AU
Rappelant que Napoléon 1er ne suspendait pas ses opérations pendant la saison la plus rigoureuse, le journaliste cite l'exemple d'Austerlitz, auquel il pouvait ajouter celui d'Eylau, batailles livrées au cœur de l'hiver. Mais dans ces deux cas tous les corps de l'armée française étaient répartis dans des cantonnements à deux ou trois étapes les uns des autres, et ce fut l'armée russe qui attaqua. Dans la Moravie, en 1805, les Français occupaient le pays autour de Brunn, et les Russes les environs d'Ollmùtz. Depuis plusieurs jours les hostilités étaient suspendues comme par une convention tacite, lorsque l'armée russe s'avança sur Austerlitz, manœuvrant contre la droite de Napoléon pour lui couper la route de Vienne et du Danube, qui étaient sa base d'opérations, et le forcer à se jeter dans la Bohême par la route d'ïglau ; combinaison savante des généraux russes, mais qui les perdit, parce que Napoléon sut la tourner contre eux-mêmes. Dans la campagne de Pologne, en 1807, Napoléon, après avoir occupé Varsovie, avait fait prendre à son armée des quartiers d'hiver sur la rive droite de la Vistule, et Parmée russe était cantonnée vers la Prusse orientale. Dans les derniers jours de janvier, cette armée, rassemblant toutes ses forces, se met en marche vers la basse Vistule, dans l'espoir de couper et d'écraser dans leurs cantonnements les corps qui formaient l'aile gauche française. Napoléon s'empressa de parer à ce péril en rassemblant promptement son armée, et de ces mouvements respectifs, il résulta un conflit qui fut la bataille d'Eylau. Nous rappelons succinctement ces faits pour montrer par des exemples célèbres que Napoléon prenait des quartiers d'hiver comme en prend aujourd'hui l'armée alliée en Crimée, et que si deux fois il rentra en campagne pendant la saison rigoureuse, c'est parce qu'il fut provoqué.
Pour achever de faire justice des plaintes au sujet de l'inaction de l'armée d'Orient depuis la prise de Sébastopol, on pourrait démontrer que cette armée n'était pas en mesure de faire campagne immédiatement, et qu'en outre, de grands travaux la tenaient enchaînée à Sébastopol pour le reste de l'automne. Immobilisée depuis un an à la même place, elle avait besoin d'une réorganisation pour passer de l'état stationnaire à l'état mobile, et même les transports lui manquaient. Quant aux travaux, ils étaient considérables, et ils ne sont pas même terminés en ce moment. Il fallait démonter les batteries de siège, en retirer les 700 bouches à feu, les ramener à Kamieschet àBalaclava; recueillir et enlever de même les 4,000 canons et tout le reste du matériel énorme abandonné par les Russes dans leur fuite ; détruire les bassins de carénage du port militaire; détruire enfin ce qui reste des fortifications de Sébastopol, puisqu'on ne paraît pas.devoir conserver cette place l'an prochain.
Pendant ces travaux, l'armée ne pouvait pas s'éloigner; deux mois ne suffisaient pas à leur accomplissement, et bientôt l'hiver survenait. Quand on observe en outre que les Anglais ajoutent en ce moment même un embranchement à leur chemin de fer de Balaclava, on ne conçoit pas qu'un écrivain de cette nation reproche au maréchal Pélissier de rester immobile sur la Tchernaïa, et l'on doit croire, comme nous le disions plus haut, que l'état de choses actuel a été concerté entre les cabinets des puissances alliées.— En fait de campagne dans ces contrées, il y a une considération majeure à tenir toujours en ligne de compte, c'est que la mer est la base d'opérations des alliés. C'est en effet par mer que l'armée reçoit ses vivres, ses munitions, ses renforts; c'est par la même voie qu'elle entretient des communications avec les corps de troupes établis sur divers points des côtes russes et avec ses dépôts du Bosphore; c'est encore par cette voie que nous transportons nos troupes, et même toute l'armée au besoin, sur les poinis à attaquer. En hiver, les opérations de l'armée pourraient se trouver gravement compromises dans cette saison de gros temps, de tempêtes et de naufrages. Si les alliés n'en ont pas éprouvé d'inconvénients lors du siège de Sébastopol, c'est que les arrivages de l'été avaient permis d'accumuler dans les deux ports de l'armée un immense approvisionnement pour la guerre comme pour les subsistances.
L'armée va donc passer l'hiver dans des camps auxquels la démolition de Sébastopol a fourni les matériaux d'un baraquement pluscomfortable que par le passé. Pendant ce temps d'inaction militaire en Orient, l'activité diplomatique se ranime en Europe, comme pendant l'hiver dernier, pour procurer une solution pacifique à ce grand conflit. Nous faisons des vœux pour la paix; mais si les parties belligérantes ne peuvent s'accorder, il faut s'attendre pour le printemps prochain, de la part des alliés, à de nouvelles combinaisons, à des entreprises d'une portée inattendue, dans la Baltique aussi bien que dans la mer Noire, à un développement considérable de forces de part et d'autre, et à quelqu'une de ces opérations marquantes qui influent sur la destinée finale de la guerre.