MO
voir cette ville et je me réjouis de vous voir réunis ici, quoique le moment soit triste. » Un négociant lui exprima l'espoir que la paix serait faite dans trois mois : Sa Majesté lui répondit : « Que Dieu le veuille ! moi aussi je le désire, et de tout mon cœur.» L'empereur quitta le salon, monta en voiture et se rendit à l'église. Pendant le service divin, le peuple des faubourgs se réunit devant le temple pour acclamer le monarque à sa sortie, Au moment où les cloches retentissaient pour annoncer le commencement du service divin, un Cosaque traversa ventre à terre la place de l'église, descendit de cheval à la porte de la sacristie et remit à un officier d'ordonnance un livre relié en velours rouge, que ce dernier transmit immédiatement à son adresse : « Une dépêche télégraphique!» crièrent les assistants, dont l'intérêt devenait de plus en plus croissant, quand, quelques instants après, on vit sortir de la sacristie le général Luders, commandant de la ville, qui avait accompagné l'empereur à l'église. Le général avait l'air sérieux, mais c'était le sérieux du soldat et rien de plus; et quoique le visage soit le reflet des sensations de l ame, la curiosité du public ne fut pas satisfaite, la masse resta désappointée. Le général Luders monta dans la voiture attelée de quatre chevaux, et le service divin continua. Une demi-heure après l'empereur quitta l'église; à sa sortie il fut reçu par les acclamations du peuple, la foule suivit la voilure, qui marcha lentement jusqu'à la grand-garde; arrivée là, elle prit le trot et le peuple resta eu arrière. En attendant, le brouillard avait disparu et un soleil de printemps se levait sur la plaine où étaient massées les troupes que l'empereur devait passer en revue. Sa Majesté et son état-major montèrent à cheval ; celui du monarque était un coursier noir couvert d'une simple peau d'ours ; Alexandre passa au galop devant le front des soldats, aux cris enthousiastes du peuple réuni. De temps à autre il demanda aux gens s'ils étaient contents, et tous répondirent également : « Nous remercions humblement votre Majesté impériale. » Les troupes que l'empereur a passées en revue aujourd'hui se composent de la milice, de trois régiments de cavalerie, de l'infanterie de réserve, de deux batteries à cheval, de quelques divisions de Cosaques du Danube et de gendarmerie. On ne remarquait pas que la milice ne savait pas le maniement des armes. Les cohortes de Moscou manœuvraient le mieux; ce sont de beaux soldats, tandis que ceux de Smolensk sont de petite taille. Au moment de défiler, les hourras se firent de nouveau entendre. L'empereur quitta la place d'armes fort content de la revue et retourna en ville. Une batterie à cheval et un régiment de cavalerie se dirigèrent en toute hâte du côté de Lutsdorf, où l'on disait qu'un vapeur ennemi venait d'échouer. La mer était couverte d'un épais brouillard qui empêchait toute opération, et cependant l'on entendait sur les hauteurs des côtes le roulement des tambours sur le vaisseau. Ce fait est certain. Mais le brouillard empêcha de distinguer les objets. A l'heure qu'il est, on ignore toujours en ville si le vaisseau a pu se remettre à flots. Aucun coup de fusil n'a été tiré. Aussitôt revenu en ville, l'empereur visita les batteries des côtes, la grande caserne et les hôpitaux; mais il fit contremander sa visite au lycée et à l'hospice des sœurs de charité. Le soir, la ville était illuminée. »
En Ase, Kars était toujours bloquée par les Russes. Mais Orner- Pacha s'avançait de ce côté. C'était le début de la campagne du généralissime dans le Caucase, pour chasser les Russes de cette belle contrée, comme dix-huit mois auparavant il les avait chassés de la Valachie. On se demandait quel était le plan de l'illustre Pacha et pourquoi il n'avait pas jugé à propos de secourir Kars , entouré par les Russes? Son plan était simple, et la configuration des lieux comme la distribution des troupos turques le lui indiquaient naturellement. Pour marcher au secours de Kars, il lui eût fallu traverser tout le pays compris entre Trébizonde et Erzeroum, et Erzeroum et Kars, à travers des montagnes escarpées, loin de tout approvisionnement et dans l'impossibilité absolue de rallier une armée éparse sur toute la frontière caucasienne.
A Batoum, au contraire, et, plus tard, à Redout-Kalé, la mer était là, à sa disposition, lui apportant des hommes, des munitions, des vivres, le mettant en contact avec Constantinople, avec les alliés et avec Schamyl, et lui donnant une base d'opération inappréciable et permanente. A Redout-Kalé, de plus , s'ouvrait la grande route de l'antique Colchide, cette vallée du Phasis, qui a vu aborder autrefois les Argonautes, et qui garde les trésors éternels de l'Imérétie et de la Géorgie. Un homme du coup d'œil et de la promptitude de résolution d'Omer-Pacha ne pouvait hésiter. Si Kars avait été pris par les Russes, les vainqueurs auraient trouvé le généralissime derrière eux, prêt à leur enlever les premières dépouilles de leur première victoire. Vaincus, au contraire , en Asie, devant Kars, comme ils l'ont été en Europe devant Silistrie, les Russes sont aujourd'hui menacés dans leur propre capitale, c'est-à-dire dans leur domination même au-delà du Caucase. Le 5 novembre, en effet, Omer-Pacha força le passage de l'ingour, renversa devant lui une armée de 20,000 hommes, et marcha directement sur Kutaïs. L'ingour est une des rivières qui se jettent dans le Phasis. Son passage ouvre au général les ports de l'Imérétie, dont Kutaïs est le chef-lieu. Déjà cette ville avait été l'objet d'une reconnaissance faite par Ferhad-Pacha, qui avait jugé qu'elle pouvait être emportée. Sa prise aurait pour effet de mettre Tiflis à deux ou trois journées d'une armée conquérante, et de forcer le général Mourawieff d'abandonner Kars pour venir défendre ses propres foyers. Ainsi les prévisions d'Omer-Pacha se réalisaient complètement. Il avait constitué une armée de 40,000 hommes qui avait confiance en son génie, et il pouvait avec elle entreprendre une campagne aussi heureuse et plus hardie encore que celle du Danube. Si l'on en croit les nouvelles de Constantinople, il se serait parfaitement entendu avec Schamyl, qu'il aurait nommé muchir
au nom du Sultan, et il aurait jeté chez les Russes une terreur telle que la ville de Kutaïs aurait été abandonnée.
Arrivé à Anacria, le 7 novembre, Orner-Pacha trouva les Russes, au nombre de 15 à 16,000, sur la rivière d'Ingour. Leur position, quoique très-forte, avait encore été rendue plus redoutable par la construction de nombreuses redoutes et d'ouvrages en terre. Les Russes étaient décidés à défendre résolument cette importante position. Les Turcs, à peine arrivés sur le bord de la rivière, furent accueillis parjune grêle de boulets et de mitraille qui ne les empêcha pas de passer la rivière dans deux endroits différents, toujours sous le feu de l'ennemi. Le gué était assez profond, car tous les hommes étaient dans l'eau jusqu'aux aisselles. Une fois arrivés sur le bord opposé , ils firent une charge à la baïonnette contre laquelle les Russes ne purent tenir que quelques instants. Les premières lignes furent bientôt culbutées, et le gros de l'armée se retira en laissant entre les mains des Turcs 5 canons, 7 caissons, un grand nombre de fusils et une cinquantaine de prisonniers. Les Russes eurent dans cette affaire 500 hommes tués et autant de blessés. Les Turcs eurent à peu près 300 hommes hors de combat, dont 68 morts. L'armée turque campale soir même dans les retranchements russes, et se porta en avant le lendemain de ce glorieux fait d'armes. Ce brillant début de l'armée d'Omer-Pacha excita le plus grand enthousiasme à Constantinople. On espérait, comme nous venons de le dire, qu'une marche prompte sur Tiflis ferait lever le blocus de Kars et provoquerait peut-être la retraite de l'armée russe. Une dépêche du major Sim nions, commissaire du gouvernement anglais près d'Omer-Pacha, entre dans de plus grands détails sur la bataille de lTngour. En voici le contenu :
« Camp de Shongwano, 7 novembre. — Mylord, j'informe Votre Seigneurie qu'Omer-Pacha, ayant réuni un dépôt de vivres àTchinshera, s'est rendu par le côté de mer à l'embouchure de la rivière Ertiss-Tchal, où na pont a été établi sur-le-champ pour le passage des troupes. L'avant-garde, composée de 16 bataillons d'infanterie et de 3 bataillons de chasseurs, sous les ordres du lieutenant-colonel Ballard, le tout commandé par Ferhad-Pacha (baron Stein), s'esf rendue le 28 octobre, au village d'Ertist-Zkalsk. Depuis ce jour jusqu'au 1er novembre, Son Altesse a été occupée à envoyer des vivres à l'avant-garde, à faire marcher d'autres troupes pour l'appuyer et à établir des dépôts à Godiva, à l'embouchure de l'Ertist-Zkalsk, afin d'approvisionner son armée pour un mouvement en avant. Dès le premier moment, l'avant-garde a parcouru 10 milles en avant, ayant ses avant-postes sur la rivière Ingour, vis-à-vis des ruines d'un vieux château-fort appelé Rookf, sur la route qui conduit à SaydidL Son Altesse a rejoint personnellement l'avant-garde le 3. Sa force entière se composait de 4 brigades, 32 bataillons d'infanterie, 4 bataillons de chasseurs et i,000 hommes de ca-
valerie avec 27 pièces de campagne et 10 canons de montagne, en tout environ 20,000 hommes servant à protéger les dépôts de Godiva, Tchinshera et Soukoum. Le 4, Son Altesse a commencé à construire des batteries sur la rive droite de Flngour, dans le but de menacer l'ennemi du côté du fort de Ruki. Ces batteries furent armées dans la nuit suivante : elles ouvrirent leur feu dans la matinée du 6, à la pointe du jour. Le même matin, S. A. fit mouvoir 3 brigades d'infanterie (24 bataillons) avec 3 batteries, une avantgarde de 3 demi-bataillons de chasseurs et 4 canons, sous les ordres du colonel Ballard. Il leur fit descendre la rive droite de la rivière à une distance de 7 milles, à un endroit où la rivière était guéable, jusqu'à une île qui a quelques milles de longueur sur 2 milles et demi de largeur. Après avoir parcouru deux milles dans celte île, on rencontra de la milice mingrélienne près d'un gué qui traverse de l'île à la rive gauche de la rivière. Cette milice se retira brusquement, et l'ennemi ouvrit un feu d'artillerie et de mousqueterie très-vif des retranchements de la rive gauche élevés pour la protection du gué. Il devint bientôt évident que ce serait un ouvrage très-difficile que de forcer le passage direct à ce gué. Son Altesse, tout en occupant l'ennemi à ce gué, envoya des officiers à droite et à gauche : on découvrit des gués dans les deux directions, un à 3[4 de mille au-dessous ou à la gauche du principal gué et l'autre à un mille et demi au-dessus ou à la droite du gué principal. On fit passer immédiatement ces gués par des troupes, celui de gauche resta sans protection. Le passage fut opéré par deux bataillons d'infanterie et trois compagnies de chasseurs, vers quatre heures de l'après-midi. S. A. m'ayant confié ce commandement, je les conduisis, par une trace de voitures, dans la forêt, sans être aperçu par l'ennemi, jusqu'à 600 yards de la position du gué principal, que les troupes ennemies étaient occupées à défendre contre une attaque de face. Les troupes turques s'élancèrent vigoureusement à l'attaque, prenant à revers l'ennemi et ses retran. chements. L'ennemi battit sur-le-champ en retraite, il tenta de se frayer un passage à travers les Turcs en colonnes, mais, reçu par un feu très-vif de face et sur les deux flancs, il rompit les rangs et il se dispersa dans la forêt, nous laissant maitres du champ de bataille, de trois pièces d'artillerie de campagne et de six chariots remplis de munitions. Au moment où les colonnes russes tentaient de couper notre ligne, je regrette de dire que mon aide de camp le capitaine Dymock, du 95e régiment, ayant eu d'abord son cheval tué sous lui, fut blessé tout près de moi pendant qu'il animait les troupes turques. Il mourut peu de moments après. Sa mort doit être déplorée. Sa Majesté a perdu en lui les services d'un jeune officier très-brave et de grandes espérances, pour lequel S. A. Omer-Pacha m'avait fréquemment témoigné sa haute esiime. Ce jeune officier m'a accompagné dès le début de la guerre en Orient. Pendant que cette opération avait lieu à la gauche, une brigade descendait à droite, sous les ordres d'Osman-Pacha; elle s'ouvrait un passage en culbutant de front une force que l'on croit être de 4 bataillons, mais sans artillerie et sans retranchements. Cette opération a réussi, et peu de temps après que la nuit fut venue, les forces turques de la rive gauche étaient en communication de la droite à la gauche et complètement maîtresses de ce côté de la rivière dans toute sa longueur. La perle, du côté
des Turcs, a élé de 310 hommes lues et blessés, dont 68 tués et 4 manquants. S. A. a bien voulu s'exprimer dans les termes de la plus hauie satisfaction pour la conduite des officiers anglais qui accompagnaient cette force. Le lieutenant-colonel Ballard a conduit l'avant-garde et essuyé un feu très-vif de l'ennemi au gué principal, de cent yards de largeur environ, depuis midi jusqu'à cinq heures du soir, occupant f ennemi jusqu'à ce que sa position eût été tournée par les Turcs, à gauche. Le capitaine Gaddell a aussi rendu de grands services, attaché comme deuxième doyen des officiers d'artillerie à cette branche de service. On ne connaît pas encore le chiffre delà perte de l'ennemi, mais jusqu'à ce moment (midi) 347 Russes ont été enterrés, dont 8 officiers, et parmi eux, les prisonniers disent qu'il y a deux colonels; ils ajoutent qu'il y avait huit bataillons d'infanterie, outre un grand nombre d'hommes de la milice Mingrélienne, vis-à-vis du gué principal. »
Ainsi que nous l'avons dit tout à l'heure, le plan de campagne du serdar est celui-ci : au lieu de marcher sur Kars, où les Russes ne l'auraient probablement pas attendu, il a porté la guerre au cœur des possessions de l'ennemi. L'Abhasie, la Mingrélie, le Gouriei, lTmérétie et la Géorgie, où manœuvrent en ce moment les Russes et les Turcs, sont des divisions de l'ancienne Colchide, conquise par Sésostris deux mille ans avant Jésus-Christ. La Géorgie a été réunie à l'empire russe sous Paul Ier; l'Abhasie, la Mingrélie, le Gouriei et lTmérétie l'ont été sous son successeur Alexandre. Parti de Sukhoum-Kalé, qui est le principal port de l'Abhasie, avec une partie de ses troupes, Omer-Pacha s'est avancé d'abord sur la Mingrélie, où il est entré en franchissant lTngour par la rive droite, tandis que son chef d'état-major, Fehrad Pacha (colonel Stein), parti de Redout- Kalé en Mingrélie, remontait la rive droite de cette rivière en appuyant un peu vers l'est. Le résultat de ce double mouvement a dû être la jonction des deux corps d'armée en avant de Khutaïs, cheflieu du gouvernement russe de ce nom et de l'ancienne province d'Imérétie. La ville de Khutaïs, qui a remplacé les ruines de Cotatis, ancienne capitale de la Colchide, renferme des bazars, des casernes et des hôpitaux; elle n'a d'ailleurs que 1,600 habitants. Néanmoins, sa conquête a beaucoup d'importance au point de vue stratégique, car aujourd'hui les pertes des Russes ne se bornent plus à quelques forts sur la côte et à une petite partie du littoral; cinq provinces, composant les deux gouvernements d'Abhasie et de Khutaïs, leur échappent complètement; leur ligne militaire est menacée, et l'armée ottomane n'est plus qu'à 200 kilomètres de Tiflis, capitale de la Géorgie. Dans cette situation, le prince Bebutoff, qui commande à Tiflis, n'a pas trop de toutes ses forces pour résister à une attaque du serdar, et a dû nécessairement rappeler le général Mourawieff? s'il ne veut s'exposer à une défaite complète et qui serait sans doute
irrémédiable. Si le serdar achève ce qu'il a commencé, on peut prévoir le moment où toutes les provinces en deçà du Caucase retomberaient sous la domination de l'empire ottoman, car la configuration du pays est telle que, si la Géorgie est évacuée par les Russes, ^'Arménie tombe nécessairement au pouvoir du vainqueur. On ne connaît pas la force des Russes à Kutaïs; mais on a appris que le prince Rebutoff y avait réuni à la hâte des réserves, afin de défendre des défilés qui sont près de cette ville. D'après les dernières nouvelles de Constantinople, Omer-Pacha aurait également fait venir des réserves, et on pensait qu'il y aurait une seconde bataille à l'intersection des routes de Kutaïs à Redout-Kalé et à SchefketiL
Une triste nouvelle vint, à la fin de novembre, porter le deuil en France. L'amiral Rruat avait succombé à une attaque de choléra sur le vaisseau le Montebello, au moment où il revenait, selon l'ordre de l'Empereur, qui s'apprêtait à le féliciter sur sa brillante conduite. Armand-Joseph Bruat, entré à l'école navale de Brest en 1811, élait aspirant en 1815, et enseigne eu 1819. Dès ses premiers débuts, il se fit remarquer par son intrépidité, sa résolution, la sûreté de son coup d'œil et son amour passionné pour la marine. ïl avait ce qui présage et fait les grands hommes, il avait du cœur et de la volonté. Lieutenant de vaisseau en 1827, il était officier de manœuvre sur le Breslaw, à Navarin; et ses brillantes manœuvres sont restées dans les traditions de l'arme. A la croisière d'Afrique, en 1830, le Silène, qu'il commandait, ayant naufragé, Bruat fut fait prisonnier de guerre et incarcéré dans le bagne d'Alger : cruelle épreuve où sa constance et son énergie n'avaient pas faibli un ins. tant au jour de la délivrance par notre glorieuse expédition d'Afrique. Capitaine de corvette en 1830, et capitaine de vaisseau en 1838, il se distingua dans ses divers commandements, ne croyant jamais faire que son devoir, et toujours faisant plus que son devoir. Pendant son gouvernement de nos établissements dans l'Océanie, il anéantit avec un courage héroïque une insurrection générale fomentée par les chefs kanaques; l'autorité de la France fut respectée et fortifiée. En 1846, il était contre-amiral. Son caractère et son intelligence étaient au niveau des plus hautes missions administratives et militaires, soit que, préfet maritime à Toulon, après les journées de juin, il eût à y maintenir l'ordre en des temps agités encore; soit que, gouverneur général des Antilles, il eût à organiser le travail colonial dans cette brûlante transition de l'esclavage à la liberté; soit que, dans les conseils de l'amirauté, il eût à débattre les grandes questions de notre établissement naval; soit que, commandant l'escadre de l'Océan en 1853, il eût à discipliner et à former nog équipages pour la lutte qui se préparait; soit enfin que, commandan^
en sous-ordre dans la mer Noire, il eût à seconder l'amiral Hameîin dans ses grandes opérations du débarquement et de l'attaque si remarquablement préparées et si glorieusement accomplies par le commandant en chef delà flotte, Bruat se montra toujours le digne lieutenant de l'amiral qui sut illustrer, à bord de la Ville-de-Paris, un nom deux fois cher à la marine impériale. Au retour de l'amiral Hamelin, Bruat fut investi du commandement en chef, et il sut l'exercer, s'entendant loyalement avec la marine anglaise, concertant habilement l'action des forces navales avec l'action des forces de terre, en sorte qu'il y eût unité dans les plans, ensemble dans les mouvements et coopérationparfaite. Toujours compris par ses vaillants capitaines et ses braves marins, que son âme de feu électrisait, il dirigea avec un succès brillant les expéditions de la mer d'Azof et de Kertch, bombarda Sébastopol, et, sous le feu irrésistible de ses batteries flottantes, réduisit victorieusement la forteresse de Kinburn. L'Empereur l'avait promu à la dignité d'amiral, magnifique récompense d'une telle vie et de si éminents services. Les obsèques de l'amiral Bruat eurent lieu aux frais de l'État et au milieu du deuil de la population entière.
Les événements les plus remarquables qui , pendant le mois de novembre, se sont rattachés en France à la guerre contre la Russie, sont d'abord le discours prononcé par l'Empereur, lors de la cérémonie de clôture de l'Exposition universelle et de la distribution des récompenses. Voici ce document :
« Messieurs, l'Exposition qui va finir offre au monde un grand spectacle. C'est pendant une guerre sérieuse que, de tous les points de l'univers, sont accourus à Paris les hommes les plus distingués de la science, des arts et de l'industrie. Ce concours, dans des circonstances semblables, est dû, j'aime à le croire, à cette conviction générale que la guerre entreprise ne menaçait que ceux qui l'avaient provoquée, qu'elle était poursuivie dans l'intérêt de tous, et que l'Europe, loin d'y voir un danger pour l'avenir, y trouvait plutôt un gage d'indépendance et de sécurité. Néanmoins, à la vue de tant de merveilles étalées à nos yeux, la première impression est un désir de paix. La paix seule, en effet, peut développer encore ces remarquables produits de l'intelligence humaine. Vous devez donc tous souhaiter comme moi que cette paix soit prompte et durable. Mais, pour être durable, elle doit résoudre nettement la question qui a fait entreprendre la guerre. Pour être prompte, il faut que l'Europe se prononce , car , sans la pression de l'opinion générale , les luttes entre grandes puissances menacent de se prolonger, tandis qu'au contraire, si l'Europe se décide à déclarer qui a tort ou raison, ce sera un grand pas vers la solution. A l'époque de civilisation où
nous sommes, les succès des armées, quelque brillants qu'ils soient, ne sont que passagers. C'est en définitive l'opinion publique qui remporte toujours la dernière victoire. Vous tous donc qui pensez que les progrès de chaque nation contribuent au bien-être de toutes les autres, et que, plus les rapports réciproques se multiplient, plus les préjugés nationaux tendent à s'effacer , dites à vos concitoyens , en retournant dans votre patrie, que la France n'a de haine contre aucun peuple, qu'elle a de la sympathie pour tous ceux qui veulent comme elle le triomphe du droit et de la justice. Dites-leur que, s'ils désirent la paix, il faut qu'ouvertement ils fassent au moine des vœux pour ou contre nous, car, au milieu d'un grand conflit européen, l'indifférence est un mauvais calcul et le silence une erreur. tQuant à nous, peuples alliés pour le triomphe d'une grande cause, forgeons des armes sans ralentir nos usines, sans arrêter nos métiers ; soyons grands par les arts de la paix comme par ceux de la guerre; soyons forts par la concorde, et mettons notre confiance en Dieu pour nous faire triompher des difficultés du jour et des chances de l'avenir. »
Voici l'interprétation donnée à ce discours par le ministre des affaires étrangères , dans une circulaire adressée à tous les agents diplomatiques :
« Monsieur, d'après ce qui me revient de plusieurs points de l'Allemagne, le discours prononcé par l'Empereur, à l'occasion de la clôture de l'Exposition universelle, a produit, comme il était facile de le prévoir, une profonde impression. Toutefois, il n'aurait pas été apprécié partout de la même manière, et il serait devenu l'objet d'interprétations diverses. Il n'en comporte cependant qu'une seule, et les Etats neutres ne pouvaient se méprendre sur des sentiments dont ils n'ont évidemment qu'à se louer. L'Empereur a dit qu'il désirait une paix prompte et durable. Je n'ai pas à insister sur cette déclaration ; elle se comprend d'elle-même et n'a pas besoin de commentaire. En s'adressant aux neutres pour les inviter à faire avec elle des vœux en ce sens, Sa Majesté Impériale a témoigné suffisamment du prix qu'elle attache à leur opinion et de la part qu'elle fait à leur iufluence dans la marche des événements. Telle a été, au reste, sa manière de voir à leur égard, dès le début du conflit diplomatique qui a précédé les hostilités. L'Empereur a toujours pensé que si, dès lors, ils avaient formulé avec plus de force le jugement qu'ils portaient sur l'objet du litige, ils eussent exercé une action salutaire sur les résolutions de la puissance qui a provoqué la guerre. Leur position n'a point changé aux yeux de Sa Majesté Impériale, et ils peuvent aujourd'hui, par une attitude ferme et décidée, hâter le dénouement d'une lutte que, dans sa conviction, ils
pouvaient prévenir. C'est dans cette pensée que l'Empereur leur demande de faire [connaître hautement leurs dispositions aux puissances belligérantes et de mettre dans la balance des forces respectives le poids de leur opinion, Cet appel, d'ailleurs si bien compris et si chaleureusement accueilli par un auditoire formé de représentants de toutes les nations, n'est donc qu'un solennel hommage rendu à l'importance et à l'efficacité du rôle dévolu aux neutres dans la crise actuelle. Signé : walewski. »
Un autre fait intéressant qui a signalé le mois de novembre, est le séjour à Paris du roi Victor-Emmanuel, qui est venu visiter la France, comme la reine d'Angleterre l'avait visitée peu de temps auparavant. Le chevaleresque soldat de Goïo et de Novare, le fils glorieux de Charles-Albert, devenu l'allié intime de la France, méritait une réception [exceptionnelle, dans ce pays où le sentiment de l'honneur est si vif. Les manifestations sympathiques qui l'ont accueilli ne peuvent que resserrer les liens qui nous unissent avec le Piémont, liens que les troupes piémontaises ont scellés de leur sang sur les champs de bataille de la Crimée. La mission du général Canrobert en Suède et en Danemark, où il a été accueilli par les démonstrations les plus honorables et les plus significatives, donne l'espoir que de nouvelles nations viendront s'unir aux défenseurs de la Turquie. Quant à la Prusse, au contraire, son attitude devient de plus en plus effacée.
« La Prusse est l'asile de la paix, et j'espère qu'elle le restera, » a dit le roi Frédéric-Guillaume à l'ouverture des chambres prussiennes. Nous n'hésitons pas à dire au contraire que a la Prusse est l'asile de la guerre. » et que c'est à elle qu'il faut imputer la continuation des hostilités et les complications qui, dans une époque plus ou moins rapprochée, peuvent menacer l'Europe. A quel résultat utile a abouti, en effet , jusqu'à ce jour, le système de neutralité adopté par la cour de Berlin, et dans lequel elle avait si malheureusement entraîné les puissances allemandes? Cette attitude, que le discours du roi représente comme « propre à préparer une paix durable, » a-t-elle, en effet, servi la cause de la paix et ouvert la voie à une transaction prochaine ? « L'honneur et les intérêts de la Prusse, » que le royal orateur déclare si bien sauvegardés par sa politique, le sont-ils aussi réellement qu'on veut le dire? Les faits répondent à ces questions avec une grande éloquence. Non ! la Prusse n'a servi ni la cause de la Russie, dont elle est l'amie dévouée, ni celle de la paix, ni celle du droil européen, ni celle de sa propre grandeur. Son abstention, son attitude équivoque, n'ont fait qu'envenimer la guerre. La Russie, convaincue qu'elle n'aurait à lutter
que contre la France et l'Angleterre, et qu'elle pouvait compter sur la neutralité sympathique des États allemands, s'est obstinée dans sa résistance, et, pour la combattre et la contraindre, il a fallu redoubler d'efforts et de sacrifices. Efforts splendides, sacrifices glorieux, car ils ont illustré nos armes de l'éclat immortel de l'Aima, d'Inkermann et de vingt batailles héroïques couronnées par la chute de Sébastopol ; mais cependant ils n'ont point suffi encore pour dompter l'opiniâtreté de la Russie. Les sympathies de la Prusse n'ont eu d'autre résultat pour le czar que de lui faire perdre sa plus belle armée, sa marine entière et un des plus précieux fleurons de sa couronne. Elles ont, d'autre part, rendu la lutte plus acharnée, et ont prolongé les malheurs.
Outre tous les désastres qui ne cessent de l'assaillir, la Russie a encore à lutter contre un fléau désastreux, les concussions et la fraude, qui se sont étendues de telle façon dans toutes les [branches du service que, malgré les efforts du souverain, les troupes manquent de tout. Voici deux faits entre mille qui pourront en donner une idée : Un officier livonien, de très-bonne famille, chargé des subsistances de l'armée de Tauride, allait de province en province acheter des bœufs, des vaches, des moutons qu'il faisait ensuite diriger sur Odessa et Kherson. Voulant arriver à une fortune rapide, voici le genre de fraude qu'il imagina : il proposa à une partie des paysans de leur laisser leur bétail moyennant une contribution débattue à l'amiable. Ce bétail était censé livré et il donnait une fausse quittance du prix des bestiaux. Il portait ensuite ces bestiaux à la colonne des morts en route. 11 palpait ainsi : 1° l'argent des paysans; 2° l'argent du gouvernement. C'était aussi habile et lucratif que peu honnête. Ces menées finirent par donner l'éveil. D'abord, lorsqu'on en parla au czar, il pensa avec raison qu'un des officiers supérieurs de son armée ne voudrait jamais commettre un pareil crime, dont les conséquences pour l'armée étaient incalculables. Cependant les rumeurs devinrent telles que l'on résolut de provoquer une enquête sérieuse. L'officier reçut ordre de revenir immédiatement au quartier général à Odessa. Il n'était pas assez sot et n'avait pas la conscience assez pure pour ne pas se douter de quelque chose; il fut donc d'abord assez embarrassé et fort peu disposé à se rendre auprès de ses chefs. En route , il réfléchit; la nuit porte conseil, comme on dit, et une belle nuit qu'il était couché dans une bonne auberge non loin d'Odessa, le feu prît près de sa chambre si bel et si bien , que le flamme qui purifie tout , comme on sait , fut censée avoir purifié ses comptes en les brûlant. Il arriva au quartier général muni des attestations prouvant que ses papiers étaient brûlés. Que pouvait-on exiger de
plus?... 11 fut blanchi. Il paraît que les roubles dont sa ceinture était pleine avaient été épargnés par l'incendie... Le pauvre homme I comme aurait dit Molière...
Maintenant voici l'autre histoire : Un négociant en farine des environs de Kiew livre un certain nombre de milliers de sacs de farine au commandant de la ville et réclame pour cette fourniture un prix exorbitant. On refuse de la lui payer. Il est traduit au tribunal comme agioteur et accapareur. L'affaire était grave; il pouvait encourir les châtiments les plus sévères, et la perspective de la Sibérie était le moins qui pût lui advenir. Il paraissait cependant calme comme un homme dont la conscience est pure et dont la cause est imperdable. Au jour dit, il arrive devant le tribunal , et fait moyen de ses livres qu'il exhibe , il prouve par À et par B que , pour accepter la livraison dont il demande un prix si fabuleux, les officiers ont exigé 80,000 roubles argent, c'est-à-dire quel que chose comme 240,000 francs. C'était joli et [flatteur pour MM. les officiers de l'armée russe. Le négociant futjacquitté, son honneur fut sauvé; on le paya; mais il ne gagna rien sur sa fourniture. Partout et autour même de la couronne il se commet les vols les plus audacieux. L'empereur Alexandre Ier disait de ses matelots que, s'ils osaient, ils lui voleraient ses canons; Alexandre II disait il y a peu de jours que son entourage lui volerait ses culottes, [et voici à quel propos : dans la composition du personnel de l'empereur il y a un chambellan argentier qui a la surveillance de l'argenterie de la couronne. Il a sous ses ordres une dizaine de tchinownich. Depuis longtemps ces messieurs s'amusaient à faire passer l'argenterie dans des acides qui enlevaient une notable portion de métal et qu'ils ramenaient à l'état solide par de puissants réactifs. Ce vol durait depuis longtemps lorsqu'il fut découvert. Mais, comme tout le personnel était coupable, on ne put frapper personne, faute de preuves particulières. Aujourd'hui l'argenterie de la couronne esta refondre.
Au moment où nous terminons cette partie de notre travail, c'està-dire à la date du 15 décembre 1855, le ministre de la guerre a reçu du maréchal Pélissier la dépèche télégraphique qui suit : « Sébastopol, le 8 décembre, à une heure du soir.
« Je reçois la dépêche suivante du général commandant la lre division du 1er corps : « Deux à trois mille fantassins et quatre à cinq cents cavaliers ont attaqué Baga, Orkousta, Skvaka ce matin au jour. L'ennemi a battu en retraite après une heure d'une vive fusillade. Il a laissé entre nos mains une trentaine de prisonniers, dont denx officiers. Il a , en outre , des morts et des blessés dont j'ignore le chiffre, Notre perte est insignifiante, » Les trois villages
dont il est question dans cette dépêche, sont situés à l'entrée des défilés qui commandent la rive droite de la Tchernaïa, au nord de la vallée de Baïdar. Du reste, les opérations sont définitivement suspendues en Grimée, et les troupes se sont installées dans des campements d'hiver le long de la Tchernaïa et dans la vallée de Baïdar. Les redoutes et les retranchements étendus qui assuraient déjà leurs positions ont été augmentés de manière à leur donner une plus grande solidité défensive. Des routes ont été tracées pour relier les positions et les camps entre eux ainsi qu'avec les ports de Kamiesch et de Balaclava. Les Russes, de leur côté, stationnent comme auparavant vis-à-vis des alliés dans leurs [positions de Mackensie, dont ils ont aussi augmenté les défenses. A Sébastopol, on échange des boulets et des bombes avec les forts du nord sans grand effet de part et d'autre. Ainsi l'attitude des deux armées est celle d'une observation mutuelle où les forces respectives sont en équilibre, attitude qu'elles paraissent devoir conserver tout l'hiver. La campagne de 1855 a été certainement très-active et très-fructueuse. Rappelons-en les traits principaux : prise de Sébastopol et d'un matériel immense ; anéantissement de la flotte russe au nombre de 127 bâtiments, dont 16 vaisseaux de ligne et 7 grandes frégates; occupation de Kertch, Iénikalé et de la mer d'Azof; destruction dans cette mer des établissements et des magasins de l'armée russe; installation à Eupatoria d'un corps considérable d'infanterie et de cavalerie destiné à manœuvrer au besoin entre Simphéropol et Pérécop; enfin prise du fort deKinburn, dont la possession a fait prendre aux alliés un pied sur le sol de la Russie méridionale, en assurant de plus le blocus du Dniéper et du Bug où sont situées les villes de Kherson et de Nicolaiff.
La campagne a donc eu des résultats positifs et importants; elle a atteint surtout le principal but que dès le principe s'étaient proposé les alliés, à savoir, la conquête de Sébastopol et la^destruction de cette grande flotte russe dont l'existence était une menace perpétuelle contre le Bosphore et Constantinople. Si la guerre doit continuer , les gouvernements alliés auront à délibérer sur un plan de campagne pour l'année prochaine et sur le choix des points à attaquer dans le territoire russe, si toutefois le nouveau plan n'est pas déjà secrètement arrêté entre les cabinets.
Il n'est donc pas étonnant que les armées alliées aient suspendu leurs opérations pendant les deux derniers mois de l'automne , et n'aient pas entrepris dans ces climats lointains une campagne d'hiver après les souffrances que les troupes avaient éprouvées pendant Thiver précédent. Un peu de repos était nécessaire après un siège sil aborieux. Maisles impatientsblâmentcette inaction; quelques jour-
naux la blâment avec beaucoup d'aigreur et d'amertume, et en font peser la responsabilité sur le maréchal Pélissier. Sans examiner le sentiment qui a présidé à ces critiques, nous allons les résumer succinctement. La réfutation en est facile. Il importe cependant de la faire pour ne laisser aucun doute, aucun nuage dans une affaire à laquelle tout le monde est intéressé : « Nous parlons toujours, ditun journal anglais, de la vigoureuse poursuite de la guerre ; mais depuis le 8 septembre cette grande entreprise paraît tout à fait arrêtée. A qui revient le blâme de ce misérable et ridicule cinquième acte d'une grande et glorieuse tragédie , dont le premier acte fut Aima, le second Inkermann , le troisième le combat du 18 juin, le quatrième la bataille de la Tchernaïa et Fassaut de Malakoff ?
«Il n'est pas difficile de répondre à cette question. Nous n'avons jamais hésité à critiquer les généraux anglais; mais ce n'est pas à eux cette fois qu'appartient la faute. Le rappel du général Simpson a suivi de si près le 8 septembre qu'il a dû paralyser tous efforts de sa part, et le général Codrington est depuis trop peu de temps investi du commandement pour qu'il soit raisonnable de critiquer son inaction. Mais le maréchal Pélissier n'a pas été arrêté par ces obstacles. Le fil télégraphique qui transmit à Paris la nouvelle de la chute de Sébastopol lui rapporta l'octroi du bâton de maréchal. Il possédait la confiance de son gouvernement et de son armée, les hommes, les matériaux, des ressources sans limites et des occasions de tout genre; et depuis le 8 septembre jusqu'aujourd'hui il n'a rien faitj, absolument rien. La saison était-elle trop avancée? Il y a cinquante ans, le 2 décembre, Napoléon, avec une armée qu'il avait amenée de Boulogne à Austerlitz, livra et gagna une grande bataille. La lutte eut lieu en partie sur la glace. Ses forces étaient-elles insuffisantes? Dans combien de grandes batailles du monde a-t-on vu mettre en action la moitié du nombre des troupes réunies en Crimée? Redoutait-il une attaque des Russes? Le 16 août, quelques mille hommes mirent facilement en déroute, sur la Tchernaïa, une armée cinq fois supérieure en nombre. Et alors il y avait Sébastopol à défendre; aujourd'hui il n'y a plus rien à espérer qu'une victoire stérile et improbable. Nous avons gardé jusqu'au dernier moment l'espoir de voir tenter quelque expédition. Il n'y a pas eu d'entreprise dans laquelle le général français n'eût eu quelque chance de succès. Il n'y en a pas que nous l'eussions blâmé d'avoir tentée, en cas d'échec. Mais ne rien essayer du tout, perdre deux mois et demi d'un temps précieux dans une inaction coupable; donner à l'ennemi le temps de se remettre et laisser s'évaporer l'enthousiasme de nos troupes ; se tenir sur la défensive quand mille moyens offensifs
nous sont ouverts ; jouer pour perdre quand nous pourrions gagner, ce sont là des faits trop graves pour que nous puissions garder plus longtemps le silence et admettre la bonté d'une conduite aussi fatale à nos troupes et si peu glorieuse pour nos armes. »
Cet article un peu vif contient en peu de mots les griefs de tous les mécontents. Quelques raisonnements en feront écrouler l'échafaudage. Puisque Fauteur de cette diatribe voulait qu'aussitôt après la prise de Sébastopol on eut entamé quelque nouvelle opération, il aurait dû dire laquelle, et proposer , par exemple, un moyen de forcer l'armée russe à évacuer la Crimée et les forts du nord de la rade. Fallait-il porter ? l'armée sur l'embouchure du Belbeck pour assiéger ces forts, ou tenter l'assaut des lignes formidables de la Mackensie, au risque d'y perdre d 0,000 hommes ? Les hommes compétents savent qu'en principe de guerre on ne doit pas attaquer de front des positions fortes, à moins qu'il soit impossible de les tourner. Napoléon vint se briser contre le mont Saint- Jean parce qu'il ne se trouvait pas libre de manœuvrer, obligé qu'il était d'attaquer pour prévenir la jonction de l'armée prussienne. On a exécuté en avant de Baïdar des reconnaissances pour juger si l'on pourrait tourner les lignes de Mackensie par la vallée du Belbeck; mais il resta prouvé que l'on se serait heurté contre une nouvelle série de positions échelonnées sur la route de Batchi-Seraï. Pour tourner cette seconde ligne, il aurait fallu s'enfoncer dans les montagnes jusqu'aux sources de la Katcha, opération excentrique, pénible et d'un succès douteux. On rencontrait les mêmes obstacles, les mêmes difficultés d'une guerre de positions à l'avantage de l'ennemi.
Que fallait-il donc faire au gré des écrivains impatients d'expulser les Russes de toute la Crimée, aussitôt Sébastopol conquis? Faire le siège de Kaffa ou d'Arabat, opérations très-secondàires ? transporter toute l'armée à Eupatoria, d'où l'on tournerait nonseulement Mackensie, mais encore Simphéropol, et faire campagne entre cette ville et Pérécop, au centre de la presqu'île ? transporter l'armée devant Odessa, eu bien aux bouches du Danube et du Dniester pour envahir la Bessarabie ? ou bien encore dans celles du Dniéper et du Bug, pour mettre le siège devant Nicolaïeff et Kherson ? Toutes ees hypothèses se présentent à l'esprit. L'auteur de l'article que nous avons cité aurait dû nous indiquer la sienne. En tout cas, comme il ne restait que la fin de Fautomne pour entreprendre quelque chose d'important, on se trouvait conduit à faire une campagne ou un siège d'hiver, et l'on se condamnait sans nécesité aux cruelles misères du siège de Sébastopol.