ENTRETIEN INTIME DE LA PUCELLE ET DU DAUPHIN
C'est Louis de Bourbon, comte de Vendôme et de Charlres, qui fut chargé d'introduire la jeune Lorraine en présence du Roi. Jeanne avait passé ces jours d'incerlitude dans une prière presque continuelle, « attendant, disait-elle, qu'il plût à Dieu d'envoyer le signe du Roi' ». Elle accueillit avec une vive joie le seigneur qui lui apportait la nouvelle tant désirée et, sans se préoccuper de la simplicité de ses vêlements, elle s'empressa de le suivre.
Au moment oii la jeune fille, qu'on ne nommait déjà au cliàteau et dans la ville que la Piicelle, franchissait
I. Procès, t. III, p. io3. Déposition de frère. Pasquerel, aumônier de Jeanne. — IbicL, t. I, p. i43.
Louis de Bourbon, comte de Vendôme et de Charlres, est un des seigneurs que nous retrouverons maintes fois en compaonie de Jeanne d'Arc dans le cours de cette histoire. Il était le second fils de Jean 1er Je Bourbon, comte de la Marche (qu'il ne faut pas confondre avec Jean, 1er, duc de Bourbon et d'Auvergne, père du comte de Clermont, le vaincu de Rouvray). Il fut fait prisonnier à la bataille d'Azincourt. Sa rancjon fut fixée à loo.ooo écus. II en paya 54.000 comptant. Retenu (juand même en Angleterre, il se sauva comme miraculeusement. En mémoire de quoi, il institua à Vendôme une procession qui avait lieu chaque année, le vendredi avant le dimanche des Rameaux, et dans laquelle figurait un prisonnier à qui on rendait la liberté. Il mourut le 21 décembre i445, à l'âge de soixante dix ans : il en avait cinquante-lrois au moment de ce récit. Henri IV descendait de lui en ligne directe. (P. Anselmk, Histoire <jènêalogiqiic de la maison de France, t. II, p. 822. — Gabriel Depiîyrk, Les ducs de Bourbon, p. 478. In 8», Paris 1897.)
CHAP. VII. — l'audience de ciiinon. 3o3
le seuil de la demeure royale, un homme d'armes à cheval demanda :
— Est-ce pas là la Pucelle ?
Et il se mit à blasphémer et à proférer de grossiers propos.
— En nom Dieu ! dit la jeune fille, tu le renies et tu es près de la mort!
Avant qu'une lieure se fût écoulée, ce soudard tombait dans la rivière et se noyait. Frère Pasquerel, qui rapporte le fait, le tenait de Jeanne même et de plusieurs personnes qui en avaient été témoins'.
Peu s'en falhit que Jeanne ne se présentât en vain au château. Les conseillers, à qui cela déplaisait, firent un dernier effort auprès de Charles VII. Et Charles, dont la fermeté n'était pas la qualité dominante, devant les observations des « principaux de sa cour, revint à ses hésitalions premières. Heureusement, on lui représenta que Robert de Baudricourt lui avait annoncé par une lettre la venue de cette jeune fille, qu'elle avait dû traverser les provinces occupées par les ennemis, qu'elle avait passé à gué, de façon presque miraculeuse.
I. Procès, t. III, p. 102. — L'auteur des lettres de la Chronique Morosini, lequel était contemporain de la Pucelle, écrivait en cette même année i4^9 • « Plusieurs, pour avoir voulu la tourner en dérision, sont certainement morts par mauvaise mort. » {Chronique citée, t. III, p. 5i.)
Quelques historiens, entre autres H. Richeu, Histoire de la Pucelle (VOrléans, livre I^r, f° 24, placent le fait rapporté par frère Pas- (pierel dans le courant du séjour de Jeanne àChinon, après l'audience royale. Le témoi^nag'e du bon aumônier est formel : « lUa die, dum ipsa Johanna intraret domum re;^"is ad lo(}uendum sibi. » [Procès loc. cit.) Illa die, le jour où le comte de Vendôme conduisit la Pucelle à Charles VH, par conséquent au moment où pour la première fois Jeanne voyait s'ouvrir devant elle les portes du château.
3o4 LA JEUNESSE DE JEANNE d'aRC.
de nombreuses rivières pour arriver jusqu'à lui. Le Dauphin alors ne balança plus et l'audience fut accordée ' » .
On introduisit Jeanne dans la g-rande salle du château. Cette pièce., qui se trouvait au premier étage, avait envi ron trente mètres en long-ueur et seize en largeur. Cinquante torches l'éclairaient. Plus de trois cents personnes, seigneurs, chevaliers, courtisans, s'y pressaient, curieuses de voir celte jeune fille qui préoccupait si fort l'attention publique'.
Jeanne se présenta « avec grande luimilité et simplicité, pauvre petite bei'g-ère qu'elle était^ ». Elle portait l'habit d'homme, « pourpoint noir, chausses longues attachées (au pourpoint), robe courte de gros gris noir, cheveux ronds (coupés en rond) et noirs, et un chaperon noir sur la lête'^ ». Elle demanda à parler au roi. On lui montra le comte de Clermonl, a feignant que c'était le Roy. Mais elle dit tantôt que ce n'était pas le Roy, qu'elle le connaîtrait bien, si elle le voyait, bien que onques ne l'eût vu.
« Et après on lui fit venir un esccuyer, feignant que c'était le Roy; mais elle connut bien que ce n'était pas lui. Et tantôt après le Roy saillit (sortit) d'une chambre; et tantôt qu'elle le vit\ elle alla droit à lui et, s'arrètant à la longueur d'une lance, elle ôta son chapeau et fit les
1. Procès, t. III, p. 1 15. Déposition du président Simon Cbarles.