Histoire complète de la Pologne
La Pologne a ses grandçK prophéties nationales qui s'inscrivent en lettres de feu au frontispice de son histoire. Ses vieilles chroniaues rapportent que Stanislas, évèquede Krakovie, ayant ete tué à l'autel parBoleslavlI, en 1079, et son corps mis en. pièces par les satellites du roi, au bout de trois jours les membres épars se réunirent miraculeusement. Le peuple polonais a toujours vu dans ce prodige un symbole de sa double destinée, une prophétie de son démembrement et de sa reconstitution.
Plus de trois siècles avant ce démembrement, et au moment même de la plus grande puissance de la Pologne, l'historien Dlugosz, qui vivait dans lapremière moitié du xv« siècle, après avoir rapporté le meurtre de saint Stanislas, la lacération de son corps et la réunion miraculeuse de ses membres dispersés, ajoute : «Un oracle divin révéla à plusieurs personnes pieuses et saintes : qu a cause du crime commis par le roi Boleslav et ses soldats sur Stanislas, homme de Dieu, le royaume de Pologne et
ses provinces seraient dans la suite partagés et démembrés en autant de parties que l'avait été le corps sacré par le roi Boleslav et ses soldats; mais qu'après un siècle, Dieu, apaiséet devenu propice par l'humiliation et la contrition du peuple, rétablirait la Pologne en un corps exempt de toute marque et de toute cicatrice comme celui du saint évoque (1). »
Cette prophétie n'est pas li seule. Un jour, en plein seizième yècle, alors que là Pologne était si grande encore et si redoutable à tous ses ennemis, à la suite d'un Te Deurn célébré pour une éclatante victoire, Skarga, kplus éminent orateur sacré qu'aient jamais eu les pays slaves, fit entendre aux seigneurs étonnés ces paroles prophétiques : « Qui me donnera assez de larmes pour pleurer jour et nuit les màlbeurs des enfants de ma patrie? Ainsi tu es devenue veuve, belle terre, mère de tant d'enfants ! Je te vois dans la captivité, ô royaume orgueilleux! et tu pleures tes fils, et tu ne trouves personne qui veuille te consoler. Tes anciens amis te trahissent et te repoussent; tes chefs, tes guerriers, chassés comme un troupeau, traversent la terre sans s'arrêter et trouver le bercail. Nos églises et nos autels sont livrés à l'ennemi ; le glaive se dresse devant nous ; la misère nous attend au dehors, et cependant le Seigneur dit : Allez, allez toujours ! — Mais, où irons-nous, Seigneur? — Allez mourir, ceux qui doivent mourir ; allez souffrir, ceux qui doivent souffrir ! »
La prophétie s'est accomplie dans tous ses détails ; et d'autres encore, nombreuses dans les fastes de la patrie polonaise, annoncent le retour après la captivité, la
(\) Ilîstoi'ia: polonicœ, 1. m, p. 295.
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réunion glorieuse des membres du corps de Stanislas après leur dispersion. On invoque le nom et jusqu'au témoignage, jusqu'aux paroles de Notre-Dame de Czènstochova, la Vierge mère, à laquelle le royaume de Pologne est consacré.
Les temps semblent même accomplis. Cependant l.i. Pologne ne se reconstituera définitivement que quand elle reconnaîtra bien les causes qui ont amené sa dissolution. Les membres du corps de saint Stanislas ne se rejoindront d'une manière indissoluble que lorsqu'on verra parfaitement ce qui a produit leur lacération et leur dispersion. Essayons de jeter sur ce point un jour tout nouveau.
Unité nationale de la Pologne.
En étudiant avec une sérieuse attention l'histoire entière de la Pologne, on est frappé d'un fait qui domine tous les autres, et dont Timportance capitale révèle le secret de sa double destinée, de grandeur et d'abaissement, de prospérité et de ruine. Depuis ses premières origines, où la simplicité, la douceur et la pureté des mœurs slaves offrent un terrain propice et tout préparé pour que la semence de l'Évangile s'y développe merveilleusement et porte tous ses fruits de vie, depuis le viii'' siècle surtout où le christianisme commence à pénétrer dans la race slave, et le x% qui est l'époque de la conversion totale de la Pologne ; depuis ces temps, dis-je, jusqu'au xvi^ siècle, tout est un dans ses destinées, tout y marche avec ensemble, d'un pas rapide et sûr, au développement progressif de sa puissance, de sa
grandeur et de sa liberté ; son histoire est tout d'un trait, son unité tout d'un bloc, et l'on sent qu'elle repose sur d'indestructibles assises. La royauté s'efface devant la noblesse qui prend une prépondérance trop marquée sans doute, mais conserve toujours des intérêts communs avec les autres classes, paysans ou bourgeois.
Les privilèges et les, prérogatives, successivement conquis par la noblesse, ne ressemblent en rien à ce que nous nommons aujourd'hui privilèges ; et, loin d'être le monopole exclusif d'une caste, ne sont au fond que le pacte même des libertés publiques et nationales, dont tous sont appelés à jouir. Leur texte en fait foi, même jusque dans la seconde moitié du xv' siècle. Ainsi, en 1 io3. la confirmation des privilèges donnés par Kazimir-Jagellonide déclare expressément qu'ils s'étendent, non aux nobles seulement, mais «aux bourgeois et à toute la communauté des peuples de l'illustre royaume. » En ■J io8. un privilège de Boleslav, duc de Mazovie, est accordé en commun « aux dignitaires, nobles, milites, terrigènes, citadins, bourgeois, villageois et paysans ou kmetons : » ces derniers sont même l'objet spécial des prérogatives considérables qu'il confère. Des privilèges postérieurs encore , particulièrement celui de Sigismond f", donné à l'époque de la réunion du duché de Mazovie (lo2o), faisaient participer les kmetons ou paysans à tous les avantages qu'obtenait la noblesse.
Dans ce long espace de temps, de l'origine de la Pologne au XVI* siècle, la nationalité polonaise est tellement puissante que non-seulement elle résiste pendant deux siècles (de 1139 à 1333' aux malheurs, aux crimes, aux désastres, aux catastrophes inouïs de la terrible crise nommée la Pologne en partage, mais qu'elle s'en relève
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plus grande que jamais, pour commencer cette période de deux siècles et demi (de 1333 à 1587), qui, à cause de sa splendeur et de sa prospérité, a reçu le nom de la Pologne florissante.
Si l'on se demande d'où peut venir celte glorieuse unité nationale de la Pologne jusqu'au xvi® siècle , que répondre ?
Ce n'est certainement pas de la loi et des institutions politiques ou sociales. En effet, jusque vers le xvi'^ siècle, au contraire, les lois, les institutions, les coutumes n'offrent qu'un dédale inextricable de diversités et de complications dont rien ne peut donner l'idée. Chaque classe d'habitants, chaque province, chaque race, et pour ainsi dire chaque fonction, a sa loi, ses institutions, ses statuts, ses coutumes, ses privilèges, ses prérogatives, ses immunités, sa juridiction, ses exceptions, ses variantes, ses correctures, que sais-je? Les villes ont leurs lois teutoniques et municipales; les campagnes ont leur loi terrestre, commune et nationale; les bourgeois sont régis par les premières, les nobles et les paysans par la seconde ; d'autres par toutes les deux à la fois, totalement ou partiellement. Chaque cité forme longtemps un État dans l'État, une petite république à part et séparée du reste, ayant sa législation, son administration, sa juridiction, ses revenus, ses droits, sa force armée à elle. Et même, lorsqu'en 1506, on essaya de mettre enfin quelque uniformité dans ce chaos de lois et d'institutions si diverses, que de complications et d'exceptions encore! Chaque province avait les siennes. La Lithuanie avait son code rédigé en 1588 pour la première fois, et pour elle seule. La Mazovie avait le sien imprimé en 1536 et 1541. Les provinces russiennes, incorporées en
1509 à la petite Pologne, suivaient le statut lithuanien €le la seconde rédaction. La Prusse polonaise avait sa loi allemande, son code particulier avec «variantes ou correcture prussienne.» Le palatinat deKrakovie, celui de Sandomir, la grande Pologne, la Kuïavie, la Gallicie et d'autres terres avaient chacune leurs coutumes propres et leurs exceptions, consuetudines, excerptu. D'autres districts avaient leurs règles spéciales, leurs variétés locales et territoriales. Il n'est pas jusqu'aux meuniers et aux garde-abeilles qui ne possédassent leurs statuts particuliers, sans parler des associations, confréries et corps de métiers des villes. S'il est donc un fait de toute évidence, c'est que l'unité nationale de l'ancienne Pologne n'était nullement et ne pouvait être le résultat de l'unité de loi et d'institutions politiques.
Bien plus, et ce qui paraîtra fort étrange à nos publicistes modernes, c'est qu'au contraire, celte unité nationale ne commença à être altérée, ébranlée, ruinée et détruite qu'en même temps et à mesure que les lois et les institutions, successivement retouchées et modifiées, se rapprochaient de l'unité, pourtant si désirable et si utile en elle-même. C'est là un fait dont nous expliquerons plus loin la cause. On travaillait avec une incroyable activité, depuis plus d'un siècle surtout, à la réorganisation complète, uniforme et méthodique de l'État. Cette œuvre était conduite par des hommes d'une expérience consommée et exécutée par des fonctionnaires habiles. Les starosties, les économies et tous les domaines publics étaient arpentés, cadastrés; les dispositions les plus prévoyantes étaient prises pour introduire partout l'ordre, la sécurité; et l'on arrivait à grands pas vers cette unité de lois et d'institutions depuis si longtemps pour-
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suivie. Et pourtant, chose étrange ! les ressorts de l'État s'altéraient et menaçaient de se briser de toutes parts ; la nationalité, ébranlée jusque dans ses bases, cherchait en vain son point d'appui ; l'inquiétude et le malaise étaient partout; le peuple, malheureux, asservi, par un secret mais sûr instinct, considérait cette réorganisation de l'État comme la ruine de la patrie, et, dans son désespoir, se portait à des excès et à des crimes. Cette remarque n'est pas de nous, mais de tous les observateurs du temps; et, dans sa réponse du 13 décembre 1568, François Krasinski, chantre de la cathédrale de Krakovie, la proclamait hautement et publiquement en face de Sigismond-Auguste, et y montrait la cause de l'augmentation subite des délits vers 1365. •
Mais s'il est flagrant que la puissante unité nationale qui lit la grandeur de la Pologne jusqu'au xvi^ siècle, bien loin de résulter de l'unité de ses lois et de ses institutions, était au contraire la force vive qui, malgré leurs diversités et leurs complications incroyables, maintenait seule la cohésion entre tant de parties disparates, à quoi tenait-elle donc?
Serait-ce à l'unité de race ou de peuple? Pas le moins du monde. La Pologne était en très-grande partie un pandemonium de tous les peuples divers. Dès son origine, la race slave était scindée en une myriade de tribus, de peuplades différentes, dont les destinées ultérieures n'eurent aucune analogie, on peut presque dire, aucune afllnité. Les ennemis les plus implacables de la Pologne, ceux qui consommèrent sa ruine et la démembrèrent étaient des peuples formés en très-grande partie de cette même race slave, tels que la Russie, l'Autriche et la Prusse. Dès les premiers temps d'ailleurs, et presque
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toujours depuis, des invasions innombrables, incessantes, les immigrations, les conquêtes surtout, le flux et reflux de toutes les populations, sur ces plaines ouvertes, mêlèrent aux Slaves une multitude d'autres races, d'autres peuples. Les Allemands débordèrent sur ce sol et l'envahirent dans une très-vaste proportion. Les populations lithuaniennes, samogitiennes, russiennes, prussiennes, et mille autres, en occupèrent une immense étendue à laquelle ils laissèrent jusqu'à leurs noms. Les juifs s'y établirent de bonne heure et en fort grand nombre, avec leurs immunités et leur juridiction particulière. Toutes les races, tous les peuples, tous les fugitifs, tous les persécutés affluaient de l'Occident et de l'Orient, du Nord et du Midi sur cette terre hospitalière, ouverte à tout le monde et renommée par sa liberté, comme s'y réfugièrent plus tard toutes les sectes, hussites , sociniennes , luthériennes , calvinistes , zvingliennes et autres.
Déjà peuplée par mille races si diverses, et de différents cultes, qui y vécurent longtemps dans une paix profonde, elle offrait un accueil honorable à tous : Bohèmes, Moraves, Hongrois, Italiens, Espagnols, et loin de chercher à se les assimiler et à les fondre en elle, leur laissait leurs lois, leurs coutumes, leur juridiction. Les Valaques y erraient avec leurs troupeaux. Les Arméniens du rit uni, réfugiés en Galicie lors de l'incorporation de cette province à la Pologne, obtinrent dès 1336 et 1367 des privilèges qui leur garantissaient leur rit, leurs lois et leur idiome, érigèrent des cathédrales, des églises, rédigèrent leur code en 1519 et furent affranchis en 1567 de péages dans toutes les provinces du royaume. Les Israélites talmudistes, également privilégiés, vivaient
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dans l'opulence et appelaient la Pologne leur paradis terrestre. Les Israélites karaïtes trouvèrent en Lithuanie une complète protection. Les Bohémiens, dits Ciganiens, apparus en Pologne vers Tan 1500, avaient leur centre dans la ville de Mir où résidait leur haute justice et leur roi du choix et de la nomination des Radzivill, leurs protecteurs. Les Tatars mahométans, colonisés en Lithuanie, jouissaient aussi de franchises méritées. L'association belliqueuse, connue sous le nom de Kosaks, se forma en liberté, d'abord en Podolie, puis à l'abri des eaux et des cataractes du Dnieper.
Certes, ce n'était pas avec de tels éléments que l'unité nationale pouvait s'élabhr sur l'unité de race et de peuple. Il fallait au contraire qu'elle eût une prodigieuse puissance pour ne pas éclater en lambeaux sous la pression de tant de diversités, pour les porter à la fois dans son sein, et les maintenir unies, sans déchirements, sans secousses, dans une tolérance universelle. Prise seulement dans les limites restreintes de 177:2, la Pologne, suivant Stanislas Plater, comptait sur 20,220,000 habitants :
6,770,000 Polonais.
7,520,000 Russiens (qu'il ne faut pas confondre avec les Moscovites qui ont usurpé ce nom).
2,110,000 Juifs.
■1,900,800 Lithuaniens.
1,460,000 Allemands.
180,000 Moscovites (russes). 100,000 Valaques.
Ainsi les Polonais proprement dits ne formaient pas même le tiers de la population. Ce sont dix peuples en un seul, et ces dix représentent cent races diverses. Jl est donc de. la dernière évidence que l'unité nationale de la
Pologne n'était pas plus le résultat de l'unité de race que de l'unité de loi et d'institution.
Cette unité nationale avait une source plus haute, un foyer plus puissant, une origine plus sainte, c'était l'unilé de foi. En effet, jusqu'au xvi*" siècle, et sauf quelques exceptions imperceptibles, sans aucune importance, et qui se perdaient dans le courant profond du mouvement universel, la Pologne était le peuple imminemment « orthodoxe » comme l'ont si bien nommé les souverains pontifes eux-mêmes. « La religion s'infdtra dans les veines de la nation polonaise, » ainsi qu'on l'a dit et répété avec justesse. Elle était l'unique base réelle de la société, suppléait partout aux lois et aux institutions, et effaçait dans son unité supérieure toutes leurs disparités, leurs complications, leurs lacunes, maintenait leur cohésion, impossible sans elle; amortissait les chocs, refrénait les ambitions, les égoïsmes, et s'imposait à la fougue des individualités puissantes comme à la turbulence des masses. Assise fondamentale de la nationalité, ainsi que de l'ordre social, elle suppléait à l'unité de race et de peuple qui manquait, aussi bien que l'unité de loi et d'institution, tout en amenant peu à peu cette double unité par la loi évangélique et le droit canonique, qui longtemps régirent directement la Pologne et plus tard laissèrent partout leur empreinte indélébile. Elle constitua littéralement l'unité nationale par le gouvernement desévêques et l'unité même de la hiérarchie épiscopale et de l'Église, comme nous le prouverons dans le cours de ce travail. Elle rapprochait et égalisait les classes, en maintenant entre elles une fraternité réciproque, protégeait les paysans contre l'oppression et le& empiétements des nobles et les faisait participer à leurs