DES OPÉRATIONS MILITAIRES EN ORIENT ET DANS LE NORD
Origine de la crise actuelle. — La question des Lieux-Saints. — La question du Protectorat. — Passage du Pruth. — Envahissement des provinces danubiennes.
— Combat de Toprak-Kalé. — L'escadre franco-anglaise franchit les Dardanelles.
— Bataille d'Oltenitza. — Prise du fort Saint-Nicolas. — Bataille de Tiflis.
Fidèle à la politique envahissante de ses ancêtres, l'empereur de Russie cherchait une occasion commode et à sa convenance d'humilier complètement la Turquie, en attendant qu'il pût la subjuguer. Une fois établis à Gonstantinople, qui est la clef de la Méditerranée, les Russes auraient menacé, avant un demi-siècle, de leurs flottes de la mer Noire, Alger et Toulon; de leurs flottes de la Baltique/ le Havre et Cherbourg : nos enfants auraient assisté à une nouvelle invasion des barbares du Nord, chassant devant eux la civilisation et foulant aux pieds la liberté ! L'affaire dite des Lieux-Saints et le protectorat des Grecs, qui en fut la suite, parurent au czar offrir cette occasion; qu'il cherchait; il la saisit avec un empressement qui trahit malgré lui son ambition secrète.
Tout le monde sait qu'à Bethléem et à Jérusalem, c'est-à-dire aux. lieux où le Sauveur est né, où il a souffert et où il est mort , la piété des chrétiens a fondé, depuis des siècles, des églises et des monastères. Depuis que l'Église d'Orient s'est séparée de l'Église d'Occident, il est survenu des rivalités et des luttes entre les chrétiens de la communion latine et les chrétiens de la communion grecque, soit au sujet de la garde des Lieux-Saints, soit au sujet des cérémonies qui s'y trouvaient célébrées. La France, dont l'autorité politique et morale en Orient est considérable depuis les Croisades, a toujours pris sous son patronage les pères des monastères latins. Ces pères avaient été
les victimes d'empiétements successifs de la part des chrétiens de la communion grecque, et le gouvernement de Louis-Napoléon, alors président de la République française, obtint en leur faveur, il y a quatre ans, des réparations aussi justes que modérées.
L'empereur Nicolas, feignant de croire que les chrétiens de la communion grecque avaient été dépouillés au profit des chrétiens de la communion opposée, envoya, au mois de février 1852, le prince Menschikoff à Constantinople, avec la mission de rétablir les droits des pères grecs ; mais il ne fut pas difficile au gouvernement français de démontrer jusqu'à l'évidence que les satisfactions qui lui avaient été accordées ne lésaient en rien les droits de personne. La cour de Saint- Pétersbourg, après examen, fut forcée de le reconnaître; et dès lors, si le prince Menschikoff n'avait eu réellement en vue que de faire rendre justice aux pères grecs de Terre-Sainte, sa mission eût été complètement terminée.
Il n'en fut pas ainsi, bien s'en faut. C'est alors que les véritables desseins de la Russie éclatèrent. Le prince Menschikoff demanda avec hauteur et menaces, pour le czar son maître, le droit de protectorat direct sur tous les sujets de l'empire turc appartenant à la communion grecque; et comme, parmi les sujets du sultan, dans la Turquie d'Europe, de onze à douze millions appartiennent à la communion grecque, tandis que trois ou quatre millions seulement appartiennent à l'islamisme, c'est, au fond, comme si l'empereur de Russie avait fait demander au sultan sa couronne.
Cette prétention du czar à protéger une si notable portion des sujets du sultan contre le sultan lui-même, prétention soutenue par une armée, était évidemment la même chose que l'asservissement de la Turquie par les Russes. Cette prétention était, d'ailleurs, d'autant moins justifiée, que l'Église grecque répandue en Turquie, sous l'autorité du patriarche de Constantinople, n'a pas consenti à la séparation de l'Église russe, dont le czar est le chef spirituel et temporel ; que le gouvernement turc est beaucoup plus doux, beaucoup plus tolérant que le gouvernement moscovite à l'égard des cultes dissidents, témoin les catholiques de Pologne; et le clergé grec en masse, le patriarche en tête, repousse de toute son énergie la protection des Russes, dans lesquels, d'après la rigueur des canons, il serait tenté de ne voir que des schismatiques. Ainsi, l'ambition de l'empereur de Russie ne tarda pas à percer le voile religieux sous lequel il l'avait enveloppée. Être maître de Constantinople, s'y établir comme dans une forteresse inexpugnable, dominer sur la Méditerranée en même temps que sur la Baltique, envelopper l'Europe à la fois par le midi et par le nord, et préparer, dans un avenir plus ou moins prochain, la domination des Cosaques et' des Baskirs sur tout l'Occident, soumis au
plus honteux despotisme : voilà le but des Russes, but que l'empereur Napoléon signala dès le premier jour, et que toute l'Europe vit clairement après lui. Mal renseigné par ses ambassadeurs, le czar avait pensé que la France et l'Angleterre, séparées par d'anciennes rivalités, ne se réuniraient pas pour l'arrêter; et il était si babitué à inspirer les résolutions du Nord, qu'il n'avait pas cru pouvoir douter de leur concours. La suite de cet article prouvera qu'il se trompait complètement.
Passage du Pruth. Envahissement df.s Principautés danubiennes. — La Turquie ayant refusé d'admettre les propositions insolentes du czar, l'armée russe, rassemblée depuis quelques temps sur la frontière, passa le Pruth, fleuve qui sépare la Russie des provinces danubiennes, la Moldavie et la Valachie, et envahit ces provinces dépendantes de l'empire ottoman. Cet envahissement eut lieu le 2 juillet 1853. La Turquie rédigea une protestation contre cette violation du droit des gens, et en appela à toutes les puissances de l'Europe. Dès le commencement des meneçants préparatifs de guerre que la Russie faisait en Bessarabie .et dans la province de Sébastopol, la France et l'Angleterre , agissant d'un commun accord, avaient chacune préparé une escadre pour protéger, au besoin par les armes, l'intégrité de l'empire ottoman, intégrité indispensable à la paix de l'Europe. Lorsque le prince Menschikoff eut quitté Constantinople en rompant toute relation diplomatique avec la Porte, ces escadres combinées reçurent l'ordre d'aller mouiller dans la baie de Besika, OÙ elles arrivèrent vers le milieu de juin.
Combat de Toprak-Kalé. — Cependant des tentatives de conciliation étaient faites par la France et l'Angleterre d'un côté , de l'autre par l'Autriche qui avait en Servie un corps d'observation de 50.000 hommes. La Russie feignait de se prêter à ces négociations pour gagner du temps et continuer ses préparatifs , de manière à imposer tellement qu'elle pût obtenir ce qu'elle désirait par un bon traité, sans qu'il lui en coûtât un homme ni un écu? quitte à saisir un peu plus tard un prétexte pour exiger davantage, selon les recom mandations de Pierre-le-Grand. En sa qualité d'aide de camp général du czar, le prince Menschikoff ordonna aux troupes russes du Caucase de se retirer de ce pays et de former sur les frontières un cordon spécial de surveillance. Profitant de ce mouvement de retraite et de la situation de la Russie vis-à-vis de la Porte, l'intrépide chef des montagnards, l'émir Schamyl, donna l'ordre à l'un de ses lieutenants, le naïd Mahommed-Bey, d'envahir la Gourie russe. L'attaque fut effectuée par les Circassiens dans la nuit du 27 au 28 juillet avec des forces extraordinaires dirigées contre l'importante forteresse russe de Toprak- Kalé, dont, après un combat acharné , les Circassiens s'emparèrent.
Cette fortesse fut immédiatement démantelée par les troupes dV Sch'amy], qui se rendirent maîtresses de toutes les munitions qu'elle renfermait ainsi que de deux cents pièces de canon.
L'émir Schamyl. — Le mont Caucase est une chaîne continue dk montagnes de la plus grande élévation qui occupe entièrement l'espace de terre ou isthme compris entre la mer Noire et la mer Caspienne. Sa longueur est de deux cents lieues en ligne droite. Aux yeux des voyageurs qui viennent du nord, le Caucase présente de loin l'aspect d'une immense muraille aussi imposante par son étendue que par sa hauteur. Les pics du Caucase sont situés dans toute leur étendue en face des plaines russes; ils les dominent et sans cesse leurs peuplades guerrières les menacent de l'invasion, Dans ses conquêtes, dans sa course vers l'Orient, la Russie a rencontré là une barrière infranchissable', des ennemis qu'elle n'a jamais pu vaincre et dompter entièrement.
Depuis vingt ans les deux illustres chefs, Kasi-Moîla et Schamyl, épuisent ou déciment les armées russes , qui paient chèrement leurs faibles conquêtes. Depuis 1834, Schamyl règne sur la plus grande partie des peuplades du Caucase. Il en est le chef suprême, le ro prophète. Grand général, chef audacieux, législateur habile, il a su réunir en un faisceau ces populations dispersées. Né en 1792, initié de bonne heure au fanatisme religieux et aux luttes de la guerre, il s'est révélé un jour soudainement à ces peuples étonnés. Aujourd'hui encore le cri de guerre des montagnards du Caucase : Mahomet est le premier prophète d'Allah; Schamyl est le second! sert de ralliement aux ennemis des Russes.
L'escadre anglo-française franchit les Dardanelles. — La Turquie ne restait pas inactive. VIrade ou proclamation annonçant qu'on allait déployer l'étendard du Prophète fut lu dans toutes les mosquées. Alors l'enthousiasme longtemps comprimé éclata. De toutes parts des offres d'argent et d'hommes furent faites au sultan. Méhémet-Âli-Pacha, ministre de la guerre, fit don au gouvernement impérial de plusieurs chevaux de ses écuries. Son exemple trouva un grand nombre d'imitateurs. Des marchands fermèrent leurs boutiques, vendirent leurs biens* quittèrent leur famille, et coururent au séras- Mérat ou ministère de la guerre pour se faire inscrire. Les mollahs ou prêtres turcs parcouraient les rues avec des étendards et de vieilles hallebardes; des bureaux furent ouverts pour les enrôlements; ils étaient assiégés. Tout se préparait pour une de ces guerres de nationalité que ne termine pas un combat insignifiant et qui ne cessent qu'après avoir amené un important résultat.
A la demande du sultan, les; escadres combinées de la France et
, de l'Angleterre franchirent les Dardanelles. Le Moniteur du 27 octobre annonça l'événement en ces termes :
« Ainsi que l'ont fait connaître les documents officiels récemment publiés, la question ouverte depuis plusieurs mois à Gonstantinople vient d'entrer dans une phase nouvelle. La Porte a pensé qu'au point où en étaient les choses, elle devrait renoncer à la voie des négociations; et il ne paraît plus permis d'espérer qu'un conflit puisse être prévenu. Une déclaration de guerre n'est point un fait rare dans la vie des peuples, et ce n'est point la première fois que l'on voit les mêmes rivalités aux prises sur le même terrain. L'importance et la nature des intérêts impliqués dans le différend, en atteignant, plus directement peut-être que la France, les autres cabinets de l'Europe, ne sont que des raisons de plus à envisager avec calme cette évolution nouvelle des affaires l'Orient.
« La Porte ayant pensé que la guerre convenait seule à sa dignité, le gouvernement de Sa Majesté l'Empereur n'avait point à se départir de la ligne politique que dès le commencement il s'était tracée. Alors, comme en présence de l'occupation des principautés du Danube, il s'est rencontré dans les mêmes vues avec le gouvernement de Sa Majesté Britannique. Les deux cabinets ont prescrit à leurs escadres de franchir les Dardanelles, et en ce moment elles doivent avoir mouillé dans la mer de Marmara.
« La paix est l'intérêt permanent des peuples. Pénétré de cette pensée, à la veille d'occuper le trône où l'appelait le vœu du pays, l'Empereur a donné la solennelle assurance de concourir de tous ses efforts à la conservation de la paix dont l'Europe goûtait avec bonheur le bienfait. Mais cette paix manquerait évidemment de sa condition essentielle, si elle cessait d'avoir pour base l'équilibre nécessaire au maintien des droits et à la sécurité des intérêts de tous.
« Telles sont les considérations qui avaient décidé l'envoi de la flotte de Toulon à Salamine, et de Salamine à Besika. Telle est encore la pensée qui la guidera dans la nouvelle destination qu'elle a reçue; tel est le but que le gouvernement de l'Empereur ne perdra point de vue jusqu'à ce que la paix puisse se rasseoir sur les seuls fondements qui la rendent profitable et sûre. Une semblable entreprise était digne de réunir les pavillons des deux grands États de l'Occident, et de faire naître ainsi le beau spectacle d'une entente parfaite dans l'action comme dans les négociations. »
Le commandement des troupes turques, rassemblées au bord du Danube, qui sépare la Turquie, proprement dite, de la Moldavie et de • la Valachie occupées par. les Russes, fut confié au général Omer-Pacha. On avait fixé quinze jours comme délai au général Gortschakoff, commandant des tcoupes russes, pour qu'il eût à évacuer les princi-
paiàtés. Ces quinze jours s'étant écoulés sans amener de résultat, Omer-Pacha reçut l'ordre d'entrer dans la petite Valachie. En conséquence, du 16 au 17 octobre, les Turcs traversèrent le Danube en bateaux; près desquels nageaient les chevaux, occupèrent deux îles faisant partie de la Valachie et y élevèrent des batteries. L'occupation décès îles fut regardée comme le commencement des hostilités. LesTurcs occupèrent ensuite une grande île près de la forteresse et se préparèrent à jeter un pont sur le second bras du Danube. Les Russes se retirèrent de la petite Valachie en emportant l'argent des caisses publiques et les fonds militaires de réserve ; leurs forces militaires se concentrèrent entre Bucharest, Giurgewo et Oltenitza.
Bataille d'Oltenitza. — Le dimanche 23 octobre, les deux bateaux à vapeur russes Pruth et Ordonnance, suivis de huit chaloupes canonnières, forcèrent le passage du Danube et essuyèrent un feu trèsvif de la forteresse turque à'Isatcha, située sur la rive droite du fleuve entre Reni et Ismaïl.
Dans cette affaire furent tués, du côté des Russes, le lieutenantcolonel commandant la flottille, trois officiers et douze matelots. Il y eut une cinquantaine de blessés. Jusqu'au commencement de novembre, les Turcs se fortifièrent dans leurs positions et firent leurs préparatifs pour effectueur le passage du second bras du Danube. Le 2 novembre, ils occupèrent, au nombre de 5,000 hommes, une île située entre Turtukaï et Oltenitza. Le lendemain 3, ils franchirent le petit bras et occupèrent la rive gauche. Le passage continuant, ils se trouvèrent au nombre de 9,000 hommes en présence de 21,000 Russes qui occupaient Oltenitza. Le 4, un combat s'engagea avec un grand acharnement de part et d'autre, les Turcs s'eftorçant de s'emparer d'Oltenitza et les Russes de les rejeter dans le Danube. L'action commença avec l'aurore : on se battit bravement des deux côtés. Le général russe, baron de Plosen, fut tué dès le début de l'action. Voici le récit que fit de ce combat le Moniteur :
« Le gouvernement a reçules informations suivantes sur la rencontre du 4, entre les Turcs et les Russes, à Oltenitza : C'est dans le triangle formé par l'Argis, le Danube et le village d'Oltenitza, qu'a eu lieu le combat meurtrier du k novembre. Les Turcs ne comptaient pas plus de 9,000 hommes. Ils occupaient le bâtiment de la Quarantaine, situé dans la plaine près du Danube et du village. Ce bâtiment et une vieille redoute furent fortifiés avec des matériaux transportés de Tourtoukaï. Les Turcs se sont servis avec un grand succès des batteries de cette forteresse. Ils lançaient à travers le Danube, large en cet endroit de deux cent soixante toises environ, des boulets et des bombes qui atteignaient les Russes jusqu'au pied du village situé sur une élévation. Le général Dannenberg, qui dirigeait
les opérations, était à une petite distance du village avec son étatmajor. La perte des Russes est évaluée à 1,200 hommes tués ou blessés. Presque tous les chefs de bataillon ont été blessés, ainsi que plusieurs colonels; la plupart des blessuresétaient faites avec des balles coniques . »
Prise du fort Saint-Nicolas. — Tandis que les Russes étaienl ainsi vaincus en Europe, la guerre s'engageait en même temps en Asie, où les Turcs obtenaient aussi l'avantage. Dans la nuit du 15 au 16, ils attaquèrent et prirent le fort Saint-Nicolas ou Nicolaïeff. Ce fort renfermait un grand approvisionnement de vivres apportés à diverses époques. Des troupes qui occupaient ce poste, il ne parvint à se sauver que quelques miliciens et près de trente soldats avec trois officiers pour la plupart blessés. Le prince russe Georges Gourichi fut mortellement atteint. De leur côté, les Turcs eurent près de 1,000 hommes hors de combat. Les Russes firent, pour reprendre Nicolaïeff, cinq tentatives inutiles. Ce premier incident de la guerre d'Asie, cette capture d'un fort portant le nom du patron de leur empereur et de leur pays jeta parmi les soldats moscovites une terreur superstitieuse.
Bataille de Tiflis. — En même temps Schamyl, à qui les Turcs avaient pu faire passer de l'argent et des munitions, s'approchait de Tiflis jusqu'à la distance de neuf milles. Les Gircassiens étaient au nombre de 20,000 hommes avec 60 pièces de canon. Le corps d'armée russe qui marcha à leur rencontre, sous le commandement du prince Woronzoff, comptait à peu près le même nombre de soldats. Les Russes furent d'abord battus sur tous les points ; mais le prince ayant reçu un renfort de 15,000 hommes envoyés par les généraux Nerteroff et Barcotenski, le combat recommença et Schamyl fut contraint de se retirer dans ses montagnes, quoiqu'en tenant toujours tête à l'ennemi. Les Cireassiens perdirent 2,000 hommes, les Russes avouèrent une perte de 5,000 hommes. Quelques jours après, 3,000 Cireassiens des différentes tribus attaquèrent les Russes dans les défilés de Zakartola et les mirent en déroute.
A cette époque, l'ambassadeur français à Constantinople, M. de Lacour, fut remplacé par le général comte Baraguay-d'Hilliers. Voici les paroles prononcées par ce nouvel ambassadeur en remettant, îe 49 décembre, ses le! très de créance au sultan :
« Sire,
« 3 'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté les lettres de créance de Sa Majesté Impériale, mon auguste souverain, qui m'accréditent auprès de la Sublime-Porte en qualité d'ambassadeur. Dans les circonstances difficiles où se trouve le gouvernement ottoman, je suis heureux d'avoir été choisi par S. M. l'empereur Napoléon pour re~
nouveler à S. M. I. le sultan l'assurance de son amitié. La France est la plus ancienne, la plus désintéressée des alliés de la Sublime-Porte. Sa sincérité ne saurait être mise en doute. La France ne craint pas la guerre. Fidèle à l'esprit de sa mission, révélée par l'empereur Napoléon lui-même, la France veut la paix, mais elle la veut durable, loyale, honorable pour elle et ses alliés. Dans ce but, S. M. l'empereur Napoléon, de concert avec sa puissante alliée, la souveraine de la Grande-Bretagne, a envoyé sa flotte en Orient. Confiant dans les assurances reitérées du cabinet de Saint-Pétersbourg, il espère encore que le différend qui s'est élevé entre la Sublime-Porte et la cour de Hussie pourra s'aplanir ; que ce trouble passager, en posant nettement la question de l'intégrité de l'empire ottoman, ne fera qu'affermir une indépendance si précieuse à l'Europe entière et si nécessaire au maintien de la paix du monde. S. M. I. le sultan peut compter que S. M. l'empereur Napoléon, qui comprend si bien les besoins, les sentiments et la dignité de la France, prêtera, dans ce but, sou appui à S. M. I. le sultan, et je crois être ici le fidèle interprète de sa volonté en lui en donnant l'assurance.
« Je saisis cette occasion d'exprimer à Votre Majesté Impériale l'ardent désir de contribuer, de tous mes efforts, au maintien des vieilles et bonnes relations que la France a toujours entretenues avec la Sublime-Porte, et je mets aux pieds de Votre Majesté ï<npériale l'hommage de mon profond respect. »
Les deux affaires d'Oltenitza en Europe et du fin* ^amt-Nicolas ou Nicolaïeff en Asie sont les événements les plus importants de la guerre entre les Russes et les Turcs depuis le commencement de la campagne jusqu'à l'affaire de Sinope. Le reste consiste en combats partiels et en escarmouches dans lesquels les deux partis se sont tour à tour attribué l'avantage et que pour cette raison nous croyons inutile de faire entrer dans le cadre restreint qui nous est assigné.
Affaire de Sinope. — Destruction de la flotte turque. — Echec des Russt* à Cita près de Kalafat. — Lettre de Napoléon III à l'empereur Nicolas. — Réponse îzar. — Circulaire de M. Drouyn de Lliuys. — Déclarations de guerre à la Russie, parla France et par l'Angleterre. — Insurrection de quelques populations grecques de l'Empire ottoman. — Dispositions er. France et en Angleterre pour l'envoi d'un corps d'armée en Turquie. ;
Le 30 novembre, l'amiral russe Naehimoff, à la tête de six vaisseaux de ligne, força l'entrée de la rad^e Sinope et détruisit en une heure de combat sept frégates, deux corvettes, un bateau à vapeur et trois transports. La frégate la moins endommagée, que les Russes ramenaient à Sébastopol, dut être abandonnée à lamer, et Osman-Pacha ? avec sa suite, transporté sur le vaisseau amiral. C'est un aide de camp du prince Menschikoff qui apporta, le 5 décembre, la nouvelle de ce désastre.
Sinope, autrefois le princi pal établissement naval de la Turquie, a perdu aujourd'hui son importance, les chantiers et les ateliers de construction de la flotte ottomane ayant été presque entièrement transportés à Constantinople et renfermés dans l'arsenal. La rade de Sinope n'est défendue eue par aes ouvrages peu importants et qui se composent d'une batterie de terre placée à la presqu'île de Boze-Tépé et d'un petit fort situé plus à l'intérieur. Les bâtiments turcs étaient à l'ancre dans la rade, où ils avaient cherché un refuge.
On conçoit dès lors que six vaisseaux de ligne, réunissant un total d'environ 650 bouches à feu, ont dû facilement pénétrer dans cette rade, qui est ouverte, et, en se plaçant à portée des bâtiments turcs, qui ne présentaient pas un total de plus de 100 canons, les écraser de leur artillerie, malgré le courage des marins turcs.
En marine, la force des vaisseaux et la puissance de l'artillerie sont
décisives, surtout vis-à-vis de bâtiments de guerre aussi faibles que les navires turcs, et qui, se trouvant acculés dans une rade, ne pouvaient profiter des chances qu'offrent la mer et le vent.
roici sur cette importante affaire des détails que, selon notre habitude de laisser au lecteur l'appréciation des faits en lui mettant les pièces sous les yeux, nous empruntons aux documents officiels publiés par l'une et l'autre nation belligérante.
V Invalide russe du 12 décembre renfermait la note suivante
« Le vice-amiral Nachimoff, en croisant le long des côtes de l'Anatolie, aperçut du large, dans la rade de Sinope, une division de navires de guerre turcs. Le lendemain, une violente tempête de l'ouest l'empf cha de se rapprocher de Sinope. Le bateau à vapeur de guerre la Bessarabie fut immédiatement expédié à Sébastopol pour annoncer qu'il se trouvait des bâtiments ennemis dans la rade de Sinope.
« A la réception de cette nouvelle, trois vaisseaux de 120 canons, la Ville-de-Paris, le Grand-Duc-Constantin et le Tri-SviatiteUa, reçurent ordre de se diriger, sous le pavillon du contre-amiral Novossilsky, dans le méridien de Sinope et de rallier le vice-amiral Nachimoff. Sur ces entrefaites, le vipe-amiral Nachimoff, avec trois vaisseaux et un brick, profitant d'un vent favorable, alla reconnaître la rade de Sinope, et s'assura de la disposition de la division navale ennemie, composée de 7 frégates, 1 sloop de guerre, 2 corvettes, 2 bâtiments de transport et 2 bateaux à vapeur.
« Ces bâtiments étaient mouillés en arc le long de la côte, avec leurs embossures frappées, afin de pouvoir se former en ligne, de quelque point que vint le vent. Sur la côte, en face des intervalles des navires, on avait établi cinq batteries. Dans la nuit du 27 au 28 novembre, le contre-amiral Novossilsky rallia l'escadre avec sa division navale. Le vice-amiral Nachimoff annonça le même jour à l'escadre, par un ordre du jour, son intention, au premier vent favorable, d'attaquer l'ennemi en deux colonnes : celle de droite serait commandée par le vice -amiral Nachimoff, ayant son pavillon sur le vaisseau V Impératrice-Marie , et suivi des vaisseaux le Grand-Duc- Constantin et le Tchesmé; la colonne de gauche, sous le commandement du contreamiral Novossilsky, se composerait des vaisseaux la Ville-de-Paris, le Tri-Sviatitelia et le Rostislaff.
«Le 30, entre neuf et dix heures du matin, par une brise favorable d'est-nord-est, l'amiral signala ordre à l'escadre de faire son branle-bas de combat et de gouverner sur la rade de Sinope. Les vaisseaux des deux colonnes, toutes leurs bonnettes dehors, se rapprochèrent de l'ennemi, qui ne put être aperçu qu'à un demi-mille de distance en raison du brouillard et de la pluie. Le vice-amiral Nachimoff, s'étani rapproché jusau'à une distance de près de 250 sagènes
ou toises de deux frégates ennemies, sur l'une desquelles on voyaif, flotter un pavillon de vice-amiral et derrière la poupe de laquelle était établie sur la côte une batterie de 12 canons, jeta l'ancre et s'embossa.
«Le vaisseau la Ville-de-Paris jeta l'ancre en même temps; les autres vaisseaux, à mesure qu'ils arrivaient, allaient occuper les postes de combat qui leur avaient été assignés. A peine le vaisseau amiral eut-il laissé tomber son ancre, que l'ennemi ouvrit sur nos vaisseaux un feu terrible de toutes ses bordées et de ses batteries de terre : ses boulets occasionnèrent de grands dégâts dans nos espares; mais nos vaisseaux, s'étant immédiatement embossés, se mirent en mesure de riposter et eurent bientôt repris l'avantage. Foudroyés par eux, les navires turcs, criblés de boulets, faisant eau de toutes parts, ralentirent leur feu, et, après une énergique résistance, furent mis hors de combat. Une frégate à vapeur cherchait à se sauver par la fuite de la défaite générale. L'aide de camp général Korniloff arbora son pavillon sur l'Odessa et fit diriger sa course de manière à croiser celle de la frégate turque; mais celle-ci, ayant aperçu cette manœuvre, vira de bord et longea la côte. L'Odessa s'en étant rapproché à portée de canon, ouvrit le feu; toutefois, après avoir escarmouché pendant une heure, on se convainquit à regret que l'ennemi était meilleur marcheur, et que, malgré sa supériorité en force presque triple sur V Odessa, il n'accepterait pas le combat, et ne songeait qu'à fuir.
« Lorsqu'il fut hors de portée de canon , l'aide de camp général Korniloff abandonna la chasse , et mit le cap sur Sinope pour rallier l'escadre du vice-amiral Nachimoff, se faisant suivre par la Crimée et la Chersoiièse. Ces deux bateaux à vapeur reçurent l'ordre de remorquer immédiatement les vaisseaux qui se trouveraient sous le feu des batteries de terre, dans le cas où l'ennemi renouvellerait la canonnade dans la nuit. V Odessa fut chargé d'aller amariner la frégate la Damiette, de 50 canons, qui avait le moins souffert de nos bordées, et de l'éloigner de la côté; à bord de cette frégate , on trouva environ 100 hommes d'équipage et plus de 50 blessés. Son commandant et ses officiers l'avaient abandonnée dès le commencement de l'action en s'emparant de toutes ses chaloupes, et avaient cherché leur sal' dans une fuite honteuse à la côte.
« Dans la soirée, les canons chargés des navires qui brûlaient , à mesure qu'ils étaient atteints par le feu , lançaient leurs boulets dans la rade, sans toutefois causer presque aucun dommage à nos navires. Enfin, lorsque le feu atteignit leurs saintes-barbes, ces bâtiments sautèrent, et leurs débris enflammés allèrent tomber sur la partie turque de la ville, qu'ils incendièrent; vers minuit, tout le quartier entouré d'un mur d'enceinte en pierre était la proie des flammes ; le quartier de la ville habité par les Grecs *vait été respecté par l'incendie.
«A la pointe du jour, sur douze navires qui composaient l'escadre turque , il ne restait dans la rade que la frégate la Damiette à la remorque de l'Odessa, le sloop de guerre et la corvette complètement désemparés sur un bas-fond , à la côte méridionale de la baie.
« Les embarcations de la frégate le Kagoul reçurent l'ordre d'incendier le sloop de guerre et la corvette. Les officiers envoyés pour exécuter cet ordre trouvèrent abord du sloop Osman-Pacha, chef de l'escadre turque , blessé à la jambe droite , le commandant d'une frégate, celui de la corvette et 80 hommes d'équipage. Les chefs turcs et l'équipage furent faits prisonniers et conduits, les premiers à bord de V Odessa, et les derniers à bord du Tckesmé. Le soir, la rade de Sinope ne contenait plus un seul navire turc. »
Voici maintenant le réçit du Journal de Consiantinople.
« Les premiers détails ont été apportés à Constantinople par le bateau à vapeur le Taïf; nous y ajouterons ceux qui ont été recueillis par les deux frégates à vapeur de la flotte anglo-française la Rétribution et le Mogador, envoyés à Sinope. Le combat dura encore plus d'une heure après le coucher du soleil ; dans cette lutte désespérée, accablés par le nombre , les Ottomans combattirent jusqu'à la dernière goutte de leur sang et firent preuve d'une valeur, d'un dévouement au sultan, d'un patriotisme, d'une fidélité dont on trouve peu à' exemples dans l'histoire , et qui doivent rendre bien fier le sultan qui a su inspirer à tout son peuple de pareils sentiments , et à qui revient l'éternelle gloire de cette lutte admirable. Si l'escadre ottomane a péri , ça n'a pas été sans causer de grandes pertes à la flotte russe, qui dut passer lu nuit et le lendemain dans le port pour réparer à la hâte les avaries considérables qu'elle avait reçues pendant le combat. Plusieurs de ses vaisseaux, complètement démâtés, ne purent sortir du port que remorqués par les bateaux à vapeur.
« Des bombes , jetées dans la ville par la flotte russe, avaient aussi incendié, pendant cette lutte, divers quartiers de Sinope.
«; La Rétribution et le Mogador , qui étaient partis pour Sinope avec plusieurs chirurgiens anglais et français, ont donné les premiers soins aux blessés; ils en ont transporté à Constantinople 110 , dont 10 sont morts pendant la traversée.
« Quant à l'escadre russe, on ne peut connaître ses peries ; mais ses avaries apparentes ont été assez majeures pour que les vaisseaux se soient vus contraints d'appareiller en partie sous les basses voiles ou à la remorque des vapeurs , peu soucieux qu'ils étaient sans doute die séjourner plus longtemps à Sinope, de crainte de représailles : aussi le surlendemain matin, l'escadre russe quittait-elle ce point.
A la nouvelle de cet événement, dans lequel la flotte russe , contre tes les lois de la guerre,, avait continué d'écraser du feu de ses bal-
teries des navires hors de combat , les gourvenements anglais et français ordonnèrent aux escadres combinées d'entrer dans la mer Noire. Cet ordre fut notifié à l'empereur de Russie et exécuté. Le czar était mis en même temps en demeure de se prononcer relativement à une note diplomatique. Cette note, rédigée par les quatre grandes puissances, la France, l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse, en conférence à Vienne, avait été soumise à la Turquie qui , après quelques hésitations, y avait donné son adhésion. Elle contenait les bases d'un arrangement sauvegardant les intérêts et la dignité des deux puissances belligérantes. Le cabinet de Saint-Pétersbourg répondit à cette double notification d'une manière évasive, et donna l'ordre au commandant de sa flotte d'éviter avec soin d'engager une collision avec les escadres combinées et même de les rencontrer. Cependant il continuait d'immenses préparatifs de guerre, et agissait souterrainement par ses intrigues en Europe, en Asie, et jusqu'aux Indes, où il menaçait d'un échec la domination anglaise.
Les hostilités n'étaient pas interrompues, et les Turcs reprenaient l'avantage dans une bataille livrée à Citade, près de Kalafat. Voici la note publiée sur cet engagement par le Journal de Constantinople :
« Ismaïl-Pacha ayant appris la concentration des troupes russes dans la petite Valachie, et informé de l'approche d'un corps de 15,000 hommes venu de Crajova jusqu'au village de Tchétané (Citade), à trois heures et demie de marche de Kalafat, et où il avait commencé à se retrancher , voulut , par un coup hardi , empêcher l'ennemi de s'y fortifier. Les dispositions stratégiques prises par Ismaïl-Pacha ont été couronnées d'un plein succès, et ont en .même temps empêché la concentration de l'armée russe dans une^position aussi voisine de Kalafat.
« Afin de ne pas donner aux Russes le temps de réunir à Tchétané toutes les forces qui devaient agir contre Kalafat, ainsi qu'ils en avaient l'intention, Ismaïl-Pacha , laissant une petite garnison dans son quartier général, sortit avec Muetapha-Pacha, général de division, et Osman-Pacha, général de brigade, à la tête de 43 bataillons d'infanterie , de 3 régiments de cavalerie, et de 28 pièces de canon , pendant une des dernières nuits de la semaine passée, et tomba, à six heures du matin, à l'improviste sur les troupes russes.
« Les retranchements furent enlevés en un clin d'œil et les premiers bataillons russes culbutés. En même temps , Mustapha-Pacha, commandant l'aile gauche, qui avait occupé à l'avance un mamelon dominant les retranchements russes, prit l'ennemi en flanc et le reiaus les bois situés à la droite de Tchétané, où avaient pris égal ment position, pendant la nuit, les tirailleurs et carabiniers otto»
— SOft Les Russes firent de grands efforts pour résister à l'impétuosité de ces attaques simultanées; mais, décimés par les tirailleurs embusqués dans le bois, ils furent mis en complète déroute à onze heures du matin, et poursuivis pendant six heures l'épée dans les reins. La réserve russe, forte de 8,000 hommes , et qui n'était pas arrivée à temps sur le théâtre du combat , fut également culbutée par l'armée impériale , dont la réserve , commandée par le général de division Àhmed-Pacha, en donnant à l'instant voulu, assura la déroute de ce renfort important.
« C'est au moment même où la déroute des Russes était complète que Sami-Pacha a expédié un Tartare avec les nouvelles que nous relatons. La perte des Russes a été immense, mais on n'en connaît pas encore le chiffre exact; les troupes impériales ont beaucoup moins souffert. »
Pressé de donner une réponse catégorique à la note qui lui avait été remise, l'empereur Nicolas charge a ses ambassadeurs, M. Kisseleff à Paris et M. de Brunow à Londres de demander aux gouvernements français et anglais si leur flotte combinée avait mission de protéger par les armes la Turquie contre toute agression maritime de la Russie. La réponse ayant été affirmative, les deux ambassadeurs, agissant d'après les ordres qu'ils avaient reçus, firent immédiatement leurs préparatifs de départ, et reprirent le chemin de Saint-Pétersbourg.
Dans cette circonstance, l'empereur des Français crut devoir faire une dernière tentative pour le maintien de la paix, et il écrivit à l'empereur de Russie une lettre autographe ainsi conçue •
Palais des Tuilerie ;5 le 29 janvier 1854.
« Sire,
«Le différend qui s'est élevé entre Votre Majesté et la Porte Ottomane en est venu à un tel point de gravité, que je crois devoir expliquer moi-même directement à Votre Majesté la part que la France a prise dans cette question, et les moyens que j'entrevois d'écarter les dangers qui menacent le repos de l'Europe.
« La note que Votre Majesté Aent de faire remettre à mon gouvernement et à celui de la reine Victoria tend à établir que le système de pression adopté dès le début par les deux puissances maritimes a seul envenimé la question. Elle aurait, au contraire, ce me semble, continué à demeurer une question de cabinet, si l'occupation des Principautés ne l'avait transportée tout à coup du domaine de la discussion dans celui des faits.
« Cependant, les troupes de Votre Majesté une fois entrées en Vaîachie, nous n'en avons pas moins engagé la Porte à ne pris considérer sette occupation comme un cas de guerre, témoignant ainsi notre
extrême désir de conciliation. Après m'être concerté avec l'Angleterre, l'Autriche et la Prusse, j'ai proposé à Votre Majesté une note destinée à donner une satisfaction commune, Votre Majesté l'a acceptée.
«Mais à peine étions-nous avertis de cette bonne nouvelle, que son ministre, par des commentaires explicatifs, en détruisait tout l'effet conciliant et nous empêchait par là d'insister à Constantinople sur son adoption pure et simple. De son côté, la Porte avait proposé au projet de note des modifications que les quatre puissances représentées à Vienne ne trouvèrent pas inacceptables; elles n'ont pas eu l'agrément de Votre Majesté.
« Alors la Porte , blessée dans sa dignité , menacée dans son indépendance, obérée par les efforts déjà faits pour opposer une armée à celle de Votre Majesté, a mieux aimé déclarer îa guerre que de rester dans cet état d'incertitude et d'abaissement. Elle avait réclamé notre appui ; sa cause nous paraissait juste ; les escadres anglaise et française reçurent l'ordre de mouiller dans le Bosphore.
« Notre attitude vis-à-vis de la Turquie était protectrice, mais passive. Nous ne l'encouragions pas à la guerre. Nous faisions sans cesse parvenir aux oreilles du sultan des conseils de paix et de modération, persuadés que c'était le moyen d'arriver à un accord , et les quatre puissances s'entendirent de nouveau pour soumettre à Votre Majesté d'autres propositions.
* Votre Majesté , de son côté, montrant le calme qui naît de la conscience de sa force , s'était bornée à repousser , sur la rive gauche du Danube comme en Asie , les attaques des Turcs , et avec la modération digne du chef d'un grand empire, elle avait déclaré qu'elle se tiendrait sur la défensive. Jusque-là nous étions donc, je dois le dire, spectateurs intéressés , mais simples spectateurs de la lutte , lorsque l'affaire de Sinope vint nous forcer à prendre une position plus tranhée. La France et l'Angleterre n'avaient pas cru utile d'envoyer des
upes de débarquement au secours de la Turquie.
«Leur drapeau n'était donc pas engagé dans les conflits qui avaient sur terre. Mais sur mer, c'était bien différent. îl y avait à l'entrée
Bosphore trois mille bouches à feu, dont la présence disait assez
ut à îa Turquie que les deux premières puissances maritimes ne permettraient pas de l'attaquer sur mer. L'événement de Sinope fut pour nous aassi blessant qu'inattendu ; car peu importe que les Turcs aient voulu ou non faire passer des munitions de guerre sur le territoire russe
«En fait, des vaisseaux russes sont venus attaquer des bâtiments turcs dans les eaux de la Turquie et mouillés tranquillement dans un port turc; ils les ont détruits, malgré l'assurance de ne pas faire une
^uerre agréssive, malgré le voisinage de nos escadres. Ce n'était plus notre politique qui recevait là un échec , c'était notre honneur militaire. Les coups de canon de Sinope ont retenti douloureusement 'lans le cœur de tous ceux qui , en Angleterre et en France , ont un vif sentiment de la dignité nationale. On s'est écrié d'un commun accord : Partout où nos canons peuvent atteindre , nos ailiés doivent être respectésc
< De là l'ordre donné à nos escadres d'entrer dans la mer Noire, eL d'empêcher par la force, s'il le fallait, le retour d'un semblable événement. De là la notification collective envoyée au cabinet de Saint- Pétersbourg pour lui annoncer que, si nous empêchions les Turcs de porter une guerre agressive sur les côtes appartenant à la Russie , nous protégerions le ravitaillement de leurs troupes sur leur propre territoire.
« Quant à la flotte russe , en lui interdisant la navigation de la mer Noire, nous la placions dans des conditions différentes , parce qu'il importait , pendant la durée de la guerre , de conserver un gage qui pût être l'équivalent des parties occupées du territoire turc, et faciliter la conclusion de la paix en devenant le titre d'un échange désirable.-
« Voilà , Sire , la suite réelle et l'enchaînement des faits. Il est clair qu'arrivés à ce point, ils doivent amener promptement ou une entente définitive, ou une rupture décidée.
« Yotre Majesté a donné tant de preuves de sa sollicitude pour le repos de l'Europe, elle y a contribué si puissamment par son influence bienfaisante contre l'esprit de désordre, que je ne saurais douter de sa résolution dans l'alternative qui se présente à son choix.
« Si Votre Majesté désire autant que moi une conclusion pacifique, quoi de plus simple que de déclarer qu'un armistice sera signé aujourd'hui , que les choses reprendront leur cours diplomatique, que toute hostilité cessera, et que toutes les forces belligérantes se retireront des lieux où des motifs de guerre les ont appelées?
« Ainsi les troupes russes abandonneraient les principautés et nos escadres la mer Noire. Votre Majesté préférant traiter directement avec la Turquie, elle nommerait un ambassadeur qui négocierait avec un plénipotentiaire du sultan une convention qui serait soumise à la conférence des quatre puissances.
« Que Votre Majesté adopte ce plan, sur lequel la reine d'Angleterre et moi sommes parfaitement d'accord, la tranquilité est rétablie et le monde satisfait. Rien, en effet, dans ce plan qui ne soit digne de Votre Majesté, rien qui puisse blesser son honneur. Mais si, par un motif difiicile à comprendre, Votre Majesté opposait un refus, alors la France, comme l'Angleterre, serait obligée de laisser au sort des
armes et aux hasards de la guerre ce qui pourrait être décidé aujourd'hui par la raison et par la justice.
« Que Votre Majesté ne pense pas que la moindre animosité puisse entrer dans mon cœur ; il n'éprouve d'autres sentiments que ceux exprimés par Votre Majesté elle-même dans sa lettre du 17 janvier 1853, lorsqu'elle m'écrivait : « Nos relations doivent être sincèrea ment amicales, reposer sur les mêmes intentions : maintien de * Tordre, amour de la paix, respect aux traités et bienveillance réci- « proque. » Ce programme est digne du souverain qui le traçait, et, je n'hésite pas à l'affirmer, j'y suis resté fidèle.
« Je prie Votre Majesté de croire à la sincérité de mes sentiments, st c'est dans ces sentiments que je suis,
« Sire,
a De Votre Majesté,
« Le bon ami,