LA COMMISSION ROYALE
I. De Chinon à Poitiers. — La .Pucelle clie: maître Rabiileau.
H. Commission nommée par le Roi pour examiner la Piicelle. —
Afembres principaux et objet spécial de cette Commission. —
Le registre de Poitiers.
III. Jeanne devant les membres de la Commission. — Sagesse, bon sens, exactitude doctrinale de ses réponses. — Reparties piquantes. — Des c/uatre événements annoncés en présence de frère Seguin.
IV. De la lettre du sire de Rotselaer. — Prophéties quelle din/il- (jue, — Impression pi-oduitc sur les Jiahifa/ds de J^oitiers. — Piété de Jeanne. — Ad/nindion dont elle devient l'objet.
« Après que la Pucelle eul déclaré au Roy les prières secrètes qu'il avait adressées à la Bienheureuse Vierge, et luy eut dit avoir ordre du Ciel de l'assurer que le royaume luy appartenait, on vit tout à coup le Roy quitter la grande tristesse qui l'accablait et prendre toute autre résolution qu'auparavant l'arrivée de cette fille en sa cour ^ »
Le bruit de cette révélation mystérieuse et de l'impression qu'elle avait faite sur Charles VII se répandit
I. E. RiciiKU, Histoire de la Pucelle, Vwrc I, fol. 22 v^ ot i'ol. :^;'i.
CIIAI». IX I,\ COMMISSION DK POITIKUS. 'M\',\
j)r()iii[)lenieut parmi les seigneurs et les ecclésiastiques présents à Cliinoii. Jeanne en recueillit l'avantage d'être traitée avec des égards qu'on paraissait plutôt lui refuser jusque-là. Si on ne lui témoignait pas tlu dédain, on n'allait pas jus([u';\ lui témoigner du respect. Ces dispositions changèrent quand la jeune Lorraine eut donné son sig-ne et révélé au roi son secret. Dès ce moment, disait Jeanne elle-même, « les clercs cessèrent de lui parler sur un Ion peu lespectueux ' ».
Toutefois, malgré la joie dont la communication de la jeune vierge avait rempli le cœur de Charles VII, le Roi tint à multiplier les précautions que la prudence réclamait, vu sa haute situation et l'importance des intérêts qui lui étaient conliés. La principale de ces précautions, dans les temps et dans la société où il vivait, consistait à ne rien « décider sans l'avis des gens d'Église" ». Cette précaution s'imposait d'autant plus que la mission dont la Pucelle assurait être chargée était, d'après ses déclarations expresses, non seulement une mission exiraordinaire, mais encore une mission nationale, surnaturelle et « de par Dieu ». C'est pourquoi le monarque résolut de remettre à une Commission royale, composée de prélats, docteurs et conseillers éminenls, le soin d'interroger Jeanne et de l'examiner.
Bien (pi'un premier examen eût déjà eu lieu à Chinon, Charles VII arrêta (pie l'examen définilif se ferait en des conditions plus solennelles à Poitiers, qui était alors la capitale provisoire du royaume.
1. « Dixit ullra (Jolianna) (|uoil clcrici cessaveruiil (/ri/ni'i-e cani, qiiando habuerunt signum prfedicluiu. » Procès, t. I, p. 121. Interrogatoire du 10 mars. — ■ Arguere est malaisé à traduire.
■i. Prorrs, t. III, p. iiG. Déposition du président Simon Charles.
344 I"^ JEUNESSK DF, JR.VXNR d'aRC.
Le Parlement royal siég'eail dans celle ville depuis le 2 1 septembre i4i8 : il y avait élé institué par letlrcs patenles du Dauphin, et il y demeura jusqu'en 143."), A Poitiers s'étaient transportés les docteurs de l'Unive:silé de Paris qui n'avaient point voulu embrasser le parti anglo-bourguig-non.
Charles VII ordonna donc de conduire Jeanne au chef-lieu du Poitou, sans toutefois lui faire connaître le but et le motif du voyage. De son côté, il partit en même temps avec le personnel de la cour. Jeanne d'Arc n'apprit en quelle ville on la menait que vers le milieu du voyag-e même. Elle demanda :
— Où allons-nous ?
— A Poitiers, lui fut-il répondu.
— En nom Dieu, répliqua-t-elle, je sais que je y aurai bien affaire; mais Messire m'aidera. Or, allons de par Dieu'.
A Chinon, Charles VII avait donné un logis à la jeune fille dans une des enceintes du château royal. Il n'en fut pas de même à Poitiers. Jeanne ne fut logée ni dans le château qu'occupaient le Roi et sa cour, ni dans le château des comtes de Poitiers; elle reçut cependant une digne et cordiale hospitalité dans une famille des plus honorables de la ville, celle de maître Jean llabateau, avocat général criminel au Parlement. Le choix
I. CousiNOT DÉ MoNTREUiL, Chroiiique de . la Pucelle, p. 275. — Coml)ien de temps Jeanne demeura-t-ellc à Chinon d'abord, à Poitiers ensuite? Les documents, sauf le rapport des docleurs de Poitiers, sont imprécis. Mais ce rapport dit formellement que le séjour de la Pucelle en ces deux villes en la compag-nie du roi fut « de six semaines » {Procès, t. lit, p. 892). Elle serait donc restée du 10 au 3o mars à Chinon, et du 3o mars au 20 avril à Poitiers, ce (|ui p.tiT.iil « l'espace de ces six semaines ».
CIIAP. IX. LA COMMISSION DE POITIRRS. S/jf)
que le Roi fit de cette famille pour lui confier la Puceile durant son séjour à Poitiers montre de quelle considération et de quelle estime maître Rabateau et les siens jouissaient. Originaire de Fonlenay-le-Comte (iSyo ou iSyô), Jean Rabateau avait été promu aux fonctions d'avocat général en août 1427. Les dignités auxquelhis Charles VII l'éleva dans sa long-ue carrière de magistrat prouvent qu'il ne cessa d'être honoré de sa confiance. Eti effet, maître Rabateau devint successivement conseiller du Roi, président de la Chambre des Comptes, et en dernier lieu président au Parlement de Paris'.
Mais les qualités personnelles el le mérite de maître Rabateau ne furent pas les seules raisons qui inclinaient le jeune monarque à lui donner la préférence sur les autres parlementaires de sa bonne ville de Poitiers; les qualités et le mérite de son épouse, sa réputation étaljlie de vertu et de piété furent peut-être les raisons déterminantes. Chez cette excellente femme, cQjume chez l'épouse de Guillaume Bellier, à Chinon, Jeanne d'Arc rencontrait une tutelle toute maternelle et n'avait rien à désirer en fait d'attentions atfectueuses et de soins délicats.
La famille de maître Rabateau habitait une des maisons les plus renommées de la ville en ce temps-là, qu'on nommait l'hôtel de la Rose, au centre des affaires et de la vie publique ^ C'est dans cette maison que
1. Il mourut en i/j5r. — On lira avec intérêt sur ce personnage la monog-raphie qu'en a pul)liée M. Henri-Daniel Laconibe sous ce titre : L'iiôtel (le Jeanne d'Arc à Poitiers, maître Jean Rabateau, président an Parlement de Paris. In-8<' de 192 pages; Paris-Niort, 189.5.
2. L'emplacement qu'occupait cette maison a été exactement déterminé par M. B. Ledain. Elle avait sa façade sur la rue actuelle Notre-Dame-la-Petite, en face de la rue actuelle Sainte-Marthe. Il y
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Jeanne fui menée en aiiivanl à Poitiers, et c'est là (ju'elle passa les trois semaines que devait durer son séjour.
On comprendra sans peine les motifs qui avaient décidé le jeune roi à ne pas garder près de lui la Pucelle à la Cour, Il assurait de la sorte la liberté d'action des membres de la Commission qu'il allait nommer, et il faisait connaître sa résolution bien arrêtée de respecter leur indépendance. Quant à supposer qu'il songeait en même temps à placer la jeune Lorraine sous la surveillance d'un de ses magistrats, afin de se rendre un compte plus exact de ses faits et g^estes, ce n'est pas chose invraisemblable'; l'enquête minutieuse dont la vie de Jeanne à Poitiers fut l'objet, et le rapport qui en fut présenté à la Commission, laissent subsister peu de doute sur ce point.
Dès qu'il fut rendu à Poitiers, Charles VII convoqua les g-ens de son Conseil et leur communiqua son intention de faire interroger la Pucelle « sur aucuns points touchant la fov », afin de savoir s'il pouvait user de son aide pour « recouvrer son royaume dont la plus grande partie était occupée par les Anglais, ses ennemis anciens. Pour ce faire, il fit venir certains maîtres en théologie, juristes et autres gens experts" ».
eut dans cette maison une liùlellerie à l'enseig-ne de la Rose [Procès, t. IV, p. 537), mais plus tard probablement, non au temps du séjour delà Pucelle. La Société des antiquaires de l'Ouest y a fait placer une plaque commémorative. (Henri-Daniel Lacombe, op. cit., pp. 28-80.)