‹ Histoire Complete de la Bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 15 sur 381 · MAUX ET SOUFFRANCES DU ROYAUME · texte numérisé non relu

MAUX ET SOUFFRANCES DU ROYAUME

Les historiens et chroniqueurs de la première moitié du quinzième siècle s'accordent à déplorer le tiisle état auquel se trouvait réduit le royaume de France lorsque Charles VII prit en main le g-ouvernement des affaires.

Cet étal ne fil qu'empirer jusqu'à la venue de la Pucelle. La France venait de traverser des années durant lesquelles toute une série de malheurs semblait s'être abattue sur elle. A ceux qu'entraîne la guerre étrangère, aux ravages de l'invasion, aux suites irréparables de défaites telles que celles d'Azincourt et de Verneuil,

s'étaient jointes les horreurs de la g-uerre civile, de la famine, les maladies contag'ieuses et les désordres résultant/le l'indiscipline des troupes auxquelles étaient confiées la défense et la sécurité du pays.

C'est l'accumulation de ces calamités et de ces souffrances que la vierge de Domremy nommait la pitié du ro[l(uiine de France. Nous allons essayer d'en esquisser quelques traits.

Le premier historien fran(;ais en date de Jeanne d'Arc, Edmond Richer, vivait un siècle après le procès de réhabilitation. Il n'avait pas \n lui-niènie les maux (ju il rappelle; mais la g^énération qui Pavait précédé en avait eu sous les yeux le lainentahle s[)ectacle. Richer le décrit dans la page suivante :

« Rien, dit-il, ne se peut imaginer de plus misérable que ce (pi'élait le j)auvie peuple de France au temps des invasions continuelles des Anglais. Tous les ans, au temps que la moisson approchait, les Anglais faisaient une descente à Calais, ou sur quelqu'autre-port de mer, et de là couraient et ravageaient la France jusques en Auvergne, et repassaient en Guienne, brûlant et saccageant tout ce qu'ils rencontraient, et n'y avait que les grosses villes et forts châteaux exempts de celte calamité et désolation; de sorte qu'on ne pouvait ni labourer, ni cultiver les terres, ni même recueillir le peu qu'on avait ensemencé. Ces calamités ont duré plus de soixante ans, et pour ce sujet, disait-on en commun proverbe : One les Anglais, par leur puissance, avaient fait venir les bois en France, ainsi qu'il me souvient l'avoir maintes fois ouï dire en ma jeunesse à de vieilles gens, qui certifiaient avoir vu toute la France déserte et remplie de bois; et que sous les règnes de Charles VII

et de Louis XI, on avait commencé à essarter les bois, à défricher les champs et rebâtir les villages'. »

Préfère-t-on entendre un contemporain de Jeanne parler de ce qu'il a vu, l'évêque de Lisieiix, Thomas Basin, dans son Histoire de Charles VU, peindra un tableau non moins expressif.

« Nous avons vu de nos yeux, dit-il, les g-randes plaines de la Champagne et de la Beauce entière, les terres cultivées de la Brie, du Gâtinais, du pays Chartrain, du Drouais, du Maine, du Perche, du Vezin, soit fiançais, soit normand, du Beauvaisin, du pays de Caux depuis la Seine jusque vers Amiens et Abbeville, du Senlissois, du Soissonnais, du Valois jusqu'à Laon et au delà, dans la direction du Haiuaut, désertes, incultes, sans habitants pour les travailler, couvertes de buissons et de broussailles. Dans les parties de ces champs les plus fertiles, les arbres ont grandi au point de former d'épaisses forêts.

« Si, dans ces divers endroits, un coin de terrain était cultivé, c'était seulement dans les alentours et dans le voisinage des villes, des forteresses ou châteaux, à peu de distance d'une tour ou d'un point d'observation d'où le guetteur pouvait découvrir les pillards et les voir

I. Edmond Richer, Histoire de la Pucelle d'Orléans, t. I, p. 99. In-80, Paris, Dcsclée, de Brouwer et Cie, éditeurs.

De là ce qu'on disait couramment « que le roi Henri V tuait la France rien qu'en mettant les Anglais à manger dessus comme chenilles sur un arbre ».

« Les populations du Beauvoisis, en particulier, eurent tellement à souffrir du ravage des Anglais, qu'elles ajoutèrent aux litanies des saints cette supplication : A crudelitate Angloriiin libéra nos, Domine. — De la cruauté des Anglais délivrez-nous, Seigneur. » Dèsjardins, Histoire de la cathédrale de Beaiwais, p. 28. In-Zj", Beauvais, 18O5.

approcher. Au bruit de la cloche, au sou de la trompe de chasse ou d'un autre instrument, il avertissait tous ceux qui se trouvaient alors dans les champs ou dans les viçnes de se réfug;^ier en lieu sûr. Cela était devenu si habituel et si fré(pieiit dans la plupart des endroits, que les bœufs et les animaux débarrassés de la charrue, au bruit et au signal donné par le guetteur, accouraient aussitôt en g^rande hâte, pleins d'etï'roi, sans avoir besoin de conducteur, au lieu du refug-e, instruits qu'ils étaient par l'habitude; et il en était de même des brebis et des porcs.

« Mais dans les pays dont nous venons de parler, les villes et les lieux fortifiés étaient rares eu égard à l'étendue de la campagne; un certain nombre de ces lieux ayant é(é d'ailleurs incendiés au milieu des hostilités, détruits, saccagés ou abandonnés de leurs habitants, ce que l'on rullivait à la dérobée autour des remparts était bien peu de chose et ne semblait rien en comparaison des champs immenses demeurés déserts et sans culture '. »

Telle était la condition misérable de la terre; que devait èlre celle des bourgs, villag^es et de leurs habitants?

On cile une appréciation de Jacques Cœur d'après laquelle sur 1.700.000 clochers ou agglomérations existant autrefois en France, 700.000, c'est-à-dire plus d'un tiers, étaient détruits".

Pour concevoir une idée des déprédations, vexations et mauvais Irailements auxquels les habitants de ces agglomérations étaient exposés, qu'on lise tout entier le cha-

1 . Thomas B.vsin, Histoire de Charles VII, t. I, livra I«"', pp. /|5-/|0.

2. J. I^oisELEUH, Comptes des dépenses /aites par Charles VII pour secourir Orléans, p. 55.

pitre sixième du livre II de l'Histoire citée, chapitre qui a pour titre :

De prœdis et rapinis miserabiUter actis per Gallias '.

El ces vexations et déprédations leur venaient de tous les côtés, du côté des ennemis du royaume et du côté des bandes mercenaiies au service du Roi; du côté des hoinines d'armes, des seigneurs mêmes et gentilshommes, et du côté de ces gens sans aveu auxquels l'on donnait déjà le nom de brigands'^.

La g-rande affaire des hommes d'armes qui couraient le pays, sous quelque bannière qu'ils fussent rangés, était de piller. Capitaines et chefs débandes travaillaient avant tout pour leur propre compte. Piller c'était la loi. « Dieu lui-même pillerait, disait La Hire, s'il était homme d'armes. » La guerre n'était plus la guerre, mais un brigandage : à la guerre, du moins, se mêlait toujours le brigandag-e -.

Durant les trêves, les villageois n'en étaient souvent que plus malheureux. Les routiers les rançonnaient impitoyablement. De leurs châteaux et forteresses, comme

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