CHAPITRE PKEMIEK
LE PROBLEME HISTORIQUE DE L ABJURATION DE JEANNE D'aRG.
ConDnent il se pose. — Importance et difficultés.
Le 24 mai 1431, quelques jours seulement avant le supplice de Jeanne d'Arc, il se passa dans la capitale de la Normandie, au cimetière Saint-Ouen, derrière la grande église de ce nom, une scène émouvante que le Procès officiel de condamnation désigne sous le nom à^ Abjuration de la Piicelle, A ce sujet se pose naturellement cette question : Un tel nom est-il justifié?
S'il l'était vraiment, en tant qu'il s'agit d'une abjuration canonique en cause de foi, si la Libératrice d'Orléans avait prononcé et signé, de son plein gré, en toute liberté, sous la foi du serment, le formulaire d'une abjuration véritable, qu'adviendrait-il de sa mémoire, qu'adviendrait-il de sa réputation de sainteté?
Or, ce nom d'At)Jii7^atîon de la Pucelle, en tant qu'abjuration canonique en cause de foi, serait justifié pleinement, il faut en convenir, si l'Évêque de Beauvais, juge au Procès, a eu le droit de sîexprimer comme il l'a fait
dans le libellé de sa sentence. Il y avance, en effet, que, dans le formulaire de ladite abjuration dont il reproduit la teneur, Jeanne se serait reconnue coupable de crimes nombreux dont les principaux étaient les suivants :
« Elle aurait feint mensongèrement d'être favorisée de révélations et d'apparitions divines.
« Elle aurait séduit les peuples et aurait été téméraire et légère en sa créance.
« Elle se serait livrée à de superstitieuses divinations.
« Elle aurait désiré cruellement l'effusion du sang humain.
« Elle aurait blasphémé Dieu et ses saintes.
« Elle aurait méprisé Dieu en ses sacrements.
« Elle aurait fomenté des séditions.
« Elle serait tombée dans l'apostasie et le schisme.
« Elle aurait erré de beaucoup de manières en la foi catholique.
« Ces crimes, et plusieurs autres, elle les aurait reconnus véritables, abjurés, reniés. Et elle aurait juré à Monseigneur saint Pierre, à notre saint Père le Pape de Rome, aux seigneurs et juges présents, que jamais elle ne retournerait aux erreurs devant dits. Et ceci elle l'affirma et jura par Dieu le Tout-Puissant et par les saints Évangiles '. »
En s'exprimant de la sorte, l'Évêque de Beauvais a-t-il dit la vérité? Jeanne a-t-elle prononcé le texte d'abjuration qu'il cite, a-t-elle fait les aveux qu'il lui attribue? Quelles réponses les documents font-ils à ces graves
1. J. QUICHERA.T, Procès de condamnation de Jeanne d'Arc, t. I, pp. 447-448. 5 vol. in-8», Paris, 1841.
commp:nt se pose le problème. 3
questions? Voilà en quels termes se pose tout d'abord le problème historique de l'abjuration de la Pucelle au cimetière Saint-Ouen.
Toutefois, — et il est indispensable de le noter, — ce problème ne serait résolu que de façon insuffisante, si l'historien ne poussait plus loin ses investigations. Après avoir établi, par exemple, que le formulaire allégué par l'Évêque de Beauvais est un formulaire faux, inventé pour les besoins de la cause, il devrait rechercher ce qu'est devenu le formulaire authentique, celui que la Pucelle fut amenée à prononcer et à signer; puis, si c'était possible, il lui faudrait essayer d'en reconstituer la teneur, et, si ce n'était pas possible, d'en faire au moins connaître l'esprit véritable. A cette condition seulement, on saurait si Jeanne a pu signer ledit formulaire sans charger sa conscience.
Nous sommes donc en présence d'un problème des plus importants et des plus difficiles.
Des plus importants, puisqu'il intéresse au plus haut point l'honneur et la sainteté de la Pucelle ; selon le sens dans lequel il serait résolu, nous verrions un nuage couvrir son front d'héroïne et de sainte, ou bien son héroïsme et sa sainteté resplendir d'un vif éclat.
Problème aussi des plus difficiles, car il faut en demander l'éclaircissement à des textes parfois embrouillés à dessein, mutilés, travestis, — tels les textes du Procès de condamnation, — et quand ils ne sont pas sujets à défiance, à des textes multiples, écôurtés, isolés, répartis en cent endroits, qu'il faut cependant comparer, rapprocher, contrôler les uns par les autres, de manière à former de ces rayons épars un clair foyer de lumière. Inde-
4 l'abjuration de JEANNE D'ARC.
pendamment de cette étude critique des textes, il faut encore , mettre à contribution les données du Droit naturel, les principes de la théologie morale, les règles du Droit canonique; car un fait tel que l'abjuration du cimetière Saint-Ouen est tout ensemble d'-ordre moral, religieux et judiciaire. Acte moral, acte libre, acte de conscience, il relève du Droit naturel; acte religieux et chrétien, il relève de la théologie; acte judiciaire, imposé par un tribunal ecclésiastique, il relève du Droit canonique dont juges et accusés sont tenus d'observer les prescriptions.
Solutions fausses, dangereuses, insuffisantes.
Sur ce sujet de l'abjuration de la Pucelle se présente d'abord l'opinion des critiques et historiens qui voient dans le fait de Saint-Ouen une véritable abjuration canonique en cause de foi. D'après eux, la Pucelle aurait prononcé véritablement et signé le formulaire qu'on lit au Procès, lequel serait parfaitement authentique. Peutêtre l'accusée se trouvait-elle, quand elle le prononça, en dehors des conditions essentielles d'une vraie responsabilité. Si ce fut de sa part un acte de faiblesse, huit jours plus tard elle le répara par la résignation et la foi avec lesquelles elle subit son martyre sur la place du Vieux- Marché V
1. J. QuiCHERAT, Aperçus nouveaux sur l'histoire de Jeanne d'Arc, pp. 133-138. In-S», Paris, 1850.