‹ Histoire compléte de Jeanne d'ArcChapitre 16 sur 41 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les documents produits dans le chapitre précédent nous ont appris ce qu'il faut penser de la cédule d'abjuration insérée au Procès : ce n'est point celle que la Pucelle a prononcée au cimetière Saint-Ouen, et si elle l'a signée, elle ne l'a fait que parce qu'elle a été trompée. La cédule authentique, celle que maître Erard avait apportée avec lui et qu'il remit à Massieu, était une cédule ne dépassant pas de sept à huit lignes. Cette cédule, que Massieu rendit à Erard et que celui-ci remit aux juges, disparut : depuis ce moment, personne ne l'a vue et n'a dit l'avoir vue. Elle a donc été détruite. Mais alors que pourrons-nous savoir de sa teneur? •

Grâce aux Eniquêtes de la réhabilitation, nous savons quelle en était la lettre, pour une bonne moitié, et quel était l'esprit de la partie dont la teneur littérale n'a pu être reconstituée.

Ce que l'on peut savoir du contenu de la cédule authentique de Vahjuration.

Nombreux furent les témoins interrogés par les délégués du Saint-Siège sur l'abjuration de Saint-Ouen : on

DE LA CÉDULE AUTHENTIQUE ET DE SA TENEUR. bO

en compte environ trente-cinq. Ce sont leurs dépositions qui nous en ont fait connaître les incidents.

Parmi les dépositions les plus importantes, les plus précises, les plus circonstanciées, nous avons déjà signalé en première ligne : celles de Jean Massieu, qui ne quitta pas la Pucelle pendant toute la scène; de Guillaume Manchon et de Guillaume Colles, notaires du Procès, qui se tinrent sur l'échafaud de Jeanne ; de Nicolas Taquel, le troisième notaire, qui, lui, dut rester tout auprès, n'ayant pu y trouver place; du docteurDelachambre et du chevalier Aimond de Macy qui, eux aussi, sans être sur la même estrade que la Pucelle, en furent assez rapprochés pour tout voir et entendre.

Aux noms de ces témoins, on peut joindre ceux de l'Évêque de Noyon, Jean de Mailly, des Docteurs et assesseurs Jean Beaupère, Thomas de Courcelles, Migiet, prieur de Longuevillé-Giffard, de Jean Monnet, secrétaire de Jean Beaupère, et des assesseurs qui avaient leur place marquée sur l'estrade des juges : tels les dominicains Isambard de la Pierre et Martin Ladvenu. Les dépositions de tous ces témoins sont de la plus haute importance, parce qu'ils ne disent que ce qu'ils ont vu et entendu.

Il en est de même des dépositions du curé Pierre Bouchièr et du bourgeois rouennais Jean Moreau. On a vu plus haut ce que le premier nous apprend de la prière adressée à saint Michel par la Pucelle, au moment où elle se décida à prononcer et signer la cédule d'abjuration. Le second nous a rapporté quelques-unes des aménités que maître Erard, en sa prédication, adressait à l'accusée.

Ce même Jean Moreau signale quelques-uns des bruits

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qui couraient dans la foule. « On y disait, et il s'en souvenait très bien, que la Pucelle avait commis le crime de lèse-majesté et qu'elle avait séduit le peuple. » Gomme le témoin mentionne ces bruits à l'occasion de la lecture de la cédule d'abjuration, dont il déclare ignorer la teneur, c'est dans la cédule même, au dire des gens, qu'auraient été formulées ces deux accusations. Voici, du reste, les paroles du témoin :

« Ipse fuit prsesens in Sancto iVudoeno, in prsedicatione de eadem Johanna facta. Vîdit ipse loquens quod eidem Johannse legebatur quaedam schedula; sed quid in ea continebatur nescit : recordatur tamen quod cUcehatitr quod commiserat crimen lœsœ majestatis et quod seduœerat populimi^. » {Procès, t. III, pp. 193, 194.)

Voilà donc des témoins qui nous font connaître, soit les incidents qu'ils ont remarqués eux-mêmes, soit les bruits qui circulaient parmi les assistants. Mais il y a d'autres témoins qui ne nous apprennent absolument rien. Les uns, par exemple les témoins Jean Marcel, Jean Lenozolles, Laurent Gruesdon, diront simplement ne rien savoir de ce qu'on fit abjurer à la Pucelle, les deux premiers parce qu'ils étaient trop loin, le dernier parce que le tumulte qui se produisit l'empêcha d'entendre. (P)'ocès, t. III, pp. 64, 65, 89, 90, 187.) Les autres, comme les chanoines Nicolas Gavai, André Marguerie, le prêtre Jean Lemaire, l'appariteur Leparmentier, se bornent à dire

1. En i'ranrais : « Le témoin assista, à Saint-Ouen, au prêche dont ladite Jeanne fut l'objet. Il vit bien qu'on lui lisait une cédule; mais que contenait cette cédule, il n'en sait rien. Toutefois, il a souvenance que l'on disait qu'elle avait commis le crime de lèse-majesté et qu'elle avait séduit le peuple. »

qu'ils ne savent rien, pas plus de la cédule même que des autres circonstances de l'abjuration.

Quant à la teneur de la cédule, trois témoins se sont rencontrés qui en ont gardé quelque souvenance. Ce sont: Nicolas Taquel, l'-iin des notaires du Procès, l'huissier Jean Massieu et le chanoine de Rouen, Guillaume Dudésert.

Nicolas Taquel nous a déjà appris que les premiers mots du formulaire de l'abjuration étaient ceux-ci : Je, Jelianne...

Jean Massieu nous dit « qu'il se souvient bien qu'il y avait dans la cédule que l'accusée se garderait à l'avenir de porter des armes, l'habit d'homme, les cheveux courts, et plusieurs autres choses dont il ne se souvient pas. — Et est bene memo?^ quod in eaciem schedula cavehatur quod de cœtero non poi^taret arma^ habitum vwilem, capillos rasos, et multa alîade quibiis non 7'ecordatu7\ » {Procès, t. III, p. 156.)

Guillaume Dudésert, chanoine de Rouen, ajoute « qu'il entendit Jeanne, en son abjuration, se soumettre à la détermination, au jugement et aux commandements de l'Église. — Audivit abjiiratîonem fieri per dictam Johannaîn, se submittendo déterminât ioni^ jiidicio et mandatis Ecclesiœ. » {Procès, t. II, p. 338.)

Mis ensemble, ces fragments donnent le texte suivant :

« Je Jehanne, promets de ne plus porter à l'avenir des armes, l'habit d'homme, les cheveux courts; je déclare me soumettre à la détermination, au jugement et aux commandements de l'Église ».

Si, comme l'assure le témoin Pierre Migiet, le prononcé de l'abjuration dura ce que dure le Pater noster, il y au-

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rait en ces lignes les deux tiers environ de la cédule. Ces lignes contiennent trente mots, le Pater en contient quarante-cinq. En tout cas, il y a bien là la matière de quatre à cinq lignes « de grosse écriture » ; la cédule de l'abjuration en avait six, sept, huit au plus.

Les choses exprimées en ces quatre ou cinq lignes chargent-elles la mémoire de la Pucelle? Evidemment, non.

Elle s'engage à ne plus porter l'habit d'homme. Quel crime à cela?

A ne plus porter les armes. N'était-ce pas son droit?

A laisser pousser ses cheveux. A quel titre cet engagement lui eùt-il été interdit ?

Nous n'insistons pas sur la soumission de Jeanne, en son abjuration, à la détermination^ au jugement, aux commandements de VÉglise. On y trouvera sujet de la louer, mais rien qu'on puisse blâmer.

Partiellement reconstitué, ce texte donne lieu à deux observations, l'une sur la promesse de Jeanne de ne plus porter l'habit d'homme, l'autre sur sa soumission à la détermination de l'Église. C'est la reprise par la Pucelle de l'habit d'homme, et l'affirmation formelle de ses révélations, considérée comme une violation de la soumission à l'Église telle que l'entendaient les juges, qui devaient fournir le cas de rechute prévu et vouer la malheureuse jeune fille à une mort inévitable.

Gela posé, l'on conçoit que les juges attachassent une importance exceptionnelle à l'article de l'habit d'homme. A coup sûr, Erard, en lisant la cédule à la Pucelle, ne manqua pas d'appuyer sur ledit article , de façon à ce que les assistants le remarquassent bien. La promesse,

de la part de l'accusée, de ne plus reprendre l'habit d'homme devait jouer un rôle trop capital dans le procès de relaps pour qu'on la laissât passer inaperçue. Afin qu'il n'y eût pas de méprise possible à cet endroit, l'abjuration finie, Nicolas Loiseleur et le Docteur de Paris Pierre Maurice remirent à la jeune Lorraine des habits de femme qu'elle emporta dans sa prison. (Procès, t. III, p. 213. Déposition de Jean Lenozoles, ancien serviteur de maître Erard.) Ce même jour, « après dîner, en présence du conseil d'Église, Jeanne déposa l'habit d'homme et prit l'habit de femme, ainsi que ordonné lui était ».' {Procès, t. II, p. 18.) C'est Massieu qui nous l'apprend. Le même témoin ajoute que « fut mis l'habit d'homme en un sac, en la même chambre où elle était détenue prisonnière ».

Ce n'est pas sans un dessein parfaitement arrêté qu'on laissa l'habit d'homme dans le cachot de Jeanne. S'il en eût été autrement, on se serait hâté de faire disparaître ledit habit et de le mettre, en tout cas, hors de portée. Mais l'on voulait en arriver au relaps. L'habit d'homme sous la main de Jeanne, l'habit d'homme habilement imposé à Jeanne, comme il le fut, en assurait le moyen.

Sur l'article de la soumission à l'Église, nous devons faire observer que, d'après les témoins rouennais du Procès de réhabilitation, cet article serait celui qui, au point de vue doctrinal, frappa le plus les assistants. C'est en insistant sur cette soumission et en lui promettant sa mise en liberté que maître Erard aurait décidé Jeanne à prononcer et à signer la cédule qu'il lui présentait. Pour Ip. jeune fille, ce qu'elle comprit de cette cédule se résumait en ces deux points . : le renoncement à l'habit

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d'homme , aux cheveux courts et à l'usage des armes d'une part; d'autre part, la soumission au jugement de l'Église.

On n'a pas oublié le langage tenu à la Pucelle par maître J. Beaupère dans la prison : il nous a préparé à la déposition du chanoine Guillaume Dudésert que nous venons de citer. Voici ce que déposait de son côté Guillaume Manchon :

« A ce moment-là, c'est-à-dire peu après la suspension de la lecture de la sentence, Jeanne répondit (à Erard qui la pressait de se soumettre) qu'elle était prête à obéir à rÉglise. Alors, ajoute le témoin, ils lui firent prononcer une abjuration en conséquence. — His inteimiediis, ipsa Johanna respondit quod erat parata obedire Ecclesiœ. Tune fecerunt sWi dicere hujusmodi abjurationem. » {Procès, t. III, p. 147.)

Notez ces mots : « hujusmodi abjurationem, une abjuration en conséquence! »

Nous avons entendu déjà le curé Pierre Bouchier déposer que, « après le prêche de Saint-Ouen, ladite Jeanne, joignant les mains, dit à voix haute qu'elle se soumettait au jugement de l'Église, quod se submittebat judicio Ecclesiœ y>.{Ibid., t. IL p. 823.)

■Pierre Gusquel, bourgeois de Rouen, déclare avoir entendu Jeanne, lors de la prédication de Saint-Ouen, « dire qu'elle ne voulait rien soutenir qui fût contre la foi catholique. — Verba {hœc) audivit in sennone facto apud sanctum Audoenum^. » ilbid., p. 348.)

1. Si nous n'étions pas décidé à n'avancer on ce chapitre-ci rien qui ne soit absolument certain, nous dirions qu'on pourrait, sans invraisemblance, chercher les articles perdus de la vraie cédule : 1" dans un

Enfin, à ce que nous apprend maître Jean Beaupère, c'est le Docteur de Paris Nicolas Midi qui, intervenant lorsque la Pucelle se fut décidée à abjurer, « la requit de se soumettre k l'Eglise, » et à qui Jeanne sur ce point donna satisfaction. (Procès, t. II, p. 21.)

N'oublions pas que, aussitôt après la prédication de maître Erard, Jeanne avait été sommée à plusieurs reprises de se remettre de ses dits et faits à la détermination de l'Église et du tribunal. Il est donc très naturel que la soumission à l'Église fût un des articles de la cédule d'abjuration que saisirent avec une égale compréhension la Pucelle et les spectateurs. Nous verrons tout à l'heure pourquoi les juges attachaient à cet article la plus grande importance.

De la partie perdue de la cédule authentique, Jeanne y avait-elle renié ses révélations ?

Voilà donc une partie de la cédule authentique de l'abjuration reconstituée; mais il en reste une qui ne peut l'être, partie courte, puisque toute la cédule l'était, et que nous en avons, dans la partie reconstituée, plus de la moitié.

passage du Procès de condamnation que nous aurons à discuter plus loin : « Dixit pluries quod... ex toto se referebat sanctœ matri Ecclesiœ et nobis judicibus; — elle dit s'en rapporter totalement (de ses révélations) à l'Église et à nous ses juges » {Procès, t. I, p, 446); 2° dans la déposition de Jean Moreau, bourgeois de Rouen, citée plus haut. Mais nous réservons cette discussion supplémentaire pour l'une des notes qui prendront place à la fin de cette Etude.

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Quoique nous soyons condamnés à perpétuité à ignorer ce qui nous manque, néanmoins, nous savons quel était l'esprit de la cédule intégrale. Avec une astuce consommée, les juges n'y avaient rien mis qui fût capable d'exciter les défiances de l'accusée et de provoquer de son côté une résistance insurmontable. Pour Jeanne, la partie de la cédule qu'elle comprit et celle où elle ne comprit rien étaient, à première vue, également insignifiantes. L'essentiel était de lui arracher son consentement et sa signature. Quant à la lettre de l'abjuration, à la rigueur elle importait peu. P. Gauchon avait pris ses précautions; la fausse cédule était préparée d'avance (Déposition de G. Manchon, Procès, t. III, p. 147), et, quoi qu'il advînt, le prélat était sans inquiétude sur la portée et le contenu de la pièce qui devait figurer au Procès.

Toutefois, deux précautions valant mieux qu'une, les juges, astucieux jusqu'au bout, se ménagèrent, dans la partie intelligible de la cédule authentique, un article qu'ils se promettaient, s'il en était besoin, d'interpréter à leur façon dans un sens que n'avait pu prévoir l'accusée, et dont, au moment propice, ils se feraient une arme contre elle. L'article en question était l'article de la soumission à l'Église; TÉvêque de Beauvais se réservait d'y voir une rétractation pure et simple par Jeanne de ses révélations, et il le montre d'une façon assez claire dans la remarque dont il fait précéder le long formulaire de l'abjuration.

Il était, en effet, indispensable à l'ouverture du Procès de rechute que la Pucelle parut avoir rétracté ses révélations. L'enquête relative au relaps, à laquelle l'Évêque de Beauvais procéda le 28 mai, ne porta que sur deux

choses : la reprise de l'habit d'homme, et la prétendue affirmation à nouveau par la condamnée de ses révélations. Prétendue affirmation à nouveau^ s'il fallait en croire le juge; affirmation persévérante, formelle, exclusive, pour le présent et pour le passé, de toute rétractation, d'après les déclarations réitérées de Jeanne en cette même séance. L'Évêque de Beauvais avait à sa disposition un moyen de prouver la vérité de ce qu'il avançait : l'exhibition sous les yeux des assesseurs et de la Pucelle de la cédule d'abjuration. Mais laquelle des deux cédules exhiber, la longue ou la courte? Exhiber la longue, c'était provoquer le scandale dont il a été déjà parlé, et P. Cauchon ne pouvait y songer. Exhiber la courte, c'était renoncer à insérer la longue dans l'instrument officiel, et qu'advenait-il alors du Procès lui-même? En homme avisé, l'Évêque n'exhiba ni l'une ni l'autre cédule; il se contenta d'opposer des affirmations sans preuves aux dénégations multiples de la condamnée.

D'où il suit que, dans tout le Procès de condamnation, on n'aperçoit d'autre semblant de preuve visant la rétractation par Jeanne de ses révélations, que l'interprétation donnée gratuitement par les juges à la soumission de ladite Jeanne à l'Église, et le passage qui précède le formulaire du texte officiel. A propos de ce passage, on dirait que l'Évêque de Beauvais, tout en y rappelant ce que la jeune Lorraine aurait dit au moment de l'abjuration, appréhende de se mettre en désaccord trop manifeste avec la cédule qui venait d'être lue ; car, bien qu'il songe à déduire de l'article de la soumission de l'abjurante à l'Église le fait de la révocation de ses révélations, en définitive il n'établit rien de tel, ou plutôt il établit le

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contraire. Il se propose de mettre au jour la versatilité, la malice prétendues de Jeanne, et ce qu'il lui reproche tourne entièrement à sa louange. Mais écoutons le langage tenu par l'Évêque de Beauvais, au moment où, dans le récit officiel, il annonce le fait de l'abjuration et où il en donne les prétendus termes.

a A plusieurs reprises, ladite Jeanne dit que, puisque les gens d'Église disaient que les apparitions et révélations qu'elle disait avoir eues n'étaient ni à soutenir ni à croire, elle ne voudrait pas les soutenir, mais elle s'en rapportait totalement à notre mère sainte Église et à nous ses juges. — Diœitque pluries qiiod postqumn vwi ecclesiastici dicebant qiwd apparitiones et ï^evelationes, quas dicebat se habuisse, non erant sustinendœ, nec Ci^edendœ, ipsa non vellet eas sustmet^e, sed ex toto se referebat sanctœ matri Ecclesîœ et nobis judicibus. » {Procès, 1. 1, p. 446.)

A qui lit ces lignes attentivement et avec un sens critique éclairé, il apparaît nettement que P. Gauchon voudrait bien donner à entendre que Jeanne a renié ses Voix, non pas seulement une fois, mais plusieurs fois. Cependant son habileté est demeurée en défaut : sous la tournure captieuse de la phrase et l'enveloppement des mots, la vérité se fait jour; la persistance courageuse de la Pucelle à soutenir la vérité de ses apparitions résulte du langage même employé par P. Gauchon. Qu'on serre le texte de près, et l'on verra que ce à quoi l'accusée consentait, ce à quoi par conséquent on lui a demandé de consentir, c'était à ne plus soutenir ses révélations, à ne plus les croire, si l'Église en décidait ainsi. Or, ne plus les soutenir momentanément, même ne plus les

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croire conditionnellement jusqu'à ce que notre sainte mère l'Église en eût décidé, ce n'est pas les renier. C'est à l'Église seule que l'accusée s'en remet totalement : elle ne s'en remet que provisoirement, au tribunal qui la représente. En cela. Jeanne met à profit le conseil de l'honnête J. Massieu qui lui a représenté le danger qu'elle courrait, si elle ne prenait la précaution de « se rapporter de son abjuration tout d'abord à l'Eglise universelle ». (Procès, t. II, p. 17.) On lui a demandé, en définitive, de suspendre son jugement sur le caractère céleste de ses apparitions. Elle y a consenti religieusement, humblement; qui pourrait songer à lui en faire un sujet de reproche?

Quoi qu'il en soit du sens que l'Évêque de Beauvais attachait à la soumission de la Pucelle, tel est, sous les termes captieux dont il avait enveloppé la pensée de l'accusée, le sens que ces termes mêmes autorisent à lui attribuer, et en vertu duquel cette pensée et son expression restent inattaquables.

Qu'on veuille bien se souvenir des réponses de la jeune Lorraine à G. Erard et à P. Gauchon, dans la scène dialoguée qui suivit la prédication de Saint-Ouen : qu'on n'oublie pas que les témoins appelés à déposer aux Enquêtes de la réhabilitation affirment de la manière la plus expresse que, depuis qu'on l'eut éclairée, Jeanne ne cessa d'en appeler constamment au Souverain Pontife, et l'on conviendra que cette pensée est chez elle une pensée dominante et dont elle garde la conscience jusqu'à la fin. Ce qu'elle veut avant tout, c'est soumettre sans réserve ses dits et faits au jugement de notre Saint Père le Pape. Le texte de la cédule d'abjuration, elle l'accepte, mais en tant qu'il sera ratitié par ce jugement

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souverain. Au fond de son âme régnait la conviction que ce qui venait de Dieu en ses dits et faits ne pouvait être condamné par son représentant.

Renier ses révélations, Jeanne était si loin d'y consentir que son premier acte, sa première parole, sa première prière, lorsqu'elle se décida à abjurer, eurent pour objet l'archange qui lui avait dit « la grande pitié du royaume de France ». A ce moment, « joignant les mains, . elle dit à haute voix qu'elle se soumettait au jugement de l'Église, suppliant saint Michel de la diriger et de l'éclairer. — Post prœdicationem factaîn apud sanctum Audoenum, junctis manihus (Johanna) diœit alta voce quod se submittebat judicîo Ecclesiœ, deprecando sanctum Micliaelem, quod eam dirigei-'et et consuleret. » (Procès, t. II, p. 323.)

Quant à la soumission que la Pucelie promet à ses juges, il faut y voir une preuve de son esprit d'obéissance, un témoignage de sa profonde humilité, un acte de haute vertu.

Ce serait le cas de rapprocher de cette page de la vie de Jeanne celle de la vie de sainte Thérèse, qui nous apprend l'épreuve à laquelle, pendant près de trois années, ses directeurs et confesseurs soumirent cette sainte, dans la persuasion où ils étaient que les visions dont elle se disait favorisée venaient du démon. Thérèse suspendit son jugement, et elle se soumit humblement à tout ce que ses directeurs lui imposèrent : ils allaient jusqu'à la priver de communion. Un jour, pour leur obéir, la servante de Dieu, traitant Notre-Seigneur comme si c'eût été le démon, lui présenta une croix afin de mettre l'apparition en fuite. Ces actes d'obéissance, dont Thérèse ne se dé-

partit jamais, la rendirent plus grande devant Dieu et devant les hommes. Ce qui tourne à la gloire de Thérèse de Jésus doit tourner également à la gloire de la Vierge de Domremy.

Jeanne a-t-elle jamais i^enié ses 7'évélations ? — De la pièce eœtrajudiciai7'e dite Information posthume.

Nous rappelions, il n'j^ a qu'un instant, que l'Évêque de Beauvais, au lieu de présenter à ses assesseurs et à la Pucelle le texte de la cédule établissant que la condamnée avait révoqué formellement ses révélations, s'était contenté d'affirmer le fait à deux reprises et, sans tenir aucun compte des dénégations et des explications de la jeune fille, avait déclaré le relaps prouvé.

Cette affirmation gratuite, tombant des lèvres de l'Évêque-juge, pouvait suffire aux assesseurs présents. Mais, au lendemain du supplice, P. Gauchon se dit à luimême qu'elle ne suffirait pas à la France, et, en homme que peu de choses embarrassent, il inventa la pièce dite Information posthume. Cette pièce n'a qu'un but : faire accroire que la Pucelle a réellement rétracté et renié ses révélations. Pour accréditer ce mensonge^ l'Évêque de Beauvais suppose que, quelques jours avant sa mort, la condamnée se serait plainte à tous venants d'avoir été trompée par ses Voix. Elles lui avaient pror mis qu'elle serait délivrée de prison, et il n'en était rien. Pour la tromper de la sorte, il fallait que ses Voix fussent non de bons, mais de mauvais esprits, xiussi ne

voulait-elle plus avoir foi en elles. Ces propos de la prisonnière, tenus en présence de quelques ecclésiastiques, auraient été communiqués à P. Cauchon. Le prélat aurait mis ces communications en forme d'Enquête et de là serait provenue ladite Information posthume. [Procès, t. I, pp. 477-485.)

Quoi que contienne cette pièce, au jugement de tous les critiques elle est de nulle valeur. Elle n'a pas même la valeur des pages contestables de l'instrument officiel, car elle est extrajudiciaire et n'a pu prendre place parmi les pièces du Procès.

L'Évêque de Beauvais dit l'avoir fait dresser au lendemain du drame du Yieux-Marché. Pourquoi a-t-il attendu jusque-là? Qu'est-ce qui l'empêchait d'instrumenter du vivant même de Jeanne, dans les formes juridiques voulues, après convocation officielle des témoins, avec confrontation de l'intéressée, en présence des juges et des officiers du tribunal? Pourquoi s'affranchir de ces garanties exigées par le Droit et sans lesquelles la justice n'est plus la justice?

Mais P. Cauchon était un de ces hommes qui estiment pouvoir tout se permettre. Ici, comme dans la question de l'authenticité du formulaire inséré au Procès, il entendait être cru sur parole. Lorsqu'il eut rédigé ladite Information posthume pour sa propre justification et celle de ses maîtres les seigneurs et princes d'Angleterre, il voulut forcer les notaires à la signer et à la joindre aux pièces ofticielles du Procès. Ces honnêtes gens, qui savaient à quoi s'en tenir sur la nullité de ladite Information et sur son origine, s'y refusèrent énergiquement. Refus d'autant plus admirable de leur part

que Pierre Gauchon savait par expérience à quel point ils le craignaient et redoutaient d'avoir à lui résister. Voici une preuve de cette frayeur.

G. Manchon, par qui nous savons que, en la conjoncture présente, « Monseigneur de Beauvais le voulut contraindre à signer (Procès^ t. II, p. 14), laquelle chose il ne voulut faire », nous rapporte, au sujet des douze Articles, ce qui suit :

« On lui demanda, dans une des Enquêtes de la réhabilitation, s'il n'avait jamais remarqué la différence qui existait entre lesdits articles et les aveux de Jeanne ; il répondit que cela ne le regardait pas, mais que d'ailleurs il n'eût pas osé faire d'observations à de si grands personnages. — Non advertit ipse loquens ad hoc, etetiam

NON FUISSET AUSUS TANTOS VIROS ARGUERE. » (PrOCèS^

t. III, p. 145.)

Il fallut que la voix de la conscience parlât bien haut pour que des hommes qui n'osaient faire aucune observation à ces grands personnages, quand il y avait lieu, résistassent ouvertement aux injonctions de l'Évêque de Beauvais, le plus grand, le plus autoritaire, le plus violent de tous.

Ce refus des Notaires d'apposer leur signature au bas de V Information posthume et de la joindre aux procèsverbaux officiels, prouve que ladite Information ne présentait aucune des garanties dont s'entourent les Enquêtes de justice, et qu'elle fut intégralement inventée. {Procès, t. I, pp. 477-485.)

Il y a plus : quelques-uns des personnages dont les noms figurent dans ladite Information, et qui y auraient témoigné, comparurent à l'Enquête de la réhabilitation :

80 l'abjuration de jeanne d'arc.

tels furent : le Docteur de Paris Thomas de Gourcelles, les dominicains Jean Toutmouillé et Martin Ladvenu. Non seulement aucun de ces personnages ne dit un mot qui fît allusion aux prétendus aveux de la Pucelle relatés dans VInformation posthume^ et à cette hiformation elle-même, mais Frère Ladvenu dit expressément le contraire.

« Toujours jusqu'à la fm de sa vie, déposa- 1- il, Jeanne ne cessa de soutenir et d'affirmer que les Voix qu'elle avait eues étaient de par Dieu , et que tout ce qu'elle avait fait, elle l'avait fait par commandement de Dieu. Elle ne croyait pas avoir été déçue par ses Voix, Les révélations qu'elle avait eues étaient vraiment de Dieu. — Semper usque ad finem vit^ SU-E , manutenuit et asseruit quod Voces quas habuerat erant a Dec : et quod qiiidquid fecerat^ ex prœcepto Dei fecerat; nec credetiat per easdem voces fuisse deceptam: et quod

REVELATIONES QUAS HABUERAT, EX DeO ERANT. » {PrOCèS^

t. III, p. 170.)

Qu'on note le Semper usque ad flnem vitœ suœ 7nanutenuit... Un témoin qui s'exprime ainsi sous la foi du serment n'a certainement pas tenu le langage que lui prête VInformation posthume.

Esprit de la cédule authentique.

Un dernier mot sur ce sujet du prétendu reniement de ses révélations par la Pucelle et sur Tesprit de la cédule véritable.

Parmi les témoins qui comparurent devant les délégués du Saint-Siège, aux Enquêtes de la réhabilitation, on compte un certain nombre d'assesseurs du Procès de Rouen. Si la Pucelle eût vraiment renié plusieurs fois et publiquement ses révélations, ces assesseurs, qui sont au nombre de dix (Thomas de Gourcelles, Pierre Migiet, Jean Beaupère, Guillaume Dudésert, André Marguerie, Jean Lefèvre, Nicolas Gavai, Isambard de la Pierre, Martin Lad venu, le docteur Delachambre), ne l'auraient pas ignoré. Ne l'ignorant pas, ils n'eussent pas manqué de faire de cette communication une partie capitale de leur déposition ; cela par intérêt et par devoir.

Par intérêt pour leur réputation et leur honneur sacerdotal, car, aux yeux du public, ils n'étaient point indemnes de la mort cruelle de Jeanne ; ils devaient tenir et ils tenaient certainement à ne point passer pour des> assesseurs iniques et homicides. Or, la révocation de ses Voix par la Pucelle leur en fournissait le plus assuré des moyens : cette révocation expliquait comment ils avaient été amenés à prendre la jeune Lorraine pour une aventurière, et par cela même elle les justifiait.

Par devoir ensuite : lesdits assesseurs déposaient sous la foi du serment. Au temps de la réhabilitation, ils n'avaient aucun motif de rester sourds à la voix de la vérité et aux réclamations de leur conscience; ils étaient revenus de beaucoup d'illusions. Si Jeanne eut renié ses révélations, ils l'auraient dit; s'ils ne l'ont pas dit, c'est que Jeanne ne les a jamais reniées.

L'argument irréfutable, à notre avis, que nous venons d'exposer, porte plus loin que la justification de la Pucelle : il établit non seulement qu'elle n'a pas renié ses

82 l'abjuration de jeaxne d'arc.

Voix, mais qu'elle n'a proféré aucune révocation, aucun aveu qu'on puisse lui reprocher. Si elle eût proféré un aveu de ce genre, il n'eût pas manqué de frapper les assesseurs susdits, et les uns ou les autres l'eussent fait connaître à l'Enquête de la réhabilitation. Ils avaient, encore une fois, trop intérêt à le faire, pour que l'on suppose qu'ils ont volontairement gardé le silence.

Ce que nous disons des assesseurs du Procès, nous le dirons des vingt-cinq autres témoins qui déposèrent sur le sujet du drame de Saint-Ouen. Il n'est pas concevable que tous eussent ignoré les graves aveux ou rétractations proférés par la Pucelle, s'il y en avait eu. Les sachant, les uns ou les autres les auraient fait connaître. Ils ne l'ont pas fait, c'est qu'il n'y avait rien à dire; autrement, la force de la vérité, la conscience, la foi du serment les auraient décidés à parler.

De là cette conséquence d'une importance extrême en ce qui concerne la partie perdue de la cédule d'abjuration, et par suite la cédule intégrale.

C'est que, si nous sommes obligés de nous résigner à l'ignorer, nous savons parfaitement à quoi nous en tenir sur le sens général de cette partie et sur sa portée morale. En cette partie, et conséquemment en toute la cédule, il n'y avait rien, absolument rien, qui pût charger la conscience de Jeinne et qui fût de nature à ternir sa mémoire.

Une fois de plus, nieniita est iniquitas siM. Les juges de l'héroïque jeune fille ont estimé souverainement habile de ne lui faire présenter qu'un formulaire d'abjuration captieux en un point, obscur en un autre, anodin et insignifiant dans l'ensemble, assurés qu'ils étaient

d'y substituer un formulaire ouvertement accusateur. La fausseté du formulaire accusateur a été rendue manifeste, et il est tout aussi manifestement établi que la cédule prononcée et signée par Jeanne, mise en pleine lumière, ne contenait encore une fois rien qui, examiné de près, put se retourner contre elle et fût de nature à ternir sa mémoire.

S'il en était autrement, on ne concevrait pas pourquoi P. Cauchon, au risque d'être convaincu de faux, aurait inséré dans le texte officiel du Procès le long formulaire que tout historien lui reproche. Il eût été bien plus naturel, bien plus logique et nullement périlleux, d'y insérer simplement le texte de la cédule que Jeanne avait prononcée à Saint-Ouen, puisque ce texte fournissait aux juges un moyen également sûr, également infaillible d'en arriver à leurs fins.

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