‹ Histoire Complete de la Bienheureuse Jeanne d'Arc (volume 2)Chapitre 288 sur 306 · DE LA CHRONIQUE MOROSINI · texte numérisé non relu

DE LA CHRONIQUE MOROSINI

nom

Cette chronique, qui a pour auteur un Vénitien du d'Antonio Morosini, n'a été connue des érudits que tout récemment, bien que le manuscrit original fût conservé à Vienne, et qu'à Venise on en possédât une copie moderne.

Voici commenta eu lieu cette découverte:

jo Découverte de cette chronique.

En 1892. au cours d'une Étude sur le poète Chapelain parue à Triesle, l'auteur, M^e Adèle Butti, indiquait l'existence de cette Chronique en double manuscrit et notait qu'elle renfermait, entre autres choses intéressant notre pays, une relation suivie des événements accomplis en Fiance pendant la merveilleuse carrière de Jeanne d'Arc.

GiG LA JEUNESSE DE JEANNE d'aRC.

M. Léopold rJelisle fut informé en 1890 de cette indication. Il étudia la question et fit paraître dans \q Journal des Savants du mois d'août un article qui traitait de la Chronique signalée, de sa découverte, de son authenticité, de son auteur et de son importance.

2» De son auteur.

L'auteur appartenait à l'illustre maison Morosini qui. du douzième au quatorzième siècle, donna trois dog-es à Venise. On ignore les dates précises de sa naissance et de sa mort; mais l'on sait qu'il rédigea son testament en 1877, ayant au moins vingt ans, et qu'il vivait encore en i/(34-

Son œuvre comprend deux parties distinctes : une Chronique proprement dite, et un Diario ou Journal tenu quotidiennement, notant les événements et les nouvelles reçues de tous pays à Venise dans le premier tiers du quinzième siècle : le tout écrit en dialecte vénitien.

La Chronique, dont les premiers feuillets sont perdus, va de la fin du onzième siècle à l'année i/|o4.

Du Journal ou Diario, nous avons le commencement, mais non la fin. La date du dernier fragment est i433.

C'est dans le Diario que se trouvent les informations recueillies par Antonio Morosini sur Jeanne d'Arc et sa mission.

3° De sa publication française.

La Société de l'histoire de France ayant chargé MM. Germain Lefèvre-Pontalis et Léon Dorez de publier tous les extraits de l'œuvre de Morosini relatifs à notre histoire entre les années 1896 et 1 433, l'ouvrage a paru en 1898-1902 et a formé quatre volumes in-S^. (Paris, librairie Renouard.)

Le texte concernant la Pucelle remplit avec son commentaire la quasi-totalité du troi.'ième volume.

Les annexes x-xni, qu'on voit aux pages 293-877 du quatrième volume, complètent le commentaire de ce texte, commentaire qui, avec l'introduction (4® volume), est l'œuvre de M. G. Lefèvre-Pontalis, œuvre remarquable à tous égards.

4" De sa valeur et de son autorité historique.

Si nous abordons la question ([ui nous intéresse le plus, à savoir celle de la valeur documentaire et de l'autorité de la Chronique Morosini sur le sujet de Jeanne d'Arc, il est manifeste que cette valeur et cette autorité sont réelles à quelques ég-ards, par cela que les témoignages recueillis ont pour auteur des contemporains; mais ce qui n'est pas moins évident, c'est qu'elles ne sont pas de premier ordre, les garanties sérieuses faisant défaut à ces diverses informations. Qu'on les examine de près, on verra qu'elles proviennent de personnages dont la véracité n'est nullement assurée, dont la bonne foi a pu être surprise, qui mêlent inconsciemment le faux au vrai, ne transmettent guère que des rumeurs et des bruits, et ne parlent jamais de choses dont ils ont été témoins oculaires.

Les plus nombreuses de ces informations se trouvent dans les onze lettres de Pancrazio (Jiustiniani qu'Antonio Morosini a recueillies dans son Diario.

Les autres sont puisées en des lettres signées ou non signées, écrites d'Avignon, de Marseille, de Gènes, de l'Italie du Nord et autres lieux.

(Voir le sommaire du troisième volume.)

5° De Pancrazio Giustiniani.

Qu'était Pancrazio Giustiniani, qui mande si curieusement à son père Marco Giustiniani les nouvelles qui lui parviennent (le France?

Etait-ce un diplomate, un capitaine, un homme en mission spéciale, à l'afl'ùt de tout ce qui pouvait intéresser la sérénissime République?

Où résidait-il? à Paris, Oiléans, Bourges, Lyon?

Pancrazio Giustiniani n'était aucun de ces personnages et ne résidait en aucune de ces villes.

C'était un négociant établi hors de France, à Bruges, membre de la colonie de marchands vénitiens fixés en cetie ville.

C'est à Bruges qu'il recueille les bruits dont il entretient dans sa correspondance son père qui habite Venise. Mais, à Bruges, à cent lieues et plus du théâtre des événements, com-

6l8 LA JEUNKSSE DE JEANNE d'aRC.

ment vérifier les nouvelles qui circulent; comment démêler le vrai (lu faux, les bruits et croyances populaires des faits dûment certifiés ?

C'est bien malaisé, pour ne pas dire impossible.

Voilà pourquoi il ne faut attribuer à celte Chronique, bien que contemporaine, qu'une autorité d'un ordre inférieur.

Acceptable s'il s'ag-it de confirmer, d'éclaircir des faits garantis par d'autres témoig-nag-es, elle ne l'est plus s'il s'ag-it de faits dont aucune chronique contemporaine n'offre la trace et que Morosini et son journal sont seuls à certifier.

6" Quelques textes à l'appui de cette appréciation.

Voici d'abord des affirmations erronées concernant le sièg-e d'Orléans.

Le 10 mai, Pancrazio Giustiniani écrivait de Bruges à son père Marco Giustiniani : « Mesme, le 4 àQ ce mois (mai), je vous ai avisé que le siège des ennemis était très fortement mis autour d'Orléans depuis un an et demi déjà. » {Chronique en question, t. III, p. ii-i3.)

A propos des Anglais et de leurs revers du 7 mai, le même Pancrazio disait : « De leurs capitaines, on ne sait pas qu'aucun soit mort. Il y avait des prisonniers, dont le comte de Suffolk, le comte de Talbot et le .sire de Scales et beaucoup d'autres seig-neurs. » [Ibid., p. 35.)

Ce sont là des affirmations faus.ses de tout point.

Au Dauphin, la Pucelle aurait dit « que Dieu l'envoyait vers lui, que sûrement d'ici à la Saint-Jean du mois de juin Paris lui ouvrirait ses portes, qu'il livrerait bataille aux Anglais, serait vainqueur, entrerait dans la capitale ety .serait couronné ». (/èiW., p. 47.)

Pag"es 6567, « la dite damoiselle dit à Messire le Dauphin qu'elle veut aller à Rome pour le faire couronner de sa couronne de toute France ».

« Le 28 du mois de juin 142g, messire le Dauphin, accompag-né de la damoiselle appelée Jeanne, ins})irée de Dieu, est entré à Rouen et eut la ville par accord; ensuite, le 24 juin, ledit roi est arrivé à Paris. » {/bit/., p. t)i .)

« A Auxerre, les bourgeois ayant coupé la tôte à douze hom-

mes du roi, la damoiselle fit prendre douze hommes de la ville, leur fit couper la tète et fit prendre la ville d'assaut. » {Ibid., p. 149.)

Dans la même campagne, elle dit à La Hire : « A deux lieues d'ici, dans un bois, tu trouveras 2.000 Anglais : vas-y, prends-les et tue-les tous.

« Et ce fut fait ainsi. » (Jbid., pp. i5i-i53.)

Une lettre de Gênes, du i«'' août 1429, dit : « J'ai appris par la renommée que le Dauphin est à Paris, que le rég-cnt a été tué dans la bataille et que leducdeBourg-og-ne est prisonnier. » {Ibid.,p. 167.)

Dans sa marche sur Reims, Jeanne conduit avec elle « 2.5.000 personnes ». (Ibid., p- 179.)

Terminons ces citations par deux assertions, plus sérieuses dans leur objet, mais tout aussi vaines dans leur fondement.

« La damoiselle étant aux mains du duc de Bourg-og-ne, le Dauphin lui manda une ambassade pour lui dire qu'à aucune condition.il ne devrait la livrer aux Ang-lais pour de l'arg-ent; qu'autrement il traiterait de môme ceux qu'il a entre les mains. » {Ibid., p. SSg.)

Jeanne ayant été brûlée, « le Dauphin en ressentit très amère douleur, se promettant d'en tirer terrible veng-eancc sur les Ang-lais et femmes d'Angleterre ». {Ibid., p. 355.)

Hélas! si c'était vrai, le roi l'eût bien vite oublié.

Avions-nous tort de dire qu'une Chronique de ce g^enre ne peut avoir qu'une valeur de confirmation et d'appoint?

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