‹ Histoire complète de la grande éruption du Vésuve de 1631Chapitre 1 sur 3 · BRUXELLES · texte numérisé non relu

BRUXELLES

M. RAYEZ, IMPRIMEUR DE l’aCADÉMIE ROVALE.

AVANT-PKOPOS.

Me trouvant, en 1864, dans les environs de Naples, avec le projet d’y séjourner une année, je cherchai en vain une carte des laves du Vésuve, dont je me proposais de visiter les coulées. L’importance des torrents laviques de 1631, que je foulais ou entrevoyais partout, jointe aux renseignements éclairés du savant docleur Tiberi, de Porlici, qui mit obligeamment à ma disposition sa riche bibliothèque vésuvienne, me décidèrent à entreprendre la description complète et la carte de la grande éruption du dixseptième siècle, la plus désastreuse dont l’histoire fasse mention. Une fois sur celte pente, je fus presque forcément entraîné à rechercher et à dessiner les laves qui vinrent recouvrir une partie de celles de

1651 , el. complémcnlaircmcnt, toutes les autres éjectées par le volcan depuis 234 ans.

La grande difficulté de celle enlreprise consistait à retrouver, sous le sol, parfois jusqu'à trois et quatre mètres de profondeur, les coulées laviques du dixseplièine et de la première moitié du dix-huitième siècle, lesquelles ne furent dessinées que grossièrement et à vol d'oiseau , par les auteurs contemporains. L’époque de la plantation des vignes, dont les fosses sont creusées jusqu’à quatre mètres de profondeur, sur les flancs du volcan, vint rendre possible le travail que j’avais entrepris un peu témérairement. Je fus fortement aidé aussi par l’examen des puits, des caves et des ravins, sur une zone de trois lieues de développement, et par le bon accueil que je reçus des cultivateurs.

Mes recherches avançaient avec un succès inespéré. Je parvenais à retrouver non-seulement la largeur, mais encore la configuration des laves anciennes depuis si longtemps enfouies, lorsque les fatigues m’occasionnèrent une fièvre ardente, compliquée d’un accident grave au bras droit, provenant de l’usage du marteau sur les laves. J’attendis impatiemment ma guérison pour continuer mes explorations , et je parvins enfin à les conduire à leur terme, et à réunir tous les matériaux nécessaires à un travail complet, quoiqu’encore imparfait sans doute. Ce sera néanmoins la première carte des laves du Vésuve qui aura été faite, ne pouvant donner ce nom aux divers croquis.

plus ou moins erronés et toujours très-ineomplets , qui ont été publiés. La belle earte topographique de l’état-major, sans avoir en vue la géologie, porte un eertain nombre de coulées assez exactes, bien que j’aie dû y faire plusieurs corrections sur les lieux; mais cette carie ne présente ni les laves anciennes, ni celles postérieures à 1834, ni enfin les dates de plusieurs de celles qu’elle reproduit.

Il est résulté pour moi , de mon travail, la conviction que le rétablissement des laves du Vésuve, depuis 1631, était absolument impossible d’après les textes et les gravures réunis des principaux auteurs qui ont écrit sur ce volcan, et dont j’ai consulté tous les ouvrages. Il fallait travailler sur nature, et pratiquer des fouilles nombreuses, dont la plantation automnale des vignes, comme je l’ai dit, est heureusement venue me tenir lieu.

Nous sommes en l’année 1651. Depuis plus de trois siècles, le Vésuve, plongé dans une sorte de léthargie, semblait frappé de mort. Un léger souffle de vie s’était pourtant manifesté en lui, en l’an loOO, et cette velléité de réveil lui est même contestée par plusieurs historiens (1). En 1568, quelques secousses de tremblement

(1) Ambrosio Leone, dans le l'' vol. de son Histoire de Nota , imprimé à Venise, s'esprime ainsi au sujet de l’éruption de l'an IbOO:

U Nostra vero tempestatc id ostendit Vesuvii caminus. Triduo eniin

de terre se tirent sentir dans la Campanie; mais ces phénomènes pliysiques ne sont pas nécessairement liés aux

» acrcni teleniinuni Yidimus usqiie adeo ul cuncti miraïUes compavesccve > cœperiiit. Deindè ubi dcfcibuit œstus : qui raaleriam extolicndo omtiia >' lexeral; pluit cincrc surrufo quainpiurimo : quo cuiicla, veluli nive • lenui obrula videbanlur. »

L'opinion des bistorieiis varie néanmoins beaucoup sur celle éruplion. Suivant Sorrentino, on ne peut l’adniellre comme réelle (non s'aniinette da storiografi...) « Pendant qu'Ambrosio Leone, dit-il, était en Vénétie pour ses affaires, il écrivit ceci d’après la relation d’autres personnes. Il n’csl pas croyable que le Vésuve ail ainsi vomi des matières, cl ([ue nos vieillards lorresiens n’en aient rien appris.... »

liulifun n’accepte pas non plus l’éruption de lliOO : • Ce qui rend trésdoutcusc celle éruplion, dit-il(Compend/o/ii.slorico, an. 1701, ji. 41),c’est <|u’il n’en est nullement question dans un manuscrit de celle époque, conservé à la bibliothèque des PP. Capucins , et dans lequel l'auteur, G. Passaro, marchand de soieries, annotait, bien qu’il fùlilletiré, tous les événements de son temps, de quelque importance, telle, par exemple, que l’inondation de Nola en 1504, etc.

Mascoli est moins sévère à l’égard de l’auteur de Thisloire de Nola : « Il n’est pas vraisemblable, dit-il (nec verisimile est), qu’Ambrosio Leone, i|ui déclare avoir été témoin oculaire du fait, ait menti sur ce fait récent, alors que tous auraient pu donner un démenti à ses écrits. » Il pense, du reste, <iuc celle éruplion a été si bénigne et de si peu de durée , (|ue son existence a été, par cela môme, mise en doute, o On dit seulement, ajoutet-il, que pendant trois jours l’air s’est obcurci et qu’il a plu une cendre roussàire. •

Nous avons consulté d'anciens documents sur Ambrosio Leone. Fils de marchand , médecin , historien , philosophe et ami d’Erasme , il se trouva froi.ssé dans sa patrie par la morgue de la noblesse, et alla se fixer à Venise où il publia scs œuvres. Il habitait cette ville en 1507, et rien n’établit ((u’il y fût déjà en 1500, comme l'aflirme, un peu légèrement peut-être, .Sorrentino. Quant à l’argument tiré du manuscrit de Passaro, il faudrait, pour qu’il eût toute sa valeur, citer un second fait ([ui prouvât que l’auteur s’occupait déjà de ce travail en l’an 1500.

Quoi <)u’il en ail été, une chose parait certainc,c’csl le peu d’importance <in’a dù présenter une éruption aussi controversée.

érupüons volcaniques (1). A l’époque qui nous occupe, on considérait généralement le Vésuve comme un volcan éteint, et c’est à peine si la tradition avait laissé dans l’esprit des populations quelques vagues souvenirs d’antiques ravages par le l'eu de la montagne.

La précédente éruption, digne de cette appellation et acceptée par l’iiisloire, remonte ù l’an 1506 (2). Elle est rapportée par Leandro .\lberti dans sa description de l’Italie.

(1) Si l'éi'uptiou du Vésuve de l'iiii 1500 est restée douteuse, celle de 1568 peut être liardiiiiont niée. Daniel llarharo, scoliaste de Vilruve, rapporte :

« Vœsuvius siepiiis arsit masiniè sut) Tito, sed me scribeiite, ac types > eorrigcnte,*allatuiii est ineeudiuui us(]ue ad deccui millia passuum taii- <> quam Ouviura excurrisse et exustos pumices ad senum' peduin allitudi- » nem rcliquisse. ■>

Or, il corrigeait scs épreuves eu 1568.

Outro-le silence dos historiens sur cette prétendue éruption que Mascoli seul mentionne, d’après Barbare, et sans y croire, il est facile d’en établir l'impossibilité matérielle. D’abord par l’existence di‘s grands arbrescini garnissaient l’intérieur du eratèix: soixante-trois ans plus lard (1651). Knsuite par celte circonstatice que les vieillards, les pères mêmes des historiens de la grande éruption de 1631, aui aient pu être témoins oculaires de cet événement, et que ces historiens n’en auraient pas entendu dire un .seul mot. C'est inadmissible.

Nous pensons, avec Mascoli, ([ue des tremblements de terre peuvent troubler certains imaginations, et nous ajouterons de plus qu’on peut trouver partout des mystilicaleurs, même parmi les sooliasles.

(2) Celte éruption a aussi rencontré quelque incrédulité. Ilulifon n’en lient aucun compte cl pense que le Vésuve est resté en repos depuis l’an 1 139 jusi|u’cn 1631. On a supposé une erreur par intei-position de chiffres, et que l’éruption de 1306 ne serait autre (|ue celle de 1036. Mais, comme le fait Judicieusement observer Mascoli, la iKissibililé d’uue erreur n’implique pas quelle existe {iccirco ne erratum est , quia errari potcsl...). Les diverses éditions de Leandro .VIberli |iorlent, du l'este, invariablement la date de 1306.

Vers le comaiencenient du seizième siècle , ou voyait au fond du cratère plusieurs cavernes qui exhalaient encore des vapeurs chaudes. Suivant Ambrosio Leone de Nola , des malades, atteints de certaines affections, se rendaient en ce lieu pour y suivre un traitement sudorifique (1). Mais les années se succédèrent; ces dernières vapeurs disparurent, les cavernes s’obstruèrent et la végétation s’empara de ce vaste cratère qui, mainte fois déjà, avait vomi le feu , la dévastation et la mort.

Pendant les années qui précédèrent la grande catastrophe de 1631 , les possesseurs des terres de la montagne avaient graduellement poussé les cultures jusque près du grand cône. Toute la plaine ou alrio (espace aujourd’hui aride, situé entre ce cône et la partie cultivée)^était alors couverte d’arbustes, d’herbages et de nombreuses plantes médicinales. Les flancs escarpés du cône, bien que dénudés, portaient çà et là, vers leur partie inférieure, quelques maigres touffes de genêts.

La base du cône avait alors environ six milles, ou plus de onze kilomètres de circuit. Son altitnde , au-dessus de la plaine, était de 560 mètres, et il dépassait d’environ 60 mètres le mont Somma , formé d’une portion , restée debont, de la vaste bouche antique. Au sommet du cône s’ouvrait un cratère, de forme légèrement elliptique, dans la direction NS., et présentant une circonférence de près de deux kilomètres sur une profondeur d’environ 1500 mètres (2).

(1) In verlice enim montis ejus loca muUa excavantur in rupis,ut t'nporaria fiant. Quo plerique malé valentes augusio meme ascendunt , ut per desudationes nimias solutis, exucîisque articulorum humoribus l urentur. Histoire de Nola.

(:i) On trouve dans l'ouvrage de Carata que, d'après les observations de

Mais ce qu’il y avait d’étrange, c’était le spectacle qui s’offrait aux regards lorsqu’on parvenait au bord de ce cratère. il présentait un vaste amphithéâtre couvert d’une végétation vigoureuse. Non-seulement diverses espèces de plantes herbacées, et jusqu'à des fraisiers, tapissaient ses parois, mais on voyait de plus se dresser, de toutes parts, de grands arbres, tels que chênes, ormes, tilleuls, frênes, etc. La partie seule où ne parvenaient pas les rayons du soleil était aride. Au fond, se trouvait une petite plaine parsemée de pierres volcaniques. Un sentier tortueux conduisait au fond de ce cratère verdoyant, où les pâtres menaient leurs troupeaux; le sanglier même y avait son repaire , et les paysans allaient y exploiter le bois et le charbon.

En d619, le médecin Magliocco, ayant visité le fond du cratère, y trouva trois bassins : le premier était rempli d’eau chaude et acre , le second d’eau chaude et insipide et le troisième d’une eau très-saline.

Plusieurs mois déjà avant l’éruption que nous allons raconter, quelques légères secousses de tremblement de terre s’étaient fait sentir (i). Ce ne fut, toutefois , que pendant la première moitié de décembre qu’elles acquirent plus de fréquence. Suivant Braccini , les habitants de Torre del Greco, de Résina, de Massa, de S.-Sebastiano , etc..

•Salimbeni , la circonférence du cratère aurait été, avant l'érupiion, d’une étendue équivalente à 1570 mètres, mais nous avons cru devoir donner la préférence à l’appréciation de Braccini.

(I) Sorrenlino seul, parmi les historiens, parle de Iremlilemenls dettrre qui précédèrent de six mois l’éruption du 10 décembre. Suivant son dire, ils auraient été assc?, forts pour faire loml)er des vases de cuisine suspendus aux murs. Cette circonstance doit probablement s'appliquer aux secousses rapprochées de l’éruption, les seules qui soient mentionnées par les antres écrivains.

commencèrent, dès le 10 décembre, à entendre un murmure souterrain, assez fort, dans le silence delà nuit, pour troubler leur sommeil. On assignait à ce bruit effrayant les causes les plus diverses. D’après une antique tradition , un neuve jaillissait jadis du Vésuve (le lleuve Dragone) et s’était tari subitement par une catastrophe de la montagne. Beaucoup croyaient que l’eau emprisonnée de ce fleuve cherchait une nouvelle issue. D’autres, esprits plus faibles, se rappelaient les récits de Pierre Damiano, présentant le Vésuve comme une porte de l’enfer, par laquelle on faisait passer les âmes des pécheurs endurcis , et où les démons tenaient leur cour. D’autres enfin, plus judicieux, remarquèrent que l’eau se troublait cl commençait à manquer dans les puits, indices de quelque phénomène souterrain qu’ils ne comprenaient pas.

Un habitant d’OUajano, qui avait fait l’ascension du cône quinze jours auparavant, avait trouvé le fond du cratère considérablement soulevé. Ce fait ayant été raconté, des Torrésiens voulurent s’assurer de sa véracité, et, le cinquième jour avant l’éruption , montèrent au Vésuve. Ils virent, en effet, avec stupeur, le fond du cratère surélevé presque au niveau de ses bords, et la végétation presque détruite et remplacée çà et là par des matières boueuses et bitumineuses, exhalant une odeur de soufre.

D’autres signes funestes furent remarqués sans être bien compris. On entendit fréquemment les tristes hurlements des chiens et les beuglements des bestiaux. Par moments, quelques-uns de ceux-ci fuyaient çà et là comme affolés; on entendait aussi les cris inusités de certains oiseaux.

.Malgré tant d’avertissements d’une si effrayante éloquence , les populations qui n’avaient jamais vu, ni même

ouï conter une éruption de la montagne, ne se doutaient pas encore de l’imminence et de la grandeur du danger qui menaçait la contrée. Cette sécurité devait leur être fatale.

Ce qui contribuait à masquer le danger aux masses ignorantes des faits naturels, c’était la beauté du ciel et la douceur de la température. Pendant les jours qui précédèrent la catastrophe, le ciel se présenta pur, serein et sans un nuage, de sorte qu’on ne pouvait allier ces deux idées qui semblaient s’exclure : la sérénité et la destruction.

Cependant, dans la nuit du 15 au 16 décembre, à partir de dix heures, les oscillations du sol se succédèrent avec une fréquence qui commença à inquiéter sérieusement les esprits. On en compta, en certains endroits, dix-huit, et, dans d’autres, jusqu’à cinquante, augmentant successivement d’intensité. C’était le prologue de l’affreuse tragédie.

Nous sommes arrivés au jo'ur fatal, le mardi 16 décembre 1631.

La population de Naples était encore livrée au sommeil, l’aube naissait. Les campagnards, qui se rendaient aux marchés de la capitale, virent tout à coup une fumée épaisse sortir du Vésuve et s’élever dans les airs. La rumeur de

ce fait extraordinaire se répandit bientôt par la ville, et courant de proche en proche, en peu d’instants on vit la population se porter en foule sur les terrasses des maisons , sur les quais et les places d’où l’on pouvait apercevoir la montagne.

Le spectacle qui s’offrait aux regards était bien fait pour légitimer la curiosité générale. Le soleil venait de se lever, et devant le ciel radieux, une énorme masse de fumée compacte, d’abord blanchâtre, puis noirâtre, livide, d’un ronge sombre à son centre, s’élevait majestueusement jus-

qu'à une hauteur extraordinaire, dépassant de beaucoup la région des nuages. Arrivée à ces hauteurs, la fumée s’arrêta, et on la vit bientôt se dilater à sa partie supérieure et prendre insensiblement la forme d'un pin, circonstance observée dans toutes les grandes éruptions, telles que celle de l’an 79 décrite par Pline le jeune. D’après les mesures qui furent prises de l’altitude de ce pin gigantesque, on aurait pu, rapporte Braccini, l’apercevoir de Rome.

Mais la masse de ce nuage étant sans cesse augmentée par la fumée et les vapeurs nouvelles qui sortaient du volcan, la tète de l’arbre s’élargit démesurément, présentant les formes les plus bizarres, où l’imagination du peuple croyait distinguer d’immenses tours, des éléphants monstrueux, des chimères, des colosses menaçants, et autres visions inspirées par l’admiration ou par la crainte; mais ce qui vint glacer les cœurs, ce furent les grands éclairs et les larges traînées de flammes qui commencèrent à jaillir du nuage, accompagnés de détonations et de bruits semblables à celui du tonnerre. Ces grandes flammes, dit Giuliani , s’élançaient et ser|ventaient avec une telle véhémence, qu’elles paraissaient non-seulement guerroyer avec le ciel, mais fulminer et ravager la terre. En même temps, la montagne lançait avec fracas, dans les airs, d’énormes pierres enflammées, qui retombaient à de grandes distances, ainsi qu’une quantité considérable de sable et de cendre; le sinistre nuage s’étendit ain.si sur un immense espace, couvrant la terre et la mer, et voilant la clarté du jour. Alors, au milieu de cette obscurité, on entendit, de toutes parts, des cris d’effroi, des prières et des lamentations. Le peuple pressentait enfin qu’un terrible et désastreux événement allait s’accomplir....

Pendant que ceci se passait à Naples, les nombreux cultivateurs, voisins de la montagne, fuyaient épouvantés, atteints en grand nombre par la chute des pierres, et les bourgades du littoral , plus rapprochées du Vésuve que lacapitale, étaient en proie à la plus grande terreur. Le cardinal-archevêque Buoncompagno, gouverneur de Naples pour le spirituel, au nom du saint-siège, se trouvait à ïorre del Greco pour rétablir sa santé. A la vue du danger et du désordre qui commençait à régner dans la ville, il se rendit incontinent au rivage, où il ne put trouver qu’une misérable barque, montée par deux rameurs, qui le conduisirent à Naples. Aussitôt arrivé, le premier soin du prélat fut d’ordonner, afin d’apaiser la colère divine, l’exposition du saint sacrement, dans toutes les églises de la ville, et une procession générale à laquelle toutes les religions furent convoquées.

V’ers les onze heures, les vapeurs et la fumée mêlée de flammes, qui sortaient du Vésuve, augmentèrent tellement, que l’on conjectura qu’il devait y avoir plusieurs cratères, ce qui était en effet. Déjà de grand matin, un peu avant l’apparition du jour, des détonations, semblables à des décharges d’artillerie , s’étaient fait entendre des habitants voisins du volcan. Elles étaient produites par de nombreuses fractures ou bouches qui s’ouvraient successivement vers la partie occidentale, au bas du cône, près de ratr/o(l). Ces nouveaux cratères ne présentaient d’abord

(1) BracciDÎ rapporlc qu’un gardien de troupeaux, qui se trouva un peu avant le lever du jour près du pied du volcan , déclara avoir vu sortir de ces nouveaux cratères inférieurs, outre le feu et la fumée, une vialicre bitumineuse. Si ce fait est exact , il y aurait donc eu déjà , dès le premier jour, de la lave éjaculée par le cratère inférieur. Toutefois, elle n'aurait pas été assez abondante pour atteindre les bords de l’atn'o ou de la plaine.

qu’une étendue peu considérable, mais ils s’élargirent graduellement par les efforts de la montagne , et formèrent un affreux gouffre, lançant à une très-grande hauteur des cendres brûlantes et des pierres embrasées. Les vapeurs qui obscurcissaient l’air et voilaient le Vésuve ne permettaient pas de discerner exactement ce qui se passait à l’ancien cratère; mais il ne peut rester de doute que l’éruption ne se soit manifestée dès le principe par toutes les bouches à la fois.

Déjà le nuage volcanique était parvenu au-dessus de la province de Basilicate, où la pluie de cendres vint consterner les habitants, qui ne savaient à quelle cause attribuer ce prodige. A trois heures après midi , ce même jour, il était sur Tarente, où il no devait pas s’arrêter, comme nous le verrons. Mais évitons d’anticiper et revenons aux bourgades si menacées par les fureurs du Vésuve.

A TorreAnnunziata, exposée à un aussi imminent danger que Torre del Greco, l’épouvante s’empara tellement des esprits, que chacun ne songea qu’à sauver sa vie par une prompte fuite. Le prince et la princesse de Botera furent des premiers à fuir à moitié vêtus, tellement la mort paraissait certaine pour ceux qui tarderaient à sc soustraire au danger. L’exemple du prince détermina toute la population à abandonner la ville. C’était un lamentable spectacle de voir toute cette foule désespérée se porter vers Castcliamare, quelques-uns voiturant, au milieu de la cohue, une partie de leurs meubles; d’autres, pliant sous * le fardeau de ce qu’ils avaient pu emporter; le plus grand nombre abandonnant leur maison et tous leurs biens, sans se demander même, dans le trouble de leur esprit, où ils trouveraient un asile et du pain. On voyait des mères éplorées chargées à la fois de deux et trois jeunes enfants, et

succombant à la fatigue; des fils portant sur leurs épaules leur père paralytique; des malades transportés sur des brancards; c’était une immense misère, mais cette prompte fuite, inspiration providentielle, devait les sauver tous de la mort.

A Torre del Greco, le malheur voulut qu'il n’y eût pas d’ordres donnés par le gouverneur, qui , comme on le verra bientôt , faillit à ses devoirs. La ville , après le départ du cardinal Buoncompagno , s’abandonna à la démoralisation et à l’effroi. Une partie de la population, dans la prévision d’une mort prochaine, encombrait les églises pour implorer le ciel ou confesser ses péchés. D’autres cherchaient, avant d’abandonner leur demeure, à sauver ce qu’ils avaient de plus précieux; mais le plus grand nombre, terrifiés par la vue des flammes croissantes, par la chute des pierres embrasées et par une odeur de soufre suffocante qui se répandait de toutes parts (1), se ruèrent en foule sur la route de Naples, préférant, disaient-ils, mourir dans une cité pleine de saintes reliques. Us couraient comme des forcenés, la pâleur au visage, et, à ceux qui les questionnaient, ils ne savaient répondre que des paroles entrecoupées : Dé.sastre!.. désastre!., la mort!., le feu!., colère de Dieu!., justice finale!.. Ceux qui fuyaient

(O Celleodcur de soufre .d’après les historiens du temps , et qui se répandait jusqu'à Naples, était probabiement duc, suivant M.Scaccbi,à l'acide hydrocblorique, qui a aussi une propriété irritante sur les voies respiratoires. L'acide sulfureux, d’après les observations de MM. Monticclli et Covclli, ne se développe qu’à la température nécessaire pour ia combustion du soufre. L’acide hydrochlorique se produit à toutes les températures. L’acide carbonique enfiu ne semble se développer dans les caves et les cavités des laves, sous le nom de mofetes, qu’après les éruptions, cl quand la température du volcan et doses déjections est forlciucnt abaissée.

par la mer n'étaient pas moins épouvantés, car la masse des eaux paraissait secouée par une force souterraine dont l’intensité ne faisait que s’accroître.

Cependant le vice-roi, comte de Mou terey, prenait, à Naples, les mesures les plus urgentes pour assurer la sécurité de la ville. Il envoya vers le Vésuve une commission composée de membres du corps délia sainte, ou de l’hygiène publique , pour observer de près l’éruption , et juger si la fumée ne pouvait apporter quelque contagion dans la cité. Cette commission , dont faisaient partie plusieurs médecins, se mit aussitôt en route vers la montagne.

De son côté , la grande procession s’organisait. Le cardinal-archevêque, retenu chez lui par la fièvre, ne put y assister ce jour-là , mais le vice-roi et tout son conseil , les tribunaux, les élus de la cité, réunis à l’archevêché, se mirent en marche, suivis d’une foule immense. Il était une heure : la procession se dirigea vers l’église de Notre-Dame del Carminé, la principale de Naples du côté qui regarde la montagne, et elle y arriva vers les deux heures. Ce fut alors que commencèrent des tremblements de terre d’une nature oscillatoire, qui ne discontinuèrent plus jusqu’à 6 heures du soir. Le sol se mouvait comme si l’on se fût trouvé sur un navire, par une mer houleuse. En même temps, un hruit étrange et qui glaçait de crainte commença à se faire entendre dans l’espace. C’était une sorte de trépidation ou de bruissement sinistre, comme celui que produiraient cent fournaises ardentes, ou encore, disent les historiens de ce temps, comme une immense cavalerie combattant dans les airs. Indépendamment de ce bruit, qui ne cessa de se faire entendre tout le jour, résonnaient, par moments, des détonations semblables à

des coups de canon lointains, à tel pointque des commandants de forteresses maritimes éloignées, ignorant ce qui SC passait et ne pouvant bien distinguer en mer, à cause de l’obscurité, crurent à un combat naval et se mirent en état de défense.

Nous avons laissé la commission sanitaire en marche vers le Vésuve. La route de Portici était encombrée de fuyards , se dirigeant vers Naples : c’est à peine si les commissaires pouvaient se frayer un passage; ils parvinrent néanmoins jusque près de Résina, où ils rencontrèrent don .\ntonio di Luna, gouverneur de Torre del Greco, qui était parti de cette ville, emmenant avec lui douze de ses prisonniers enchaînés et se dirigeant vers la capitale. Il voulait, paraît-il, mettre tout d’abord en sûreté ce qui lui tenait le plus au cœur : ses haines privées. Ce triste convoi était accompagné ou suivi par une grande multitude de gens de ces contrées, qui fuyaient la mort, dont ils portaient déjà l’empreinte sur leurs visages; ils s’acheminaient tous en grande hâte vers Naples. Les commissaires apprirent par ces gens, que les pierres enflammées, qui tombaient partout autour de la montagne, avaient déjà tué un certain nombre d’hommes et de bestiaux. Malgré ces avertissements, ils se remirent résolument en marche vers le Vésuve, par la grande rue de Résina, qui mène à l’église de Notre-Dame de Pugliano. Une morne solitude régnait autour d’eux , et on eût dit que tous les habitants étaient morts. Dans l’église, ils trouvèrent six femmes, plus mortes que vives, agenouillées devant le grand autel, et un homme, qui semblait stupéfié par la terreur. Sauf ces sept personnes, le village était désert, tous avaient fui. Comme les commissaires sortaient de l’église, indécis s’ils s’approcheraient davantage du volcan,

ils entendirent des lamentations : c’était un malheureux mortellement blessé par la chute d’une pierre, et que deux hommes transportaient à la hâte sur une table.

Le sol était tellement secoué en ce moment, le Vésuve présentait un si effrayant aspect, les cendres et les pierres enflammées, lancées avec fracas, commençaient à tomber, autour d’eux, si nombreuses, que les commissaires jugèrent que vouloir s’approcher davantage serait se vouer à une mort certaine. 11 était déjà 4 heures du soir; ils prirent le chemin de Torre del Greco , mais ils rencontrèrent bientôt un certain nombre de personnes qui fuyaient celte ville et les dissuadèrent d’aller plus loin s’ils ne voulaient s’exposer à périr. La nuit allait bientôt compléter l’obscurité , la commission revint donc sur ses pas, jusqu’à la grande route de Naples, versPortici. Là, ils trouvèrent avec surprise une foule extraordinaire donnant des signes de désespoir et ne sachant plus que devenir, le pont de la Madeleine, près de Naples, étant gardé par des soldats : la troupe refoulait tous les fuyards, sous le prétexte qu’ils n’étaient pas munis d’un certificat de santé. Cette mesure avait été inspirée , paraît-il , par la crainte de la peste, qui régnait alors à Venise et dans la Lombardie.

Pour comble de malheur, et au moment où la nuit venait ajouter ses ténèbres aux horreurs de l’éruption , une pluie violente se déclara et occasionna un véritable torrent dans le ravin de Pietra Bianca qui traversait la route, laquelle fut momentanément interceptée. Tous les malheureux qui n’étaient pas restés ou revenus vers le pont de la Madeleine, trouvèrent ainsi coupée la route de la capitale ; cette circonstance fit qu’un assez grand nombre de Torrésiens reprirent le chemin de leur ville, résolution fatale qu’ils devaient payer de leur vie.

Le vice-roi se trouvait avec la procession, quand ces faits parvinrent à sa connaissance. Il ordonna aussitôt à don Enriquez, marquis de Campi, préfet d’Annona, de se rendre en toute hâte au pont de la Madeleine pour faire cesser cet état de choses, résultant de la peur ou d’un zèle excessif et inhumain. Une innombrable quantité de personnes furent ainsi reçues dans la ville, et il ne cessa d’en arriver pendant toute la nuit. Ce jour et le lendemain, le nombre des fuyards qui se réfugièrent dans Naples monta à 40,000.

Il était O heures du soir, quand la procession se termina, et en ce moment les phénomènes volcaniques augmentèrent de telle sorte que chacun trembla pour sa vie. ün voyait les murailles remuer et se crevasser; les portes et les fenêtres s’ouvraient et se fermaient, battant ainsi sans cesse et sans le moindre vent; le sol se mouvait parfois, comme s’il allait tout engloutir, ce qui fit crouler un grand nombre de maisons. La pluie de cendres, qui avait été éloignée jusqu’alors par la direction du vent, commença à tomber sur la ville , avec une odeur de soufre et de bitume, et on voyait des globes de feu éclater dans les airs. Ces terribles phénomènes durèrent trois heures, avec une telle intensité, que le peuple'crut qu’il était voué à une mort inévitable, et que le jour de la justice divine était arrivé. Ce n’étaient que pleurs et lamentations; on s’embrassait sans se connaître, et ceux qui s’aimaient se faisaient leurs adieux suprêmes en ce monde, espérant se retrouver dans une autre vie

Vers les 6 heures du soir, le battement des portes et des fenêtres cessa, mais les secousses souterraines continuèrent à se faire sentir à des intervalles rapprochés. C’étaient néanmoins de courtes trêves qui ramenaient un

peu d’espoir, bionlôt détruit par de nouvelles commotions.

Les églises, que le cardinal avait ordonné de tenir ouvertes, étaient encombrées de gens qui disaient vouloir mourir dans un lieu sacré, et c’était à qui se confesserait des premiers. Malgré la grande quantité de prêtres que contenait la ville, les confesseurs étaient loin de suffire à la besogne. Le cardinal-arcbevéque se crut obligé, d’urgence, à autoriser beaucoup de gens connus par leur capacité et leur piété, à recevoir les confessions. On confessait non-seulement dans les églises mais sur la place du marché et autres lieu.v , et beaucoup de personnes, crojant n’avoir pas le temps d'attendre, proclamaient à haute voix leurs péchés!... C’était le délire de la peur...

Les commissaires delta sainte ne rentrèrent à Naples que vers huit heures, dans une obscurité profonde, et ils rendirent aussitôt compte de leur mission au vice-roi. Ils ne purent s’entendre sur l’influence délétère ou l’innocuité de la fumée volcanique cl ne furent unanimes que sur la grandeur des dangers que présentait la violence de l’éruption.

Le comte de Monterey envoya alors, malgré l’obscurité, trois officiers espagnols, l’un à Pouzzoles, l’autre à Capoue, et le troisième vers le Vésuve, afin qu’ils lui rendissent compte de ce qu’ils verraient; puis, il fil signifier au gouverneur de Torre del Grcco, dont il avait appris l’arrivée, qu’il eût à retourner, au plus tôt, au siège de son commandement, qu’il n’aurait pas dô quitter dans un si grand péril , et de ne l’abandonner désormais que dans les circonstances les plus impérieuses.

Cependant la pluie de cendres ne cessait de tomber sur la ville, et les tremblements de terre se succédaient souvent à quel<iues minutes d’intervalle ; on compta Jusqu’à

cent secousses, dans cette nuit d’angoisse, sans sommeil et sans repos. On n’osait rester dans les maisons, dans la crainte d’èlre écrasé sous leurs débris. Une grande partie de la population encombrait les places et les quais, aveuglée par les cendres, sur le pavé détrempé, à l’approche du solstice d’hiver, et par une nuit sombre dont les leux rouges du Vésuve augmentaient encore l’horreur. On cherchait un refuge dans les voitures, qui avançaient et reculaient par les mouvements du sol; on dressait à la hâte, dans les endroits les moins exposés, des tentes et des abris pour se préserver des cendres et du froid. Cette nuit fut la plus affreuse dont la ville de Naples ait gardé le douloureux souvenir.

Ce fut dans de telles circonstances que le bruit du tambour se lit entendre. C'étaient des cricurs publics, qui allaient par la ville, pour annoncer que, par ordre du viceroi , défense était faite à tous d’avoir commerce avec les femmes de mauvaise vie. (donne di mal talento.) Cet ordre, tout au moins superllii, dans l'état où étaient les esprits, eut un effet déplorable. Le peuple crut que ses chefs l’avertissaient ainsi qu’il eût à se préparer â mourir, sans s’exposer à quitter la vie en état de péché. On n’entendit alors autre chose que pleurs de femmes, cris d’enfants, plaintes des hommes; on s’appelait dans les ténèbres, on se cherchait sans se lrouvcr.il yen avait qui, par crainte de la mort, appelaient la mort même.

Vers une heure de la nuit, le fracas du volcan redoubla tellement, qu’il semblait que la montagne éclatait par les airs. Quelques personnes observèrent que peu après, il commença à sortir du cratère une matière liquide, laquelle coulait dans Vnlrio dvl Cavallo, situé entre le cône et la Somma; ce ne fut cependant que le matin, comme

nous allons le voir, que s’exercèrent les ravages des eaux.

Le jour du mercredi, 17, commença enlin, si l’on peut appeler jour une nuit moins ténébreuse. La fureur du Vésuve, au lieu de se calmer, ne paraissait que s’accroître. Il approchait en effet d’un terrible paroxisme. Une cendre petite et suffocante ne cessait de tomber. Vers sept heures, un tremblement de terre, d’une extrême violence, agita le sol et amena un redoublement de pierres incandescentes qui tombèrent, surtout, dans la plaine de Nola. Ces chutes (le pierres étaient accompagnées d’effrayants phénomènes électriques, tels qu’éclairs, globes de feu et bruit de tonnerre. De ce côté de la montagne, bien que le jour fût commencé, on ne pouvait se guider qu’à la lueur des torches.

• Mais tous ces phénomènes n’étaient que le prélude des

grands désastres qui devaient ruiner le pays, et devant lesquels la raison s’effraie et la plume reste impuissante.

Vers les neuf heures du matin, une prodigieuse masse d’eau, partie du Vésuve, se rua à la fois, en trois énormes torrents, le premier sur Ottajano par le palais du prince de ce nom, sur S.-Elmo, Saviano et la contrée environnante; le deuxième sur le village de Somma, et le troisième, passant par le Fosso délia Vetrana, ravagea les conimunes de Massa , Trocebia , Pollcna cl une partie de S.-Sebasliano. Ces eaux, qu’on a nommées quelquefois laves boueuses, entraînaient, dans leur course furieuse et à de grandes distances, des masses de cendres, de grands arbres, qu’elles arrachaient du sol, des débris de maisons et de meubles, et même des pierres énormes. Les deux premiers torrents inondèrent, en peu d’instants, toute la plaine de Nola,

noyant beaucoup de personnes qui n’eurent pas le temps de fuir. Dans certains endroits, comme à Marigliano, Cicciano, Cisterna, etc., les eaux s’élevèrent jusqu’à deux et trois mètres (t).

(I) D'oii proviennent ces masses d’eau , dont la salure a été plusieurs fois constatée , et qui se précipitent des sommets du Vésuve pendant les éruptions, sans qu'aucune pluie, souvent, soit tombée depuis plusieurs jours? On sait que, déjà en l'an 79, de grandes quantités d’eau furent lancées sur Pompéi par le volcan. C’est là une grave et importante question qui a fait le sujet de beaucoup de controverses. Le Vésuve communique-t-il parfois momentanément avec la mer? De nombreux auteurs ont parlé de poissons cuits, de cotiuilles et d’algues marines rejetées par le volcan; mais ces faits ont-ils été bien observés? Au mois de février 1632, Hi-accini ayant goûté l’eau qui couvrait la plaine de Palma, lui trouva une saveur analogue à celle de la mer. En vain quelques historiens ont voulu établir que ces eaux sont toujours d’origine pluviale, et, comme le pense le P. délia Torre, s’amassent dans l’Atrio del Cavallo derrière des digues formées par les pluies de cendres , pour, à un moment donné, rompre ces digues et se répandre. Il faut bien se rendre à l’évidence de ce fait, que le cratère même du Vésuve vomit parfois de l’eau avec une grande abondance. Le 17 décembre 1631, quand eurent lieu les violentes inondations vésuviennes, il n’avait pas plu depuis plusieurs jours. Le 51 décembre de la même année, l’eau qui se précipita du volcan était chaude. Comment expliquer cette salure et cette température? Des pluies torrentielles de la nature des trt>mbes se formeraient-elles au-dessus du cratère en éruption, et l’électricité jouerait-elle un grand rôle dans ce phénomène? On sait, surtout depuis rétablissement de l’Observatoire du San Salvator, que les tensions électriques sont très-grandes pendant les éruptions, surtout quand la fumée est abondante , et que ces tensions acquièrent leur maximum quand cette fumée s’élève à une grande hauteur et prend la forme d’un pin; ces effets semblent surtout produits par la condensation des vapeurs aqueuses après leur sortie du cratère. Or, en 1631, la fumée atteignit la plus grande élévation connue et prit la forme d’un pin. De plus, l’éruption éclata à l’époque la plus froide de l’année et à l'heure de la température la plus basse du jour, toutes causes qui auront pu produire d’énormes averses sur la montagne même, sans que ce fait ail pu être bien discerné et constaté à cause des vapeurs et des cendres <|ui obscui-

La partie située vers la mer ne devait pas être épargnée; bientôt d’autres torrents d’eau se précipitèrent sur San Giorgio a Creraano, Portici, Résina, etc., allant déverser dans la mer les innombrables débris charriés dans leur course. I.a puissance de ces torrents était telle, au dire de Braccini , que non-seulement une foule de maisons furent démantelées, mais qu’on en vit enlevées tout entières de leurs fondements et transportées à une certaine distance. Une ferme, avec tous ses habitants et les animau.\ qu’elle contenait, fut précipitée dans la mer, où il se forma des péninsules de près d’un kilomètre, par l’énorme abondance des matériaux charriés.

Dans la direction de Trocchia , les ravages des eaux s’arrêtèrent à N.-D. del Arco, préservée, ainsi que les fermes environnant le monastère, par une petite colline voisine, située du côté du volcan. Cette église, qui servit de refuge à une foule d’habitants, surtout dans la nuit du 17 au 18, fut frappée plusieurs fois de la fondre, la-

cissaienl l'air cl voilaient le Vésuve. Mais en ailmettanl même cette explication, il ne resterait pas moins à découvrir d'oit serait provenue la masse de vapeurs qu'aurait exhalées la touche volcanique. *

M. Scacchi ne regarde pas comme impossible qu'une communication souterraine, causée par les commotions du sol, ait pu s'établir quelquefois entre la mer et le sein de la montagne. Suivant ce savant, l'eau marine rencontrant 1^ des matières en ignilion |x>u.ssécs vers le dehors, a pu, en partie, se transformer en vapeur, laquelle, par son énorme expansion , aurait eu la puissance de soulever hors du cratère non-seulement des laves, mais encore toute la partie de l'eau qui n'aurait pasencore été vaporisée, comme on peut en voir un exemple, en petit, dans un vase contenant de l'eau en ébullition dont une partie est rejetée à l'état liquide au-dessus des tords du vase. Cette explication, il faut le dire, est ingénieuse autant (|ue hardie, et il serait h désirer qu'elle pût être conlirméc dans l'avenir, si ces terribles phénomènes se représenleid.

quelle traversa les fenêtres sans blesser personne , et ne faisant qu’enflammer momentanément le dôme. Les laves ne coulèrent pas de ce côté du Vésuve , ce que nous démontrerons, contre l’avis des auteurs, dans une des notes de ce travail.

Mais la mer elle-même ne devait pas rester étrangère au bouleversement de la nature. A trois reprises, à partir de neuf heures du malin, elle se retira de son rivage, de Naples à Castellamare, jusqu’à la distance d’un kilomètre, puis, refluant avec impétuosité, elle inonda une partie de la côte. Des navires se trouvèrent ainsi échoués, et ensuite jetés contre le môle, et l’eau s’échauffa tellement, que beaucoup de poissons moururent. Des phénomènes analogues furent observés à Sorrenle, Ischia etNïsida.

Il était plus de dix heures, cl la pluie de cendres avait enlin cessé à Naples, quand un nouveau spectacle, plein d’horreur, vint achever de terriüer les populations. Une véritable mer de feu, incendiant les herbages, se montra sur les bords de la plaine, depuis le Fosso Grande, près de San Salvator, jusqu’au-dessus de Bosco Ire Case, ne présentant qu’une large interruption en deçà du Fosso Bianco. La montagne entière, écrit Carafa, semblait tomber en fusion. « Totus mons quasi liquesceret. v Dans cet épouvantable drame, c’était le tour des laves à venir achever l’œuvre de destruction...

Celte masse de laves, dont l’histoire du Vésuve ne peut citer un second exemple, descendit avec rapidité sur le pays en nombreux torrents, dont quelques-uns présentaient au delà d’un kilomètre de largeur (I). En même

(1) Les laves de 1G31 semblent égaler en surtace et en volume toutes les autres laves réunies. Désirant connaître le cbilTre approximatif de leurs

temps, le vent changea, et une pluie diluvienne inonda la contrée transformant, à Naples, les rues en véritables rivières. Cette pluie, accompagnée de tempête et de tonnerre, était imprégnée de particules terreuses et arénacées qui souillaient tout ce qu’elles touchaient. Tous les éléments à la fois paraissaient se déchaîner sur la malheureuse Campanie...

Il était difficile de distinguer d’où sortaient les laves, à cause de la fumée qui cachait la montagne, mais il ne peut être douteux qu’elles étaient vomies par les deux cratères à la fois. Outre leur prodigieuse abondance, on pouvait distinguer deux masses principales, subdivisées en divers torrents. L’une de ces masses descendait sur le pays occupé par S.-Giorgio a Cremano , Portici , Résina , jusqu’à Torre del Greco; l’autre s’emparait de tout l’espace contenu entre les Camaldoli et Torre Annunziata. La vitesse de ces torrents était presque d’une lieue à l’heure, vitesse relalivemcnt extraordinaire , comparée à celle de la plupart des éruptions. On les voyait en partie de Naples,

dimensions, jV'n ai calqué les divers torrents sur ma carte, je les ai découpés, puis les ayant morcelés, j’ai composé avec leurs fragments une sorte de mosaïque rectangulaire, sur la l>asc d'un mille d'Italie. J'ai obtenu ainsi un rectangle de 1,832 sur 7,871 mètres. La superficie des laves de la grande éruption est donc de 14,577,092 mètres carrés.

Il me restait à déterminer le volume de ces laves. Après examen attentif des diverses épaisseurs qui me sont connues, je crois être très-près de la vérité en adoptant le chiffre modéré de 3 mètres (lour leur puissance tiioyeiine, ce qui donne pour leur volume total; 72,885,400 mètres cubes.

Qu’on n’oublie pas que la lave ne coula que pendant deux heures'....

Je ne pense pas qu’on trouve un second exemple d’un tel fait dans l’histoire d'aucun volcan actif de notre globe.

comme de hauts et larges fleuves courant vers la mer, et détruisant ou brûlant tout sur leur passage, cultures, habitations, hommes et animaux (1).

Nous avons laissé, à Naples, le gouverneur de Torre dcl Greco, don Antonio di Luna. Comprenant la faute qu’il avait commise, il monta à cheval de très-grand matin et se rendit au galop à la Torre. La ville était dans un inexprimable désordre. Ce qui restait de la population se décidait aussi à fuir; mais ces malheureux dans leur trouble ne savaient s’ils devaient prendre la direction de Naples ou de Caslellamarc. Un grand nombre cherchaient à emporter leurs effets les plus précieux. Des charrettes, des bétes de somme, des bestiaux encombraient les rues. A la vue de tout ce désordre, le gouverneur voulut le faire cesser et chercha à rétablir un peu de calme et de mesure. Il donna des ordres sur lesquels les historiens ne sont pas d’accord. Soit qu’il ait réellement, ab iralo, fait défense de sortir de la ville, soit que ses prescriptions aient seulement retardé le départ des Torrésiens, plusieurs heures précieuses furent perdues

Il était plus de onze heures, lorsque la rumeur courut qu’on apercevait un large torrent de feu courant sur la ville avec rapidité. On pouvait distinguer le feu de la lave, à cause de l’obscurité. Il n’y avait plus une minute à perdre, s’il n’était, hélas, trop tard de pourvoirà son salut. Le gouverneur lit rassembler, en grande hâte, environ

(I) O Ejas modi eral iocensi liujus cineris violentia, ut niaximas arbores cvelleret , silvas proslcrnercl, obslrucrcl agrorum culla, œdium fundamenta sulirula dirueret. » {Gregorio Carafa, de novissima conflagratione Vestwii; Naples, 1052.)

mille personnes, ce qui prit encore du temps; des cris d'alarme se firent entendre; le feu! le feu!... On se mit vivement en marche, un vénérable curé en tète, et le gouverneur à cheval suivant la foule avec un grand nombre de cavaliers. Cette colonne de gens terrifiés était arrivée près de la porte de la ville, vers Naples, quand tout à coup un bruit étrange, inconnu, se fit entendre, et presque aussitôt un torrent de lave enflammée, débouchant d’une rue latérale, se rua sur la foule qu’elle sépara en deux bandes. Tous ceux qui se trouvaient au delà de cette branche de lave se jetèrent dans l’église de S. M. delle Grazie, des pères fransciscains. Le gouverneur et cent cinquante personnes, qui étaient en deçà, voulurent rebrousser chemin et chercher leur salut vers Torre Ânnunziata, mais il était trop tard. La grande masse de la lave se précipita de tous les côtés à la fois et les enveloppa; ils périrent tous (1)...

(1) Bien que le gouverneur don Antonio di Luna ait payé de i.a vie l'oubii de ses devoirs dans celte grave circonstance, l’Iiisloire a le droit et la mission de reclicrdicr la part de resiionsabililé (|ui incoml>e à sa mémoire dans d’aussi cruels malheurs. Deux mille personnes périrent à Torre del Greco. Le gouverneur de cette ville, dont la sollicitude devait, dans ces moments critiques, veiller sur la population, abandonna le siège de son commandement pour la conduite de quelques prisonniers, besogne à laquelle un bas oITicier et quelques hommes d'armes eussent suffi. Ce fut là, sans doute, une des causes du désordre et de l'espèce de panique qui régnèrent dans la ville. Quant à ce qui se passa le mercredi matin , nous ne nous permettrons pas de le juger devant les appréciations contradictoires des historiens.

.Suivant llraccini, périrent tous ceux < qui, ayant fui d'abord , étaient revenus pour sauver leurs effets; ceux qui n'avaient pas voulu partir ou qui étaient restés, retenus forcément (relenuli a forza) par celui qui, pensant bien faire en obéissant au commandement des autres (du vice-

Deux des églises détruites, celle de S. M. del Carminé , et celle délia Virgine del Rosario, renfermaient environ cinq cents personnes qui avaient préféré y attendre la mort ou le salut, et ne se joignirent pas à la colonne. Toutes périrent, également. Furent sauvées, toutes celles qui s’étaient réfugiées dans l’église des PP. fransciscains.

roi), préféra perdre la vie, avec plus de 150 personnes enlevées par le liquide infernal, que de faire un coup de tôle. »

nulifoD est plus sévére dans ce teste : il quale (le gouverneur), volendo demostrare una sciocca temerita, piu loslo que una necessaria costanza, non voile que niuno si partisse. (Voulant montrer une folle témérité plutôt qu'une fermeté necessaire, ne voulut pas que personne partît).

Suivant Sorrentino, quand les premières détonations et autres phénomènes de l'éruption semanifestèreuf, les Torrésiens s’enfuirent vers Naples : il en resta un milliér à la Torre qui ne partirent point à cause de la défense d'entrer dans la capitale, e non perche il governador del luogo corraggioso era,gli avesse relenuli, corne tutti gli altri scrittori di tal funeslo accidente awisaronsi... (et non parce que le gouverneur de la ville, homme courageux, les avait retenus, comme le mentionnent tous les historiens de ce si funeste événement.)

Il y a ici, nous semble-t-il, confusion et mal entendu. Ce n’est pas le mardi 16, que les historiens accusent le gouverneur de la Torre d’avoir retenu les habitants, mais bien le mercredi 17, lorsqu’il revint de Naples et que les portes de la capitale étaient ouvertes à tout le monde.

Sorrentino, qui exagère le nombre îles personnes englouties par la lave avec le geuverneur, ne dit pas un mot de celles qui trouvèrent la mort dans les églises et dans les maisons. Il passe aussi sous silence les nombreux habitants qui revinrent la veille du pont de la Madeleine, oh le passage était interdit : il est assez singulier que cet historien, qui était Torrésien, n’ait pas été plus précis et plus exact. A la vérité, il n’a pu écrire sur ces faits que par ouï dire, sa naissance étant postérieure à 1631.

Nous avons adopté le chiffre de 2,000 victimes mentionné par Giuliani, que scs fonctions de secrétaire de la ville de Naples ont dû mettre en position de connaître la vérité.

Sorreiilino raconte qu’elles se nourrirent, jusqu’à leur délivrance, des animaux ù moitié brdiés que les laves charriaient le long de l’édilice. Mais le nombre des victimes, comme nous le voyons par la note , ne s’arrêta pas aux chiffres que nous venons de citer.

Pendant que ces tragiques événements se passaient ù Torre dcl Greco, la lave, sur une étendue de deux lieues, brûlait et ensevelissait une grande partie des terres. Un vaste torrent descendit dans la direction de Portici, se divisa en deux larges branches dont Tune alla détruire ce qui restait de S.-Giorgio a Cremano, pendant que l’autre, après avoir circonvenu l’église de N.-D. de Pugliano, se bifurqua, à son tour, un peu au-dessous de Qelte église; une partie alla au Grauatello, où elle s’avança de 400 mètres dans la mer, occupant, dans son parcours, tout l’espace recouvert aujourd’hui par les parcs royaux , et brûlant quelques maisons de Portici. L’autre branche détruisit de fond en comble une grande partie de Résina sans atteindre la chaussée royale. Un petit torrent, de 60 mètres de front, s’arrêta un peu au-dessous de la grande chaussée, où est aujourd’hui la villa Riario. Vers le point de la côte nommé la Scala, se dirigea un puissant torrent qui se divisa en trois branches, dont deux allèrent s’éteindre dans la mer, le troisième ne faisant que traverser la chaussée, près de la Torre. Immédiatement au delà de cette ville, une grande partie des terres furent préservées, et il n’y coula qu’un petit torrent, dévié, en deçà de la colline des Camaldoli. Mais au delà de ce monastère, la masse des laves fut d'une telle énormité qu’elle forma deux larges fleuves de plus de 1,500 mètres de largeur, lesquels roulèrent sur la contrée et jusqu’à 200 mètres dans la mer, détruisant dans leur course la plus grande

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