RÉPONSE AUX OBJECTIONS
Première objection de M. Lowel. — Laxart, Jean de Metz, et Jeanne elle-même ne font pas mention d'une visite en 1428.
Réponse. — Ils n'en font pas mention parce que la question ne leur a pas été posée, et que rien ne les amenait à en parler.
Ils n'en ont pas fait mention expresse; mais un mot de Laxart que nous citerons tout à l'heure y fait allusion et ne peut pas s'expliquer différemment.
En tout cas, ni eux ni aucun autre témoin n'a nié le fait, et n'a déclaré le contraire.
Deuxième objection. — Avec le voyage de Jeanne à Vaucouleurs en mai 1842, les choses qu'affirme Bertrand de Poulengy deviennent invraisemblables.
1° Invraisemblable la permission que le père de la Pucelle lui aurait donnée de retourner à Buirey-le-Petit.
Réponse. — Pourquoi Jacques d'Arc aurait-il refusé à son parent ce que celui-ci demandait comme un service? En quoi cela serait-il invraisemblable?
2° Invraisemblable l'annonce du secours que le .seigneur de la Pucelle donnera au Dauphin avant la mi-carême.
Réponse. — Et pourquoi? Que Jeanne annonce ce secours peu de temps ou longtemps à l'avance, qu'importe? L'essentiel est que sa parole n'ait point été vaine, et elle ne l'a pas été.
D'ailleurs, est-ce à son premier, est-ce à son second voyage à Vaucouleurs que l'héroïne formula cette prédiction ? Bertrand de Poulengy ne le spécifie pas. Et il n'est pas douteux qu'il ait
APPENDICE VI. LA CRITIQUE A l'aMÉRICAINE. BSy
lui-môme mis, ou que les notaires-greffieis aient pris sur eux de mettre ensemble les propos que Jeanne avait tenus à Baudricourt en ses deux audiences.
3° Invraisemblable « l'intervalle de sept ou huit mois qui se sont écoulés entre la première et la seconde visite de Jeanne à Vaucouleurs ».
Réponse. — Et pourquoi? Que M. Lowell prenne la peine de lire le chapitre vi de l'ouvrage de Siniéon Luce, Jeanne d'Arc à Domremy, et il aura l'explication de cet intervalle.
En juin i^aS et mois suivants, les Ang'lo-Bourg-uignons songeaient à s'emparer de Vaucouleurs et menaient campag-ne dans les environs. La Pucelle ne pouvait songer à y revenir.
Bientôt le sièg-e d'Orléans s'ouvrait. Sur les instances de ses Voix, la jeune vierg-e recourut de nouveau à son parent Laxart, afin qu'il la menât derechef au sire de Baudricourt.
Ce qui, par exemple, est d'une invraisemblance manifeste, c'est l'explication proposée parM.Lowel quand il place la date du premier voyag'e de Jeanne à la fête de la Circoncision ou de l'Epiphanie, c'est-à-dire au commencement de janvier 1428 (vieux style). En ce cas, la jeune fille serait rentrée à Burey vers le 8 ou le 10 de ce mois. A quelle date en serait-elle repartie pour retourner à Vaucouleurs? Pas avant le 20 ou 22 février. Or, à cette date, elle y était déjà depuis quelque temps.
Ce qui ne permettrait pas de la faire repartir de Burey avant le 10 ou 12 février, c'est ce mot de Laxart : « Durant six semaines, Jeanne resta dans ma maison. » (Procès, t. II, p. 443.) Ces six semaines ou 4^ jours représentent l'intervalle qui sépare le 10 janvier du 20 février. Or, c'est chose avérée que la jeune fille se trouvait à Vaucouleurs, le 12 février, pour la défaite de Rouvray. Elle y était depuis quelque temps puisqu'elle avait déjà fait le voyage de Nancy et le pèlerinag-e de Saint-Nicolas-du-Port. Elle n'a pu donc y revenir le 20 ou 22 février seulement, date la plus reculée de son départ pour Ghinon. Pourrait-on désirer une réfutation plus palpable de l'invraisemblance, pour ne pas dire de l'inadmissibilité du système et des hypothèses de l'historien américain?
Toutefois n'oublions pas sa dernière objection; elle fait la partie trop belle à la critique française pour que nous allions la nég-liger.
538 LA JEUNESSE DE JEANNE d'aRC.
« Si Jeanne, dit M. Lowell, avait tenté cette démarche en mai 1428, elle aurait dû revenir à Domremj après, et il n'y en a pas de preuves. »
Réponse. — Il n'y en a pas de preuves, dites-vous, Monsieur Low^ell? Vous n'avez donc pas suivi jusqu'au bout la déposition de Bertrand de Pouleng-y? Si vous aviez pris ce soin, vous n'auriez jamais écrit les lig-nes ci-dessus, car le témoin ajoute:
(( Hoc facto, recessil (JoJianno) ad domum patris cuni qnodam suo avunculo nuncupato Dnrando Laxart de Bureyo-Parvo. Après cela, c'est-à-dire lorsqu'elle eut dit à Robert de Baudricourt que son seig-neur était le roi du ciel, Jeanne s'en retourna dans la maison de son père, avec un de ses oncles de Burej-le-Petit, nommé Durand-Laxart. »
Mais la maison de son père où se trouvait-elle?
Nous ne pensons pas nous tromper en disant : à Domremj.
« Et postea, poursuit le témoin, versus initium quadrarjcsimœ, rediit (Johanna) ad dictum locum Vallis-Coloris. Et plus tard, vers le commencement du carême, Jeanne revint au dit lieu de Vaucouleurs. » [Procès, t. II, loc. cit.)
Nous n'insisterons pas sur le flagrant délit d'erreur documentaire et de lég'èreté critique dans lequel cette page du procès de réhaljilitation nous montre l'historien dont on admire et dont on voudrait nous faire admirer les « parfaites démonstrations ».
Aux historiens et aux érudits de se demander s'il y a là une raison suffisante d'abandonner, pour les procédés de la jeune critique à l'américaine, les traditions honnêtes de la vieille critique à la française.