‹ Histoire Complete de la Bienheureuse Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 267 sur 306 · ARGUMENTS DE LA CRITIQUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

ARGUMENTS DE LA CRITIQUE FRANÇAISE

Nos historiens français de la Pucelle invoquent, à l'appui de leur opinion, les témoignag-es des compatriotes de l'héroïne à l'enquête de i456, et tout spécialement le langage formel tenu en cette circonstance par Bertrand de Poulengj, l'un des deux gentilshommes, officiers de Baudricourt, que le capitaine de Vaucouleurs chargea de conduire Jeanne d'Arc à Chinon.

Or, en présence des commissaires enquêteurs, « Bertrand de Poulengy assura sous la foi du serment que Jeanne la Pucelle vint à Vaucouleurs vers l'Ascension de Notre-Seigneur, à ce qu'il lui semble, et alors il la vit parler à Robert de Baudricourt.

« Elle dit qu'elle était venue à Robert de par son Seigneur, afin qu'il mandât au Dauphin de se bien tenir, parce que son Seigneur lui donnerait secours vers la mi-;;arême.

a Et Jeanne ajoutait que le royaume n'appartenait pas au Dauphin, mais à son Seigneur. Néanmoins, son Seigneur voulait que le Dauphin fût fait roi et qu'il eût le royaume en commende : qu'il régnerait en dépit de ses ennemis et qu'elle le mènerait sacrer.

u Robert lui demanda quel était son seigneur. Elle répondit : Le roi du ciel.

« Cela fait, la Pucelle retourna à la maison de son père avec un de ses oncles nommé Durant Laxart, de Burey-le-Petit.

« Et plus tard, au commencement du carême, Jeanne revint audit lieu de Vaucouleurs pour trouver des gens disposés à la conduire au Dauphin. Et c'est alors que ledit témoin et Jean de Metz lui proposèrent de l'accompagner. » [Procès, t. II, pp. 456, 457.)

Dans cette déposition de Bertrand de Poulengy, la venue de Jeanne à Vaucouleurs « aux environs de l'Ascension » est affirmée en termes tellement nets que, pour la révoquer en doute, il faudrait démontrer ou la fausseté du document, ou celle du témoignage.

APPENDICE VI. L.\ CRITIÇ^tUR \ L AMERICAINE. DÔÔ

Or, (le l'aveu unanime des critiques, le document est audessus de toute suspicion.

Il en est de môme de la sincérité, de la véracité du témoin. Bertrand de Pouleng-j ne rapporte que ce qu'il a ouï de ses oreilles, vu de ses yeux.

Il a vu Jeanne venir deux fois à Vaucouleurs : une première fois vers l'Ascension de i/^aS, circonstance sur laquelle il n'était pas possible de se méprendre ; une seconde fois, au commencement du carême de la même année 1428, car en ce temps les années commençaient et finissaient à Pâques ; et cette dernière circonstance était aussi de celles qui rendent toute confusion impossible.

Mais si le document et le témoig-nag-e en question sont l'un et l'autre d'une autorité indéniable et de tout premier ordre, quels arguments invo(|uera-t-on pour les dépouiller de cette autorité ?

Demandons-le à la note de M. Lowell que M. Petit-Dutaillis a oublié de reproduire, quoiqu'il l'estime absolument démonstrative.

Nous la trouverons au bas des pages 3g, /jo, n» 2, de Joan 0/ Arc, in-8», Boston, 1896.

ARGUMENTS DE LA CRITIQUE AMERICAINE. TEXTE ANGLAIS DE M. LOWEL. TRADUCTION.

In the testimony of Bertrand Dans la déposition de Bertrand

of Pouleng-y given in i4-'^6, is the de Poulengy, faite en i456, il y

followingstatemenl (Procès, t. II, a la constatation suivante: p. 456) :

« Joan the maid came to Vau- « Jeanne la Pucelle vint à Vaucouleurs about Ascension, as it couleurs vers l'Ascension, comme seem lo hiin {circa Ascensionem il semble au déposant (... ut sibi Domini, ut sibi videtur), and videtur ')

I . Les mots « ut sibi videtur — à ce qu'il semble à celui qui parle », ne sont qu'une Hn-mule en style de palais dont les notaires-greffiers usaient couramment, et ([u'ils inséraient dans les dépositions, soit des prévenus, soit des témoins.

thcQ he saw her speak to Robert of Baudricourt, etc.

« If Poulengy's memory can be relied iipon and if he was correctly reported, Joan's first visit to Vaucouleurs was in ihe spring or early summerof i/jaS. This visit, hovvever, rests upon the single world « Ascensionem », and can hardly be reconciied wilh wellestablished facls. Laxart, Metz, and Jean herself, niake no mention of a visit in i/jaS, and the ténor of their testimony makes it improbable that seven or eigt mouths elapsed betwen Joan's hrst visite to Vaucouleurs and her acceptance by Baudricourt. Moreover if she had made the attempt in 1428, she must hâve gone back to Douîremy afterwards, of wich ihere is no évidence : and her father would not hâve allowed her to go again to Laxart.

« Poulengy makes Joan say that <( lier Lord would give (the « Dauphin) help before the middle « of Lehl. » An unlikely remark to mak al Ascension, but likely ebough at Epiphany. For « Ascensionem », I sould read « Circumcisionem » January i ; or perhaps Poulengy, v^^ho testified in french, spoke of the Nativity or the Baptisni of our Lord, December 25 or January i3. »

puis il la vit parler à Robert de Baudricourt, etc.

« Si on peut se fier à la mémoire de Poulengy, et si sa déposition a été exactement reproduite, la première visite de Jeanne à Vaucouleurs aurait eu lieu au printemps et aux premiers jours de l'été 1/128. (L'affirmation de) cette visite repose sur le mot Ascensionem, et on peut difficilement la concilier avec les faits bien établis. Laxart (Jean de) Metz et Jeanne elle-même ne font pas mention d'une visite en 1428, et la teneur de leur témoignage rend grandement improbable que sept ou huit mois se soient écoulés entre la première visite de Jeanne à Vaucouleurs et sa réception par Baudricourt. Cependant, si elle avait tenté cette démarche en 1428, elle aurait dû revenir à Domremy après, et il n'y en a pas de preuve. Et son père ne lui aurait pas permis d'aller de nouveau chez Laxart.

« Poulengy fait dire à Jeanne que « son Seigneur donnera se- « cours au Dauphin avant la mi- « carême » : remarque invraisemblable à faire vers l'Ascension, mais assez vraisemblable vers l'Epiphanie. Au lieu de Ascensionem, je lirais Circumcisionem, ler janvier. Ou peut-être Poulengy, qui déposait en français, parla-t-il de la nativité de Notre-Seigneur, 25 décembre ou i3 janvier.

Telle est l'arg-umentation par laquelle, au jug-ement de M. Petit-Dutaillis, l'historien américain a u parfaitement

APPENDICE VI. LA CRITIQUE A l'aJIÉRICAINE. 535

démontré que Jeanne n'alla point une première fois à Vaucouleurs en mai 1428 ».

Il nous semble que, en matière de démonstration parfaite, M. Petit-Dutaillis n'a pas le goût difficile. A notre humble avis, M. François Lowel n'a rien démontré du tout.

Pour « démontrer parfaitement que la Pucelle n'alla point à Vaucouleurs en mai i^aS », l'historien américain eût dû démontrer par des raisons irréfutables l'une de ces deux choses :

Ou bien que le document allégué était, soit apocryphe, .soit interpolé en cette partie;

Ou bien que le témoin, dont la déposition affirme le fait ci-dessus, n'a pas dit la vérité, qu'il a menti sciemment ou inconsciemment.

Or, M. Lowell n'a fait ni l'un ni l'autre. Qu'on relise le texte de son argumentation, l'on se convaincra qu'il parle de beaucoup de choses hormis de ces deux-là.

Mais, procédé dont un critique français n'eût pas usé, il conclut comme s'il avait en réalité produit l'une ou l'autre de ces démonstrations.

De son autorité personnelle, il condamne les mots circa Ascensionem Doniini comme suspects, et il propose d'y substituer les mots circa Circumcisioneni, ou Nativitalem, ou baptisnium Domini, qu'il estime, lui, la leçon véritable.

L'on répondra que M. Lowel ne propose pas cette substitution sans motifs. Soit; mais que valent ces motifs? Encore un coup, le critique américain aboutit-il à prouver la non-valeur du document ou la non-véracité du témoignage? Non, n'est-ce pas? Dans ce cas, la « démonstration parfaite » qu'a cru découvrir M. Petit-Dutaillis n'existe pas, et nous n'avions pas exagéré en disant que cet historien n'a pas, en matière de démonstration, le goût difficile.

Il est obligé de convenir de la valeur hors ligne du document affirmant le voyage de la Pucelle à Vaucouleurs en mai 1428.

Il est obligé de reconnaître qu'on ne peut opposer au témoignage de Bertrand de Poulengy aucun témoignage contraire. Alors à quoi se réduisent les raisons dont on se prévaut?

A des raisons d'à-côté, à de « prétendues » invraisemblances.

Or, des raisons de ce genre, quelque fondées qu'elles paraissent, ne sauraient jamais, en bonne critique, prévaloir contre un document au-dessusde toutediscussion, et contre un témoig-nag-e dont aucune donnée n'infirme la véracité.

Ce n'est pas, tant s'en faut, que nous nous refusions à peser la valeur intrinsèque des raisons et des prétendues invraisemblances invoquées par l'historien américain. Nous allons les reprendre l'une après l'autre et l'on verra ce qu'il en demeurera.

Page 1