AVANT-PROPOS
L'arsenal de la Russie en Orient, l'abri de sa flotte, la puissante forteresse dont les murs s'élevaient comme une menace perpétuelle contre l'empire ottoman, Sébastopol est tombé, et le bruit de sa chute a retenti dans le monde entier. C'est que chacun a compris la prestigieuse importance de cet événement. Dans sa proclamation, le généralissime de l'armée russe a déclaré qu'en évacuant la ville, il ne laissait aux alliés que des ruines sanglantes. Sans doute, autant que cela dépendait de lui, autant que les moments le lui permettaient, autant que s'étendaient ses moyens de destruction, il avaif bien l'intention de ne laisser rien autre chose à l'ennemi vie torieux; mais quoiqu'en se retirant il ait fait sauter des ouvrages fortifiés et d'immenses magasins de poudre, quoiqu'il ait détruit tout ce qui pouvait être brûlé dans l'espace de temps qui lui restait, lorsque les alliés sont entrés dans la ville, ils n'ont pas, au milieu de ces ruines ensanglantées, trouvé moins de 4,000 pièces de canon, nombre qui a été porté plus tard à 6,000, une énorme quantité de poudre, une quantité prodigieuse de boulets et d'obus, et un immense matériel nécessaire à la poursuite de la guerre.
Avec un peu de réflexion, que voit-on dans tout cela? N'est-ce pas une preuve de l'extrême importance que le gouvernement de la Russie attachait à cette forteresse de la puissance russe dans la mer Noire ? Pourquoi toute cette accumulation de munitions de guerre, plus que suffisante pour la défense de la place? Pourquoi y avait-on amassé tout ce qui était nécessaire pour approvisionner de grandes armées ef fournir de grandes flottes ? C'est parce que les Russes comprenaient que Sébastopol était le boulevard de leur prépondérance en Orient; que de ce centre seul pouvait rayonner cette
puissance irrésistible et colossale qui devait les mener à la conquête de Constantinople, et de ce siège de l'empire, leur permettre de régner, en grande partie, sur les destinées de l'Europe. Ces considérations sont une démonstration suffisante de la justesse des conceptions qui iraient fait choisir Sébas topol comme but des efforts des armées alliées. On sait que la pensée de l'expédition elle-même a trouvé des contradicteurs. En voyant tant de braves soldats si longtemps arrêtés sous les murs d'une forteresse, des esprits inquiets, impatients, irréfléchis, se sont demandé si d'autres champs de bataille n'auraient pas mieux servi leur ardeur. Ils ont prétendu que la France et l'Angleterre eussent dû envoyer leurs armées sur le continent, afin de balayer les Principautés, d'envahir la Bessarabie, de poursuivre l'armée russe vaincue et battant en retraite ; car elle eût été infailliblement vaincue et contrainte de se retirer si nos armées avaient débarqué et que nous les eussions laissées poursuivre l'ennemi en retraite à travers les steppes et par delà les immenses déserts de la Russie méridionale.
Eh bien, quand nous aurions fait cela, quel résultat réel et positif eussions-nous obtenu qui eût été d'une importance égale à la prise de Sébastopol? Nous aurions battu armée sur armée ; mais ces armées auraient été recrutées par des hordes sorties du Nord, et nous n'eussions gagné enfin que la possession d'immenses plaines d'où, en définitive., il nous eût fallu revenir sans avoir en nos mains les gages d'une future sécurité. On a beaucoup parlé du siège de Sébastopol et de la courageuse défense de la garnison qui gardait cette ville, et pourtant il est permis de dire, dans le sens propre du mot qu'il n'y a pas eu de siège, et qu'aucune garnison n'a défendu Sébastopol. Une garnison signifie une force militaire relativement peu nombreuse qui, enfermée dans une ville ou forteresse murée, la défend contre une armée infiniment supérieure. Un siège veut dire l'opération conduite par une force supérieure investissant cette forteresse, interceptant ses communications avec les derrières de l'armée, la renfermant par des
approches, faisant enfin une brèche dans les défenses , et amenant alors des troupes nombreuses qui écrasent la garnison.
Ce qui s'est passé en Crimée ne ressemble nullement à cela. Pendant douze longs mois nous avons lutté non-seulement contre une armée de même force que nous, et quelquefois numériquement supérieure à nos troupes, mais encore, on peut le dire sans exagération, nous avons lutté contre toutes les ressources militaires de ce vaste empire qui consacre la plus grande partie de son revenu à l'entretien d'une énorme armée sur pied, d'une armée qu'il dit être d'un million de soldats 9 mais qu'on peut évaluer à 6 ou 800,000 hommes*
La position neutre des puissances qui confinent à la frontière européenne de la Russie a laissé complètement libre dans son action, depuis la Baltique jusqu'à FEuxin, presque toute cette force, ou du moins la plus grande partie. La Russie n'avait rien à craindre de l'Autriche; elle n'avait rien à redouter de la Prusse. Rien ne l'a donc empêchée d'envoyer ses troupes à la défense de Sébastopol et de jeter nos armées dans la mer, comme elle s'en était superbement vantée. Rien ne s'opposait à ce qu'elle envoyât division sur division, armée sur armée, la garnison de la Pologne, la garnison de Saint- Pétersbourg, tous les hommes enfin qu'elle pouvait nourrir dans une place si éloignée. Nul danger qui la menaçât sur la frontière ne l'empêchait de renforcer son armée de Crimée et de réparer par l'envoi de troupes fraîches les pertes essuyées dans les combats.
Nous le répétons, l'expédition contre Sébastopol n'a pas été ce qu'on appelle communément un siège, et nous n'avons pas vaincu ce que l'on appelle, en propres termes, une garnison. Nous avons, en Crimée, livré bataille à toutes les ressources militaires de la Russie et aux armées russes retranchées dans une position démesurément forte par nature, et rendue encore plus forte par toutes les ressources de l'art et toute l'habileté de la science, Pendant une lutte d'une année, dans laquelle ont eu lieu, de la part des troupes françaises et an-
glaises, de nombreux traits d'héroïsme qui vivront dans la mémoire de la postérité la plus reculée, nous avons combattu toutes les forces de la Russie, nous avons vaincu celte puissance, et nous avons remporté le prix pour lequel nous combattions.
Cet immense résultat a fait tomber cette croyance que la Russie était invincible chez elle ; et que l'on remarque combien est éclatante cette preuve de la supériorité, de l'intelligence, de la combinaison et de la science sur la pure force physique. Tant que nous avons entretenu cette lutte sur le sol russe, à six cents lieues de notre pays, notre armée de Grimée s'est trouvée plus rapprochée de ses ressources naturelles, plus rapprochée au point de vue du temps et de la convenance, que l'armée russe occupant cependant son propre territoire. Quinze jours ou trois semaines sont tout ce qu'il faut pour le passage d'un transport de Marseille à Kamiesch. Lorsqu'il arrive, les munitions n'ont pas à souffrir de la perturbation des transports de terre. Les hommes eux-mêmes sont affranchisde la fatigue deslongues marches. Les approvisionnements russes, au contraire, viennent dans de petites voitures, à travers une vaste étendue de steppes; les troupes, à leur arrivée, sont harassées et fatiguées par de longues marches, ayant quelquefois manqué d'eau pendant plusieurs jours.
Un aussi éclatant succès ne pouvait être obtenu sans de grandes pertes de notre côté, et sans doute plus d'une famille est en proie à l'affliction. Mais ceux qui pleurent sur des parents tombés au champ de bataille ont du moins la satisfaction de savoir que ces hommes sont morts de la mort des héros et que leur mémoire vivra longtemps dans le souvenir de la patrie reconnaissante. On a coutume de dire que la guerre est la plus grande des calamités. Sans doute la guerre est une grande calamité ; mais il est des maux plus funestes encore, ceux, par exemple, qui dérivent du succès d'une ambition envahissante, de la violence triomphante et du mauvais gouvernement des hommes. A toutes les époques, dans tous les siècles, dans tous les pays, les nations douées des qualités
qui honorent la nature humaine ont compris que ces maux sont pires que la guerre, et plutôt que de les subir, elles n'ont pas hésité à se soumettre aux sacrifices qu'exige l'emploi de la force militaire. La France et l'Angleterre ont renouvelé ce noble exemple, et-si les nations continentales réglaient leur marche simplement d'après leurs propres vues, d'après leurs propres sentiments, il est des pays, aujourd'hui retranchés dans une neutralité sans gloire, qui eussent participé à l'alliance occidentale, et se fussent honorés en rendant hommage àla cause de la justice et de la civilisation.
Toute guerre, à vrai dire, est une calamité; mais la marche de la guerre actuelle a rapproché aussi près que possible ses maux de la patrie, du moins autant que cela était compatible avec la nature des choses. Notre ennemi a vu ses arsenaux de la Baltique devenir la proie des flammes. Cette grande flotte de 28 ou 30 vaisseaux de ligne, pour laquelle s'étaient épuisés les trésors de l'État et avaient été recrutés des équipages, à qui pour les exercer on apprenait, même pendant les rigueurs de l'hiver, à monter des simulacres de mâts dans leurs casernes, cette flotte est restée ignominieusement cachée dans ses ports et ses bassins, sans oser affronter les escadres, alliées. Jamais cependant ces escadres ne furent numériquement supérieures à l'escadre russe, nonobstant, sous d'autres rapports, leur supériorité, d'où dépend la victoire. Quand est venu le moment d'utiliser leurs vaisseaux, les Russes ont eu la mortification de voir que toutes leurs dépenses et toutes leurs peines avaient été superflues. Ils ont vu dans la Baltique l'humiliation attachée à un tel état de choses et leur commerce paralysé et considérablement réduit. Dans la mer Noire, ils ont vu la flotte qui récemment encore sillonnait les flots de l'Euxin, et dont le plus glorieux exploit fut le barbare outrage de Sinope, ils ont vu cette flotte non pas capturée en ligne de bataille, non pas vaincue après une brave résistance à des forces ennemies supérieures, mais coulée bas par les mains de son commandant, et ne laissant plus voir que le haut de ses mâts à fleur d'eau, comme pour témoigner de la dégradation à laquelle elle a été réduite!
Ce grand arsenal dont ils étaient si fiers et si jaloux en même temps, qu'il ne fut jamais permis à aucun étranger de pénétrer dans ses murs, ils Font vu, après avoir vainement tenté pendant un an de le défendre , exposé non-seulement aux regards, mais encore à l'occupation de l'ennemi.
Il est permis d'espérer que la cause si habilement soutenue, et qui était si digne de l'être, ne sera pas moins prospère à la fin qu'au commencement, et l'on peut dire que l'histoire militaire de l'Europe n'offre pas d'exemple où, dans une seule campagne, on ait obtenu d'aussi grands et importants résultats. Toutes deux à la tête de tout ce qui honore la nature humaine, la France et l'Angleterre offrent le plus noble spectacle, celui de deux grandes nations qui ensevelissent dans l'oubli toutes les jalousies, toutes les rivalités, toutes les animosités éteintes, et se liguent dans un but généreux et complètement désintéressé, sans arrière-pensée, sans avantage territorial ou autre. Elles n'ambitionnent qu'une seule chose : consolider la liberté du monde, et l'asseoir sur une base solide et permanente, au prix de sacrifices faits non témérairement, non pour des principes abstraits^ mais pour de sages considérations politiques. On a vu de grandes alliances formées dans un but de conquête, mais on a rarement vu (si même on l'a pu voir) dans l'histoire une alliance pareille à celle-ci, dans un but si honorable pour les deux pays. Les armées de ces deux nations, qui avaient appris face à face, sur le champ de bataille, à s'estimer, ont combattu côte à côte, et, appréciant encore mieux leurs bonnes qualités mutuelles, l'estime s'est convertie chez elles en une admiration enthousiaste et réciproque.
L'inévitable corollaire de la chute de Sébastopol est l'évacuation de la Crimée par les Russes. La Crimée était le plus brillant joyau de la couronne du tzar. Sa magnifique côte du sud était en même temps le séjour de l'opulence à Aloutcha, le siège du pouvoir à Sébastopol et le centre du commerce à Kertch : c'était la clef de voûte des acquisitions territoriales de Pierre et de Catherine ; en la perdant, la Russie recule dans l'histoire jusqu'au premier de ces deux règnes.
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