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ainsi elle-même d'opprobre et s'assimilant à la plus impie, à la plus méprisable des aventurières. En prévision de ce cas, dès que les assesseurs eurent terminé leur délibération sur le cas de la Pucelle', antérieurement à la scène de Saint-Ouen, le Prélat fit rédiger deux formules, l'une telle qu'il la voulait pour instrumenter à son aise, longue, explicite, accablante de toute façon pour la Pucelle ; l'autre de quelques lignes seulement, à première vue insignifiante, et telle que l'accusée ne pût en être effarouchée. C'est cette dernière formule que, s'il le jugeait opportun, Erard présenterait à la jeune fille et qu'il lui ferait signer; mais c'est la longue et explicite formule qui devait dans tous les cas être insérée au Procès.
Toutefois, on ne l'y insérerait pas sans avoir essayé d'obtenir de Jeanne qu'elle signât les deux pièces, la pièce fausse et la pièce authentique. Gomme il n'était pas possible de lui faire prononcer deux textes aussi différents, on se contenterait de la double signature; à la rigueur, cela suffirait pour atteindre le but proposé.
En eftet, une fois les deux formules revêtues de la signature de Jeanne, les juges, entre les mains desquels elles devaient être remises, détruiraient la cédule d'Erard, puis présenteraient la fausse cédule aux notaires du Procès et aux assesseurs, comme étant la cé-
1. c( La cédule de l'abjuration, dit le notaire-greffier G. Manchon, fut faite après que tous les assesseurs eurent fait connaître leur opinion et avant la scène de l'abjuration même. — Bixit (testis G. Manchon) quod non vidit illam litteram àbjurationis fieri; sed fuit facta post conclusionem opinionum, et antequam accédèrent ad illum locum. » (Procès, t. III, p. 147. Déposition dudit G. Manchon.)
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dule authentique, et ils la feraient insérer à ce titre dans l'instrument officiel. En affirmant que Jeanne l'avait véritablement signée, ils n'énonceraient point une chose fausse; aux yeux de gens à qui l'Évêque de Beauvais et ses aftidés inspiraient encore plus de crainte que de confiance, l'authenticité de la signature devait emporter l'authenticité de la pièce tout entière.
Tel était le plan arrêté : voici comment il fut mis à exécution.
On a vu précédemment, par la déposition de Jean Massieu, que Guillaume Erard n'exhiba la cédule d'abjuration et ne la présenta à la Pucelle qu'au bout d'un certain temps. De même que P. Gauchon était venu au « preschement » muni de deux sentences, Erard y était venu muni, lui aussi, des deux formulaires de l'abjuration. Mais il se garda bien d'exhiber au début l'un ou l'autre de ces formulaires. En homme prudent, il tâta d'abord le terrain. Quand il se fut convaincu qu'il devait renoncer absolument à obtenir de Jeanne une abjuration dans les termes de la formule qui devait figurer au Procès, il prit le parti de ne lui présenter que la formule de sept ou huit lignes.
Mais Erard n'était pas le seul en possession de la formule explicite; Nicolas de Venderès, chanoine de Rouen et chapelain de l'Évêque de Beauvais, la possédait également. Thomas de Courcelles nous apprend qu'il le vit, avant que Erard commençât son sermon, occupé à transcrire ladite formule. {Procès^ t. III, p. 61.) Or, si le chapelain de P. Gauchon prenait cette peine, il ne la prenait pas sans dessein arrêté. La transcription qu'il exécuta ne sortit de ses mains que pour passer
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entre celles du personnage à qui elle était destinée, et qui n'était autre que messire Laurent Calot, secrétaire du roi d'Angleterre.
On le voit, ce personnage n'était pas le premier venu. Sa haute situation donnait à l'Évêque de Beauvais l'espoir que, dans le rôle dont il s'était chargé, il ne rencontrerait pas d'obstacles. De fait, Laurent Calot remplit ce rôle à merveille et P. Cauchon n'eut qu'à se louer de son intervention.
Dès que Jeanne, après de longues hésitations, eut signé la formule des six ou huit lignes, Laurent Calot parut sur l'estrade et, « tirant de sa manche une petite cédule écrite, il la donna à la jeune fille afin qu'elle la signât. Jeanne lui dit qu'elle ne savait ni lire ni signer. Nonobstant cette réponse, Laurent Calot, le secrétaire, donna à ladite Jeanne ladite cédule et une plume pour signer ; et, comme en riant (ou bien, comme pour se moquer), ladite Jeanne fit un rond, — fecit quoddam rotundum. » Calot ne se contenta pas de cela. « Il saisit la main de Jeanne et la plume, et il lui fit faire un signe dont le témoin n'a pas souvenance*. » {Procès, t. III, p. 123. Déposition du chevalier Aimond de Macy.)
1. « ïunc quidam secretarius régis Angliœ tU7ic prsesens, vocatus Laurentius Calot, extraxit e manica sua quamdam parvara schediilanï scriptam, quam tradidii eidem Johannfe ad signandum ; et ipsa respondebat qiiod nesciebat nec légère, nec scribere. Non obstante hoc, ipse Laurentius Calot, secretarius, tradidit eidem Johannœ dictam schedulam et calamum ad signandum ; et, per modum derisionis, ipsa Johanna fecit quoddam rotundum. Et tune ipse Laurentius Calot accepit manum ipsius Joliannœ cum calamo, et fecit fieri eidem Johannse quoddam signum de quo non recordatur loquens. » (Procès, t. III, p. 123.)
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On comprend] pourquoi Calot ne se contenta pas du rond que la Pucelle venait de tracer. Elle avait fait une croix au bas de la cédule d'Erard; il fallait aussi une croix au bas de la cédule de Calot, et il n'est pas douteux que le signe dont ne se souvient plus le témoin ne fût une croix. Le notaire-greffier Guillaume Colles le dit du signe que la Pucelle mit au bas de la cédule^ sans spécifier s'il s'agit de la cédule de Massieu ou de celle de L. Calots La croix figurait certainement sur les deux; à cçtte condition seulement, la pièce que fit signer le secrétaire du roi d'Angleterre remplissait le but des juges et avait une raison d'être.
Nous ne pensons pas qu'on songe à contester la véracité du témoin, auteur de cette déposition. Ce témoin était le chevalier Aimond de Macy, un des écuyers de Jean de Luxembourg, à l'époque du Procès de Rouen. On ne conçoit pas l'intérêt qu'il pouvait avoir à inventer en un sujet aussi grave, ni les avantages qu'il pouvait retirer d'un parjure, car il ne déposa que sous la foi du serment.
Jules Quicherat formule, il est vrai, un doute sur cette partie de la déposition dudit chevalier. « Notez, observet-il, que, suivant une autre déposition (celle de Jean Marcel, Procès, t. III, p. 90), Laurent Calot, loin d'être sur l'estrade, faisait tumulte dans la foule avec les Anglais. » {Aperçus nouveaux sur l'histoire de Jeanne d'Aîx, p. 134.)
Lorsque le savant critique écrivait ces lignes, il n'avait pas sous les yeux la déposition à laquelle il renvoie, car
1. tt Tandem compulsa, pr'se timoré signavit et fecit quamdam C7V(cem. » {Procès, t. III, p. 164. Déposition dudit témoin.)
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le témoin Jean Marcel ne dit, ni que L. Calot n'était pas sur l'estrade, ni qu'il était dans la foule, faisant tumulte avec les Anglais. Voici son témoignage :
« J'entendis maître Laurent Calot et quelques autres dire à maître Gauchon qu'il tardait beaucoup trop à prononcer la sentence. — Audivit ipse loquens quod magister Laurentius Calot et aliqui alii diœerunt magistro Petro Cauchon quod nimis tardabat de proferendo suam sententiam. » (Loc. cit. supra.)
N'y aurait-il pas lieu de penser que ledit Calot saisit ce moment pour approcher l'Évêque de Beauvais et recevoir ses dernières instructions avant le prononcé de la sentence? Dans ce cas, la déposition de J. Marcel confirmerait et compléterait, loin de la contredire, celle du chevalier de Macy.
La remarque de J. Quicherat portant à faux, et le témoignage du chevalier ne pouvant être suspecté, il en résulte que, à un moment donné, deux cédules furent en présence, celle que tenait Jean Massieu et celle que Laurent Calot tira de sa manche ; l'une de six ou huit lignes^ celle d'Erard et de Massieu, que Jeanne prononça et signa; l'autre de cinquante à soixante lignes, celle que Jeanne ne connut jamais et qui fut insérée au Procès. Évidemment, le contenu des deux cédules différait totalement. S'il eût été le même, l'intervention du secrétaire anglais devenait inutile; s'il était différent, cette même intervention ne s'expliquait que dans le but d'amener la Pucelle à signer, sans qu'elle s'en doutât, le formulaire qui devait être inséré au Procès.
On représentera peut-être que, au dire du témoin de Macy, la cédule qu'exhiba Calot était « une petite cédule
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écrite, — x^arvam quamdam schedulafn scriptam ». Gomment une petite cédule aurait-elle contenu le texte de l'abjuration prétendue officielle? Nous répondons que d'autres témoins, dont nous avons cité ailleurs les dépositions, emploient aussi les mêmes expressions, « quamdam par vam s<:hediilam », à propos de la cédule authentique, quoique le docteur Delachambre, qui la qualifie ainsi, ajoute que cette dernière consistait en une feuille de papier double, m volu7nine folii papyrei diiplicatî. {Procès, t. III, p. 52.) Or, si la cédule de Calot consistait elle aussi dans une feuille de papier double, c'est-à-dire de quatre pages, il n'était pas difficile d'y écrire un formulaire de deux ou trois pages au plus.
Quant au fait de la double signature, il s'explique sans difficulté. Au moment où Jeanne fut requise par Calot de signer, elle était assez troublée pour ne lui opposer aucune résistance. D'autre part. Calot n'intervenant que d'accord avec maître G. Erard et l'Évêque-juge, Massieu, s'il prit garde à ce qu'il faisait, n'osa s'y opposer et feignit de ne s'apercevoir de rien.
Dès que le secrétaire du roi d'Angleterre eut fait signer à la Pucelle la cédule qu'il avait retirée de sa manche, qu'advint-il f Le témoin de Macy ne le dit pas, mais il est aisé de suppléer à son silence. Ou bien L. Calot laissa maître Erard se saisir de la précieuse cédule, ou bien il la reprit lui-même et la garda jusqu'au moment où il put la remettre aux grands personnages dont il était l'instrument. Dans l'un comme dans l'autre cas, la fausse cédule prit au Procès la place de la véritable ; de cette manière, la substitution complète et définitive ne laissa rien à désirer.
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Au demeurant, deux actes déloyaux se sont produits certainement à l'occasion de l'abjuration de la Pucelle : l'acte de Laurent Calot qui, intervenant sans qualité pour une besogne de trahison, se saisit de la main de la Pucelle et lui fait tracer une croix au bas de la fausse eédule; et l'acte de l'Évêque-juge, faisant insérer dans l'instrument officiel une pièce subreptice, ne reculant pas ainsi devant un faux en écriture publique, au risque d'être convaincu de forfaiture et cloué au pilori de l'histoire ^
1. Pour prévemr toute équivoque et couper court à toute supposition, nous entendons ne faire retomber à aucun degré la responsabilité du faux et de son insertion au Procès sur les honnêtes ecclésiastiques qui remplirent les fonctions de Notaires-greffiers en la cause. Leur connivence et complicité n'étaient nullement indispensables. P. Cauchon était trop intelligent pour la requérir; il était assez habile pour savoir, assez audacieux pour oser s'en passer.