait qu'à lui plaire ; il composa pour elle , sous un autre nom, quelques scènes du drame, alors célèbre, de la Belle-Fermière. Grand à la tribune, applaudi de tous les partis, modeste dans la vie privée, franc, ouvert et amical dans l'intimité, il s'oubliait jusqu'à aller humblement déposer ses lauriers aux pieds de cette femme, dont la société faisait son bonheur. Il s'enivrait à la source où s'aniuihssait le beau talent qui faisiiil sa 2:loire. Ses habitudes paresseuses l'énervaient ; il se couchait tard, se levait vers midi , méditait ses discours dans le silence, prenait des notes sur des feuilles volantes, et, dans ses loisirs, les arrangeait, les coordonnait, les polissait ;
VCRCXIAO».
Livre IV. il ornail de Heurs les armes qu'il maniait avec tant d'aHressc contre ses adversaires. Le coup donné, son antagoniste' ble^^) OU renversé, il se retirait du combat, peu soucieux de tout lr> — reste; il s'abandonnait à sa mollesse et à ses rêveries, ou allait tuer le temps chez la comédienne ou chez ses amis.
Yergniaud, dit Lamartine, était de taille moyenne, mais fort, bien mnsclé et bien fait; son nez était court , larp^, fiè> remenl relevé de narines; ses lèvres, un peu épaisses, de;*;!naient formenient sa bourlie; ses yeux noirs et pleins d'éclairs sembiaiiiit jaillir de se> smireils proéminents; son front, lar^'P et plane, avait ( e poli de miroir où se rétléchil l'intclligenre ; ses cheveux châtains ondoyaient aux secousses de sa télc, ainsi que ceux de Mirabeau. Les marques de la petite vérole timbraient la peau de son visage, comme le marbre d^rossi par le marteau à diamant du tailleur de pierres; son teint était pâle, pres({ue livide; sa voix, forte et sonore. Bans la foule et en re[)os, il n'avait rien (jui put le faire renian[ucr; mais quand l'Ame se li pandait dans sa pliysionomie, couimo la lumière sur un l)usle, l'ensi^mblc de la figure prenait, par l'expression, l'idéal, la splendeur et la beauté qu'aacun ses traits n'avait en détail; il s'illuminait d'éloquence. Les muscles palpitants de ses sourcils, de ses tempes, de ses lèvi-es, se modelaient sur ses impressions intérieures, et confondaient sa physionomie avec sa pensée même ; c'était la transfiguration du génie. Le jour de Yergniaud, c'était sa parole; le pi(''d(Ntal de sa beauté, c'était la tribune ; quand il on était descendu, il s'évanouissait: le demi-dieu n'était plu> qu'un homme ! Voilà l'homme. Voyous maintenant l'orateor et le politique.
Yergniaud, nourri de la lecture des philosophes du dernier siècle, ne voyait rien au-dessus de la liberté : il la r6vBit bonne et belle; mais il s'embarrassait peu de savoir si elle pouvait devenir incompatible avec l'ordre et dégénérer on anarchie. Né avec des sentiments élevés, il détestait tout ce
qui paraissaît an-dessus de son niveau; il avait des \âée3 so-^ Livre If. pliistiques sur l't'f^alité; et raisonnant laussernonl snr la dipniu'î ** humaine, il rcjKJUSsa, le G octobre 1791, avec Giaugenease, les titixis de sire, de majesté, qui le blo«$saient dans sa ma- nière de voir. Le iiire de rot des Français lui paraissait moins ^^"cniaoo. offensant pour des oreilles démocratiques, et impliquait aux yeux des boimnes libres le choix du peuple. « Je suis sur- » pris, dit-il, en appuyant la proposition de Gouthon et de )i (jiaiiL'enonvo, que ion craigne que le cœur do Louis XVI, « roi ("((iisliluiionnel, se trouve blessé de cette qnalilicalion. » il pensait, cependant, que si le roi se tenait debout et dik'ouvert, par respect pour l'Assemblée, quand il y venait, TAs- Bemblée, pour le roi, devait faire de môme. A ses yeux, réffiigratioii, qui enlevait à la patrie ses enfants, ses appuis, était une lâcheté et une trahison. îl la flétrit dans un beau dj«^"ours, plein de chalonr, de niou\ eiiieiU et de logique, dont l'Ass^'uihlée, doinmée par le |)onipeux a^sconrlani de sa parole, décréta I hu pression ; c'était son premier triomphe à la tribune. Il était sévère contre les émigrés, et croyait que le roi comptait snr eax pour soulever l'JBarope contre la France. Ceci résulte évidemment de son langage, le SIS octobre. D'ailleurs, dînant le même soir chez le restaurateur Février, avecGuadct et Gensonné, il leur dit : « Gardez-vous de croire que Louis » sanctionne le décret contre^ les éinii^rés : cet honnno ne * comprendra la révolution que lorsqu'elle lui tiendra le ^euou » sar la poitrine. »
An mois de novembre, des députés bordelais, admis à la barre de TAssemblée, la supplient de prendre en sérieuse considération les malheurs arrivés à Saint-Domingue. Vergniaud présidait; il répondit avec convenance, et termina par ces mots r « Qiinnt h vous. Messieurs, qui, ne vous o( < i | . iil » que des luailieurs d une autre hémisphère, paraissez oublier » ceux qui vous sont personnels, comptez que l' Assemblée > nationale emploiera tous les moyens en son pouvoir pour
s* part.*. fit
VetcaiAi'ii.
«Ltm IV. » vous aider à réparer vus [pertes. » Si Ton avait écouté les saines conseils de Guadet, Ducos et Vergniaud , Saintr-Domingue 1793 appartiendrail aujourd'hui a la Franœ ; on uaurait pas eu lanl et de si fjraiids mallieurs à déplorer.
Dans la séaiue du 18 janvier 1792, l'Assemblée s'oceu}wil desallaires clraugères et fie la {guerre. Vergniaud, s'élevanl à une hauteur étonnaute, iit éclater l'enthousiasme de tous ses collées, et des hravosméma sur les bancs de ses adversaires : on disait alors que cet esprit hardi était allé rallumer le flambeau de l'éloquence sur la tombe de lAirabeau. Vergniaud épancha alors à grands flots toute sa bile contre ceux qui conspiraient à l'étranger et à Tintérieur, contre les rois qui les paiuul, contre les libcllistes ou calomniateurs à gag«, les pnMres séditieux, U's liiianciers avides; et après avoir esquissé un noir lahU Mu de leurs machinations ténébreuses el pertides, il s'écria, dans les accents d'un pati iolisiiic exiilté, au miiiiMi des plus frénétiques applaudissements : « Aux ar- » mes! Citoyens, aux armes 1 Hommes libres, défendez votre » liberté, assurez Tespoir de celle du genre humain, ou bien » vous ne mériterez pas môme sa pitié dans vos malheurs. » Interrompu par des bravos étourdissants et multipliés, il devient plus ealme, et continue à traiter la question à Tordre du jour avec une froide dii!;nité. Il était content d'avoir conquis 1 ailuui.aion universelle : (;'était assez jHjur le moment; mais son ivresse le maîtrisant encore, et se sentant avide dune nouvelle gloire, il sélèvc de nouveau aunlessus des hommes et des choses du moment, et termine par cet appel lyrique à tous les hommes généreux : « Une pensive é(*happe de mon » cœur : je terminerai par elle. 11 me semble que les mânes » des générations passées viennent se presser dans ce temple, » pour vous conjurer, au nom des maux que Fesclavage lear » a fait éprouver, d'en préserver les générations futures, doDt » les destinées sont entre vos mains. Examinez cette prière; M soyez à l'avenir une nouvelle ProN itlencc ; associez-vous à
» la justice éternelle de Dieu, ([ui prot('>ge les Français. £d » méritant le titre de hieDfaitenrs de votre pat rie, vous méri- » tcrez aussi celui di^ bienfaiteurs du j^'lmiuî humain. » C'était uu kau jour jKHir Vergniaud : Sii parole élail regardée ronune ane puissance. On l'appelait, dès lors, V air/le de la Iribune, ou le Démosthènes bordelais; mais à force de savourer l'encens de la flatterie et de s'étourdir dans l'ivTesse de sa vnnité, il devint morose^ sévère, impitoyable. Son âme était douce et compatissante; on Tavait poussé dans les extrêmes : il était devenu presque féroce. Il ne partageait pas d'abord les emportements de quelques Girondins; mais il avait leur ardeur patriotique, quoiqu'il n'adoptiit pas tous leurs principes. Il D'avail pas, dit Thiers, la vixucité des réparties de Guadet, mais il s'animait à la tril)iint'; et grâce à une souplesse d'organe, il rendait sa pensée avec une facilité, une fécoiiUite d'expressioiiâ qu'aucun homme na (^tgalées.
Au CMûmencement de mars 1 702 , Gensonné et Gundet accusèrent le ministre Le Lessart de trahir la France. Vcrgoiand, poussé par ses amis , appuya la charge; elle devait porter plus haut que le ministère et atteindre la cour. Après avoir rappelé une phrase de Mirabeau, relative à la Saint- Barthélémy, il s'exprima ainsi : « Et moi aussi, je m'écrie de » cette 11 iiiuin', oii je vous parle : Ou apcrroif le |)alais où des « conseillers per\ers égarent (*t (romjn'iil le roi (|ur la Con— » slitiition nous a donné, forgent fers dont ils veulent nous » enchaîner, et préj)areul les manœuvres qui doivent nous " livrer à la Maison d'Autriche. Je vois les fenêtres du palais B OÙ ron trame la contre-révolution , oiSi Ton combine les B moyeos'de nous replonger dans les borreurs de l'esclavage, » après nous avoir fait passer par tous les désordres et par * toutes les fureurs de la guerre civile* Le jour est arrivé oiï » vous pourrez mettre un terme à tant d'audace, h tant d'in- » solence , et confondre ainsi les conspirateurs. L'épouvante » et la terreur sont souvent sorties dans les temps antiques,
LtTTO IV.
Chap. I.
Vercsiaiu.
Uitloire
névolutioity lir. IX.
Livre IV. ,) cl au nom du de<îpo(isnic de ce palais fameux; qu'elles y Ctnp. I. ronlrent aiijf)Ur(l'liui ; (iiifUes y |)énèlrent Ions les (aMMs; i795 " ^1^'' ( habitent apprennent que la Consliiuiiûn
- » n'arcordo l'inviolabilité qu'au roi; el qu'ils sachent bien que vekcauud. ^ 1^ ^ atteindra sans distinction tous les coupables , et ne » laissera échapper à son glaive pas une seule téte coo- » vaincue d'être criminelle. »
On voit que la belle âme de Yergniaud suivait enfin les passions du tem})s; il était bien changé. Nous en verrons d'autres preuves dans l'âpretc de son lana;agc.
Ce discours, dont nous venons de lire un extrait, eut un immense succès, mais moindre cependant (jue celui qu il prononça le 19 mars. Ce jour-là, il déploya toute sa puissance d'orateur et d'homiue politique ; il aborda , avec une noble franchise , la question si délicate et si brûlante des aflaires d'Avignon et des prisonniçrs de cette ville. Tranquille et sans passion, il comniença avec calme ; maïs s'échanffiint par degrés aux souvenirs des crimes commis dans cette ville , et qu'il attribuait * selon les préventions du temps , aux nobles et an clergé, il s'écria, comme dans un paroxîsme fébrile : « Vonlez- » vous punir les assassins des prisonnitirs ? Dressc-z des écha- » fauds pour tous les j)arlisans de l'Assenilili t 'loctorale, qui. » irrités dos meurtres de l'un de leurs (•ilet^, et Molemmcnt » émus à l'aspect du jeune Lécuyer, tout dégoûtant du sang » de son père, ont ouvert cette glacière à laquelle on ne {)cui » penser sans horreur; ou plutôt, comme la nation française » est trop généreuse pour fournir assez de bourreaux à votre » justice sanguinaire, osez demander la foudre du ciel , plus )» humaine que vous , ou à la nature , une de ces grandes » catastrophes qui fassent disparaître de la terre, et les ipal' » heureux Avignonais, et le sol qu'ils ont déshonoré. » 1! continue sur ce ton ses inspirations sublimes, relev(H«s par des gestes a p[)ropriés et naturels, et «e résume enfin p;ii n ite brillante péioraison ; « Terminer uue guerre civile par des
î supplices , c'est la justice de la victoire ; c'est immoler ie Livre iv. a vaincu au vainqueur, celui qui a snrfoiubé à celui qui Lrioui- ** i plie ; c'est coustît du voile de la loi les prœcripUons des 1703 » Ibrius, des SyUa et des César. Je vous en conjure, que les 1 bourreaux ne soient pas le premier présent qne tous ferez t aux Avignonais; envoyez-leur plutôt des paroles de paix et V deseoourSt qui efiacent, s'il est possible, tes traces de leurs > luallit'urs. Ils ont tant sjutïbrt pour «Icvcnir Français! (pi ils jt n'aient pas à :>ouflVii encore de l'élrc «li'wnusl « Ce discours (il une profonde impression sur l'Asiàembi^ et sur la France; il fut vivement applaudi.
Le 10 avril , il prononça un discours sur le mode de constater l'état civil des citoyens; mais il n'était pas sur son ternÎD. Généreux envers tous les cultes , il se montra sévère «nlre le sien; ignorant en théologie, il ne songeait pus qu'en tes élevant tous au même niveau, il les déclarait tous ép;alement bons ou également faux , et confondait ainsi la vérilé avec l'erreur. Ses idées politico-religieuses sur le nmi iniie (]('•-
I celaient son peu d'habileté {K)litique; elles troublaient la ]m\ (les ménages et le bonheur des époux , qui n'espéraient que
! du del la sanction et la bénédiction de leurs liens et de leurs
VOBDX.
haoucîant , indifférent même , la religion ne le réveillait pas; pour dissiper sa somnolence , il fallait les grands mots
j de liberté , de guerre, de vertus civiques. Sou.s, l iinpression Hcœs idées niaijiffiîps, il s'c''le\ait jii<(iii ;m siililimc: ot à un çrand fonds d'auslei ité, il savait allier beaucoup de tinesse et d'ironie, comme on peut le voir par son discours du 16 mai. U y argumenta avec des sophismes , et triompha par sa phi- Inophie impitoyable et son antipathie haineuse contre les miittstres de l'autel , que Voltaire et les encyclopédistes lui avaient appris à détester; il les voua à la déportation , pour s'avoB- pas voulu agir contre leur conscience, et adopter, à la I^de la vieille foi de la France pendant ipiator/.e siècles,
VfftCltuir».
Livre IV. une nouvelle religion bAclée , comme des chartes oonslitatkninelles, par des hommes sans mission et hi plupart sans foi. U 171)3 renouvela la même motion le 313 août suivant; mais il insista sur la distinction qu'il fallait faire entre les prêtres assermentés
et les pr»îtres insenncnirs, c'csl-à-<îire entre lesafv)sti>ls et les rMeiiil)i es du Siiierdoce lidelcs à leur toi . ;'i Irurs v(rii\ . à l'és^lise. Il supposa, cependant, à ce qu'on til une nouvelle loi, qui enveloppât l'innocent et le coupable. Son naturel était bon; il le suivait parfois; mais la pasàon le dominait ))ien souvent, fin avançant dans la carrière politique , il cessait peu à pen (l'être ce que la nature Tavait fait.
L'un des plus beaux jours de l'éloquence de Vciigniaiid était, sans contredit, le 22 avril. Gondorcet venait de faire un rapport qui poussait la France à la guerre : le Démosthènes bordelais, sous les impressions du j)liis chaleureux jïatriotisme, s'écria ainsi, av<'c son ('iiciiiie habituelle ; « Rappelez- )) vous le jour de celte fédération générale , où les Français » dévouèrent leur vie à la défense de la liberté et à celle de » la Constitution ; rappelez-vous le serment que vons-niênifs » avez prêté, le H janvier, de vous ensevelir sons les ruines » de ce temple plutôt que de consentir à la moindre capita- » lation ou de souffrir une seule modification de votre Con- » stitution. Quel est le cœur glacé qui ne pidpitc pas dans » CCS moment^ augustes? Quelle est l'âme froide qui ne s'élève » pas, j'ose le (lire, ju<(|U iiu ciel. a\('e les iicclaiiiations de la «joie uiHN erx'lit' Oiicl est riiomuie. rimniine a|Kithiqnç. » (|ui ne sent pas son être s'agrandir et ses torces s'élever, jinr » un noble enthousiasme, au-dessus des forces de l'humanité? » Eh bienl donnez encore à la France, à l'Europe, le s^N'clacle » imposant do nos fêtes nationales; ranimez cette éncn;îe de- » vant laquelle tombent les bastilles; donnez une nouvelle ao- » tivité au sentiment brûlant qui nous attache à la liberté et » à la patrie; faites retentir tous les coins de Tempire par ces » mots sublimes : Vivre libres ou mourir; la Constitution tout
» ontière , mm modificalion , ou la morll Que ces crisse fass(»nt
• enU'odre anprrs dos troncs coalisés contic vous; qu'ils Icui-
* apprennent que les vœux île (onserver la Constitution ou de » faire la guerre pour la défendre ne sont pas senlemcnt les » ¥(Bax de la majorité de la nation, mais les vœnx unanimes > de tous les Français; qu'en vain on compte sur nos divisions; » que, lorsque la patrie est en danger, nous ne sommes t plus animés que d'une seule passion , cello de la sauver ou » de mourir pour elle ; qu'enf in , si la fortune trahissait dans » les combats une cause aussi juste, aussi sacrée que la nôtre. » DOS enncMiis pourraient bien insullcr à nos cailav rcs , mais » que jamais il> n'auraient un seul Français dans leui-s fers. »
Ce jour-là, le triouq)he de Vergniaud fut complet : il fut admirable et sublime; il fut applaudi sur tous les bancs avec nn enthousiasme difficile à décrire. Il revint sur le même sujet, et toujours avec succès. « Il élevait , dit un écrivain de nos » jours, la révolution à la hauteur d'un apostolat; il étendait » son patriotisme à l'humanité, et entraînait l'Assemblée par » les vertus du peuple. » Le poète-historien a raison : Vergniaud considérait la révolulion française comme «ne apparition miraculeuse et providentielle en laveur de i luiniauilé; «sa voix do sirène brillantait ses belles eonoeptions: et Ché- Qicr, charmé par son éloquence, a pu dire de lui a\ ec raison :
< Vei^niioid, dont b trilNine » prdè la mémoire. >
Cette impression produite sur Chenier par notre grand orateur, ne fut pas passagère, mais bien réfléchie; car, en 1793, dit Thiers, quand il s'agissait de la réintégration des députés qai avaient échappé à l'échafaud, Chénier s'écria: « Pourquoi » ne s'est-il pas trouvé une caverne assez profonde pour sous- » traire aux bourreaux l'éloquence de Vergniaud et le génie » de Condorcet ! 1 »
le renvoi des niinislres Uoliand, Servan et Clavière, déplut aux Giroaduis; c elait un échec pour ieiu* puissance cl surtout