‹ Histoire Complete de la Bienheureuse Jeanne d'ArcChapitre 207 sur 381 · III. /.!' sacre. — Jeanne au.r genou.r de Charles Vif · texte numérisé non relu

III. /.!' sacre. — Jeanne au.r genou.r de Charles Vif

1\'. Lettre de trois gentilshommes d'Anjou à la femme et à la belle-mère de Charles VIL — Jeanne d'Arc et son père à Reims. — Actions de grâces dans le royaume à la nouvelle du sacre. — Lettre d'Alain Charlier.

CONSEIL TENU PAR CHARLES Ml. — CAPITULATION DE TROYES.

L'armée royale n'avait point avec elle de grandes j)rovisions de vivres. Elles furent bientôt épuisées, et, dans les cinq jours (jue Charles VII passa devant Troyes, la disette se tit vivement sentir. Les hommes d'armes en furent réduits à égrener les épis de blé sur leurs liges. Heureusement, il y avait tout près les champs de fèves ensemencés sur la parole de frère Richard : les Français en firent largement leur profit.

Il n'en régnait pas moins dans le camp nne grande inquiétude. Devant cette résistance des habitants de Troyes, c'était le cas, on le comprenait bien, de prendre sans retard nne résolution décisive. Mais à quelle résolution s'arrêter? Pour en délibérer, Charles VII assembla son conseil. Les principaux capitaines, le duc d'Alençon, le duc de Bourbon, le comte de Vendôme furent invités à y assister; mais on n'en dit rien à Jeanne, et on ne l'appela pas à la délibération.

L'archevêque de Reims, chancelier de France, prit le premier la parole. Il exposa les raisons qui, à son avis, ne permettaient pas de rester devant Troyes. Vivres, munitions et artillerie faisaient défaut. On ne pouvait donc song-er à prendre la ville par la force. Que fallaitil faire? Passer outre et marcher sur Reims, ou bien retourner en arrière?

Requis de dire ce qu'il leur en semblait, les membres du conseil se divisèrent. Les uns furent « d'opinion que le roy et l'armée s'en retournassent, sans aller plus avant. Les autres opinèrent que le roy passast en tirant vers Reims, d'autant que tout le pays était plein de biens et qu'on trouverait assez de quoi vivre'. »

Interrogé par Regnault de Chartres, le seigneur de Trêves, Robert Le Maçon, ancien chancelier de France, commença par demander pourquoi la Pucelle n'assistait pas au conseil. Il rappela que si le Roi avait entrepris celte campagne, il l'avait fait sans se dissimuler l'insuffisance de ses troupes et la pénurie du trésor, mais uniquement sur les instances de Jeanne lui assurant que

I. Jean (]iiAnTiEu, Procès, t. I\', p. 78; — Chronique de Ut Pucelle, p. 3 16.

c'élail la volonlé de Dieu qu'il lût sacré et couronné comme l'avaient été ses prédécesseurs les rois de France. Il con\enait donc, avant de prendre toute résolution contraire, d'entendre la Pucelle et de lui demander ce qu'elle pensait.

Le Roi ju-oùla la proposition de son fidèle conseiller, et l'on alla sui-le-champ chercher .leanne". La jeune fille se présente, fait à Charles sa révérence accoutumée e( prèle une oreille attentive aux explications (pie lui donne He^nault de Chartres et aux considérations (|u'il venait de faire valoir devant le conseil. « A vous niain- Icuaiil, «•oMcluI rar(lH'\è(]iu', de diie \otre o|)inioii au Uoi et (pielle chose il vous semble qu'il y aurait à faire. »

— Parlez, Jeanne, fit Charles VII; si vous dites chose profitable et raisonnable, volontiers on la fera.

— Me croiiez-vous? répondit la jeune g^uerrière.

— Oui, selon ce que vous direz.

— Centil roi de France, Troyes est à vous. Si vous \oulez demeurer cy, avant trois jours elle sera en votre obéissance par foice ou par amour; n'en faites nul doute.

Le chancelier reprit :

— Oui serait certain de lavoir dans six jours l'attendrait bien jusque-là. Mais dites-vous vrai?

— Oui, je dis vrai, repartit .leanne.

Sur cette parole, on résolut d'attendre".

1. .Ii:an Chartieu, o/). cil., p. 'j!\. — D'après la (lhr<)ni(/iii' (/<; hi PucpUp, p. 817, « comme on déljatlait la matière, iadic(c Jeanne lieurla très fort à l'huis où estoit le conseil ».

Les deux assertions sont parfaitement conciliablcs. Pendant ([u'on allait la chercher, la Pucelle venait de son propre mouvement.

2. Jean Chahtier, p. 76; — Journal du siège, p. 182; — Chronique (Ut la Pucelle, p. 3 18.

Ce conseil tenu sous les murs de Troyes, ce procédé du chancelier de France (]ui, à l'insu et en l'absence de la Pucelle, met la retraite sur la Loire en délibération, et qui l'eut obtenue sans l'intervention de l'iionnète homme qui a nom llobert [^e Maçon, ouvre la série des manœuvres publiques et secrètes qui ne cesseront d'entraver l'action de Jeanne dans le cours de sa mission guerrière. Ici, l'op[)Osition jette le masque : elle le reprendra toutes les fois qu'elle le juj^era expédient; mais elle sei'a toujours l'opposition.

I''aut-il s'en étonner? Les hommes ne cessent jamais d'être des hommes, et les i^randes oeuvres ne se sont jamais accomplies sans contradiction. La vierge lorraine avait rencontré sur sa route des politiques et des favoris; c'était inévitable. Les politiques, les habiles comme les médiocres, — les médiocres surtout, — ne souffrent pas qu'on se mette en travers de leurs plans et de leurs cond)inaisons. Les favoris défendent avec férocité — comme la tigresse ses petits — la faveur dont ils sont l'objet et les avantages de tout genre qu'ils en retirent. Qu'on ne cherche pas en des régicuis plus hautes l'explication de la conduite qu'ont tenue et que tiendront jus(jn'à la fin, envers Jeanne d'Arc, Regnault de Char- Ires, La Trt'iïioille et leurs partisans.

Au sortir du conseil auquel elle venait d'assister, la I^ucellc moule à cheval et, un bâton à la main, va dans tout le camp ordonner ipi'on pré[>Hre l'assaut [xnir le lendemain. On met les canons et une petite bombarde qu'on avait' en batterie. Chevaliers, écuyers, gens de pied et de tous états apportent des fag-ots, des pièces de

i. ('hritiiKitic (le 1(1 Pii<'('//(', j). !^)i8.

270 JRANNE ET SA « MISSION DE VIE )) . PHASE (iUERUIERE.

bois, des lahlos, des fenêtres pour protéi^er l'artillerie et favoriser l'approche de la place. On fait des fascines pour combler les fossés.

Ces prt'paialifs ne poiivai.Mil pas passer inapenjus des Troyens. Alarmés de ce <)u'ils voieni, ils vont en toute iiàte prévenir l'évêque et frère Richard. Ce qui ajoute à leur fiayeur. c'est que plusieurs d'entre eux assuraient avoir vu autour de réiendard de la Pucelle nue « infinilé de j)apill()ns blancs ' ».

— Il n'y a pas de temps à perdre, leur dit alors Jean Laiyuisé; c'est le moment de jirendre une décision.

A ces mots, la foule se transporte au log^is des seigneurs de Rochefort et de IMancy. qui commandaient la i^aiiiison an^lo-bour^uignonne, et leur sii^nifie « (pi'ils mettront les gens du Roi detlans ladite ville, qu'ils le veuillent ou non' ». Cette déclaration faite, une députation tant de bourgeois (jue de g"ens de ^^uerre, ayant l'évèrpie à sa tète, vient trouver Chailes \'II et lui propose de lui rendre la cité de Troyes. Les conditions furent bientôt arrêtées. La garnison se retirerait avec ce quelle possédait, « ceulx de la ville promettraient obéissance au Roi, et auroient abolicion générale-^ ».

Le dimanche, à la première lieure, Jeanne entrait dans la ville avec bon nond)re de gens de trait qu'elle plaçait le long des rues pour faire honneur au cortège royal et prévenir tout désordre. Du reste, par comman-

1. Chronique de la Pucelle, loc. cit. — « Et aucunes simples gens disoient qu'ils avoient vcu autour de l'estendart de la dicte t^ucelle une infinité de papillons blancs. »

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