LE CHRONIQUEUR ALLEMAND ÉBERHARD WINDECKE
(Chap. XII.)
Parmi les chroniqueurs étrangers du quinzième siècle qui ont écrit sur Jeanne d'Arc, Eberhard Windecke est l'un des plus intéressants et des mieux renseignés.
Il a dû puiser à des sources sûres, probablement aux rapports que son maître, l'empereur allemand Sigismond, recevait de France sur les affaires du royaume.
On lui donnait la facilité d'y puiser, afin de rassembler les matériaux qui (levaient servir à l'histoire de l'empereur son maître. Sa Chronique de Jeanne d'Arc ne serait qu'un chapitre détaché de cette histoire.
J. Quicherat (Procès, t. IV, p. 485) mentionne un document de la (Ihambre des comptes de la ville de Nantes qui, par sa conformité avec le langage d'Éberhard, prouve combien étaient exactes les informations de ce dernier.
Le récit d'Eberhard a été publié en allemand par Guido Goerres et donné en traduction par l'éditeur du procès, t. V, pp. 486-5oi. Il ne va pas au delà du sacre de Reims. L'auteur s'en serait-il tenu là?
Cette question n'est pas aujourd'hui sans réponse. L'ouvrag-e que M. Germain Lefèvre-Pontalis a publié en 1908 sur Les sources allemandes de V histoire de Jeanne d'Arc, nous apprend qu'il existe une partie complémentaire dont Eberhard Windecke est aussi l'auteur.
Cette partie a été retrouvée dans deux manusciits du milieu du quinzième siècle, l'un qui porte le nom d'un certain Jordan, de Strasbourg-, conservé présentement à la bibliothèque de Hambourg-; l'autre depuis long-temps conservé à la bibliothèque de Vienne sous le numéro 2918. Ces deux manuscrits reproduisent, avec l'œuvre historique d'Éberhard Windecke, la partie complémentaire concernant la Pucelle.
Un érudit allemand, M. Wilhem Altmann, conservateur de la bibliothèque de l'Université de Greifswald, voulut en 1890 étudier à fond le manuscrit de Vienne sur lequel l'attention des savants était appelée depuis i84i- Au cours de cette Étude, il découvrit la partie complémentaire du récit relatif à Jeanne d'Arc.
A la suite de cette découverte, M. Altmann donnait en 1898 une édition intég^rale de l'œuvre d'Éberhard Windecke, et, dans son travail sur les Sources allemandes, M. Germain Lefèvre-Pontalis reproduisait le texte allemand des deux parties concernant la Pucelle, avec traduction en regard et, commentaires.
Ces deux parties ne forment pas une Chronique spéciale; on a dû les extraire de l'œuvre générale de Windecke, dont le
vrai titre serait : Mémorial pour servir à l'histoire de l'empereur Sigismond.
Depuis la publication de J. Quicherat sur les deux procès, l'on connaissait la première partie. Elle est d'une j^-rande valeur historique et forme un récit continu qui va de l'arrivée de Jeanne à Ghinon jusqu'au sacre de Reims. Les événements subséquents, l'échec de Paris, la sortie de Compiègne, la captivité de l'héroïne, son procès, son supplice sont passés sous silence ; il n'en est question que dans la reproduction de la lettre du roi d'Ang-leterre au duc de Bourg-og-ne qui termine la seconde partie.
Troispièces précèdent, dans l'édition critique de M. Altmann, le récit de la première partie. Ce .sont : 1° les vers latins connus sur Jeanne d'Arc, au nombre de seize, commençant par celui-ci :
Virgo, piiellares urliis induta virili Veste, etc.;
20 Le résumé du Rapport de la Commission de Poitiers ;
3° Le texte de la lettre au.x Ang-lais.
La partie que la puljlication de M. Altmann a fait connaître est loin d'offrir l'intérêt et d'avoir la valeur documentaire de la première. On v trouve, non un récit soutenu, mais des informations populaires, des légendes, des bruits de miracles.
M. G. Lefèvre-Pontalis les qualifie d'Échos et en donne le texte, la traduction et un commentaire. Ces morceaux sont au nombre de sept, avec un préambule et, à la fin, la lettre du roi d'Angleterre au duc de Bourgogne après le supplice de la Pucelle.
Mentionnons le plus g-racieux de ces Echos :
« Quand le Roi fut sacré à Reims, les hommes d'armes avaient gâté toutes les vignes avec leurs chevaux et autrement. Quand le roi partit, peu après se relevèrent derechef toutes les vignes, et portèrent plus de raisins qu'avant, et dut-on les lais.ser jusqu'au jour de la Saint-Martin. »
{Les Sources allemandes..., p. 98.)
Qu'était Eberhard VVindecke lui-même ; que sait-on de sa vie?
L'on n'en sait que peu de chose et l'intérêt n'en est pas
(32 2 LA JEUNESSE DE JEANNE d'aRC.
grand. Né à Mayence vers liiSo.Windecke y mourut probablement vers i44o- En i4oo, il entrait an service du duc bavarois Etienne II ; en i4i2, au service de Sigismond de Luxembourgqui, jusqu'en i425, lui confia de nombreuses affaires. A cette date, il se fixa dans sa ville natale ; il y habitait au temps des exploits et du procès de Jeanne d'Arc, et il ne paraît pas l'avoir jamais plus quittée.
Une dernière question.
Gomment expliquer la différence des deux parties du récit de Windecke, l'une d'une valeur historique considérable, l'autre à peu près sans valeur aucune?
' Le fond sérieux de la première partie s'explique par la connaissance qu'eut le chroniqueur allemand des relations officielles envoyées à l'empereur Sig-ismond, et aussi des documents spéciaux, bulletins, relations, « livrets de nouvelles », qui circulaient à cette époque à travers la France, l'Espagne, l'Italie, l'Allemagne et autres Étals d'Europe, et qui renseignaient l'opinion.
Mais la non-valeur de la seconde partie, dans laquelle des récits évidemment fabuleux sont traités sur le pied des récits histoi'iques, ne s'explique que par l'absence de sens critique véritable. Éberhard Windecke a accepté les yeux fermés les bruits et rumeurs qui circulaient dans un public inférieur, et sa chronique vaut ce que valaient ces bruits. Pour la première partie, l'écrivain allemand a eu la bonne fortune de puiser, comme nous l'avons dit, les éléments de son récit dans les rapports officiels que les agents de l'empereur Sigismond lui adressaient du pays de France ; de là un document sur la Pucelle dont l'intérêt égale la solidité.
Les éléments de la seconde partie étant venus à Windecke de sources indignes de confiance, il a été dupe de sa crédulité : aux historiens de se tenir pour avertis.