DES SOURCES SPECIALES DE CETTE HISTOIRE
1° Des manuscrits des deux procès et de leur puhliccdion.
Il faut bien en convenir, ce n'est guère que dans le piemiei' quart du dix-septième siècle qu on s'est rendu compte du prix exceptionnel des deux procès de 1 héroïne comme sources principales de son histoire, et c est à \\\\ docteur de l'Université de Paris, au sorboniste Edmond Richer, cju'en revient le mérite.
Dans les dernières années du seizième siècle, Etienne Pasquier (1.599- i6i 5) avait gardé quatre ans en sa possession un des manuscrits du procès de condamnation, et c'est ce procès sous les yeux qu'il écrivit le (( Sommaire » remarquable qu'on lit au livre VI de SCS Recherches de la France. Mais il ne songea pas à raconter l'histoire même de la Pucelle.
Après Etienne Pasquier, en i()i9. le descendant
l6 IIISTOIIIK i)K LA B. JEANNE D ARC.
(l'un des frères de Jeanne d'Arc, Jean llordal, professeur à r Université de Pont-à-Mousson , écrivait un opuscule qui porte ce titre ambitieux : Ilisloire de la (l'ès noble héroïne lorraine Jeanne d'Arc, coinnmnénienl appelée la Pucclle d'Orléans. Titre ambitieux, disonsnous, mais injustifié. Quoique, à s'en rapporter à l'auteur, (( il ait tiré cette bistoire d'écrivains absolument dignes de foi, — historla ex variis gravissimœ atqiie incorrupiissimœ fidel scriptorlbus excerpta^ », il ne consacra qu'une douzaine de pages au récit des faits proprement dits, et il ne paraît pas s'être douté de la richesse des sources que les deux procès mettaient à sa disposition. On ne rencontre dans les 2 5o pages de son opuscule qu'un seul texte emprunté à l'original des procès, celui de la sentence de rébabililation. Les lettres d'anoblissement octroyées par Cbarles MI à la famille de Jeanne d'Arc, des éloges de la Pucelle empruntés à divers auteurs français et étrangers, des considérations sur la loi salique remplissent le reste du volume.
Le récit que Jean Hordal négligea d'écriie, Edmond Piicher, quinze ans plus tard, conçut l'intelligent et noble dessein de le tirer du texte même des deux procès et de le présenter à ses concitoyens (( à la gloire de Dieu et à l'bonneur de la France ». Dans cette bistoire. la première en date de la Pucelle, il ne se borne pas au narré de ses faits et gestes, mais il aborde en
I. Sous-titre de l'ouvrage. Petit in-8o cdilé à Pont-à-Mousson en 1G12. Apnd Melchiorein Bevnardum, imprimeur du duc de Lorraine.
INTRODUCTION. ly
deiiv livres spéciaux l'exposé critique de chacun des procès. Peu même s'en est fallu que le docteur de Sorboune n'ait eu, avant la Société de lllistoire de France, rhoniieur d'en donner au public le texte imprimé. Il en conçut au moins le projet, mais il ne put l'exécuter.
(( Vrayment, écrivait-il, il serait à désirer que pour conserver ces pièces originales, j'entens le procez et la revision d'iceluy, quelqu'un en fist imprimer cent ou six vingts exemplaires en un beau caractère, afin de les conserver et transmettre fidèlement à la postérité, car autrement elles se perdront par l'injure du temps. Pour mon regard, j'offrirai volontiers ma peine et mon travail à revoir et conférer les copies et impressions sur les originaux^. »
Le regret de la non-publication des deux procès n'est pas le seul qu'Edmond liicher emporta avec lui, il y joignit celui de mourir sans avoir pu faire imprimer son Histoire de la Pueelle. Le manuscrit en fut déposé à la Bibliothèque du Roi (aujourd'liuy Bibliothèque nationale). Il y était encore en l'année 1910, lorsque vint à quelques esprits généreux la pensée de le publier. Espérons qu'avant peu l'œuvre du docteur de Sorbonne sortira de la poussière dans laquelle, durant près de trois cents ans, elle est demeurée ensevelie.
Edmond Uicher a signalé le premier l'importance que présentait la publication des manuscrits des pro-
I. E. Riche», IJisloirc iiutnnscrile, Adrciiisse/urnf au lecteur. Mss Bibliothèque nationale, fonds IVaurais, io448.
l8 inSTOIRE 1)K LA H. JEANNE d'aRC.
CCS de la Pucclle ; mais c'est à la Société de l'Histoire de France que revient le mérite d'avoir passé du projet à l'exécution.
Nous avons rappelé dans une Etude spéciale * les circonstances à l'occasion desquelles le conseil de la Société s'y décida. On a écrit légèrement que Jules Quicherat lui en suggéra l'idée. Les Bulletins de la Société prouvent surabondamment que c'est là une erreur. La décision du cojiseil était prise lorsque le futur éditeur des procès entra en relation avec la Société de l'Histoire de France. Jules Quicherat venait de sortir de l'École des Chartes. Le conseil de la Société ayant à faire choix: d'un érudit pour préparer, revoir, annoter, éclaircir le texte des manuscrits, se prononça en faveur du jeune archiviste paléographe. Celui-ci, hçureux de cette distinction, se mit aussitôt à l'œuvre.
En i8/ii jiaraissait le premier volume de l'édition projetée, contenant le Procès de condamnation.
En i844 et i8/io, les deux volumes du Procès de réhabilitation voyaient le jour.
Enhn, en i847 et 18/19, t^^eux volumes complétèrent cette pubhcation vraiment nationale. Ils contenaient les récits de plusieurs chroniqueurs contemporains de Jeanne d'Arc, et un certain nombre de pièces relatives à son histoire que le savant éditeur avait pu réunir.
L'auteur y ajouta une Notice littéraire sur les deux
I. La Société de l'Histoire de France, J. (Jaicherut et Jeanne d'Arc, Étude critique. In-80, Paris, i(jo8, Cii. Poussielgue.
ÎNTRODUCTÎON. !<)
procès et leurs manusciils, et une table analytique des matières contenues clans les cinq volumes. L ouvrage entier eut pour titre :
PllOCÈS DE C0-\DAM>ATI0> ET DE REHABILITATION DE
Jean.ne d'Arc , dite la Pucelle , publiés pour la première fois d'après les manuserils de la Bibliothèque nationale, suivis de tous les documents historiques qu'on a pu réunir, et accompagnés de notes et d'éclaircissements, par Jules Qlicherat. Paris, Renouard et C'^ M. Charles Lenormand, au nom de la Société de r Histoire de France, approuva ces travaux du savant paléographe. A la date du i"' août i84i et du 3o décembre 18/19, ^' 1^^ déclarait « dignes d'être publiés par la Société ».
A l'approbation du Commissaire responsable et à celle de la Société qu'il représentait s'est jointe l'approbation unanime des érudits. Dans ce monde spécial, la publication de J. Quicherat ne tarda pas à faire autorité à l'égal des manuscrits qui y sont reproduits, et c'est à bon droit, si l'on en juge par l'épreuve à laquelle on l'a soumise.
Des critiques compétents ont confronté avec les manuscrits oiigiiiaux le texte imprimé. Dans le procès de condamnation, on n"a relevé que deux ou trois différences intéressant le sens.
Dans le procès de réhabilitation, Ion a signalé une quinzaine d'inexactitudes, d'omissions, de variantes en ce qui a trait aux dépositions recueillies au pays de Jeanne. Nous-même, à la page 235 du tome II, avons relevé un lapsus consistant à faire d'un titre
20 IIISTOIUE UK LA B. .JEANNE DARG.
du ('()rj)iis jiiris cduonici le levle mèiiic de l'arlicle 48. Poiu' un Iravail aussi déhcaL et d'aussi longue haleine, CCS lapsus souL de ceux que les écrivains les j)lus consciencieux, les éi'udils les plus exacts ne sauraient éviter.
Mais Jules Quicherat n'est pas seulement l'éditeur et l'anuolaleur des deux procès de la Pucelle, il est encore lauleur d une étude critique sur l'histoire de l'héroïne qui a fait de lui le théoricieu et le chef de l'école dont Michelet et Henri Martin, en leurs (( Histoire de France », venaient d'émettre les principales idées.
Cette étude parut eu i85o, sous le titre àAperriis nouveaux sur rHistoire de Jeanne d'Arc, et en dehors de toute aj^prohation de la Société dont J. Quicherat venait d'être l'auxiliaire.
Dans les cinq volumes honorés de cette approhation, l'auteur, se conformant aux instructions données, s'est préoccupé principalement de la correction et de la pureté des textes; respectant toutes les opinions, il n'a eu garde d'ahorder le fond même des problèmes que ces textes soulèvent. Aussi ne clioquet-il personne et a-t-il réussi à fournir un terrain commun d'études aux historiens, quelques idées qu'ils puissent y apporter.
Il en est tout différemment des Aperçus nouveaux. Dans cette étude, du rôle d'éditeur-paléographe J. Quicherat passe à celui de critique et d historien. Abordant les questions que soulève l'intervention de la Pucelle, il les traite à sa façon, et il les résout plus d'une fois
INTRODUCTION. 'il
de manière à discrédilei- les solutions Iradilionncllos.
Eu France, les esprits se laissent aisément séduii'c ])ar les idres qui paraissent nouvelles, alors même quelles datent de plusieurs siècles. Ainsi en a-t-il été des ellorts du jeune critique pour faire croire à l'honnêteté de l'évéque de Beau vais, à la quasi-régularité du procès de Rouen, à rahjuiation canonicpie de la Pucelle, à la véridicilé des douze articles, à la majorité des voix en faveur de la condamnation finale, à Fautbenticité de linformation posthume. Cette campagne, menée tout à l'avantage de l'école antitraditionnelle, séduisit en c[uclcpies parties jusqu'à des historiens ouvertement catholiques. Mais ce ne fut là qu'un succès de surprise. A l'occasion de la béatification, des protestations, avec preuves à l'appui, signalèrent le danger.
En 1901. à la réfutation des erreurs signalées par notre Histoire de la Pucelle en trois volumes, nous joignîmes une Etude spéciale sur la prétendue abjuration du cimetière de Saint-Ouen, dans laquelle, prenant spécialement à partie rargumentation de l'auteur des Aperçus nouveaux, nous eûmes la satisfaction de voir nos conclusions adoptées par les savants consulteurs du tribunal des Rites. A trois reprises, en 190.3, 1908, J909, nous dûmes revenir dans nos Etudes de ces années-là sur ce sujet et les autres points contestables traités par J. Quicherat. Grâces à Dieu, nous ne l'avons pas fait en vain. Pour ne rien dire des approbations que ces travaux nous ont valu de la part d illustres prélats et bistoiiens, un professeur
(l'Iiistoire en Sorbonne, M. Achille Lnchaire, prononçail, en 1900, sur l'œuvre critique de l'auteur des Aperçus nouveaux, un arrêt auquel nous n'avons rien à ajoute)'.
« Malgré l'autorité de son nom, Jules Ouiclicrat, remarquo-t-il, ne m'entraînera ])as à partager sa foi robuste en l'honnêteté professionnelle du juge (Manchon. Quel historien indépendant se résignerait à n'avoir jamais l'ombre d'un doute sur la véracité du scélérat qui présidait le tribunal de Rouen ? Quant aux deux procès, la critique de J. Quichcrat n'a été ni assez pénétrante ni assez sévère. Il a eu le tort d'affirmer et de croire là où s'imposaient plus que jamais le doute et la défiance ; en un mot, sa démonstration a besoin d'être revisée », et, ajouterons-nous pour compléter la pensée du professeur en Sorbonne, d'être reprise et refaite à nouveau *.
Deux années se sont écoulées depuis que M. A. Luchaire tenait ce langage. De nos jours, il aurait la joie de s'apercevoir qu'il n'est pas le seul, parmi les historiens réputés, à penser de la sorte. Evidemment, M. Gabriel Ilanotaux , qui, en tête de la page 3i3 de sa Jeanne d'Ai'c, écrit : Jeanne n'a pas abjuré, se rallie à ses conclusions et ne semble pas disposé à confirmer le brevet d'honnêteté délivré à l'évêque de Beauvais.
Dernier mot de ces réflexions :
Comme éditeur et annotateur du texte des deux procès, approuvé par la Société de l'Histoire de France,
I. Grande ~Revue de mars looi). Arliclo sur la Jeanne d'Are àc M. A. France.
Jules Quicherat n'a pas été discuté et ne saurait l'être.
Comme chef d'école et théoricien, comme auteur
des Aperçus nouveaux, il l'a été et il le sera toujours ^
2° Des contributions fjue les deux procès apportent à r histoire de Jeanne d'/irc.
Les historiens peuvent ne pas s'accorder sur la valeur de ces diverses contrihutions, mais, au demeurant, tous conviennent qu'elles sont extrêmement précieuses. Des deux procès, en effet, jaillit un ensemble de témoignages qui, se complétant, se contrôlant les uns les autres, projettent sur la vie de la Pucelle une lumière qu'on attendrait vainement d ailleurs. Mais comme il existe entre ces procès une différence profonde au point de vue de leur autorité juridique et historique, il est bon de les considérer chacun en particulier.