Ihid,, pp
CHAI». XXVI. DANS LA HAUTE-LOIRE. l\0^
Oïl til valoir sans doute ces considérations, qu'il ne convenait pas que la jeune Lorraine s'éloignât de Charles VII, que prochainement on aurait besoin de son concours pour réduire à l'ohéissance les villes que les Bourguignons occupaient du côlé du Bourbonnais. Le duc d'Alen(;on pailit sans avoir rien obtenu, et Jeanne, dont il n'avait cessé d'être l'admirateur le plus dévoué, ne le revit plus'.
Le ving^t-deuxiènie jour du mois de septembre, la Pucelle écrivait, de Gien, aux a gens du clerg^é, bourgeois et habitants de la ville de Troyes des lettres par lesquelles elle se recommandait à eux, leur faisait sçavoir de ses nouvelles, et qu'elle avait été blessée devant Paris ».
Ces lettres furent lues le dimanche 2 octobre en la salle royale de Trojes, par l'oidonnance de Monseigneur le bailli. On y lut également « certaines lettres env(^iées par le Iloi à messieurs du clergé, bourgeois et habitants ». Comme les lettres de Jeanne, ces lettres de Charles avaient été écrites de Gien'.
Dans les derniers jours de septembre ou dans les premiers d'octobre, Charles Vil quitta Gien pour aller reprendre, dans sa chère ville de Bourges, cette vie de nonchaloir qui lui plaisait tant. La jeune leine vint audevant de sou époux juscju'à Selles en Berry. Dès que Jeanne en apprit la nouvelle, de Bourg-es où elle était, elle se porta à sa rencontre en la compagnie de la dame
I. Pergeval de Cagnv, Procès, t. IV^, p. 3i. — Vers ce mèine temps, le piige Louis de Coûtes se sépara de la Pucelle. a Depuis le jour où elle vint devaut Paris, dil-il à la lin de sa déposition, je ne la revis plus. » {Procès, t. III, p. 78). Nous savons quelque chose de Louis de Coûtes, grâce à sa déposition ; mais nous ne savons rien de l'autre page de Jeanne, Raymond.
2' Procès, t. V, p. 145. Elles sont datées du 23 septembre.
4o4 JEANNE ET SA « MISSION DE VIE ». PHASE GUERRIÈRE.
de Boulig'nv, son hôtesse, et rendit ses devoirs à sa jjf.iciense souveraine '.
C'est chez cette dame de Bouhg-ny, née Marguerite La Touroulde, th»iit le mari. René ou Régnier de Boulignv, était conseiller du Roi au département des finances, que le sire d'Alhrel avait conduit la Pucelle^. .leanne ])assa chez eux environ (r'ois semaines. II est vraiscMuMahle que ses hôtes lui donnèreni la même génér<'use hospitalité toutes les fois que les circonstances l'amenèrent dans la capitale du Berry, durant les premiers mois de Taunée suivante, avant son départ pour l'Ile-de-Frauce.
xVppelée à déposer, eu i4'"><), îî Paris, devant les commissaires du Procès de réhahililaliou, la veuve de IUmk' de Bouligny rendit de .Icaune le témoigiuige le plus circonstancié et le plus favorahle. « Jauiais, disait-elle, je ne vis en la Pucelle rien que de bon. Elle vivait en honnête femme et en i)onne catholique. »
Au sujet de ses habitudes religieuses, elle ajoutait : (( Jeanne se confessait très sou\enl et aimait à assister à la messe. »
Mais la messe ne lui suffisait [>as, et maintes fois « la jeune tille demanda à dame Miuguerite La Touroulde de l'accompagner à matines. Sur ses instances, dame Marguerite y alla plusieurs fois et la conduisit ».
On sait que l'office des matines chantées n'est pas précisément très court. A Bourges, il se célébrait quotidiennement le soir dans le chœur de la cathédrale, dans les cinq églises collégiales et dans quelques couvents.
1. Procès, t. III, p. 86. Déposition de Marai'uerite la Touroulde.
2. V^oir toute la déposition de la dame susdite, /'rocès, t. III, pp. 85-88. ,
ClIAF. XXVI. DANS LA HAUTE-LOIRE. /|o5
La remarque de dame La Touroulde : « Sur ses instances, j'y allai », montre que si Jeanne,, dans sa ferveur religieuse, tenait à assister aux matines, son hôtesse en a\ait peu riiabilude.
« Il nous arrivait fiéquemmenl de causer ensemble, poursuit Marguerite La Touroulde. Je lui disais : — Si vous ne craig-nez pas d'aller aux assauts, c'est que vous savez bien que vous ne serez pas tuée.
— Je n'en suis pas plus assurée que les autres, répondait la Pucelle. »
Une des choses qui étonnaient le plus la veuve de René de Bouligny, c'était l'adresse de Jeanne à monter à cheval et à manier la lance. Sans doute, la jeune guerrière se livrait à ces exercices afin d'être prête, quand il le faudrait, à se remettre en campagne. Comment son hôtesse n'aurait-elle pas été frappée dune habileté qui, nous l'avons dit ailleurs, déconcertait les hommes d'armes eux-mêmes'?
Si Jeanne aimait l'équitation, elle n'aimait pas les jeux de hasard; « elle avait particulièrement en liorreur le jeu de dés ».
A entendre dame J^a Touroulde s'exprimer ainsi, on serait tenté de penser qu'elle ne [)arlageait pas l'horreur de la jeune fille pour ce jeu-là et qu'elle a peut-être essayé de l'en faire revenir, quoique sans succès.
La veuve de René de Bouligny s'entretenait aussi avec Jeinuie des examens réitérés <|ue les [)rélats et gens d'Eglise lui avaient l'ail sul)ir à ('liiuon et Poitiers. Et Jeanne l'eJisait à son interlocutrice le mot si joli (pi'elle
I. « Ei{uital)at, j)orlan(l() lanceam sicut melior ariiialus fecisset; cl do lioc niirabanUir arinati. » [Procès, t. III, p. 88.)
l\o6 JEANNE ET SA (( MISSION DE VIE ». — PHASE fiUERRlÈRE.
répétait à ces maîtres et docteurs (léconteniiiicés par les réponses d'une villag-eoise sans lettres :
« Il y a es livres de Nostre-Seigneur plus que es vôtres. »
Ou, comme le rapporte frère Pasquerel :
« Mon Seigneur a un livre où nul clerc n'a jamais lu, si fort soit-il en cléricature '. »
De bonnes femmes venaieni au logis de dame La Touroulde, pendant que la Pucelle y demeurait, « lui apportant des palenotres et autres objets de dévolign, afin que Jeanne les touchai. La jeune fille souriait cl disait à son hôtesse : — Touchez-les vous-même : ils seront tout aussi bons par votre toucher cpie par le mien. » Preuve que notre héroïne ne s'attribuait aucune vertu, aucun pouvoir qui senlît la superstition.
La largesse de Jeanne en fait d'aumônes étonnait fort la dame de Boulig-ny, de même que la condescendance avec laquelle elle venait en aide aux malheureux et aux pauvres, les accueillant avec affabilité, leur parlant a\e<bonté et douceui", les consolant, les encourageant et leur faisant entrevoir la récompense que Dieu leur préparait.
Et quand Marg^uerite La Touroulde lui faisait part de sa surprise : « C'est (pie, repartait la jeune Lorraine, je suis envoyée pour consoler les pauvres et les malheureux^, »
La dame de Boulig-ny termine sa déposition en rendant bon témoignag'e de la virg-inité de Jeanne et en assurant « qu'elle était tout innocence'' ».