Mémoires de Pie If, dans J. Quicherat, t. IV, p
3. Procès, t. III, p. 75. Déposition de l'écuyer Gobert Thibault.
Pour une jeune fille qui se disait charçée, de par Dieu, de venir en aide au royaume et au Roi, dos nia*nrs ahsohiinent irréj)rochaljles pouvaient seules lui g-ag-ner la confiance du monarque et de ses sujets. En ce quinzième siècle profondément chrétien, les peuples g-ardaienl la plus hante idée de la virginité et de la chasteté. C'était une conviction universellement établie qu'une jeune fille corrompue et de mœurs impuies ne pouvait être l'instrument d'une action et l'objet d'une protection divines. Une légende, qui a bien des fois inspiré les peintres verriers et les conteurs du moyen âge, la lég-ende de la licorne, traduit à merveille cette conviction.
D'après celte légende, les puissances des ténèbres n'avaient d'empire sur une jeune fille qne si elle avait perdu sa virginité. Tant (ju'elle restait vierge et juire, elle n'avait rien à craindre du démon et des bêles les plus redoutables. La licorne même, animal fabuleux, cheval-chèvre d'une blancheur sans tache, portant au front une épée, reconnaissait celte loi. Renconlrail-elle sur ses j^as une jeune fdle impure, la licorne l'immolait sans pitié.
En revanche, celte jeune fille était-elle pure et vierge? la licorne obéissait à sa voix et, loin de lui faire du mal, venait poser sa tête dans ses mains virginales.
Il ne faut donc pas s'étonner que la question de la virginité et de la chasteté de Jeanne d'Arc ait été jugée, dès le premier moment, d'une importance capitale.
Des dames de haut rang- et de haute vertu, la femme du chevalier Raoul de Gaucourt et celle du seig^neur de Trêves', furent chargées de rechercher si la jeune Lor-
I. La dame de Gaucourt, uée Jeanne de Preuilly, était àsfée de cin-
raine justifiait cette qualité de vierge qu'elle avait revendiquée lorsque, au Dauphin, qui lui demandait son nom, elle avait ré[)ondu : « Mon nom, c'est Jeanne la Pucelle. » A Cliinon, comme à Poitiers, comme plus tard à Rouen, la parfaite virginité, la parfaite intégrité de la fille de Jacques d'Arc furent hautement reconnues'.
Jean IV, duc d'Alençon', prince du sang royal et gendre de Chailes, duc d'Orléans, n'avait que vingt-tiois ans lorsqu'il connut la Pucelle. Il était fils de ce preux qui, à Azincourt, pénétra dans les rangs des Ang-lais
quante-huit ans. La dame de Trêves, née de Mor(cmer, était toute jeune, de l'âge de Jeanne d'Arc.
(. Frère Pasquerel constate ce fait en ces termes :
« Et audivit dici quod ipsa Johanna, dum venit versus reg-em fuit visitata bina vice per mulieres quid esset de ea, et si esset vir vel niulier, et an esset corrupta vel virgo : et inventa fuit mulier, virgo tameu et puella. Et eam visitaverunt, ut audivit, domina de Gaucourt et domina de Trêves. Et postmodum ducta fuit Pictavis. » {Procès, t. III, p. 102.)
J. QuiCHEH.VT, Procès, t. V, p. 486, dit que la jeune reine Marie d'Anjou constata la virginilà de Jeanne d'Arc. Pour prouver ce qu'il avance, il renvoie au procès de condamnation, t. I, p. g5. Or, il y est dit :
« Interrogata ulrum regina sua petiveritne illud sibi de mulatione habitus, quando primo eam visitavit, respondit : non recordor. »
Le savant paléographe donne aux mots, quando eam visitcivit, un sens qu'ils n'ont pas. Il s'agit de la première visite que la Pucelle fit à la jeune reine, visite dont nous avons parlé plus haut. Pour J. Quicherat, il s'agirait d'une visite de snge-femme de la reine à Jeanne d'Arc, ce qui nous paraît être ici un contresens et même un non-sens.
2. Le duc d'Alençon descendait de Pierre de P'rancc, cinquième fils de saint Louis.
jusqu'au monarque lui-mèine, renversa le duc d'York, le tua et tomba à son tour percé de coups. Digne rejeton d'un tel père, le jeune duc combattit à Verneuil en 1424» et fut fait prisonnier par les Anglais. Après cinq^ ans de captivité au Grotoj, il se libéra moyennant une rançon énorme, 200.000 saints d'or, plus de 2 millions de francs de noire monnaie. Il venait d'é(re rendu à la liberté lorsque Jeanne et sa pelite escorte arrivèrent à Cliinon.
Le jeune duc chassait aux cailles, ces jours-là, dans les environs de Sain t-Florent-lez-Sau mur. Un de ses courriers vint lui annoncer qu'il était venu vers le Roi une jeune fdle qui se disait envoyée de Dieu pour mettre en fuite les Angolais et faire lever le sièg-e d'Orléans. Le lendemain, le duc d'Alençon se rendait à Cliinon. « Il trouva Jeanne conversant avec le Roi '. Elle demanda qui était le nouvel arrivant :
— C'est mon cousin le duc d'Alençon, répondit Charles VII
— Soyez le très bien ^enu, dit alors au duc la jeune Lorraine; plus il y en aura ensemble du sang- royal de France, mieux en sera-t-il". »
I. D'après quelques historiens, cette présentation du duc d'Alençon à Jeanne d'Arc aurait eu lieu dès la première audience royale. Nous pensons que ce fut plus tard, le lendemain ou le surlendemain. D'abord pas un mot d'allusion à l'audience royale dans la déposition du duc. S'il y avait assisté, les incidents qui s'y produisirent étaient trop extraordinaires pour qu'il n'en eût pas dit quehjue chose. De plus, son récit donne clairement à entendre qu'il trouva la Pucelle en audience non publique avec le roi; il ne mentionne aucun témoin. Enfin, Jeanne parle en cette circonstance sur un ton qui déjà la suppose en faveur aiipi'ès du l)au]>hin.
li. /'fucés, t. III, p. Qi. Déposition ilu tluc d'Alençon. (lellc déposition mérite, comme celles du comte de l)unois et de frère l'as(pierel, d'être lue et relue d'un bout à l'autre.
Le lendemain de sa présenlalion au duc d'Alençon, Jeanne vint a à la messe du Roi, et quand elle aperçut Charles VII, elle s'inclina profondément. Le Roi conduisit la Pucelle dans une chambre, avec le jeune duc et le sire de la Trémoille. Il avait fait retirer tous les autres seigneurs et il n'avait retenu que ces deux' ». Dans le cours de l'entretien, Jeanne soumit au g-entil Dauphin plusieurs requêles. Il y en avait une, remarqua-t-elle, qu'elle avait particulièrement à cœur.
— Laquelle? demanda le Roi.
— Je voudrais, dit Jeanne, que vous fissiez don de votre royaume au Roi des cieux. Le Roi des cieux fera [)i)ur vous ce qu'il a fait pour vos prédécesseurs : il vous remettra dans l'état où il les a mis eux-mêmes^.
Après quelques moments de réflexion, Charles y consentit.
Aussitôt acte de la donation fut dressé et lecture en fut faite.
La lecture achevée : — Voilà, dit la Pucelle, en désignant le Roi, le plus pauvre chevalier de son royaume.
Reprenant peu après, elle lui signifia que le Seigneur l'investissait à nouveau du royaume que le Dauph.in \enail de lui offrir.
Et un nouvel acte fut dressé, constatant celte investiture définitive ^.