MATHIEU THOMASSIN
Ce que cet auteur a écrit sur la Pucelle ne remplit guère qu'une dizaine de pages (pp. 3o3-3i2, dans le tome IV de la publication de J. Quicherat); mais ces pages contiennent, comme on le verra en divers endroits de cette histoire, des remarques importantes. L'ouvrage duquel ces pages sont extraites se trouve à la bibliothèque de Grenoble. J.-A.-C. Buchon les inséra en i838 dans son volume de documents sur la Pucelle, et J. Quicherat dans le tome IV de son édition des deux Procès.
Mathieu Thomassin était président des comptes à Grenoble en 1456, lorsque le Dauphin, celui qui devait être Louis XI, le chargea de composer un livre sur l'histoire, les droits, les prérogatives de la couronne dclphinale. Thomassin écrivit le Registre, delphinal auquel sont empruntés les textes dont nous avons fait usage.
Cet écrivain était né à Lyon en iSgi, Dès le commencement du règne de Charles VII, il fut procureur général fiscal eji Dauphiné, puis auditeur et président des comptes à Grenoble. Les pages qu'il a consacrées à Jeanne d'Arc sont les seules de son ouvrage qui méritent d'être citées; les autres sont un vrai
APPENDICE I. CirUONIQUEURS BOURGUIGNONS. 4^5
chaos. jMalliieu Thomassin était un homme de grande foi et un serviteur excellent; cela doit suffire à sa mémoire '.
CHRONIQUliURS DU PARTI BOURGUIGNON.
ENGUEHUAN UE MOXSTRELET '.
Eng-uerran de Monslreiet, prévôt en i44o « d ^^ noble cité (le Cambrai, ville séant en l'empire d'AUemag-ne (Prolof/iie, p. 3, éd. Douët-d'Arcq) », commença vers ce même temps la composition de sa Chronique et y travailla jusqu'à sa mort, arrivée en i453. D'après l'historien du Cambrésis, Jean le Carpentier, il serait descendu d'un Enguerran, seigneur de Monstrelet, villag-e de Picardie, à 4 lieues de Doullens, et en tirerait son nom. {Histoire du Cambrésis, t. II, p. 8o4; Lejde, 2 vol. in-4", i6()8.) Quelques lig-nes suffisent à résumer ce qu'on sait de sa vie. Bâtard de Ijonne maison, dans le comté de lîoulog-ne, vers i^go, il porta les armes et fut l'objet d'une lettre de grâce du roi d'Angleterre Henri IV (i424) pour un détroussement dontil s'était rendu coupable. (L. Douët-d'Arcq, Préface, pp. iv-vn.) Il était alors au service de la maison de Luxembourg. C'est pour cette maison qu'il a écrit son histoire, et Jean de Luxembourg, le geôlier de la Pucelle, est son héros
1. Nous ne disons rien ici de la Chronique Morosini et des Mémoires d'Eberhard Windecke. Il en sera question dans les notes qui suivront les Appendices.
2. On peut consulter sur ce chroniiiiieur la Aotice hiocjraphiqiie que J.-A.-C. [iuchon en a donnée dans le Panthéon littéi-aire ; — la Préface de M. L. Douët-d'Arcq, en tète de l'édition qu'il a donnée de la Chronique de IMonstrclet pour la Société de V Histoire de France ; — la Notice de J. 'Juicherat, Procès, t. IV, pj). 3(Jo-36i.
466 LA JKUNESSE DK JKAN.NE d'aHC.
favori. 11 mourut l)ailli de Waliiicourt et fut inliumé aux Cordclici"s de Cambrai.
La Chronique de Monstrelet va de i4oo à i444- Elle comprend deux livres divisés en un grand nombre de chapitres. L'auteur avait l'intention de donner un troisième livre, car il y renvoie le lecteur; mais on doute fort de l'authenticité de la chronique publiée dans les diverses éditions sous ce litre. Bourg-uig'non de cœur, il n'est pas étonnant qu'il soit difficile à Monstrelet de rester impartial. L'académicien Dacier plaide sur ce point sa cause [Notice, par J.-C.-A. Buchon, p. x). Cependant on lui accorde assez g-énéralcment la réputation de chroniqueur « exact et consciencieux ». (L, Douët-d'Arcq, Préface, p. i.)
En ce qui concerne Jeanne d'Arc, Monstrelet ne parle pas d'elle dans les termes g-rossiers dont use le faux Bourgeois de Paris ; mais il en parle assez légèrement. Il accepte, les yeux fermés, les calomnies accréditées sur sa jeunesse pur les Anglo- Bourguignons. « Elle fut, dit-il, grand espace de temps, meschiiie (chambrière) dans une hôtellerie, et était, hardie de chevaucher chevaux et de les mener boire, et aussi de faire appcrtises et autres habiletés quejeunes filles n'ont point accoutumé de faire. » {Chronique, livre II, chap. lvii; t. IV, p. 3i4, édit. L. D.-d'Arcq.)
Le chroniqueur, il est vrai, ajoute plus bas :
(( Si étaient toutes ses paroles au nom de Dieu. Pour quoy grand partie de ceux qui la voyoieut et oyoient parler, avaient grand crédence et variation qu'elle fust inspirée de Dieu, comme elle se dlsoit estre. » (Jbid., p. 3i5.)
Sans réserve aucune, Monstrelet convient de « sa grand vaillance ».
Le chroniqueur liourguignon se trouvait à Compiègne avec le duc de Bourgogne lorsque la Pucelle fut prise, et il raconte qu'il était présent à l'entrevue de Jeanne et de Philippe le Bon ; mais « il ne se souvient de rien ». Serait-ce bien vrai?
Monstrelet ne dit rien non plus, ou à peu près, du procès de Rouen. Il garde un silence complet sur l'ignoble marché })ar lequel Jean de Luxembourg, son héros, livra Jeanne aux Anglais.
11 ne trouve rien à reprendre au langage du roi d'Angleterre
Al'i'ENDICK I. CHUO.NIQUKURS BOURGUIGNONS. l\()'^
qualifiant le supplice de Jeanne d'exéciilfon de Justice, et priant le duc de Bourg'og'ne et les autres princes de le publier, afin que dorénavant « leurs g-enset sujets fussent mieux avertis de non avoir créance en telles ou semblables erreurs qui avaient rég-né par l'occasion de ladite Pucelle ». {Op. cit., t. IV, p. /i47 ; livre II, chap. cv.)
Par l'exactitude et la variété de ses informations, par les détails précis qu'il donne, par les relations personnelles qu'il a eues avec plusieurs des acteurs principaux de ces temps, Monstrelet est un écrivain que l'historien de Jeanne d'Arc doit avoir constamment sous la main s'il veut se rendre compte des événements auxquels la Pucelle s'est trouvée mêlée. Sa Chronique est une de ces sources précieuses, indispensables, pour l'histoire de la première moitié tlu quinzième siècle.
JOURNAL d'un bourgeois DE l'ARlS.
L'auteur de ce Journal est demeuré longtemps inconnu.
M. A. Long-non a montré que, dès 1696, Etienne Pasquier, dans ses Recherclies de la France, se servit de cette chronique anonyme. Denys Godefroy en inséra, dans son Recueil des historiens de Charles F/, un certain nombre d'extraits, tronqués et rajeunis dans la lang-ue pour la plupart. L'académicien La Barre donna la première édition complète du Journal en 1729. Buchon, Michaud et Poujoulat n'ont fait que reproduire cette édition, en rajeunissant davanlag-e encore le texte. Aujourd'hui, g-râceà M. Alexandre Tuetey, archiviste aux Archives nationales, on en possède une édition authentique d'après les manuscrits les plus dignes de foi, ceux de Paris et de Rome. Les savantes et noml)reuses notes dont M. Tuetey a enrichi le texte, l'introduction solide et ing-énieuse dont il l'a fait précéder, « doublent, comme le remarque justement le plus récent historien de Charles Vil, M. Du Fresne de Beaucourt, le prix de ce précieux document' ».
r. [lisinire de C/iarles Vff, Inlroduction, p. i.vir, note 5.
l\6S LA .IEUNESSI-: DE JEANNE d'aKC.
Mais (|iii pouvait être l'auteur de ce Journal? On a émis diverses hypothèses. Vallet de Viriville l'attribuait à Jean de l'Olive, docteur de l'Université de Paris. M. A. Long-non incline à penser que l'auteur serait Jean Beaurig-out, curé de Saint- Nicolas-des-Champs. M. de Beaucourt, dans son Histoire de Charles VII {{. I, Introduction, p. lvii), semble se rang-er au sentiment de M. Tuetey, qui attribue ce Journal à Jean ChuH'art, « chanoine et chancelier de Notre-Dame et recteur de rUnlversilé». On pourra voir dans l'Introduction de M. Tuetej, pag-cs ix-xLiv, les textes cl les faits sur Icsquelscetérudit appuie ce (ju'il appelle modestement ses « conjectures ».
Le Père Henri Denifle, auteur du Chartularium Universilalis Parisiensis (t. IV, Introd., pp. xiv-xx), n'est point de l'avis de INI. Tuetey. Les arg-uments invoqués par ce dernier ne lui semblent pas probants. On voit, dans le Journal, remorque le Père Denifle, le docteur Jean Chufl'art s'absenter Ir /)p souvent soit de Paris, soit de France, pour avoir pu rédiger ce diariuni qu'on voudrait (p. xvni) lui atti-ibuer. L'auteur, d'après le savant dominicain, n'a pu être ni un Picard comme Chufl'art, ni un étranger, mais seulement un clerc de Paris qui ne s'absenta à peu près jamais de la capitale. Quant à lui assig-ner un nom, le Père Denifle y renonce, de même qu'à nommer le relig-ieux qui a écrit les Chroniques de saint Denis {ibid., p. xx).
Le témoig-nag-e du Bourgeois de Paris sur la Pucelle est, dit J. Quicherat {Procès, t. IV, p. 4*'»^)» ie plus hostile qui nous soit resté du quinzième siècle ; cependant on n'y trouvera rien qui approche des calomnies imag-inées dans les temps modernes. Il est bien moins sûr de son fait qu'il nes'efl'orce de le paraître sur cette chose en forme de femme. « Qui c'était. Dieu le sait' ! » et 11 se laisse aller à dire enfin qu'elle fût brûlée, « quelque manvaiseté ou bonté qu'elle eust faite ».
L'édition qu'a donnée de cette chronique M. Alexandre Tuetey, archiviste aux Archives nationales, et que nous citons habituellement, a pour titre :
Journal d'un Bourgeois de Paris (i/|o5-i/i49)' d'après les manuscrits de Rome et de Paris. Grand in-8'^ Paris, 1881,