SIMPLES INDICATIONS AU LECTEUR
A notre avis, tous les écrivains n'ont aperçu et signalé que des causes tout à fait secondaires de la chute de la Pologne, et qui elles-mêmes ne sont que les conséquences naturelles et logiques de celles que nous avons exposées. Ce qui est plus grave encore c'est que presque aucun n'a remarqué la transformation profonde et radicale qui, depuis trois siècles, a non-seulement fait disparaître tous ces éléments de dissolution, mais y a substitué les éléments inverses qui rendent inévitable la reconstitution stable et permanente de la Pologne. C'est pourquoi nous avons dû traiter ce double sujet avec plus d'étendue que ne le comportaient les limites restreintes du cadre de ce livre.
Cette tâche accomplie, nous allons retracey le plus sommairement possible les faits de 1 histoire de la Pologne sans chercher à les interpréter, afin de laisser le lecteur parfaitement libre de les juger lui-même.
Depuis les chroniques latines de Dlugosz et de Stanislas Sarnicki jusqu'aux publications les plus récentes nous n'avons rien négligé de ce qui pouvait nous éclairer. A part quelques ouvrages spéciaux, ce qui a été écrit en France sur l'histoire de la Pologne se résume à peu près dans les innombrables et savants travaux de
Joacbim Lelevel et dans la vaste et précieuse collection de Léonard Chodzko qui reproduit la plupart des écrivains antérieurs ou contemporains. Nous avons donc puisé à ces deux sources, mais principalement à la première. Nous ne craignons point de citer a chaque pas Lelevel, paroe que lui seul, à notre avis, a véritablement approfondi avec une admirable érudition surtout tout ce qui concerne les lois, les institutions, les mœurs, les coutumes, le commerce, l'industrie à toutes les périodes de l'histoire de sa patrie, et qu'ainsi son témoignage est de la plus grande valeur. On verra d'ailleurs assez, par les ouvrages et les auteurs cités dans le cours de ce travail, quels sont ceux que nous avons principalement consultés.
Cette histoire se partage en plusieurs périodes de longueurs fort différentes, mais qui correspondent aux divisions mêmes du sujet. Voici celles qui sont contenues dans ce premier volume :
\° La Pologne et ses origines traite de l'étendue, de la population, du chmat. du sol, du rùle historique de la Pologne, du cara( tère de ses habitants, de sa nationalité, de l'origine et de l'histoire des Slaves dans les temps primitifs.
2" Lo Pologne conquérante qui embrasse une étendue de 297 ans, de 8i2 à 1 139, est le tableau excessivement sommaire de Ihistoire de cette période. Nous l'avons concentré dans l'espace le plus restreint et le récit le plus succinct possible, parce que cette époque ne contient presque qu'une série interminable de guerres dont la conquête est à peu près Tunique motif et sur lesquelles les chroniques ne donnent aucuns détails de nature à
INTRODUCTION. LXVH
exciter un intérêt actuel. Cependant nous n'avons rien négligé de ce qui pouvait faire connaître à fond les mœurs, les coutumes, les institutions, les lois, l'état social, politique, militaire, industriel et commercial de ces temps reculés. De communauté républicaine, la Pologne se transforme alors en royauté, élective de droit, héréditaire de fait, dont le pouvoir devient progressivement presque absolu, puis s'affaiblit et est contre-balancé par celui des grands.
^^ La Pologne en partage, qui comprend 194 ans, de 1139 à 1333, trace le résumé plus développé mais trèsrapide encore de cette période historique. Nous avons dû, sans rien omettre, en resserrer beaucoup le cadre, parce qu'elle n'offre qu'une répétition monotone des troubles et des divisions intestines qui déchirent le pays, démembré en petites principautés indépendantes et menacé d'une ruine complète. Il se relève cependant sous le triple effort du clergé, des assemblées nationales et de la royauté , secondés par le peuple, et commence à former de nouveau un ensemble puissant qui bientôt compte parmi les nations les plus importantes de l'Europe. A cette époque, la monarchie s'efface devant l'aristocratie qui, en triomphant, s'isole, se dénationalise, tombe dans l'anarchie , et , par son affaiblissement progressif, prépare la place de la démocratie nobiliaire qui doii lui succéder. Nous continuons ici, en les développant de plus en plus à mesure que nous avançons dans les périodes suivantes, nos études sur les lois, les institutions, les mœurs, le commerce, l'industrie, la force armée, les lettres, les sciences, létat social, politique, etc.
i° La Pologne florissante, qui embrasse un espace de
LXVni HISTOIRE DE LA POLOGNE.
254 ans, de 1333 à 1587, est l'imposant tableau de la constitution complète et définitive de la république polonaise en démocratie nobiliaire, qui établit sa domination exclusive sur les autres classes et ferme ainsi la voie aux progrès ultérieurs et à Tavénement du peuple. La Lithuanie se réunit à la Pologne; les commotions dynastiques cessent; la coéquation ou l'unité dans la variété s'établit dans la législation, l'administration, la justice, la division territoriale, partout, et nivelle tout. Les diètes s'organisent, se centralisent et deviennent presque permanentes. Le gouvernement prend dans toutes ses branches une forme plus régulière, plus savante. Les lettres, les sciences et les arts commencent à jeter un vif éclat; l'agriculture et l'industrie se perfectionnent, le commerce s'étend. Mais au fond, sous ces apparences brillantes de prospérité apparaissent déjà des germes de dissolution : les sectes hussites, le protestantisme, le socinianisme, en envahissant la Pologne, y jettent une effroyable perturbation, déracinent l'unité de croyance et partant l'unité nationale; paysans, bourgeois, clergé, tout est humilié, asservi; la république renie ses propres traditions pour emprunter celles de Rome païenne. Le règne absolu de la démocratie nobiliaire prépare, au milieu d'une ère de trois siècles de gloire, la ruine dé la Pologne : l'apogée de sa grandeur marque en même temps le point de départ de son long déclin (1).
(1) La longueur de cette période et l'abondance des événements qui s'y pressent ne nous ont pas permis de la renfermer tout entière dans ce premier volume.
Rôle de. la Pologne.
En 1621 , les Polonais remettant au pape Paul V les étendards qu'ils avaient pris surlespaïens etles barbares, lui demandèrent en échange le don de quelques reliques. Paul V leur répondit : i Pourquoi me demandez -vous des reliques? Ramassez un peu de votre terre, il n'y en a pas une parcelle qui ne soit la relique d'un martyr. » Celle réponse si vraie, si sublime, résume toute Thistoire de la Pologne.
Depuis mille ans, et à cette heure encore, la Pologne
est le rempart vivant de l'Eglise, le bouclier de TEurope, et son armée leur sauvegarde. Sans elle TEurope catholique aurait depuislongtemps disparu sans retour. Quatrevingt-onze invasions de Tatares vinrent se briser sur la poitrine de ce peuple martyr, tandis que nous entendions à peine le bruit lointain de* cejt océan de barbares. Pendant huit siècles consécutiîs la Pologne ne fut occupée qu'à combattre sans interriiioiion vingt peuples idolâtres dont les noms seuls fatiguéràîônt nos lecteurs, Russiens, Prussiens, Lithuaniens, Samogitiens, Jadzvingues, Kurons, Lotisches, Krivitscbaji,», etc. De Yladislas \i à Auguste II, en 1699, c'est-à-d;,re-pendant deux cent soixante ans, elle soutint contré les Turcs cette lutte si héroïque et si sanglante qui immort9:Msa son nom. Il n'y a guère qu'un siècle et demi encere , en 1683 , lorsque 300,000 Turcs et Tatars, déjà au ëesur de l'Europe et sous les murs de Vienne, menaçaient Rome et le reste de l'Occident , Sobieski , accouru à la tête de 20,000 Polonais, sauva l'Europe et la chrétienté tout entière de la barbarie musulmane , et , envoyant au pape le grand étendard de Mahomet, il put répéter les paroles de César : Veni, vidi^ vici,ie suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu.
Un grand écrivain, en même temps éminent orateur, disait à la tribune française : <t Deux nations entre toutes, depuis quatre siècles , ont joué dans la civilisation européenne un rôle désintéressé ; ces deux nations sont la France et la Pologne; la France dissipait les ténèbres, la Pologne repoussait la barbarie; la France répandait les idées, la Pologne couvrait la frontière. Le peuple
français a été le missionnaire de la civilisation en Europe, le peuple polonais en a été le chevalier. Si le peuple polonais n'avait pas accompli son œuvre, le peuple français n'aurait pu accomplir la sienne. A un certain jour, à une certaine heure, devant une invasion formidable de la barbarie, la Pologne a eu Sobieski, comme la Grèce avait euLéonidas. C»î ^o'nt là des faits qui ne peuvent s'effacer de la mémoire des nations. Quand un peuple a travaillé pour les 'autres peuples, il est comme un homme qui a travaillé' pour les autres hommes. La reconnaissance de tous rentDi:'re, la sympathie de tous lui est acquise. Il est glorifié dans sa puissance , il est respecté dans son malheur, et-oi par la dureté des temps, ce peuple, qui n'a jamais consulté que sa générosité, que les nobles et puissants instincts qui le portaient à défendre la civilisation, si ce peuple devient un petit peuple, il reste une grande nation. C'est là la destinée de la Pologne. Mais la Pologne' est grande encore parmi nous; elle est grande dans les sympathies de la France, elle est grande dans les respects de l'Europe. Pourquoi? C'est qu'elle a servi la communauté européenne; c'est qu'à certains jours, elle a rendu à toute l'Europe de ces services qui ne s'oublient pas. »
Barrière inébranlable contre la barbarie, le paganisme, l'islamisme, le schisme grec et l'hérésie, la Pologne, pour remplir cette grande et sainte mission, a versé des torrents de son sang. Qui pourrait raconter ce qu'elle a souffert, non pas seulement depuis un siècle , mais depuis dix? Suivant Zciler, les Tatars et les Kosaks emme-
lièrent, dans le cours de leurs fréquentes irruptions, plus de un million deux cent mille prisonniers. Dans une seule invasion, sous Leszek le Noir, à la fin du xiii* siècle, les Tatars emmenèrent, avec un immense butin et un nombre prodigieux de prisonniers, 21,000 jeunes filles polonaises, dont ils, firent le dénombrement sous les murs de Vladimir. lies. guerres terribles soutenues à l'époque de Jean Kazimir contre les Tatars, les Kosaks, les Valaques, les Transylvaniens, les Moskovites, les Suédois et les Brandebourgeois , enlevèrent à la nation, d"après les calculs (^e Bandlkie, trois millions d'habitants. Dans les guerres "da' premier empire seulement, 200,000 Pulonais moururent pour la France sur tous les champs de bataille.
« La Pologne, dit M. deMontalembert, occupe depuis longtemps le premier rang parmi les peuples victimes. Elle a toujours souff'ert^ et toujours elle a persisté à souffrir. Toujours envahie, dévastée, trahie, elle n'en a pas moins toujours jeté le gant aux oppresseurs, et marché la poitrine à jour contre eux. La résignation à cette haute mais dure mission est empreinte dans son histoire, dans ses traditions, dans ses mœurs, dans toute son existence nationale , depuis le touchant sacrifice de la reine Hedvige jusqu'aux dévouements héroïques de Sobieski pour l'ingrate Autriche et des légions pour la France. Le sacrifice a été sa vie , son métier, et pour ainsi dire son industrie ; c'est de ce pain-là qu'elle s'est nourrie, et rien n'annonce qu'elle en soit rassasiée. Ses anciens preux ne bâtissaient pas de châteaux indestructibles comme les
nôtres ; ils n'habitaient que des maisons de bois, afin de les abandonner et de les laisser brûler sans regret quand le service de la patrie les en éloignait. Ses ambassadeurs se ruinaient de fond en comble à l'étranger, ne voulant ni appauvrir le trésor public, ni laisser éclipser par personne l'éclat du nom polonais. Sesbudgetsétaient votés par enthousiasme , et ses impôts se nommaient secours d'amour [subsidium chari(ativum).
» Toutes ses antiques richesses , toute sa force primitive elle les possède encore ; ses enfants exilés comme ses enfants esclaves ont hérité d'un double trésor : l'esprit de sacrifice et l'esprit de foi. Avec un pareil héritage que ne peut-on espérer? que ne peut-on reconquérir?
X. N'est-ce pas la foi qui donne et redonne la vie? N'est-ce pas le sacrifice qui l'entretient? Par celte foi inébranlable en leur cause, ils déjoueront toutes les intrigues de leurs adversaires secrets, comme ils ont bravé tous les forfaits de leur tyran avoué. Par cette héroïque manie de tout sacrifier pour elle , ils lui assurent une durée éternelle, une inépuisable fécondité. Le double caractère que nous leur reconnaissons n'est point une illusion. Doutez- vous de leur dévouement? Mais cherchez doncparmi ces réfugiés qui ont tout perdu pour la patrie, biens, foyers , dignités , santé, femmes, enfants, tout ce que l'homme a le droit et le besoin de défendre et d'aimer; cherchez-en un seul qui ne soit prêt à recommencer demain, et cela sans hésitation, sans peine, sans surprise même. Ces hommes-là ne s'étonnent
que d une chose , c'est que nous soyons, nous , étonnés de leur dévouement.
» Doutez vous de leur foi? Mais voici quarante années qu'ils viennent parmi nous montrer leurs blessures et les tronçons de leurs chaînes. Vous ont-ils jamais montré la moindre apparence de découragement? ont-ils jamais cessé de croire à l'affranchissement de leur pays, à la tardive mais sûre justice d'en haut? Lorsque, laissant loin derrière eux la patrie et unis à nos armées républicaines, ils les aidaient à conquérir l'Italie, leur poitrine gonflée laissait échapper ce chant célèbre : Non, In Pologne n appoint péri puisque nous vivons encore. Ceux qui le chantèrent les premiers sont morts, morts pour nous, au pied des Pyramides ou sur les plages de Saint-Domingue; mais le chant, et l'âme qui le dicta, et la foi qui l'inspira, ont survécu, et leurs enfants le répètent chaque jour ; et un jour viendra, s'il plaît au ciel, où ils le répéteront encore une fois sur les bords de la Wistule affranchis.
B Le triomphe de la Pologne sera le triomphe de la liberté et de la justice : or, la justice et la liberté sont les filles aînées de Dieu. »
Natioxalité polonaise.
Certes, nous n'entreprendrons pas d'énumérer ici les services incessants, immenses, incalculables que la Pologne a rendus à l'Europe, à la civilisation, à la chrétienté
tout entière : la suite de cette histoire le montrera suffisamment. Aucune autre nation, si ce n'est la France, ne peut s'enorgueillir de tant de gloire et de grandeur. Au point de vue historique et traditionnel, comme au point de vue moral, sa légitimité résulte de tout ce qu'il y a de plus sacré sur la terre, le droit des peuples, l'amour de la patrie, la recormaissance des hommes et le souvenir des grandes choses.
Quelle nationalité, plus que la sienne, a la sanction des siècles, après celle des services rendus ! La Prusse, dont presque tout le territoire n'est qu'un démembrement de l'ancienne Pologne, fut sous sa domination, puis sous ?a suzeraineté jusqu'en 1657, où elle lui promettait cajore une foi douteuse et des secours d'hommes et d'argent. La Russie, dont la moitié de l'empire d'Europe n'est que celui de l'antique république polonaise, successivement enlevée en 1667, 1686 et de 177^ à 1815, à peine née à la vie politique sous Pierre le Grand, en 1689, porte jusque dans son nom le titre usurpé des provinces de la Pologne, qui ne reconnut à ses czars qu'en 176i ce titre « d'empereur de toutes les Russies. » L'Autriche, qui vit plus de la moitié de son royaume sous le sceptre et la dépendance des monarques polonais dont elle partage aujourd'hui les dépouilles, est, au moins sous sa forme actuelle, de date à peu près aussi récente que la Prusse et la Russie. Ainsi, jusqu'au xviii^ siècle, presque de nos jours, à part l'Allemagne, il n'y a en Europe que deux grandes nations, la France et la Pologne qui déjà se connaissent et se rencontrent sous Char-
lemagne. La Russie, la Prusse et l'Autriche n'existent que d'hier, et ne sont presque en entier que les démembrements de cette ancienne Pologne, à laquelle on venait offrir les couronnes de Suède , de Danemark , do Constantinople, qui ceignit si souvent celles de Bohême et de Hongrie, prit quatre fois Moscou, et dont la nationalité, contemporaine de celles de la France, remonte, par ses premières origines, à quatorze siècles, souche mère de ces empires factices qui lui ont ravi jusqu'au dernier lambeau de son indépendance.
C'est la reconstitution de cette grande et catholique nationalité que les enfants de la Pologne demandent à Dieu, depuis tantôt un siècle, lorsque prosternés à genoux, ils entonnent en chœur de cent mille voix ce chant national Boze cas Polske, aujourd'hui si célèbre rn Europe:
« Seigneur Dieu, toi qui durant tant de siècles entouras la Pologne de splendeur, de puissance et de gloire; toi qui la couvrais alors de ton bouclier paternel, toi qui détournas si longtemps ces fléaux dont elle a été enfin accablée. Seigneur, protcrnés devant tes autels, nous t'en conjurons, rends-nous notre patrie, rends-nous notre liberté !
» Seigneur Dieu, toi qui, plus tard, ému de notre ruine, as protégé les champions de la plus sainte des causes, toi qui leur as donné le monde entier pour témoigner de leur courage, et fait grandir leur gloire au sein même de leurs calamités; Seigneur, prosternés devant tes autels, nous t'en conjurons, rends-nous la patrie, rends-nous la liberté !
» Seigneur Dieu, toi dont le bras juste et vengeur brise en un clin d'œil les sceptres et les glaives des maîtres du monde, mets à néant les desseins elles œuvres des pervers, réveille l'espérance dans notre âme polonaise; rends-nous la patrie, Seigneur, rends-nous la liberté !
» Dieu très-saint, dont un seul mot peut en un instant nous ressusciter, daigne arracher le peuple polonais de la main des tyrans et daigne bénir les ardeurs de notre jeunesse, rends-nous, Seigneur, rends-nous la patrie, rends-nous la liberté !
» Dieu très-saint, au nom des plaies saignantes du Christ, daigne ouvrir la lumière éternelle à nos frères qui sont morts pour leur peuple opprimé; daigne accepter l'offrande de nos larmes et de nos chants funèbres ; rendsnous la patrie, rends-nous. Seigneur, la liberté !
» Dieu très-saint, il n'y a pas encore un siècle que la liberté a disparu de la terre polonaise, et, pour la regagner, notre sang a coulé par torrents ; mais s'il en coûte tant de perdre la patrie de ce monde, ah ! combien doivent trembler ceux qui perdront la patrie éternelle !
» Prosternés devant tes autels, nous t'en conjurons, Seigneur Dieu, rends-nous la patrie, rends-nous la liberté!»
Oui, Dieu leur rendra la patrie et la liberté, et c'est pour aider à la reconstitution de cette héroïque nationalité que nous essayons ici de vulgariser l'histoire de la Pologne ; donc nous allons d'abord retracer sommairement les antiques origines.
Origines des Slaves. Leurs tribus diverses.
Les Polonais sont de race slave ou slavonne ; et la Pologne est réellement la personnification et le centre de la nationalité slave. Or les Slaves, famille d'origine indo-germanique, qui compte encore maintenant 90 millions d'hommes dispersés sur une immense étendue de territoire, prétendent descendre de Seklab, fils de Japliet. Leur nom indique une race réputée supérieure.
Le centre de l'Asie fut leur première patrie. Selon les uns, leur établissement à l'ouest du Volga remonte à près de 3,400 ans, ou quinze siècles au moins avant Jésus-Christ. Selon d'autres, les hordes nomades venues du fond de TAsie et qui bouleversèrent cette partie du monde, depuis le iii^ siècle avant l'ère chrétienne, chassèrent les Slaves de leurs paisibles demeures et les refoulèrent en Europe. Les Sarmates, les Hérules et plusieurs autres tribus vivaient alors dans les pays arrosés par la Yistule et le Niémen, et les Slaves n'étant ni nomades comme les ïatars, ni guerriers comme les Germains, mais paisibles agriculteurs, occupèrent le territoire ouvert et peu peuplé.
Ils se disséminèrent des bouches du Volga à celles du Pô. Leur langue se parle sur un espace plus étendu qu'aucune autre : son domaine est borné à l'ouest par la Duna, la Bohême et la Saxe, au nord parla mer Glaciale,
LA POLOGNE ET SES ORIGIxNES. Il
au sud par l'Adriatique, la mer Noire et l'archipel grec; elle s'étend à l'est en Asie, dans la Sibérie, jusqu'au nord de l'Amérique ; elle plongeait autrefois beaucoup plus profondément en Allemagne.
Ce qu'il y a de certain c'est que depuis plus de 2,000 ans les Slaves habitent les pays bornes par les monts Karpats, la Baltique et la mer Noire, et arrosés par l'Oder, la Vistule, le Niémen, la Dvina, le Bug, le Pripec, le Dnieper, le Dniester, le Danube et autres. Ce peuple très-nombreux fut successivement représenté sous diverses dénominations, telles que celles de Gèles, de Daces et autres moins connues, subit des chances de fortune diverses, et vit les vastes régions qu'il occupait plusieurs fois envahiesparlesScythes,lesSarniates,lesBaslarnes,lesGoths, les Huns, les Gépides et les Avares ou Obres. Momentanément asservis par quelques-unes de ces nations, les Slaves parvinrent toujours à secouer leur joug, et quand ils prirent ce nom, ils étaient libres et partagés en un grand nombre de peuplades de force très-inégale.
Du côté de l'Allemagne, entre l'Elbe et l'Oder, habitaient les Slaves Yinides dont plusieurs tribus s'étendaient sur les bords de la Baltique. Les Syrbes occupaient l'intérieur jusqu'à la rivière de Sale, et les Luzinks avec les Milziens, de l'autre cùlé de l'Elbe, vers l'Oder. Dans la Bohême, les Czechs fondèrent un État dont la ville principale était Praga, embrassèrent le christianisme, reconnurent la suzeraineté des empereurs d'Allemagne, et subjuguèrent les peuples voisins, Silésiens, Moraves et Chrobales blancs. Ces derniers demeu-
raient au pied des monts Karpats, et possédaient la ville de Krakovie, où régnèrent Krak et après lui Vanda, comme il résulte des traditions locales et des tombeaux ou tertres funéraires érigés en leur mémoire. A côté d'eux étaient les Chrobates rouges qui avaient pour place forte Halicz. (Galicie ou Russie rouge.) De la Chrobatie blanche sortirent des colonies qui passèrent le Danube et gagnèrent les bords de l'Adriatique où ils s'établirent sous les noms de Kroates et de Dalmates, près des Serbes. Ce territoire fut plus tard envahi par les Magyars ou Hongrois et par les Bulgares.
Si nous remontons au nord pour reconnaître les frontières de rOrient, nous trouvons Novogorod-la-Grande, qui, de concert avec les peuplades voisines, appela les Varègues-Russiens. Ce peuple, originaire de la Suède, arriva en 800 sous la conduite de son chef Rurick, conquit les villes de Polock, Smolensk, Kïiov, et soumit les contrées voisines Jusqu'à la Chrobatie rouge. Dispersés parmi les Slaves, les Varègues finirent par oublier leur langue maternelle, pour adopter celle du pays, et devinrent de véritables Slaves : leurs conquêtes prirent cependant le nom de Russies et ses habitants slaves celui de Russiens. Le schisme grec y devint dominant lorsque Vladimir, duc des Russiens, l'eut adopté.
Si nous redescendons vers les bords de la Vistule, nous y remarquons les peuples Léchites ; au centre, les Polaniens ou Polonais qui possédaient les villes de Gnèzne, Posen, Kruszvica, où nous verrons dominer les Leszeks et les Popiels ; vers la mer, les Poméraniens avec leurs
cités commerçantes et leurs guerres maritimes contre les Danois; à l'orient, les Mazoviens; au midi les Lènczicaniens; puis les Kazubes, les Kuiaviens, les Siéradiens et autres.
Des Slaves primitifs en Europe.
Les Slaves commencèrent à être connus du ii« au v" siècle. La première mention de leur existence en Europe se trouve dans l'historien Jornandès qui parle d'eux sous l'année 376. On a peu de notions sur leur histoire antérieurement au ivp siècle : leur état à cette époque suppose une existence déjà très-ancienne et fort tranquille. Trois joueurs de chalumeau les dépeignaient ainsi à l'empereur de Byzance, en se peignant eux-mêmes : « Inhabiles à manier des armes", nous ne savons que jouer du luth. Le fer est inconnu dans notre pays; ignorants de l'art de la guerre et passionnés pour la musique, nous menons une vie joyeuse et tranquille. » Cependant Procope les montre plus guerriers, dans le tableau qu'il trace de leurs mœurs vers l'an 562 : a Les Slaves, dit-il, n'ont point de maître, et vivent dans la démocratie. Ils mènent une vie nomade. En allant au combat, ils ne sont armés que d'une pique et d'un bouclier. Leur structure est grande et forte, leur teint brun, leurs cheveux châtains. Ils ne sont ni méchants, ni perfides, et en beaucoup de choses
ils rappellent les mœurs des Huns dans toute leur simplicité. »
L'amour de la liberté et de la paix, l'esprit de sociabilité, la simplicité, le sens droit, l'honnêteté, la générosité, l'hospitalité, sont les traits distinctifs de celte race, divisée en une foule de tribus diverses formant des communautés villageoises, de petites républiques démocratiques. Elle est dès le début si jalouse de son indépendance, qu'elle va la chercher jusqu'au fond des steppes et des déserts pour échapper à toutes les servitudes de la civilisation, des lois et des gouvernements. Le peuple slave court librement les forêts, chasse, pêche, cultive la terre, soigne les troupeaux, hospitaUer aux étrangers et jouissant -en paix des dons de la nature. Les peuplades diverses vivent éparses, leurs habitations disséminées et chaque famille isolée. C'est la liberté dans toute sa plénitude. Cependant, il y avait entre ces tribus une grande fraternité qui n'en faisait qu'un^ seul tout appelé par eux-mêmes s'/oy, affluence de la multitude, d'où vient, selon quelques-uns^ le nom de Sloves ou Slaves, lorsqu'ils allaient combattre. Ils nommaient aussi sobranie l'assemblée où tous se réunissaient pour régler les affaires publiques,
La Pologne, qui seule représente l'indépendance, l'esprit et les mœurs des Slaves, en unit de bonne heure les groupes armés contre les attaques de l'extérieur; et, en la prenant jusqu'à son premier point de départ, la nationalité polonaise, contemporaine de la formation de la nationalité française, peut remonter à la date du bap-
tème de Clovis, et compter ainsi aujourd'liui, comme nous l'avons dit, près de quatorze siècles.
Voici ce qu'écrit l'éminent historien de Sobieski, M. Salvandy, complétant en ces termes notre rapide aperçu sur les Slaves : a Dans l'origine, les tribus de qui les Polonais descendent ne furent ni conquérantes ni conquises. Elles ne se mêlèrent et ne s'unirent point à d'autres races. Elles n'eurent point ces combats intérieurs par lesquels les classes, en se constituant, s'élèvent et se fortifient. Les résistances, les lumières, les goûts, le sang même des nations vaincues ne corrigèrent point les penchants du caractère primitif. Il est arrivé de là que, seule dans le monde, la nation polonaise s'est conservée jusqu'à nos jours telle que la fît sa vie primitive. Lasociétés'y est maintenueindépendante des coutumes, des mœurs étrangères. Les pratiques de l'e.xistence ombrageuse et libre des forêts y sont devenues, y sont restées des institutions.
» La nation polonaise est la plus ancienne, si on remonte jusqu'à l'origine de son premier étabhssement. L'invasion des barbares ne l'entama point. Plus tard, les derniers essaims de Scandinaves intrépides, qui étreignirent un moment l'Europe naissante par tous ses rivages et toutes ses frontières, à l'occident sous le nom de Danois et de Normands, à l'orient, dans les plaines de la Scythie (Pologne), sous celui de Yarègues, que conduisait Rurik, ne réussirent à autre chose qu'à se fondre, plus ou moins victorieusement, dans les peuples qui occupaient déjà les bords de la mer Baltique, de la mer
Caspienne et de la mer Noire. Enfin, quelques siècles plus tard encore, ce fut grâce à ce triple rempart de la Pologne, de la Hongrie et de la république de Venise, trois États qui ont sauvé tous les autres et que les autres ont dévorés, que, lorsque Tscengis kan, lorsqu'après lui les Osmanlis parurent, ces dernières colonies de barbares ne parvinrent à entamer l'Europe que par ses extrémités.
» Au milieu du flux et du reflux des races humaines, un peuple se rencontra que la fortune tint enchaîné dans les vastes contrées où l'avait mené la première migration, celle qui se perd dans la nuit des âges. Ce peuple couvrait de SCS charriots errants, de ses innombrables troupeaux, les steppes immenses qui s'étendent de la mer Baltique aux monts Karpathes, et de l'Elbe ou l'Oder au Tanais et à la mer Noirci La Sarmatie, assez semblable à la Pologne des grandes époques, n'était pour ce peuple qu'une partie de ses domaines. C'est de lui que les Polonais, ainsi que les Roxelans, Russes antérieurs aux Varègues, descendent^ sans parler de toute une ceinture de Slaves mêlés qui enveloppe les confins de la Russie et de la Pologne, c'est-à-dire les Principautés, la Servie, la Hongrie, la Moravie, la Bohème, les Lusaces, le Mecklembourg, la Poméranie. Les Polonais, seuls entre tous, demeurèrent sans aucun mélange des races étrangères; ils ont subsisté jusqu'à nos jours, avec leur génie propre et leur liberté native, comme un grand débris de l'ordre antique.
» Nulle famille de nations, sans en excepter les Celtes, ne s'était établie tout à la fois sur un aussi vaste terri-
toire que la nation slavonne. Appuyée à quatre mers : la Baltique, l'Adriatique, le Pont-Euxin, la mer Caspienne, c'est à peine si l'Elbe, Tlnn et les Alpes d'Illyrie lui servaient de frontières au couchant ; au nord, elle n'en avait pas. Dès la plus haute antiquité, connue sous le nom de Scythes ou Tschoudes, et terrible dans l'histoire, ses invasions couvrent la Grèce et l'Asie. Plus tard, ses diverses tribus étendent encore leurs courses depuis les Teutons jusqu'aux Mongols, depuis les Pelages jusqu'aux Finnois et aux Scandinaves. Une de ces tribus, les Lesgiens ou Léchites, habitait sur les deux versants du Caucase comme dans les plaines de la Vistule. Ce fut elle qui bâtit Gnezne et qui a donné son nom au corps entier de la nation polonaise, Polacy, de pôle, champ, et Lnky ^ champs des Lakes ou Léchites.
» Toutes les branches de ce même tronc portèrent, dès la plus haute antiquité, le nom général d'Aucbètes (les glorieux), et d'Alazones (les glorieux encore), attribué par la géographie grecque aux Scythes campés aux bouches du Danube. La Sarmatie était le pays des Slaves, et c'est de ces Slaves ou Esclavons que naquit à Rome le vieux mot de servitude, dans nos langues modernes esclavage^ apparemment parce que, confinant à toutes les nations et toujours en guerre avec elles, ils durent plus souvent approvisionner de leurs guerriers les marchés de captifs.
» On comprend maintenant pourquoi les Slavons apparaissent tout à coup, à travers la chute de l'empire
romain, nombreux et formidables, sans qu'on réussisse à découvrir nulle part leurs filiations, leurs travaux, leurs progrès. Cachés sous le voile épais des traductions grecques et latines, ils n'ont dû faire bruit dans l'univers, à titre de Slaves, qu'au temps où, la langue de Rome et celle de Byzance cessant de régner, il fut donné à toutes ces nations, héritières de l'empire, d'instruire enfin de leur nom le monde qu'elles subjuguaient. Du reste, cette révolution s'accomplit sans autre profit pour eux. Il ne purent marcher en avant, resserrés qu'ils étaient entre les deux grandes routes que suivaient les barbares : les uns qui se précipitaient des profondeurs du Nord en remontant l'Elbe et le Weser; les autres qui accouraient de l'Orient en remontant le Danube, pour redescendre sur le Capitole, le commun rendez-vous. Ainsi donc, lorsque tous songeaient à conquérir, les Slaves ne furent occupés qu'à se maintenir et à se défendre.
» Les Slaves primitifs n'étaient pas organisés pour la conquête. Avec les usages, les goûts, les besoins du plus grand nombre d'entre eux, le monde policé n'avait rien qui tentât leur courage. Ils ne connaissaient de richesses que leur bétail et leur javelot. De tels peuples devaient chercher de vastes pâturages, des steppes sans bornes, des déserts. Leur plus vive passion était l'amour de cette liberté sauvage qui se compose d'une existence sans demeure fixe, d'une société sans lois, d'une patrie sans frontières. La vie sédentaire et cultivée pénétra ensuite au milieu des Slaves; mais, par la nécessité de
leurs conditions, ils se divisèrent suivant les différences de leur génie.
» Les Slaves de l'Occident, étant pressés de tous côtés parles barbares, et les propriétaires du sol éloignés et faibles, furent obligés de se réunir en armes constamment, soit pour le conseil, soit pour la guerre. Ainsi se transmit de génération en génération, dans ces régions longtemps sauvages, le régime des assemblées nationales, le seul que comprissent les Pelages, les Celtes, les Germains, les Scythes, toutes ces nobles branches de l'espèce humaine, amantes de la guerre et de la liberté, pleines de foi en Dieu, de respect pour les femmes, qui couvrirent par deux fois le sol de FEurope et qui ont constitué le génie des peuples modernes.
» Les choses ne se passèrent pas ainsi chez les Slaves d'Orient. Ils fléchissaient sous le poids des hordes finnoises et mongoles. Là, le feu du sang slavon. se perdait par degrés dans les flots de peuples sans nombre qui roulaient autour de leurs établissements. Puis vinrent les Varègues, conduits par Rurik (862). Cette branche des Scandinaves parvient enfin à les soumettre au moins en partie (935], et ainsi commença la monarchie des grandsprinces, des czars, des empereurs de toutes les Russies, qui changea par sa forme de gouvernement les mœurs des peuples primitifs. » C'est le despotisme moscovite en face de la liberté slave toujours représentée par la Pologne. A l'Occident, les Slaves continuèrent à ne connaître ni alliance, ni domination étrangère; ce furent les Polonais.
A part la Pologne, les autres contrées de la Slavonie, les régions orientales, dans leurs démembrements multipliés, n'ayant pas encore de constitution et d'assiette communes, n'avaient pas non plus de dénomination générale. Ce n'est pas que le nom de Russie n'existât déjà. On le donnait à différentes contrées; mais il importe de ne pas oublier que toutes appartenaient au territoire polonais, la Russie actuelle ne s'étant constituée en Etat séparé que dans la deuxième moitié du xiie siècle, et n'ayant jusqu'au siècle dernier porté que le nom de Moskovie, le seul qui lui soit propre. « Celui de Russie, venu probablement des Roxolans ou Ruthènes, comprenait une étendue immense, indéterminée. C'étaient la grande et la petite Russie, la Russie noire, la Russie rouge, la Russie blanche, dénominations bizarres, qui ont suscité mille débats dans le monde savant, qui tiennent, dit-on, simplement à la couleur populaire du bonnet national. La RuF^sie rouge, où est Léopol, capitale de la Galicie, est un riche district au pied des monts Karpathes, qui servait de centre en quelque sorte et de point d'appui à la nation polonaise; plus au nord, la Russie noire faisait partie intégrante de la Lithuanie, et la liait à la Pologne; plus loin, la Russie blanche, où est Smolensk, bornait la Lithuanie du côté du grand-duché de Moscovie, et passa avec elle, sous les Jagellons, à la couronne de Pologne. Ajoutons que la dénomination de terres rws5?'ennes confondait toute la partie méridionale des provinces polonaises^, la Pokutie. la Wolhynie, la Podolie, enfin les vastes champs de l'U-
kraine, avec le royaume de Kiowie, qui fut le siège de la race de Rurik, mais qui ne devait pas tarder à retomber au pouvoir de la Pologne et qui y est demeuré à peu près jusque vers le temps où naquit Pierre le Grand.
(( C'est plus loin, dans la grande et la petite Russie, qu'après bien des migrations et des vicissitudes se constitue, presque de nos jours, sous le nom de grand-duché de Moscovie, cette monarchie à laquelle Pierre le Grand se hâta de donner, par avance, le nom d'empire de toutes les Bussies. Mais dans le temps même où il prenait cette dénomination mensongère, la plupart des Russies faisaient encore partie intégrante de la république de Pologne ! Jusqu'à cette époque du czar Pierre, les grandes principautés, successives ou rivales, de Kiew, de Pereaslaw, de Tver, de Souzdal, de Moscovie avaient à peine, de loin en loin, frappé l'Occident du bruit de leurs révolutions, sans porter de dénomination uniforme. » Le monde ignorait que ces noms changeants couvaient un empire nouveau qui, en tuant la Pologne, devait menacer la liberté et la sécurité de l'Europe tout entière.
Étendue et population de la Pologne.
L'importance de la Pologne ne résulte pas seulement de sa haute antiquité, mais de l'immense étendue de son territoire et de la grandeur de son rôle historique. En
lui enlevant tout, son histoire, sa langue, sa littérature et son culte, les puissances qui l'ont démembrée se sont attribué jusqu'au nom de ses provinces. Aussi ne se faiton en général aucune idée de l'étendue prodigieuse de l'ancienne Pologne. Un simple aperçu géographique suffira pour l'indiquer, au moins sommairement. « De bonne heure, poursuit M. de Salvandy, ce territoire polonais se divisa en quatre grandes régions. La Pologne teutonique, qui ne comprenait rien de moins que la Bohème, le Mecklembourg, le Holstein, la Lusace, les Marches de Brandebourg, la Silésie, autant de provinces ou même d'Etats dont l'antique incorporation à la Pologne est aujourd'hui oubliée du monde entier. Cette contrée s'étendait de l'Elbe à l'Oder, du Danube à la mer Baltique : elle ne s'arrêtait qu'à la Franconie et à l'Austrasie ou France orientale, et plus loin au Danemark. Le sang slave y était mêlé de germain: elle passa successivement sous d'autres lois et contribua à former plus tard l'empire germanique.
» Au cours de l'Oder s'appuyait la grande Pologne. Elle embrassait la Poméranie, le httoral où s'élève Dantzig, les champs marécageux qu'envahit la race septentrionale des Borusses ou Prussiens, c'est à-dire, plus tard, la Prusse royale (liée au royaume de Pologne) et ducale ou brandebourgeoise.; le duché de Mazovie où Warsovie fut fondée, celui de Kuïavie, avec ses capitales de Gnezne et de Posen, en un mot tout le centre et le nord. C'était réellement le pays des Léchites, la Pologne fondamentale.
» La petite Pologne, où était Cracovie, se composait du vieux royaume des Chrobates, de celui d'Halicz ou Galicie et de la Russie rouge. Les terres russiennes s'y rattachaient : c'étaient la Podolie, la Pokutie, la Bukovine, les deux Wolhynies, l'Ukraine. Ces vastes et fertiles provinces s'étendaient au midi sur toute la frontière de la Hongrie, de la Moldavie et de la Bessarabie.
» Enfm, la Pologne lithuanienne, comprenant outre l'immense duché de Lithuanie, la Courlande, la Semigalle, la Russie blanche et la Russie noire. — Telles sont les contrées qui constituèrent la Pologne. C'était à peu près tout ce que les anciens avaient nommé le pays des Sarmates, en réalité la plus vaste région qu'enfermât dans ses limites aucun Etat moderne.
» A cette époque de confusion et de morcellement, il y avait dans le monde autant de nations que de tribus armées, et presque autant de souverainetés que de provinces conquises. Seul, le peuple dont nous venons de décrire le territoire, trouva dans l'attachement aux coutumes natives un lien commun. Rien nV avait rompu, rien n'y devait rompre, dans la suite des temps, la chaîne des traditions et des usages. Ce fut cette communauté de penchants et de pratiques qui produisit chez les peuples de Pologne la communauté de gouvernement et de destinée. Constitués en corps de nation, ils restèrent fidèles à la coutume de régler, dans des assemblées générales, les intérêts communs. Et telle était la puissance de ce même sang, de ces mêmes traditions, de ces mêmes mœurs, qui resserraient par autant de liens ce grand
faisceau, qu'on verra, avec le laps des temps, tomber successivement sous la domination étrangère les frontières toujours plus resserrées de la Pologne, sans que jamais l'esprit national fléchisse. L'État se démembre et ne se brise pas. Il y a un esprit public qui domine tous les désordres. Avec cent mille maîtres et tout un peuple en servage, il y a une seule loi, une seule patrie, une seule nation. »
L'immense étendue qu'a occupée en divers temps la Pologne, peut ètreévaluéeàuntiersde l'Europe. Pourvous la représenter approximativement, tirez du lac Ladoga une ligne qui, passant au delà de Saint-Pétersbourg, et en deçà de Moscou, aboutisse à la mer Caspienne, aux bouches du Volga, regagne la mer Noire, coupe aux trois quarts la Crimée, suive à peu près le cours du Danube, et par de sinueux détours aille rejoindre l'Elbe, l'ile deRugen et côtoyé la Baltique jusqu'à l'extrémité du golfe de Finlande. Yoilà la Pologne des premiers temps et même sous Jagello, il y a moins de cinq siècles.
Cette étendue territoriale fut très-variable sans doute. Mais, en la prenant même uniquement sur les possessions stables, elle comprenait 30,000 milles carrés. Sous Jean Kazimir, quand le sol national était déjà entamé, elle était encore de 21,000 milles carrés, et eu 1772, au premier démembrement, de 1 4,505 milles carrés, réduits à 2,270 ^15 au degré géographique) par le congrès de Vienne en 1815, à la suite des nouveaux partages.
Déjà, sous Jean Kazimir, avant la guerre de Suède, en
1655, la population de la Pologne s'élevait à 15 millions d'âmes ; et seulement dans les limites restreintes de 1772, elle est de 21 millions dhommes. Or, ces limites comprenaient moins de la moitié de son immense territoire d'autrefois (14,505 milles carrés sur 30,000), ce qui en porterait la population à plus du double, soit environ -45 millions d'âmes. Sur 20 millions d'habitants on peut en compter 3 millions pour la noblesse, 4 millions pour la bourgeoisie, 2 millions pour les Israélites et 1 1 millions pour les paysans. Le savant Czacki a calculé que si la Pologne, même réduite à ses bornes étroites de 1772, avait seulement la moitié de son territoire cultivé, elle pourrait nourrir 58,353,500 habitants.
ClDIAT, TERRITOIRE, FLEUVES, CANAUX, FORÊTS.
Le climat de la Pologne est assez variable, et, d'après Sniadecki, le thermomètre y marque depuis 24 degrés Réaumur de froid jusqu'à 29 de chaleur. Des froids rigoureux s'y firent sentir. Ainsi, la Baltique gela une fois à tel point que, selon Rzonczynski, on put aller sur la glace de Dantzik à Lubeck. En 974, dit Dlugosz, toutes les rivières furent couvertes de glace depuis la fin d'octobre jusqu'à l'équinoxe du printemps. Le froid s'éleva à 25" en 1320, et à 20" 1/2 en 1799. Par contre, il résulte des recherches de Koialowicz, sur les hivers de 1414
et U92, qu'au mois de janvier, sous oo" de latitude, la terre se couvrit de fleurs, les plantes poussèrent, le blé se forma en épis, et les oiseaux reconstruisirent leurs nids, mais tout fut détruit en une seule nuit par les froids de février. A Dantzik, en décembre 1588 et à la fin d'octobre 1568, les rosiers fleurirent de nouveau. L'hiver de 1659 fut si doux que les essaims d'abeilles sortirent de toutes parts. Mais la température moyenne est en hiver de 3 degrés au-dessous de zéro, et en été de M" 1/2 au-dessus.
Nous ne parlerons pas de phénomènes assez fréquents en ce pays, tels qu'aurores boréales, étoiles filantes, aérolithes, parélies, etc.
A une époque anté-historique, le sol de la Pologne semble avoir été en partie au moins couvert par les eaux. On pense qu'il existait jadis une mer en Polésie, et, suivant les traditions populaires, une autre dans les contrées marécageuses entre Novogrodek, Minsk et Polock. En creusant le canal qui joint le lac de Hzyczyn au Pripec, on découvrit une ancre de vaisseau. Dans la grande Pologne et la Lithuanie, on a tiré du sol des restes énormes de la baleine. On a aussi constaté qu'au fond de la terre gisaient d'anciennes forêts de pins tous inclinés du nord-ouest au sud-est, et indiquant ainsi la direction des eaux; enfin, on a trouvé un grand nombre de plantes inconnues dans les mers du Nord et qui fourmillent au Mexique et en Algérie, des mâchoires de bison gigantesque, des dents d'éléphant, des débris de rhinocéros et d'immenses fossiles de mammouth.
La Pologne est un pays généralement plat, si ce n'est au sud, où la grande chaîne des Karpats a, au pic de Lomniça, 9,000 pieds d'élévation au-dessus du niveau de la Baltique, et sur les Tatry, cinq lacs à une hauteur de 4,200 à 4,500 pieds. -4,819 fleuves et rivières navigables sillonnent dans tous les sens ce vaste territoire et communiquent par de grandes ramifications à trois mei^ : la Baltique, la mer du Nord et la mer Noire. Les quatre fleuves principaux sont :
La Yistule, qui prend sa source dans le duché de Cieszyn (Teschen) en haute Silésie, traverse Varsovie, Krakovie, Sandomir, Kazimierz, Pulawy, Plock et autres villes remarquables, s'élève à Krakovie à 611 pieds de Paris, reçoit plus de 120 rivières dans son parcours de 227 lieues, et se jette dans la Baltique près de Dantzik, point important pour l'exportation.
Le Dnieper (Borystène), avec ses treize cataractes, est le plus considérable des fleuves polonais qui se jette dîfns la mer Noire, et a, dans sa limite orientale du nord au sud, 378 milles. C'est par lui que se faisait le commerce le plus ancien des Slaves. Dans les 70 îles qui sont vers son embouchure, habitaient autrefois les Kosaks Zaporogues, qui poussaient leurs excursions et leurs ravages jusqu'à l'Asie Mineure et aux portes de Constantinople. Entre les confluents du Dnieper et du Boh (Hypanis) florissait dans l'antiquité la ville d'Olbia, colonie grecque et entrepôt du commerce de l'Orient, qui fut ruinée parles Gètes, et ne se releva que difficilement. Kiiov, centre du bassin du Dnieper, était déjà dans le viii' et le ix' siècle
une ville très-florissante par le commerce. Selon les chroniqueurs contemporains, elle renfermait 300 églises et 800 marchés. Son importance commerciale était alors telle qu'on attrihue à Charlemagne le projet de joindre le Rhin au Danube, uniquement pour détourner de Kiiov le commerce du Levant.
Le Niémen, fleuve national de laLithuanie, chanté de tout temps par les poètes, depuis les Weidaloles idolâtres jusqu'à Adam Mickiewicz, se développe sur une longueur de plus de 122 lieues, et, comme la Yistule, se jette dans la Baltique. Son bassin, non moins important, traverse toute la Lithuanie. A son centre est Kowno, ville d'une grande importance commerciale sous la Pologne indépendante ; les Anglais y avaient leurs comptoirs, mais i's en furent chassés par le système prohibitif suivi après l'envahissement du pays.
Le Dniester s'élance des sources voisines de celles de la Vistule, baigne la commerçante Mohilew, et va se jeter dans la mer Noire, près d'Akerman.
Parmi les lacs, le plus important est celui de Goplo, qui a une lieue de largeur sur huit de longueur. Ceux de Duswiaty, de Hryczyn, de Sukum et de Smolno sont d'une profondeur qu'on n'a jamais pu mesurer.
Tous ces fleuves, rivières, lacs et étangs abondent en poissons.
Parmi les marais, nous citerons ceux de Biebrza, qui ont une étendue de 18 lieues, et les immenses marécages de Pinsk.
Le canal du Muchaviec, nommé autrefois canal de la
République, joint Dantzik et Odessa, et ouvre une ligne de navigation de 290 milles. En 1766, un simple citoyen, Michel KazimirOginski, hetman de Lithuanie, fit creuser à ses frais un canal qui, unissant le Dnieper et le Niémen, joint la mer Noire à la Baltique, et établit une communication navigable de 270 milles. Les travaux, un moment interrompus, furent repris en 1780 et terminés en 1784 avec le succès le plus complet. Les dépenses s'élevèrent à 12,000,000 de florins de Pologne ; la république, en reconnaissance du généreux citoyen qui en avait supporlé tous les frais, lui donna le nom de canal Oginski, et la diète décréta, dès le mois de janvier 1768, l'érection d'une statue à Oginski. On peut citer encore, en second ordre d'importance, les canaux d'Auguslow, de Windawa et de Bromberg.
Une grande partie de la Pologne est couverte de b5is, bien que souvent la négligence ou la malveillance des paysans cause l'incendie de forêts entières, surtout en Lilhuanie. La forêt de Bialowiez, qui embrasse une étendue de 52 lieues et demie, rivalise avec les forêts vierges de l'Amérique. Elle fourmille d'animaux dont les espèces variées ne se trouvent plus nulle part ailleurs en Europe, élans, bisons, lynx ; et tandis que l'aigle plane au-dessus de ce lieu qu'il aime, le castor élève ses merveilleuses constructions au bord des rivières voisines. Il y avait, au xiii" siècle, des couches immenses de castors aux environs des rivières Nida et Narev ; en 1229, le garde-castor Jasko de Makov rend à Conrad, duc de Mazovie, un compte qui montre combien ces animaux, au-
jourd'hui presque disparus, étaient alors nombreux. Les anciens rois de Pologne, entre autres les Jagellons, chassaient beaucoup, et l'on rapporte que Kazimir lY resta sept ans, de l-iSo à lid% dans les bois de la Podlacbie, entièrement livré à ce plaisir.
Caractère des Polonais.
Ce qui caractérise particulièrement la race slave, dont la Pologne peut être considérée comme la tète et le cœur, c'est son amour de la liberté et de la nationalité, son hospitalité, la douceur de ses mœurs, sa tolérance, son élan, sa bravoure, son imagination mélancolique qui donne une teinte originale à sa poésie et à sa littérature. Menant dans les premiers siècles une vie simple, joyeuse et tranquille, ils ne connaissaient point la guerre : « C'était, dit Dlugosz, l'âge d'or de la nation. » S'ils ont çà et là succombé sous l'oppression d'autres peuples, c'est par douceur et non par faiblesse. La race slave a assez prouvé son énergie par l'ascendant qu'elle a conquis sur cent autres. Elle fit reculer la nationalité latine et grecque des environs du Danube jusque vers l'Italie et vers l'antique Olympe, où, dans le moment de sa vigueur, elle est entrée en lutte avec la race grecque dépravée, et lui a disputé un instant la possession de la Hellade et même du Péloponèse.
LA rOLOG-XE ET SES ORIGI.XES. 31
Placés au milieu de cette grande famille, les Polonais se distinguent par les qualités les plus brillantes, surtout par la générosité, la franchise, l'esprit de liberté, une noble fierté et le dévouement et l'intrépidité poussés jusqu'à l'héroïsme. Portés à l'humanité, à l'afiabilité, à l'hospitalité, ils apprennent avec facilité toutes les langues ; doués d'adresse pour reproduire tous les modèles, ils sont propres à tout, aux sciences, aux arts, à l'industrie. Désintéressés, parfois prodigues, ils imitent volontiers les Français. Ensemble harmonieux de belles qualités où les extrêmes se touchent, ils ont souvent perdu par l'insouciance ce qu'ils avaient conquis par la valeur. Leur confiance et leur bonne foi les rendent tr£s-faciles à tromper, et leur histoire prouve la vérité de leur proverbe national qui dit : « Le Polonais devient sage après sa perte. »
Mais ce qui le distingue surtout, c'est la grandeur de son patriotisme, de son esprit national, qui a survécu à tous les revers et résisté à tous les pièges, à toutes les oppressions de l'étranger. Rien n'a diminué, rien n'a terni cet ardent amour de la patrie, et si le pays succombe, il lui survit plus dévoué et plus fervent. La nationalité polonaise est impérissable; elle franchit les siècles et se confond avec le sentiment religieux,, avec celui de l'honneur et du sacrifice. C'est ce qu'exprime admirablement l'illustre Xiemcewicz, en retraçant en ces termes les principaux traits du caractère polonais : « Chez nous, dit-il, on n'a vu ni passions opiniâtres et effrénées dans les querelles publiques, ni crimes dans la
vie civile; toujours la bonté et la douceur l'emportèrent sur la colère. Un gouvernement aristocratique et démocratique tout à la fois, où l'on avait plus ou moins besoin l'un de l'autre, rendit notre noblesse, affable et souple; l'excès de liberté, le droit de dire aux rois les vérités les plus âpres, la rendit franche et hardie. Une suite non interrompue de guerres la rendit persévérante, belliqueuse, amoureuse d'exercices héroïques; l'opulence, humaine et hospitalière... Il n'est pas de nation qui ait rendu aux rois plus d'hommages que la nôtre. Jamais le trône de Pologne ne fut souillé de sang.
» Considérés dans l'abus même de leurs richesses, les Polonais brillent d'un esprit noble et guerrier; ils se ruinaient plus pour les autres que pour eux-mêmes. Ce n'est pas la recherche, ce n'est pas la vaine élégance qui présidaient à leurs excès, mais un luxe d'armures, de chevaux, d'attirail, mais la magnificence dans les assemblées nationales, mais une prodigue hospitalité dans les honneurs qu'ils rendaient chez eux. Voilà leurs excès. L'anarchie put bien momentanément assoupir l'esprit belliqueux des Polonais, mais elle a conservé dans toute leur plénitude la hardiesse, le noble dévouement pour le pays et, si je puis m'exprimer ainsi, cette volonté de fer d'être une nation 1 Que d'exemples de ces vertus ne nous offrent pas les fastes de notre histoire! Ces grands mêmes qui, à la légère, se déchargèrent des obligations et des impôts publics, toutes les fois que le pays se trouvait dans le besoin, amenaient pour sa défense des milliers de guerriers. A la diète de Pélrikau, en 1562,
LA rOLOGNE ET SES ORIGINES. 33
Sigismond Auguste ayant déclaré à la face de la nation que, par suite de la dissipation de ses pères, les domaines et les revenus de la couronne étaient tellement dilapidés que le roi n'était plus en état d'opposer une armée aux Tartares ni aux Moscovites, le Sénat et le nonce s'approchèrent l'un après l'autre du trône, déchirant leurs privilèges et restituant à la couronne leurs propriétés. Dans les derniers temps, on a vu avec quel enthousiasme notre jeunesse courait aux armes 1 avec quelle bonne volonté le peuple villageois saisissait les instruments agricoles pour repousser l'ennemi! avec quelle tendre libérahtéla vieillesse déposait ses épargnes sur l'autel de la patrie expirante ! le beau sexe, ses précieux ornements! Ils aimaient toujours la patrie, les Polonais nos ancêtres, parce qu'elle était brillante, parce que c'était une terre qui leur avait procuré les bienfaits de la liberté; et, nous autres aujourd'hui, nous l'aimons davantage peut-être, parce que nous l'avons vue si injustement accablée, si malheureuse !
> L'amour de la patrie est le caractère et la vertu dominante de notre nation, et, de plus, un mélange de douceur et d'intrépidité; d'une excessive irascibilité et d'une extrême facilité à pardonner; d'ardeur, d'emportement et de patience; enfin, de cette constance à tout supporter quand il est question de nos plus chères espérances. »
M. Falkenstein, retraçant la vie de Kosciuszko, fait le tableau suivant du caractère polonais : « Un couiage inné, une âme douée de facultés élevées et énergiques,
une vie continuellement agitée par les orages politiques provoqués par l'antique constitution, ont donné au Polonais ce caractère qui le distingue de tout autre peuple, et qu'il a conservé pur et intact à travers les orages du temps. Souvent réduit à des moyens simples et bornés, luttant contre les mauvaises saisons et les privations, isolé presque du monde entier et entouré d'une nature monotone, ses idées tournent dans le cercle étroit de sa famille et de ses voisins : de là vient cette disposition aventureuse, ce profond attachement au sol jiatal, cet esprit formé pour l'indépendance, cette rapidité de résolution, cette excessive facilité à s'accommoder à toutes les positions et à en tirer parti. On a donc raison de le nommer le Fronçais du Nord. Opiniâtre par esprit et vif par tempérament, le Polonais est enthousiaste dans tout ce qu'il entreprend, et poursuit avec un courage infatigable sa lutte pour les libertés de la patrie. »
Dans une description de la Pologne, l'Anglais Bernard O'Connor, médecin du roi Jean Sobieski, esquisse ainsi le tableau des mœurs et des usages de son temps : c( Les Polonais sont doués de beaucoup d'esprit et dune forte constitution. Ennemis de la mollesse, ils bravent toute espèce de fatigues. Ils s'exercent à la chasse, se rasent la tète et portent des moustaches; leur maintien est noble. La canne en main et le sabre au côté, ils portent avec cette arme un petit sac brodé en argent, où ils renferment un couteau et une pierre à feu. Ils sont sincères, honnêtes et très-hospitaliers envers les étrangers La noblesse s'instruit dès la plus tendre enfance.
Ils comptent parmi eux des savants du premier ordre en mathématiques, en histoire, en éloquence, en philosophie, en poésie et particulièrement dans le barreau. Les Polonais sont tellement endurcis aux intempéries de l'air, qu'ils supportèrent, malgré une neige constante, toute la campagne de 1663 contre les Moscovites. Ils font construire des châteaux aussi magnifiques que ceux d'Italie, et dont l'ameublement est en riches étoffes brodées d'or. On trouve des bains dans presque tous les villages. Les dames ne sortent ordinairement qu'accompagnées de femmes âgées, espèces de surveillantes qui ne sont là que pour la forme, car les Polonaises sont trèslidèles à leurs époux. »
Nous verrons dans la suite de ce livre le caractère et les mœurs des Polonais aux diverses époques de leur histoire.
Premiers temps iiistorioues.
Les Slaves ne connaissaient que le seul Dieu , maître de l'univers et créateur de la foudre. Disséminés d"abord en une foule de communautés républicaines, ils se constituèrent, vers le viii^ siècle, en divers États et groupes armés, dont la Pologne devint le centre. Charlemagne s'étant approché de leurs frontières, la puissance politique et chrélienne des Francs les obligea tous de veil-
1er à leur sûreté ; c'est alors que se formèrent quelques royaumes primitifs, et leur source commune fut dans l'Élat slave et chrétien de la Grande-Moravie. C'est là, qu'au vil' siècle encore régnait Samon, qui délivra les Slaves des Avares. L'Autriche actuelle, et Krakovie, n'est autre chose que l'ancienne Grande-Moravie, dont le fondateur fut Swiatoplug. Après sa mort, l'union slave fut dissoute, et de cette dissolution se composèrent les royaumes slavo-turc de Hongrie, slave de Bohême, celui de Chrobate ou de la Petite-Pologne , et la Marche d'Autriche.
On a fait remonter les premières origines de la Pologne jusqu'à l'an 496, date de la victoire de Clovis à Tolbiac, et de la formation de la nationalité française. Il semble, en effet, que les deux nations sœurs devaient naître le même jour. Mais les annales ne nous ont rien conservé de certain sur ces temps reculés. Encore obscures, vagues, souvent même fabuleuses, elles s'ouvrent par l'histoire des Lechs, qui ne portent d'autre nom que celui de la race qu'ils représentent : c'est la nation agissant et se gouvernant elle-même. En 550, disent les chroniques, Lech fut le premier chef de la nation polonaise, promena ses légions à l'ouest et au nord de la Vistule, conquit la Silésie, le Brandebourg, la Prusse, la Poméranie, le Holstein, la Saxe, et fonda la ville dp Guèzne, dont le nom [Gniadzo, en polonais) signifie Aigle. Gnèzne, premier berceau de la Pologne, située à sept milles de Posen et célèbre par le couronnement de Boleslav le Grand, disparut de la scène poli-
LA rOLOG-N'E ET SES ORIGI.\ES. 37
tique à mesure que s'étendirent les conquêtes des Polonais, et n'est plus aujourd'hui qu'une petite ville insignifiante, qui renferme à peine 4,000 habitants.
Après Lech, dit-on, Yizimir ou Ismar combat les Danois à la tête d'une flotte nombreuse, leur enlève toutes les îles de la Baltique, rend leur roi Sivard tributaire, et s'empare, dans la suite, de la plus grande partie du Danemarck. Plus tard, vers la fin du vii'^ siècle on trouve le territoire partagé entre douze gouverneurs voievodcs ou chefs de guerre. Mais l'un d'eux, Krak ou Krakus, concentre entre ses mains le pouvoir, fonde, vers l'an 700, Krakovie, sur les ruines de Carrodunum, v réside, établit des tribunaux de justice et règne glorieusement.
Après Lech II, fils de Krakus, les Polonais prennent pour chef sa sœur Yanda (750), qui repousse tous les prétendants à sa main. L'un d'eux, prince allemand, nommé Ritagor ou Rytigier, ayant voulu soutenir ses prétentions par les armes, Vanda se mit à la tête de son armée, battit complètement, dans une sanglante rencontre, Rytigier, qui périt dans le combat, et finit elle-même ses jours en se précipitant dans la Vistule.
Après Yanda, douze gouverneurs se partagent de nouveau le pouvoir, et, sous leur autorité faible et divisée les Hongrois et les Moraves ravagent le territoire de la Pologne. Yiennent ensuite les Leszek : le premier est un artisan, Przemislav (7G0), dont le règne fut paisible et sage. Après lui, les Polonais choisirent pour chef un jeune homme obscur, qui prit le nom de Leszek II (80-4), ï. I. 3
et conserva toute sa vie les simples vêtements qu'il portait avant son élévation. On raconte qu'il périt dans un combat qu'il livra, de concert avec les Bohémiens, contre Charlemagne. Ce qui est certain, c'est que dès ce moment la France et la Pologne se rencontrent sur les champs de bataille. Plus prudent, son fils Leszek III (810) rechercha l'amitié de Charlemagne : ainsi, la première alliance de la Pologne et de la France remonte à plus de 1050 ans. Dès cette époque, la Pologne fut dotée de sages institutions, qui cependant n'arrêtèrent pas la longue tyrannie des Popiel.
En effet, Leszek III laissa deux fils qui opprimèrent le peuple. L'un, sous le nom de Popiel 1" (815), gouverna en prince lâche et efféminé, ou plutôt laissa gouverner ses favoris. Son frère, Popiel II (830) empoisonna ses deux oncles, et, en expiation, périt misérablement dans son palais bâti au milieu du lac Goplo. Un interrègne qui suivit nous conduit aux temps véritablement historiques.
LA POLOGNE CON 0I-' t R AME. 39
De Piast a Boleslav le Grand (842-992 .
Après une lutte intestine, les Polonais élurent pour chef (842) Piast, simple paysan de Kruszvica, possesseur d'un petit champ quïl cultivait de sf s mains, et de quelques ruches dont il recueillait le miel. Le nom do ce paysan devint le plus haut titre d'illustration nationale, et il fut le chef d'une dynastie qui régna en Pologne jusqu'en 1370, dans le duché de Moravie jusqu'en 1526, et en Silésie jusqu'en loTo, en un mot, subsista plus de sept siècles. Ce choix n'a rien qui doive surprendre; car, chez les Slaves alors tous cultivaient la terre, et ne quittaient la charrue que pour courir à la défense de la patrie. Piast régit la Pologne pendant vingt ans environ, rétablit la paix intérieure et travailla à adoucir les mœurs.
Ziémovit, son fils, lui succéda ,8G0), soumit k-s tri-
40 HISTOIRE l'E LA POLOGNE.
bus voisines, agrandit ses États situés dans les contrées de Gnèzne et de Kruszvica,- et combattit avec succès les Moraves, les Hongrois, les Prussiens, les Kassubiens et les Poméraniens. L'incorporation à la Pologne de la Chrobatie -Blanche commença à donner au pays une couleur plus européenne, et qui se ressentait déjà de rinfluence du christianisme. Il eut pour descendants et successeurs le pacifique Lesket IV (892) et le probe et hospitalier Ziémomisl ^913;.
Ce dernier avait un fils qui, dit-on, naquit aveugle et recouvra miraculeusement la vue dans sa septième année: « c'était, ajoutent les chroniqueurs, l'image de la Pologne ouvrant les yeux à la lumière de l'Évangile.» Ce fils fut Mieczislav I", qui devint en effet le Clovis de la Pulogne. Ses États, successivement accrus, comprenaient la grande et la petite Pologne, la Silésie, la Moravie et la Kuïavie, leurs frontières dépassant TOder, embrassant Rrosna (Grossen) et Glogov (Glogau), et s'étendant, dun côté, jusqu'aux terres des Prussiens, et de lautre, jusqu'à celles des Bohémiens. Ceux-ci s'étaient convertis au catholicisme, déjà connu et professé en partie par les j)euples slaves dès le ix^ siècle.
Ayant épousé une chrétienne, Dombrovka, fille du duc de Bohème, qui arriva avec plusieurs ecclésiastiques de son pays, ^Mieczislav se convertit et reçut le baptême de la main de Bohowid, qui déjà avait béni son mariage à Gnèzne en 9Go. Cette même année, il fit placer le signe sacré de la Rédemption sur le mont Chaire (Lysa-Gora), élevé de 1908 pieds, embrassant un horizon de 70 lieues.
LA POLOGNE CONQUÉRANTE. il
et là même où les Slaves idolâtres adoraient leurs faux dieux. Il bâtit neuf églises, leur donna des domaines considérables, établit la dîme pour la dotation des évêchés, et des théologiens habiles furent appelés d'Italie et de France. A l'exemple de son chef, le peuple renversa les idoles, et les efforts infatigables de Jordan, évêque de Pologne, secondés par Mieczislav et Dombrovka, déterminèrent une conversion générale, délinitivement confirmée par saint Adalbert, évêque de Praga, qui traversa Krakovie et la Pologne pour aller porter la foi jusqu'en Prusse. Néanmoins la conversion totale des Polonais ne s'acheva qu'à la iin du x« siècle, sous Boleslav le Grand. A la suite de la révolution de 1034 à 10-40, une partie du peuple retourna momentanément à l'idolâtrie; mais, à partir de Kazimir l", la Pologne resta immuablement et profondément catholique. Afin de montrer combien ils étaient prêts à verser leur sang pour la défense de leur foi, les Polonais avaient coutume, pendant la messe, à la lecture de l'Évangile, de tirera demi les sabres hors de leurs fourreaux, et de ne les y remettre qu'après Yanlienne : Gloire à vous, Seigneur! Cet usage, qui prit naissance sous Mieczislav I", se conserva jusqu'à la ruine totale de la Pologne, en 1795, c'est-à-dire pendant 830 ans.
Mieczislav repousse Vladimir, duc de Kiiovie et de Novogorod, et défait complètement près de Stetin le margrave de Misnie et le comte de Walbeck. Mais Olhon PS empereur d'Allemagne, prétend se rendre juge du différend ; et dans un congrès convoqué à Quedlinbourg, en
973, Mieczislav, comblé de présents et de témoignages d'une vive estime, croit, par reconnaissance, devoir se déclarer tributaire de l'empereur pour les pays qu'il avait conquis sur la rive gauche de la Yarta. C'est ainsi que la Pologne entre directement en rapport politique avec TEurope occidentale. Mieczislav intervint dans le débat pour la succession de l'empire d'Allemagne et mourut après un règne d'environ 32 ans.
BoLESLAV LE Grand (999-1025).
Mieczislav partagea ses États entre ses fils; mais l'aîné, Boleslav le Grand, dit Chobri ou l'intrépide, s'empara seul du pouvoir, et fut le Charlemagne de la Pologne, dont un pape avait prédit la grandeur et la gloire futures. Reculant les bornes de son royaume, il avait pris aux Bohémiens la Silésie ; Krakovie, tout le pays avoisinant les monts Karpats, la Pomeranie entière le reconnaissaient pour maître, et le bruit de ses exploits remplissait le monde, lorsqu'en l'an 1000 l'empereur Othon III vint le visiter. Il se rendait en pèlerinage au tombeau de saint Adalbert, martyrisé depuis peu en Prusse, et dont le corps, racheté par Boleslav, avait été déposé à Gnèzne où l'empereur entra nu-pieds par respect pour le saint. Emerveillé de la puissance et de la munificence presque
LA POLOGNE CO XQL'ÉRAXTE. 43
fabuleuses de Boleslav, Othon fit avec lui un traité, qui le reconnaissait comme roi de Pologne, allié et défenseur de l'empire, libre de toute dépendance envers les souverains allemands, ayant droit d'investiture et de nomination des évêques. Dans un moment, il alla même jusqu'à ôter sa couronne impériafe et à la poser sur la tête de Boleslav, auquel il envoya, à son retour, un morceau de la lance de saint Maurice : cette relique, richement enchâssée, remplaçait alors le sceptre et servait de marque distinctive de la dignité royale.
Au sujet de cette réception de l'empereur Othon III par Bolei^l.iv le Grand, Lelevel donne les détails suivants, fort curieux, et qui peignent les mœurs, les habitudes, les richesses et les banquets de ces temps reculés. « Boleslav, dit-il, reçut un hôte si distingué avec la plus grande distinction. Dès la frontière, il fut accueilli par une foule immense accourue au-devant de lui. Boleslav lui-même était à la tête de ses guerriers. L'or, l'argent, le cuivre ou l'acier et le fer bien poli, que chacun portait selon ses moyens, éblouissaient tous les yeux. Les plus riches escortaient les deux princes, Boleslav et Othon ; ils portaient une robe de dignité nommée zupan et autres habits en couleurs claires et voyantes, écarlate, ver.t, bleu, cramoisi, avec des chaînes d'or. L'or, les pierreries ornaient leurs sabres, leurs cuirasses et leurs boucliers; leurs chevaux étaient richement enharnachés. Les plus riches composaient de nombreux corps de cavalerie couverts de cuirasses; mais plus nombreux étaient les guerriers à pied, armés d'arcs et de boucliers avec la lance à la
main. Les uns portaient des capotes blanches, d'autres des rousses, d'autres encore des noires, mais tous avaient un cœur aussi brave que les plus riches seigneurs. C'est avec ces guerriers que Boleslav allait habituellement à la guerre; mais, cette fois, il les dirigea au-'devant d'Othon qui se rendait a Gnèzne. C'était en son honneur que Boleslav fit tout cela, et pour lui faire voir de près la nation pour laquelle les Allemands avaient de l'antipathie. Othon aperçut donc, dans la vaste étendue des champs et prairies qui bordaient son chemin, de nombreux corps armés qui l'escortaient. Ce fut un coup d'œil magnifique...
a Othon resta trois jours à Gnèzne, et Boleslav le fêta à ses propres frais. Dans ce temps tout était simple et rustique. Les châteaux des rois, les maisons des seigneurs et les cabanes des paysans, se resFemblaient beaucoup. Rien n'y était élégant comme de nos jours, mais partout régnait la cordialité, la simplicité, la franchise; partout aussi, on voyait le bien-être et l'abondance. Dans une maison de citoyen propriétaire et cultivateur, et de Kmeton, on apercevait plus de vases en bois et en terre qu'en argent; il y avait un peu moins de luxe que chez les riches et chez les rois. La maison royale était aussi en bois ; mais ses parois étaient couvertes de riches tapis, ornés de plaques d'or et d'argent, de boucliers, de sabres resplendissants de pierreries. Les chambres étaient vastes et pouvaient contenir des hôtes nombreux. Les tables étaient grandes, en bois de chêne, ou tout autre bois du pays, faites avec simplicité, mais revê-
LA POLOGNE COXOUER AME. -io
tues quelquefois de lames d'or ou d'argent, couvertes de draps de laine, ou de toile de chanvre ou de lin, assez grossière, mais très-blanche et peu connue hors du pays On plaçait sur ces tables des plats d'or ou d'argent de différentes formes, avec des vases de même métal artistement ciselés ; des cuillers d'argent en abondance. Tous les plats étaient remplis de mets accommodés bien simplement. La viande bouillie ou rôtie était tantôt d'animaux domestiques, tels que bœufs, porcs, volailles ; tantôt de gibier, tels que lièvre, chevreuil, sanglier, daim, bison, urus, caâtor. Il ne manquait pas de légumes; on y avait du millet,- des gruaux, de l'orge bien gras avec du lard; le pain et le gâteau faits de farine de seigle. Il y avait en tout abondance et richesses. Les hôtes étaient placés sur des bancs longs et quelquefois des tabourets; les plus distingués avaient des fauteuils couverts de riches brocards, étoffes qui venaient de la Grèce ou des pays des mahométans d'Asie. On versait dans des vases brillants des boissons acéteuses et rafraîchissantes; de la bière forte, de l'hydromel et autres boissons douces et spiritueusos. Tout le monde était admis à boire et à manger. Ce n'est pas tout; après que l'empereur, les seigneurs allemands, leur suite et tous leurs domestiques s'étaient bien rassasiés, à chaque repas, tout ce qui était en or et en argent sur les tables était donné à l'empereur et distribué entre tous les seigneurs allemands et leurs domestiques. De plus, Boleslav donna aux Allemands d'autres présents en fourrure, riches vêtements, armes précieuses et argent monnayé.
4(j HISTOIRE DE LA POLOG.N'E.
C'est ainsi que Boleslav fêta et régala son liùteOtton III, pendant son séjour à Gnèzne. »
Ce roi, dont on vient de peindre la munificence et les mœurs, conquit tour à tour la Bohême, la Moravie, la Misnie ou la Serbie et la contrée de Lubusz qu'il réunit à la Pologne comme pays slaves. Il remporta en 1005 une victoire éclatante sur les Allemands, les battit à de nombreuses reprises dans une guerre de quinze ans, et conclut une trêve à Marsebourg (1013) pour aller attaquer les Poméranicns, les Prussiens et les Kassubiens. Il se rendit maître de tous les pays situés entre la Vistule et le Niémen (101-4) et de leurs trois plus fortes villes d'alors, Radzyn,BalgaetRomnove, fit embrasser aux Prussiens le catholicisme et leur imposa sa suzeraineté. On prétend que, comme signe de sa domination en Prusse et en Allemagne, il fit ériger dans le fleuve Ossa, aux environs de Radzyn et de Leszno, et dans l'Elbe et la Sala, sous les murs d'Iéna, des colonnes en fer avec cette inscription : Hic est Polonia, c< Cest ici la Pologne. »
Dans un congrès tenu en 1018 à Bautzen, il imposa ses conditions à l'Allemagae, conserva la Moravie et la Luzace, renonça à la Bohème et à la Miï^nie, et conclut son mariage avec Oda, fille du margrave de ce dernier pays. Il attaqua alors laroslaf, duc de Novogorod, qui venait .de chasser de Kiiov le gendre du monarque polonais, Svientopelk, le défit et s'empara de tout le pays et de la vaste cité de Kiiov, qui rivalisait de magnificence avec Constantinople, et renfermait dans son enceinte fortifiée 400 temples, 800 marchés et une
population immense. Il y fit son entrée triomphale en 1018, et passant sous la porte principale nommée porte d*or, l'ébrécha de son sabre, présent de l'empereur Othon III, qui depuis fut conservé à Krakovie parmi les joyaux de la couronne, et que les rois portaient à leur côté le jour de leur couronnement. A la suite d'une sourde conspiration et d'assassinats commis sur les soldats polonais, Kiiov fut incendiée, pillée et ne put recouvrer son ancienne splendeur. Lorsque Boleslav mourut à Posen, le 3 avril 1025, après un règne de 26 ans, la nation tout entière prit le deuil et le porta pendant une année entière.
Etat social, politique et industriel.
Jusquà Piast, la Pologne ne fut guère qu'une fédération libre de peuplades indépendantes d'origine léchite, réunies surtout pour la défense commune, mais presque uniquement par la spontanéité et l'initiative individuelles. C'est le catholicisme seul qui fonda réellement la nationalité polonaise, la fit entrer dans la grande famille des peuples européens, et lui apporta, avec la morale divine de lÉvangile, les sciences, les arts et la civilisation. Plein du sentiment de cette filiation religieuse, Boleslav, ayant sollicité du pape la permission d'être couronné avec le cérémonial du sacre, se fit
i8 HISTOIRE DE LA POLOGNE.
oindre et couronner en 102i par ses évêqiies : il ne leur parlait jamais, dit-on, que la !ète découverte. Les évêchés se multiplièrent : à côté de celui de Pologne ou de Posen furent érigés ceux de Krakovie, de Yrotskv, de Poméranie, de Lubusz et rarchcvêché de Gnèzne. Plus tard Mieczislav II, fils de Boleslav, érigea l'évèché de Kuïavie. Son père fonda des églises et plusieurs couvents. Le clergé, qui seul alors cultivait les sciences, les introduisit partout en Pologne.
Fondée par le catholicisme, la nationalité polonaise prit uneprcmière forme politique sous Boleslav, qui réunit en un seul corps les diverses peuplades et communautés, en les organisant en districts, dont chacun avait un chef-lieu, résidence des castellans, châtelains ou comtes, qui en temps de paix administraient et rendaient la justice, et en temps de guerre conduisaient les populations au combat. Tout habitant en état de porter les armes était appelé au besoin à concourir à la défense générale. Les cultivateurs les plus pauvres, désignés sous le nom de hnetons ou paysans, défendaient les places fortes et s'exerçaient aux manœuvres. Ceux d'entre eux qui pouvaient se procurer un cheval et une armure complète, entraient dans les rangs des sléchifes, élite de l'armée, et par ce service devenaient nobles. Tous se levaient au premier signal donné par un feu allumé sur les montagnes et dans les camps.
Chef de guerre et juge suprême, Boleslav consacra surtout les cinq dernières années de son règne au bonheur du peuple polonais. Il forma, sous sa présidence,
un conseil de douze citoyens respectables par leur âge, leur sagesse et leur vertu : ils avaient pour mission de visiter les provinces, d'écouter les plaintes du cultivateur et du pauvre, d'entrer dans le détail de leurs besoins, de décider et d'agir en conséquence, ^lais le pouvoir du roi et de son conseil n'enlevait rien à la liberté personnelle de chacun, ni aux libertés communales. Suivant la coutume immémoriale des Slaves, les habitants des communes se réunissaient librement pour délibérer sur les affaires publiques et pourvoir aux besoins du pays. De grandes routes commerciales traversaient toute la Pologne et étaient fréquentées par des caravanes de marchands et par des étrangers, Normands, Danois, Anglais, Allemands, Russiens. Quoique le pays fût riche, puisque les habitants étaient en état de payer de fortes impositions foncières appelées poradlné, les mœurs étaient simples, toutes les habitations et même la plupart des églises étaient en bois. Des terres furent distribuées aux prisonniers de guerre qui, changés en colons agricoles, devenaient kmetons et citoyens, et recouvraient leur liberté ; car c'était un axiome que la terre ne devait être cultivée que par une main libre. Boleslav gouvernait en père, favorisait la diffusion des lumières, la fondation des écoles, et rendait ses jugements avec la plus parfaite équité, d'après les lois et les coutumes anciennes. Son nom rappelle comme Tàge d'or de la Pologne. En 1008 en 1009, il fonda à Siéciechov, à Tiniec et à Lysa-Gora les ordres de bénédictins spécialement chargés de propager l'instruction. Débutant dans
des circonstances difEciles, il devait conquérir et organiser, vaincre et conserver. La pensée qui le dirigea dans ses nombreuses expéditions, surtout contre les Russiens et les Allemands, était de faire^de la Pologne le centre de la nationalité slave, et cette idée, qui a traversé les siècles, trouvera son application dans l'avenir.
De Mieczislav II, a Buleslav II (102o-10o8).
Faible et dominé par sa femme Rixa, fille du comte palatin du Rhin et nièce d'Olhon III, le fils et successeur de Boleslav, Mieczislav II, montra une mollesse et une incapacité qui livrèrent la Pologne à lou'.es les horreurs de la guerre intestine et étrangère. Il perdit une partie des conquêtes de son père, notamment la Moravie. Les Rassiens se vengèrent des affronts qu'ils avaient reçus. On vit se soulever les Mazoviens, les Chrobates, les Moraves et les Poméraniens : ces derniers cependant furent défaits par Mieczislav en 1032. deux ans avant sa mort, suivie d'un interrègne qui dura de 1034 à 1040.
Déjà les gouverneurs des châteaux forts s'étaient rendus indépendants, avaient formé de leurs juridictions autant de petits États rivaux, et leurs querelles fomentaient partout l'anarchie. Rixa, ennemie des Polonais qu'elle trahissait au profit des Allemands, fut d'abord nommée régente et tutrice de son fils Kazimir. Mais
bientôt, menacée par la colère du peuple, elle s'enfuit en Saxe, emmenant le jeune Kazimir et emportant les trésors de la nation et tous les joyaux de la couronne (103G). Alors l'anarchie fat à ^son comble. L'idolâlrie reparut, les païens se ruèrent sur les chrétiens, brûlant les livres saints, détruisant les églises et massacrant les prêtres jusque sur les autels profanés. L'assassinat, l'incendie et le pillage étaient partout. Les nombreux colons composés d'hommes des pays conquis dans les dernières guerres, s'étant réunis aux paysans, se révoltèrent contre les seigneurs qui s'armèrent aussi entre eux. Profitant de ces circonstances, Brestyslav, duc de Bohème, s'empare de la Silésie, de la Moravie, de la Luzace, et ravage Krakovie et Gnèzne, tandis que laroslaf, duc de Novogorod, dévaste les provinces voisines de la Moskovie. Les ravages des uns et des autres furent effroyables : une partie considérable du pays fut changée en désert, les trésors de l'Église et de l'État pillés et enlevés, les villes et les villages incendiés, et les habitants dépouillés de tout et vendus à l'étranger. Une seule province, la Mazovie, fut préservée de ces fléaux et défendue contre l'invasion parMaslav qui y établitsa domination.
Enfin les évêques et les principaux du royaume se réunissent à Gnèzne pour décider le retour de Kazimir qu'on demandait d'une commune voix. Une brillante ambassade fut envoyée à Rixa, qui restitua les trésors enlevés et découvrit la retraite de son fils, lequel étudiait à Liège. Ce prince revint en Pologne et fut couronné à Gnèzne en 1041, Il pacifia les esprits et fit alliance
avec le duc laroslaf dont iî épousa la sœur, Marie, qui abjura le schisme grec pour embrasser le catholicisme. Puis, fort de l'appui de l'empereur Henri III, il reprit la Silésie et fit rentrer sous sa puissance les Prussiens et les Poméraniens. Toutes les provinces conquises par Boleslav, à l'exception de la Moravie et de la Chrobatie transkarpétienne, se soumirent à lui tour à tour. Seul, Maslav refusa de le reconnaître. Son parti, allié au paganisme, était puissant parce qu'il s'appuyait sur les classes inférieures révoltées. Celui de Kazimir représentait le christianisme et l'élite de la nation, mais était peu nombreux.
La Pologne, en ce moment dépeuplée et presque déserte, ne fournit à Kazimir que trois régiments à peine, tandis que les Mazoviens en avaient trente. Cependant Kazimir les battit près de Plock en 1047. Maslav périt, et la multitude qui s'était réfugiée en Mazovie, fut reconduite dans les autres provinces polonaises et replacée dans les conditions où elle se trouvait auparavant. Le catholicisme, prêché par des ecclésiastiques français et italiens que Kazimir avait amenés avec lui, brilla d'un nouvel éclat et s'implanta plus profondément que jamais sur le sol polonais. Kazimir gouverna avec sagesse, rétablit les évêchés, les abbayes, les couvents., fit refleurir la Pologne, y consolida partout la paix, et mérita le titre de restaurateur ou rénovateur pacifique de ce pays. Après seize ans de règne, il mourut le 28 novembre 1058.
BOLESL.U' II (1058-1080).
Fils aîné de Kazimir, et n'ayant encore que 16 ans, Boleslav II, surnommé le Hardi, succéda à son père non sans contestation, les4^olonais craignant toujours de laisser s'établir par l'usage le principe de Thérédité. Trois princes chassés de leurs États, Bêla de Hongrie^ laromir de Bohême et kiaslaf de Russie, vinrent implorer sa protection, et il épousa leur cause. Ayant battu complètement les Hongrois et leurs auxiliaires les Allemands en 1060, il rétablit Bêla sur le trône de Hongrie qu'André son frère avait usurp"^, et le fit couronner à Belgrade l'année suivante. Il attaqua ensuite Yratislav, duc de Bohême, qui s'était emparé de la couronne de laromir, son frère, et cerna son armée dans un bois sur les bords de l'Oder, en 106^2. Yratislav parvint à s'échapper à la faveur de la nuit, mais plus tard demanda la paix, en offrant à son frère l'évêché de Prague et s'engageantà supporter tous les frais de la guerre. Ces conditions furent acceptées, et Yratislav épousa Svientochna, sœur du roi de Pologne.
Les Prussiens s'étaient révoltés, et commettaient au loin de nombreux brigandages; Boleslav les défit complètement en 1062; puis, traversant la Podolie et s'emparant de toutes les villes qui se trouvaient sur son passage, il réduisit Kiiov par la famine et y rétablit Isiaslaf. En 1069, il reprit la terre de Przemysl, enlevée
54 HISTOIRE DE LA POLOGxNE.
à Mieczislav II. En 1071, il se déclara contre l'empereur Henri IV, le défenseur de Geyza, fils de Bêla, et son intervention mit fin au différend ; souvent, de concert avec les évêques de Hongrie, il ramena ainsi la concorde en ce pays. Isiaslaf, une seconde fois chassé par les kniaz russes, vint implorer de nouveau son appui contre Yschevorod (1076). Bolcslav reprit le chemin de Kiiov, s'empara de cette ville après une résistance désespérée, conquit la Russie Rouge, et ayant convoqué plusieurs évêques polonais et hongrois, se fit solennellement couronner le jour de Noël 1077. Maître de tout le pays qu'arrosent le Dnieper et la Dvina, il donna, en s'en réservant la suzeraineté, le duché de Kiiov à Isiaslaf, celui de Novogorod et de Poloçk à Sviatopelk, celui de Smolensk à Vladimir, et celui de Vyszogrod à laropolk. La Pologne devint ainsi l'arbitre des destinées de tous les peuples voisins ; et tous les ducs russiens, prussiens, hongrois et bohèmes étaient ses vassaux.
Mais Boleslav qui, par ses conquêtes, jeta un si grand éclat sur son pays , souilla sa gloire à la fois par le désordre de ses mœurs et par ses violences. A Kiiov, une des villes les plus débauchées de l'Europe , il se livra à tous les excès, et son armée suivit son exemple. On prétend que leur absence de la Pologne s'étant prolongée près de huit ans, la plupart des femmes, ainsi abandonnées, contractèrent d'autres unions et déshonorèrent leur couche. A cette nouvelle, les maris outragés précipitèrent leur retour malgré les ordres de Boleslav, massacrèrent leurs femmes, et combattirent les usurpateurs
LA POLOGNE CONQUERANTE.
de leurs domaines. Le roi, implacable pour les chefs qui avaient quitté l'armée, punit les principaux d'entre eux d'une mort infamante, confisqua les biens des plus riches, et plongea les autres dans d'affreux cachots où ils périrent tous de misère. Quant aux femmes coupables, il leur fit arracher leurs enfants à la mamelle et les condamna à allaiter des chiens.
Quoi qu'il en soit de cette histoire, Boleslav mit le comble à ses désordres et à ses violences par un forfait qui souleva la Pologne tout entière, au point qu'il fut obligé de la quitter. Stanislas Scezponowski, évêque de Krakovie, était un pieux prélat qui nourrissait et habillait les pauvres, soignait les malades, et n'avait commis d'autre crime que de reprocher à Boleslav ses vices, sa tyrannie, sa cruauté et ses exactions. Après l'avoir souvent prévenu sans en rien obtenir, il l'excommunia et lui défendit l'entrée d-i l'église. Le roi y étant venu malgré cette défense, l'évoque interrompit l'oflice, ce qui jeta Boleslav dans une telle fureur qu'il envoya un détachement pour l'arracher de la chapelle de Krakovie où il s'était réfugié. Frappés de l'air vénérable du vieillard, les soldats tombèrent à genoux sans oser porter la main sur lui. Le roi envoya un second, puis un troisième détachement qui firent comme le premier. Alors, il leur dit qu'ils étaient des lâches et non des soldats, des femmes et non des hommes, leur reprochant avec rage de n'être point capables de lui amener un prêtre sur lequel il voulait rassasier sa vengeance. Hors de lui, il courut à l'église, tua de sa propre main l'évêque au pied
^6 inSTOIRE DE LA POLOGNE.
de Fautel, et ordonna que son corps fût déchiré en pièces. C'était le 8 mai 1079.
A la nouvelle de ce forfait, Grégoire VII assembla les cardinaux, frappa d'anathèmela royauté et le roi, délia ses sujets du serment de fidélité, etBoleslav, abandonné de tous, se réfugia en Hongrie, où, errant et tombé dans la plus extrême misère, il fut, dit-on, dévoré par les chiens. D'autres prétendent qu'il se retira dans un monastère de ^Yillach, enCarinthie, employé, sous un faux nom, aux plus humbles offices, et qu'à sa mort, les moines ayant découvert qui il était, le déposèrent dans un tombeau sur lequel ils gravèrent ces mots : œ Boleslav, roi de Pologne, meurtrier de Stanislas, évèque de Krakovie. » Ses successeurs n'osèrent plus prendre le titre de rois.
De Vladislav-Heriun a Vladislav II 1080-1139).
Pendant l'interrègne d'un an qui suivit l'exil de Boleslav II, Rostislavitsch, duc russien, envahit l'est de la Pologne, tandis que les Hongrois menaçaient le midi et prenaient Krakovie. Alors la nation élut Vladislav- Herman. qui ne se fit pas couronner, ne prit point le titre de roi, et accorda aux étrangers des évèchés et des abbayes. Indolent et incapable de gouverner, il se reposa du soin de toutes les affaires sur Sieciech qui, créé
LA rOLOG^'E CONQUÉRANTE. 57
palatin, et investi de la puissance civile et militaire, défit, le 15 août 1091, les Prussiens, qui s'étaient soulevés, ainsi que les Moscovites et les Poraéraniens; et, en 1096, battit, près de Kruszica, les mécontents, qui opposaient à Vladislav ses propres fils. Mais ce ministre, qui avait soulevé l'indignation générale par son arbitraire efî'réné, et ses innombrables exactions, fut enfin banni du royaume, que Vladislav partagea de son vivant entre ses deux enfants, donnant Krakovie, Sandomir et la Silésie à Boleslav-Bouche-torse, son fils légitime, et la Mazovie, Siéradz et le duché de Lencziça à Sbigniev, son fils naturel.
La mort de Vladislav, le 5 juin 1102, fut le signal de la discorde entre ses deux héritiers. Le partage du trésor et de l'Etat en fut l'occasion; et ils en seraient venus aux mains sans l'intervention de Martin, archevêque de Gnèzne. Le traître Sbigniev, sans cesse à la tête des ennemis de la Pologne, souleva contre elle les Bohèmes et les Poméraniens qui, de 1103 à 1107, envahirent à plusieurs reprises les Etals de Boleslav III, et furent repoussés. En 1100, il se raprocha momentanément de son frère, mais avec l'intention de se défaire de lui. Ce fut à cette époque que Boleslav se signala par un exemple de bravoure vraiment extrordinaire. Un jour qu'il avait été assister à la consécration d'une église, accompagné seulement de quatre-vingts soldats, il fut soudainement attaqué par trois mille Poméraniens. Il s'élança sur eux le sabre à la main, et parvint à se faire jour au travers de cette nuée d'ennemis. Ne voulant pas fuir,
mais vaincrf, il revient sur ses pas, combat, multiplie ses forces, se surpasse en courage et se fraye une seconde fois un passage. Il n'avait plus à ses côtés que cinq soldats; mais que lui fait le nombre? il attaque une troisième fois; les rangs ennemis commençaient à s'éclaircir, chaque Polonais faisait des prodiges. Le roi avait eu son cheval tué sous lui et combattait à pied depuis longtemps, lorsque son armée, apprenant le danger qu'il courait, vola à son secours. Elle le rencontra avec sa cuirasse et son casque percés dans tous les sens, et une armée polonaise, qui ne sait s'étonner que de la lâcheté, resta stupéfaite d'admiration ! De tels faits pourtant sont presque vulgaires dans l'histoire de Pologne.
En 1107, la Poméranie fut définitivement réunie à la Pologne par Boleslav, qui travailla à en convertir les habitants au catholicisme, et Sbigniev pris, allait être jugé, lorsque son frère, non content de lui pardonner, lui accorda le duché de Mazovie. A peine libre, l'ingrat soulève de nouveau les Poméraniens, et, saisi au milieu d'eux, il est condamné à mort par un conseil de guerre ; mais Boleslav, toujours généreux, commue sa peine en un arrêt d'exil. Ces victoires cependant étaient souvent sanglantes, et rien qu'à la prise de Naklo, plus de 30,000 habitants périrent.
En 1108, Boleslav défend Koloman, roi de Hongrie, contre l'empereur Henri V. Une invasion terrible de l'Allemagne inonde toutes les provinces polonaises entre TElbe et l'Oder; l'implacable Sbigniev s'avance suivi
des Saxons, des Bavarois, des Suèves, des Thuringes, des Franconiens, des Bohèmes, des Misnlens; et, fier de sa puissance, Henri V somme le roi de Pologne de se reconnaître tributaire de l'Empire. Mais Boleslav lui répond : « Il n'y a pas de menace qui puisse me réduire à m'avouer tributaire d'un seul denier. J'aime mieux, s'il le faut, perdre la Pologne en combattant pour son indépendance, que de la posséder au prix d'une paix ignominieuse. » L'empereur, après avoir été forcé de renoncer au siège de Glogov, est battu et mis en fuite, en 1109, près d'Œls, dans une bataille acharnée où il perd -40,000 hommes. Ce lieu fut nommé le Champ-des- Chiens [Hundsfeld) par mépris pour les Allemands, ou, suivant les chroniqueurs, à cause de la quantité de chiens affamés qui y furent alors attirés par l'odeur du carnage. Réduit à demander la paix, Henri V conclut à Bamberg (1110) un traité d'alliance avec Boleslav, qui épouse la fille de Henri l'aîné, comte de Bergen, tandis qu'Agnès, nièce de l'empereur, est fiancée à Vladislav, fils aîné du roi de Pologne.
Pendant celte guerre avec T Allemagne, il se passa un trait qui peint parfaitement la noble fierté et le complet désintéressement qui ont de tout temps caractérisé la nation polonaise. Boleslav, niaLré des avantages déjà remportés sur ses agresseurs, transmit à leur chef des propositions de paix . L'empereur, pensant que ses immenses trésors en imposeraient aux envoyés, les fit apporter devant eux et s'écria : a Yoilà les armes qui me donneront les moyens et la force nécessaires pour vous
combattre. » Mais Skarbek, chef de l'ambassade polonaise, retirant de son doigt un anneau précieux et le jetant sur ce monceau de richesses, se contenta de dire avec calme : « Que l'or aille se réunir à l'or. » Henri, confus et stupéfait, ne sut répondre que ces mots : HaV dank, je te remercie. »
Boleslav porte de nouveau ses armes dans la Poméranie agitée pour la troisième fois par Sbigniev, et reste vainqueur après une série de combats meurtriers (1113). Sbigniev obtient encore son pardon et la permission de rentrer en Pologne. Mais, après avoir si souvent trahi sa patrie et conjuré la perte de son frère, il recommence ses bravades et ses menaces à tel point que, dans un moment d'indignation, Boleslav s'écrie : « Quand donc serai-je délivré de ce traître? » Alors les gardes du palais massacrèrent Sbigniev (1117). Boleslav se reprocha amèrement d'avoir été la cause de ce meurtre, et s'imposa publiquement des actes expiatoires qui ne calmèrent point sa conscience. Les tourments auxquels il était en proie et qui altérèrent sa santé furent encore aggravés par les révoltes de plusieurs châtelains, ses principaux officiers, qu'il fut obligé de punir sévèrement, par la défection en Hongrie du parti qu'il avait secouru, et par les incursions des Bohèmes, des Danois et des Piussiens qui inquiétaient sans cesse les frontières polonaises. Il défit les Danois, refusa la couronne qu'ils lui offraient, et poussa ses conquêtes jusqu'à l'ile de Rugen et au delà des pays habités par les Lutices-Yilces. Il se tourna ensuite contre les Russiens qui avaient chassé le gouver-
LA POLOGNE CO>"QUÉRANTE. Gl
neur d'Halicz, dans la Russie Rouge ; mais les révoltés, ayant feint de se soumettre, lui dressèrent une embuscade où il faillit être fait prisonnier.
Boleslav III, dont la piété égala la bravoure, mourut à 54 ans, après avoir régné 36 ans et gagné -47 grandes batailles. Dans son agonie, àPlock, en 1139, il partagea ses États entre quatre de ses fils : à Yladislas II, l'aîné, il donna Krakovie, la Silésie, les terres de Siéradz, de Lènczica et de Poméranie ; à Boleslav IV, surnommé le Crépu, la Mazovie, la Kuïavie et les terres prussiennes de Dobrzyn et de Culm; à Mieczislav III, la grande Pologne contenant les terres de Gnèzne, de Posen et de Kalisch; à Henri, Lublin et Sandomir. Le plus jeune, Kazimir encore enfant, n'obtint rien et fut seulement recommandé à la tendresse de ses frères.
CoXSinÉRATIONS GÉNÉRALES SUR CETTE PÉRIODE.
Celte période, qui embrasse près de trois siècles (297 ans), est celle de la Pologne conquérante. Bornée sous les premiers Piast par les monts Karpates et la Baltique, la Pologne comprenait alors les pays situés entre l'Oder, le Bog et le Niémen. Attaquée par les peuples voisins de la même race, elle parvint, sous les premiers rois cbrétiens, à étendre ses frontières jusqu'aux bords du Dnieper et de l'Elbe. Elle retint sous sa dépendance les
habitaats encore idolâtres des rives de la Baltique (Poméraniens, Prussiens)^ et intervint souvent en souveraine dans les Ë'ats voisins, Riïovie, Hongrie, Bohême. Partout elle est le bouclier des faibles, la protectrice des opprimés, secourant les Russiens contre leurs tyrans, et les peuples voisins de TAllemagne contre le joug des empereurs.
Si Ton veut approfondir la constitution sociale et politique de ce grand peuple, il faut remonter jusqu'à ses premières origines. La propriété, comme le pouvoir, appartiennent primitivement à la communauté ellemême, à tous : c'est l'état originel et traditionnel de la race slave, dont la Pologne constitue la nationalité. Sans doute, la possession particulière existe, et prend naissance partout où rhomme crée des produits spéciaux, car c'est le travail seul qui constitue alors la possession. Mais d'abord celte possession particulière est excessivement restreinte. Partout où la main de Ihomme ne cultive pas directement, tous les biens de la nature sont en commun : immenses terrains incultes que chacun défriche à son gré, vastes prairies vagues où le premier venu fait paître ses troupeaux; forêts sans limites où l'on va chasser et abattre des arbres à sa convenance ; fleuves, rivières, cours d'eau, étangs dont les poissons sont à qui les pêdie ; miel et produits spontanés du sol et des bois que chacun recueille comme il veut. En outre, la possession particulière est elle-même purement relative et soumise à une foule de charges pour le service général du pays. Enfin, c'est une simple possession
et non une propriété dans le sens du droit moderne. En effet, dit un savant publiciste, « on chercherait en vain le mo\ propriétés dans les anciens statuts de la Pologne ; il n'y a que possessiones. Le statut lithuanien de 1529 et 1 588 ne connaît que des possessiones. » L'hérédité semble primitivement plutôt un fait qu'un droit. Encore la succession n'est-elle admise qu'en ligne directe, dite héritage d'aïeul, et quand il n'y a que des collatéraux, elle tombe en déshérence, en vacuage, appelé jo^scisna. C'est la commune elle-même qui, dans son assemblée, ou viéca, décide de l'usufruit des domaines communs en particulier ou de la distribution en possession des terres publiques et des bénéfices. C'est la communauté qui possède le pouvoir comme les biens, et les régit dans ses libres synodes. Tel est létat primitif de la constitution sociale et politique de la Léchie ou ancienne Pologne.
Pendant les trois siècles de cette période, le chef de l'État, de son côté, et les nobles de l'autre, cherchent à s'emparer à la fois de la propriété et du pouvoir, comme représentants de la communauté. Peu à peu les possessions particulières deviennent plus étendues, plus fixes, plus respectées, et substituent à la commune égalité primitive une hiérarchie de classes diverses, dont la plus élevée lutte contre les rois qu'ehe parvient plus tard à subordonner à sa puissance. En face de cette aristocratie qui se forme, les rois, à leur tour, s'efforcent de concentrer en eux l'autorité et la propriété, en exerçant le pouvoir dont jouissaient auparavant les communes et les assemblées populaires. A l'exemple des particuliers,
Cl HISTOIRE DE LA POLOGNE.
le chef de l'État se considère comme propriétaire héréditaire de tout le pays que ne possède pas la classe noble, efde toutes les terres que le peuple cultive et où il habite. Par suite de l'importance énorme de cette possession, l'État se trouvant comme englobé dans la propriété particuhère des rois, en partageant celle-ci entre leurs enfants, ils divisaient par là mémo la Pologne tout entière, tant était corrélative la question de propriété et celle de pouvoir. Nous avons vu ces partages sans cesse renouvelés. Mais cette tentative d'absorption et d'omnipotence royale, arrivée à son apogée en 1025, à la mort de Boleslav le Grand, est successivement ébranlée et affaiblie de 1025 à 1080, et surtout de 1080 à 1139. Les évêques , les séculiers, palatins, gouverneurs de provinces, hauts dignitaires et seigneurs s'emparèrent graduellement du pouvoir, et restreignirent celui des rois. La noblesse l'emporta définitivement sur la royauté.
Cette noblesse n'était qu'une tradition de race, classe léchite par excellence qui prit le nom sléc/vtes, composait l'élite de l'armée, qu'on appela en latin nobles, et qu'une chaîne d'or distinguait des autres. Nous avons vu que le dernier des paysans pouvait y parvenir, et qu'il lui suffisait pour cela de posséder un cheval, un bouclier, une cuirasse, une armure complète. Le pouvoir d'ailleurs anoblissait les hommes d'une classe inférieure. Ainsi, vers 1040, Kazimir, en dotant un guerrier de possessions plus étendues, le faisait passer dans un rang plus élevé. La classe des sléchites [slachta) se recrutait donc inces-
samment de nouveaux venus qui en acquéraient les prérogatives.
Les classes inférieures offraient des gradations variées, a Leur service militaire, dit Lelevel, les rapprochait des nobles. Ils jouissaient des mêmes lois qu'eux ; les litiges entre eux et les nobles ressortaient de la même juridiction. Ils possédaient leur propriété particulière et obtenaient des hérédités sur les terres publiques ou dans les domaines particuliers, les uns à vie, les autres pour un certain temps ou en ferme perpétuelle dont le bail obligeait au cens et à certaine redevance. Leurs possessions et leur propriété héréditaire étaient i-econnues et respectées; ils changeaient leur domicile et leur établissement comme il leur convenait ; ils abandonnaient complètement leurs villages et iQ^irs hameaux, et allaient s'établir ailleurs, sur les terres d'un autre propriétaire ou sur celles de l'État délaissées et incultes. Outre ces cultivateurs, il y avait toujours un grand nombre d'hommes de professions diverses et de locataires qui peuplaient les chaumières et les masures des campagnes^ qu'ils tenaient à loyer. »
Il y avait aussi des serfs [so^vi) prisonniers de guerre ou condamnés pour dettes et d'autres délits. Mais cette condition était purement temporaire; si le serf n'était point racheté, en défrichant la terre il recouvrait la liberté et devenait possesseur ou héritier du sol fécondé par son travail. Ainsi naturalisé, c'était le colon, Vascriptice dont les enfants et les descendants, nommés originaires ou indigènes, faisaient partie du corps de la na-
lion. L'ascripUce ou originaire, rendu à la liberté, était considéré comme kmeton, partageait le service militaire, et pouvait arriver à la dignité de noble. Il serait trop long d'énumérerles charges inno:iibrables qui pesaient sur les ascriptices, originaires et kmetons. Judith, mère de Boleslav III, qui racheiait les captifs et un grand nombre de chrétiensdelaservitudedesJuifSjfit àl'abbaye deTiniec, vers 1083, une donation confirmée en 1120, qui, comme celle faite àl'abbaye de Lenda, en 11 i7, indique les nombreuses redevances, prestations et corvées auxquelles étaient soumises les classes inférieures. Outre les dîmes, tailles générales et locales, octrois, péages, cens et droits divers, la défense du pays, les chasses royales et seigneuriales, et surtout le service des chemins, postes et courriers, leur imposaient des obligations qui donnaient lieu aux abus les plus criants.
La population était très-mouvante et facile à se déplacer. En 1002, Boleslav le Grand transporta dans la Pologne les habitants des environs de Strela et de l'Elbe; en 1003, il en fit autant des Daleminccs ou Glomaces qui habitaient à l'ouest de l'Elbe; en 1007, il enleva les populations des villes de Zerbst, de Lieska et des alentours, et du pays des Morozins. A la suite de leurs victoires, les trois Boleslav ramenèrent d'innombrables captifs qui se fondirent avec les indigènes. Souvent les habitants de villages entiers se transportaient d'un lieu à un autre plus favorable. Dans la terrible catastrophe de 1034 à 1040, la population se réfugia en masse dans la Mazovie, qui se dépeupla à son tour après la victoire de Kazimir,
mais servit cependant longtemps d'asile aux plébéiens, à cause de la constitution démocratique. Quoique formant un État si considérable, la Pologne n'avait point de capitale et de résidence fixe des rois. Vers 1080 seulement, Krakovie devint une sorte de centre, et suivant la dernière volonté de Boleslav III, le chef de l'État devait y résider.
Quelque sommaires qu'elles soient, ces considérations générales suffisent pour indiquer l'immense transformation sociale qui s'était accomplie durant cette période de l'histoire de la Pologne.
De Vladislav II a Kazimir II (1139-1177).
Jusqu'ici, la Pologne avait toujours été une. Quelquefois, momentanément partagée entre les fils du chef de l'État, elle se réunissait bientôt sous un même sceptre. Nous allons maintenant la voir divisée en duchés pendant deux siècles.
Nouvelle Rixa, Agnès, femme de Vladislav II, petitefille de l'empereur d'Allemagne, Henri IV, et qui n'aimait point les Polonais, pousse son époux à chasser ses jeunes frères pour régner seul. Une assemblée, convoquée par la noblesse à Krakovie, à la fin de 1139, arrête que Vladislav prendra le titre de roi, et aura autorité sur les princes ses frères. Ce n'est pas assez pour l'ambition d'Agnès, dont une nouvelle assemblée, réunie à Krakovie, en 1141, condamne les projets. Vladislav lève des impôts dans toutes les provinces, et bientôt, appuyé des
étrangers, envahit les États de ses frères. Pierre Dunin, illustre par son dévouement à la Pologne, ne put voir sans une profonde indignation l'ambition de la reine et la servile complaisance de son époux. Sa franchise à cet égard lui valut le martyre : il eut la langue coupée et les yeux crevés. Ce crime odieux souleva toute la population. Le palatin de Sandomir défit la garde de Yladislav et les Moscovites, ses alliés, sur les bords de la Piliça. Vladislav, réunissant à son armée les Russiens et les Potovtzes encore païens, assiégea Posen (1 148), où .s'étaient retirés ses frères. Mais les évêques, les palatins et rélite de la nation volèrent au secours des assiégés. Vladislav, battu et poursuivi jusqu'en Allemagne, se réfugia auprès de l'empereur Conrad III, son beau-frère, et Agnès fut reconduite à la frontière avec ses trois fils. Une assemblée solennelle réunie à Krakovie, et composée des évêques et des principaux citoyens, élut Boleslav IV, dit le Crépu. Sur les sollicitations d'Agnès et de Vladislav II, Conrad, enipereur d'Allemagne, essaya de faire excommunier par le pape les évêques polonais; mais le patriotisme du clergé fit échouer cette tentative. Alors Conrad convoqua un congrès à Francfort-sur-le- Mein : Vladislav lui avait promis, s'il recouvrait sa couronne, de soumettre la Pologne à son empire, premier exemple de cette longue série de crimes qui livrèrent ce malheureux pays à l'étranger, par la trahison de ses rois. Une députation impériale fut envoyée aux Polonais, qui répondirent qu'ils n'avaient jamais été tributaires d'aucune puissance et qu'ils ne le seraient jamais. Con-
rad recourut aux armes et les deux armées se rencontrèrent sur TOder; mais avant d'en venir aux mains, on essaya un accommodement. Bolcslav IV exposa la justice de sa cause avec une éloquence si convaincante que l'empereur repartit, au grand désappointement de Yladislav, et dans les meilleures dispositions pour la Pologne. Mais ii mourut le 15 février 4152, et son successeur, Frédéric Barberousse, épousa la querelle de Vladislav, et envoya une seconde députalion à laquelle les Polonais répondirent qu'ils étaient prêts à tout perdre plutôt que d'accepter un roi esclave des Allemands, et par conséquent odieux à la nation. Frédéric leur déclara la guerre. Boleslav ne repoussa point l'ennemi avec l'énergie de ses prédécesseurs, conclut à Krisgové, en H 57, une paix humiliante où il fît les plus grandes promesses ; puis, par un nouveau traité, démembra la Pologne en cédant la Silésie aux trois fils de Yladislav II, qui venait de mourir à Plock (1159), sous la condition que ceux-ci renonceraient à toute prétention au trône de Pologne.
Il fit ensuite une première expédition contre les Prussiens, les rendit tributaires et travailla à les convertir au christianisme. Mais ils se révoltèrent de nouveau et retournèrent à l'idolâtrie. Boleslav reparut en Prusse; et, trompé par des guides perfides, subit un désastre où il perdit un de ses frères, Henri, duc de Sandomir, qui précédemmerl s'était croisé pour la Palestine et avait fondé Tordre des Templiers. Alors Sandomir échut à Kazimir, cinquième fils de Boleslav II, qui n'avait rien reçu en
partage ; un parti puissant lui offrit même la couronne de Boleslav ÏV, devenu odieux à la nation à cause des atteintes portées à l'intégrité de la Pologne qui , à cette époque, perdit encore les pays slaves situés sur l'Oder et occupés par les Allemands :. il la refusa. La division de la famille des Piast et les richesses immenses des particuliers contribuaient k l'affaiblissement de l'État, et la prépondérance de plus en plus m.arquée des nobles dans les assemblées politiques, entraînait peu à peu la nation vers les formes du gouvernement aristocratique.
Boleslav IV mourut le 20 octobre 1173, ne léguant à son fils Leszekque la Moravie et la Kuïavie. Les autres principautés de son domaine vinrent en la possession de Mieczislav III, dit le Vieux à cause de sa gravité, et déjà maître de Gnèzne, de Posen et de Kalisch. Ce dernier, investi du pouvoir, de l'assentiment de ses frères et de la noblesse réunie à Krakovie, voulut relever l'autorité royale, protégea les juifs, attaqua le clergé et les seigneurs, et se signala par une longue suite d'exactions de tous genres. Des plaintes s'élevèrent de toutes parts. En vain Gédéon, évêque de Krakovie, s'efforce de ramener le prince à de meilleurs conseils^ en vain il demande la répression des iniquités de ses fonctionnaires. Alors tous les grands, réunis sous la direction de l'évèque, déplorant la triste nécessité de mettre à tout prix un terme à l'oppression, décident l'expulsion de Mieczislav, et offrent la couronne à Kazimir, le plus jeune des fils de Boleslav IIÎ, qui, après avoir longtemps refusé, accepte enfin. La Pologne salua le nouveau roi du nom de Libé-
rateur, et la garde de Mieczislav lui ouvrit elle-même les portes du château de Krakovie.
Nous verrons plus loin ce Mieczislav III, dans l'espace de 29 ans^ quatre fois chassé par ses sujets et quatre fois parvenant, à force d'intrigues, à ressaisir un pouvoir qui lui échappait bientôt.
Kazimïr le Juste (1 177-1 194).
Kazimir II, surnommé le Juste , ayant hérité de la ]\Iazovie et de la Kuïavie, après la mort de Leszek, se trouva maître d'un très-vaste pays. Il se signala. par la sagesse de son gouvernement, la répression des abus et la protection des paysans, prit.en considération toutes les plaintes, fit rendre scrupuleusement partout la justice, mit fin aux exactions, et régla les impôts et les taxes. La Pologne, appelée Léchie, pour distinguer le royaume entier du duché particulier de Pologne, fut partagée en évèchés et en duchés. Chaque duc eut son voïevode ou palatin.
Les évêques, convoqués par Kazimir, se réunirent en assemblée ou synode à Lènczica en 1180, en présence des plus hauts barons, et promulguèrent des lois garantissant les propriétés des ecclésiastiques et celles des petits cultivateurs contre les attaques et les rapines des nobles. Ils prononcèrent l'anathème contre quiconque, prince,
illustre personne, fonctionnaire ou autre, oserait s'emparer des biens des évêqucs à leur mort, sous prétexte de àéshérence, pu scizna ; l'usurpateur devait restituer sous peine de sacrilège. Ils décrétèrent une mesure générale par laquelle personne, seigneurs, courriers et messagers, ne devaient plus, comme ils le faisaient de temps immémorial, toucher aux provisions des pauvres, enlever les moissons, brûler les haies, et exiger des chevaux et chariots, ce dernier droit ne pouvant avoir lieu que dans le cas d'invasion de l'ennemi, attendu que lorsqu'il s'agit du salut de la patrie, il n'y a plus injustice. Les dîmes, les impôts, les tailles et toutes les charges qui pesaient indûment sur le peuple furent abolis, la justice réformée, les désordres publics réprimés. Kazimir envoya une ambassade au pape Alexandre III, alin d'en obtenir la confirmation des décisions de cette assemblée et celle de sa propre élévation au trône. Le pape donna à ces lois la haute sanction de son autorité religieuse et reconnut le droit de succession à la seule branche cadette des Piast, aux descendants de Kazimir.
Ce n'est pas le clergé seulement qui exerça une prépondérance dans l'État et participa au pouvoir législatif; les évoques, les palatins, castellans et autres dignitaires et fonctionnaires composèrent, à la place de l'ancien conseil, un sénat siégeant avec le souverain. «Ce sénat, dit Lelevel, hmita la puissance royale à tel point que, sans son consentement, c'est-à-dire sans la volonté des prélats et des barons, des seigneurs ecclésiastiques et laïcs, il ne pouvait faire aucune loi, ni entreprendre
une guerre, ni gouverner, ni accorder un privilège, ni même prononcer un décret comme juge suprême. Une fois en possession de ce pouvoir, les seigneurs s'en servirent à leur profit, ce qui occasionna dans la suite au pays un tort toujours croissant. Ils cherchèrent à s'enrichir et à s'exempter des charges publiques. Les donations qu'ils obtenaient des ducs les mettaient au-dessus du droit commun. Ils recevaient en dons de vastes domaines, et les paysans qui y étaient établis passaient du pouvoir immédiat du souverain sous le pouvoir des seigneurs. Les seigneurs, tant ecclésiastiques que sécuhers, devenaient exemptsd'impôts et du service national, qui, d'après la loi polonaise, étaient obhgatoires pour tous; ils obtenaient la juridiction sur les habitants de leurs terres, la liberté de bâtir des châteaux forts, le droit de disposer de leurs biens sans réserve, pour en assurer l'héritage à leurs collatéraux, les vendre, les donner en garantie ou les aliéner, n'observant en aucune manière ni les coutumes, ni les lois anciennes. Tous les princes ne se refusaient point ce genre de faveur; et plus les seigneurs et les prélats profitaient de ces privilèges exceptionnels, plus les impôts et le service public devenaient onéreux à cette classe de sclachic moins aisée, aux kmetons ou paysans , et à la classe laborieuse. Ce changement, opéré graduellement dans l'espace de cent ans, menaça dans la suite le pays de nouveaux malheurs, car les désordres et les abus croissaient avec lui. »
A peine formé, le sénat imposait aux rois sa volonté
et leur faisait entendre de dures paroles. Un jour, Kazimirveut y exposer les prétentions de son frère Micczislav III expulsé, un murmure soudain s'élève et les sénateurs s'écrient : « Nos pressentiments se réalisent ; un corbeau n'arrache pas l'œil à un autre, en voici le danger; au lieu de nous délivrer d'une tyrannie, nous avons deux ennemis : Mieczislav voudra se venger pour ses propres offenses, Kazimir pour le tort de son frère. Ne convient-il pas mieux de couper ce rejeton et d'empêcher la prolongation de la souche, car le chardon ne peut être extirpé lorsqu'il reste quelque racine. » Le roi comprit cette menace, et protesta qu'il ne pensait pas à rétablir son frère.
Kazimir s'occupa de la Russie-Rouge, y réprima l'agression des Hongrois, les scissions entre les princes, reconquit Brzesc, Przemysl et Vladzimir, et réconcilia les ducs de Silésie. En 1190, pendant ces expéditions, Mieczislav III reparut tout à coup, répandant le bruit de la mort de Kazimir, recouvra le duché de Prague, rentra à Krakovie, et s'empara du pouvoir malgré l'énergique résistance de l'évêque Peklaet du palatin Nicolas. Mais Kazim.ir n'eut qu'à revenir pour faire échouer cette tentative, pardonna à Mieczislav, épargna les coupables à la prière de l'archevêque Pierre, et pacifia les esprits. Il soumit les Prussiens et les Jadzvingues, et renouvela en 1193, à Staravies, avec la Hongrie, le traité antérieur qui fixait les limites des deux nations aux monts Tatres et Karpates. La Pologne était dans la situation la plus prospère, lorsqu'il mourut subitement à Krakovie, le
76 HISTOiaE DE POLOGNE.
5 mai 1 194, regretté de ses sujets et laissant deux fils en bas âge, Leszek et Conrad.
Leszek le Blaxc— Mieczislav III et Vladislav III (1194-1227).
Les évêque? et les seigneurs se réunirent à Krakovie. On décida avant tout qu'aucune disposition royale ou autre ne saurait servir de règle; ce qui était établir en principe la souveraineté du sénat et de la nation. Fulco, évêque de Krakovie, se prononça pour Leszek, fils aîné de Kazimir. Cet avis fut combattu. Transmettre la couronne du père au fils, c'était, disait-on, compromettre le principe de l'éligibilité des rois et encourager les prétentions d'hérédité qui avaient déjà causé tant de mal. Cependant le parti proposé par Fulco l'emporta, et les seigneurs proclamèrent, par leur choix, prince-roi, Leszek, alors à peine âgé de 6 ans, el on lui donna pour tuteurs sa mère Hélène, l'évêque et le palatin de Krakovie. Tous les membres de l'assemblée prêtèrent ensuite le serment de fidélité.
Mais Mieczislav III appelle aux armes la noblesse du duché de Pologne, et est soutenu dans ses prétentions par Mestvin, gouverneur de la Poméranie, et par les ducs de Silésie. Les deux branches aînées des Piast marchent contre la branche cadette. Les armées de Leszek
sonl commandées par le palatin de Krakovie, Nicolas, et par celui de Sandomir, Govorek, ayant pour auxiliaire le duc russien Romain. Une rencontre sanglante a lieu en 1196, sur les bords de la Mozgava, à 14 lieues de Krakovie. Nicolas est vainqueur, Mieczislav grièvement blessé, et .«on fils Boleslav tué. Mais Govorek ayant été battu et fait prisonnier par les Silésiens arrivés avec des troupes fraîches, le résultat resta indécis.
Mieczi slav ne pouvan t tri ompher par les armes, a recours k la ruse. Il explique que lui seul, comme souverain légitime, peut transmettre légalement àsonneveuledroitque l'élection des seigneurs ne saurait valider, et que c'est làl'unique moyen de mettre fin à toutes les contestations. Mais, pour le faire, il faut qu'il reprenne l'autorité suprême et rentre dans la capitale. Il promet, sous l'anathème le plus solennel, à Hélène, d'adopter Leszt^k pour fils et de lui remettre la couronne. Hélène se laisse tromper et Mieczislav fait son entrée à Krakovie l'an 1200. Mais sa mauvaise foi ayant été reconnue, il est expulsé une troisième fois, et pousse par ses intrigues la régente à sévir contre le vieux palatin Nicolas, dont il se fait un appui pour revenir à Krakovie et remonter une quatrième fois sur le trône qu'il occupe depuis quelques mois seulement, jusqu'à sa mort, survenue en 1201 .
Leszek le Blanc, retiré à Sandomir, fut rappelé ; mais le palatin Nicolas lui ayant imposé pour condition de son avènement au trône, l'exil de Govorek, palatin de Sandomir, il refusa de se séparer du guide et de l'ami de sa jeunesse, malgré les protestations de celui-ci, qui
voulait s'éloigner. Alors les ennemis de Govorck, et surtout Nicolas, donnèrent la couronne à Yladislav-aux Jambes-grêles, duc de Posen et second fils de Mieczislav m, qui, trois ans plus tard, après la mort du palatin de Krakovie, abdiqua en faveur de Leszek, demandé par la nation et le sénat (1206).
Monarque pacifique dans un temps de guerres et d'orages, Leszek, avec un caractère doux, bon et probe, laissa porter un coup funeste à la grandeur delà Pologne, et l'historien Naruszewicz dit avec raison de lui, qu'il eût été rtiomme le plus digne du trône s'il n'eût jamais régné. Pour éviter des débats, il céda en 1207 la Mazovie, la Kuïavie, Siéradz et Lènczica à son frère Conrad, qui, violent et farouche, tua de sa propre main son palatin Krislian et fit mourir dans d'atroces tortures Czapla, chanoine de Plock. Frappé d'excommunication pour ce dernier forfait, Conrad chercha à se réconcilier avec le clergé, conféra Loviez et ses dépendances àrarchevêque, et octroya des immunités aux églises de Kuïavie et de Plock.
Délivrés de la terreur que leur inspirait le redoutable Kristian, les Prussiens idolâtres envahirent tout le pays, et réduisirent la province de Culm en une affreuse solitude^ ayant tué ou emmené en captivité presque tous les habitants. Ils commirent les cruautés les plus horribles, brûlèrent tous les édifices, 2o0 églises paroissiales et les monastères d'hommes et de femmes, massacrèrent les prêtres et les religieux jusque sur les autels, leur arrachant des mains les hosties et les foulant aux pieds,
emportèrent les vases sacrés, outragèrent les vierges consacrées au Seigneur, tuèrent tous les hommes et emmenèrent captifs les femmes et les enfants. Seul, le château de Ploczko, sur la Yistule, leur résista. Conrad, forcé de leur payer un tribut, dépouilla ses sujets et les écrasa d'exactions. Enfin, suivant le conseil de l'évêque Chrétien et de quelques seigneurs, il établit, sous le nom de Chevaliers de Jésus-Christ, un ordre militaire ayant pour mission la défense du pays contre les incursions des idolâtres, et leur fit bâlir,le fort d'Obrin, dont ils empruntèrent ensuite le nom. Mais cet ordre, qui avait pris la règle et Thabit des Chevaliers de Livonie, ne pouvant résister aux Prussiens, Conrad appela à son secours les Chevaliers de l'ordre teutonique, et leur céda la terre de Culm, sous la condition de lui subjuguer les païens. Le grand-maitre, Herman de Saltza, accepta ces ofiPres, à la sollicitation du pape Grégoire IX, de l'empereur Frédéric II et de plusieurs princes d'Allemagne, qui lui promirent leur appui. On comprend tous les dangers de cet établissement des Allemands au centre de l'État. Ce fut là en effet la source des guerres atroces qui, pendant trois siècles consécutifs , désolèrent la Pologne et la Lithuanie.
Lorsque Leszek le Blanc n'avait encore sous sa domination que Sandomir, Romain, qui avait été mis en possession du duché de Halicz (Piussie-Rouge), par Kazimir le Juste, déclara la guerre au fils de son bienfaiteur, qui le défit près de Zavichost (1205) dans une sanglante bataille où Romain périt, laissant un fils
en bas âge nommé Daniel. Leszck donna Halicz à sa fllle Salomée, depuis canonisée, et la maria à Koloman, fils du souverain de Hongrie, qui fut couronné roi de Halicz. Mais Toppression exercée par Koloman décida bientôt Leszek à s'unir au prince de Smolensk,Mstislav- Mstivlavicz, pour le chasser du duché, qui fut rendu à Daniel, devenu majeur.
Tranquille du côté de la Russie, Leszek éprouva les plus grands embarras du côté de la Baltique. Dès BoleslaV ni, la Pologne possédait les pays entre l'île Rugen et la rivière de Pregel. Kazimir le Juste permit aux seigneurs des contrées situées à l'embouchure de l'Oder de prendre le titre de ducs, etétablitdes gouverneurs dans le reste de la Poméranie. Svèntopelk, élu par les indigènes, chassa les Danois qui avaient envahi cette province, reprit Dantzick dont ils s'étaient emparés, et fut reconnu gouverneur par Leszek le Blanc. Mais il voulait être prince indépendant, et cessa même d'envoyer les impôts lorsque sa demande eut été repoussée. Alors Leszek convoqua une assemblée à Gonsava pour mettre fin au différend. Svèntopelk pénétra secrètement dans la ville, s'empara par trahison de Leszek qui était au bain, l'emporta sur son cheval, et le tua de sa propre main le 14 novembre 1227. Ce fut par cet assassinat qu'il acquit le titre de duc.
BoLESLAv V LE Chaste (1227-1279).
§ I. — Régence {[221-{239).
Les seigneurs, assemblés pour 1e choix d'un nouveau roi, élurent le fils de Leszek le Blanc, Boleslav V, alors âgé de sept ans seulement. Mais Henri le Barbu, duc de Silésie, comme chef de la branche aînée des Piast, et Conrad, duc de Mazovie, comme oncle, se disputèrent la tutelle et la régence. Ayant rassemblé des forces considérables, l'un et l'autre envahirent le territoire de Krakovie. Henri, favorise par Marc, palatin de Krakovie, par Pacoslas, palatin de Sandomir, et par la mère du jeune roi, baltitdeux fois Conrad, qui feignit de se retirer, en abandonnant la régence au vainqueur. Alois Henri licencia ses troupes. Mais Conrad revint et le fit prisonnier par surprise dans une église où il assistait à l'office divin. Hedvige, femme de Henri, obtint la liberté du duc, dont le fils s'avançait en armes pour le délivrer.
Bien que possédant la tutelle conquise par un sacrilège, Conrad avait contre lui les évêques et les nobles, qui proposèrent d'émanciper Boleslav, à peine âgé de douze ans. Alors Conrad voulut le faire périr ainsi que sa mère, et les jeta d'abord en prison (1233). Mais pendant qu'il était allé réprimer les incursions des Prussiens, Boleslav s'enfuit en Silésie ; les nobles de Krakovie s'arment et proclament la déchéance du tuteur crimi-
nel; Henri vient appuyer ce mouvement, et sur sa roule toutes les villes le saluent comme un libérateur. Conrad, accouru à la hâte, assiège Krakovie et dévaste et incendie toutes les campagnes voisines. Alors les seigneurs des deux camps décident de terminer la querelle en reconnaissant pour régent celui que choisira le jeune roi lui-même, et le traité de Tlock, en 1237, rend la couronne à Boleslav et donne la régence à Henri le Barbu, qui mourut Tannée suivante. Conrad, retiré dans sa province, s'occupa à combattre Svèntopelk elles Prussiens. Deux ans plus tard (1239), à sa majorité, Boleslav épousa la pieuse Cunégonde, fille du roi de Hongrie, qui fut dejmis canonisée ainsi que Hedvige de Mérian, mère de Boleslav le Pieux, duc de Silèsie. Ils firent l'un et l'autre un vœu de continence, qui, renouvelé chaque année, dura autant que leur union : de là le surnom de Chaste, donné à Boleslav, qui, du reste, n'eut ni l'énergie ni les grandes qualités nécessaires, surtout dans les temps critiques où il fut au pouvoir. Souverain négligeant les affaires publiques, soldat n'ayant que de l'aversion pour les armes, juge inique, il vit, pendant les cinquante-deux ans de son règne, le plus long de tous, s'accroître d'une manière etTrayante les malheurs de la Pologne.
§ II. — Invasions des Talars-Mongoh. Boleslav le Chauve. Conrad.
Sortis du fond de l'Asie vers le commencement du xiii^ siècle, les Tatars-Mongols, après avoir tout dévasté
sur leur passage, pénétrèrent en Europe sous la conduite du terrible Genghis-Rhan, défirent à Ralka, non loin d'Azof (1224], le duc Mstislaf, malgré sa vigoureuse résistance, asservirent toute la Russie et récompensèrent les ducs qui les avaient accueillis en les étouffant entre des planches qui, tout en leur broyant les membres, servaient de tables aux orgies de ces cannibales.
En 1240, ils fondirent sur la Pologne et la Hongrie : leurs masses formidables comptaient 500,000 hommes. Ils s'avancèrent sans obstacles jusqu'à Lublin et Zavichost et se présentèrent sous les murs de Sandomir, semant partout la dévastation et la mort, incendiant et pillant villes, villages, châteaux et couvents, emmenant dans leur camp tout ce qu'ils pouvaient saisir, troupeaux, multitude d'hommes, de femmes et d'enfants, enchaînés et destinés à la plus horrible servitude ou à être vendus, et brûlant tout ce qu'ils ne pouvaient emporter. Les palatins de Krakovie et de Sandomir leur résistèrent bravement à Tursk et à Poloniec, et les Tatars regagnèrent la Russie-Rouge.
Ils revinrent bientôt, divisés en deux corps d'armée, l'un commandé par le khan Baydar, et l'autre par le khan Baty. Les Polonais coururent aux armes, mais écrasés à Chmielnick, près de Szydlov, ils perdirent un très-grand nombre de leurs chefs et ne purent rallier les paysans. Alors Boleslav s'enfuit en Bohême, près do son beau-père, qu'il rencontra dans les Karpates, fuyant aussi ses États dévastés, et ils rebroussèrent chemin vers la Moravie. Les Tatars s'emparèrent de Ki-akovie.
8i HISTOIRE TE POLOGNE.
abandonnée par le roi, le sénat et le peuple, et, après l'avoir saccagée, la réduisirent en cendres. Poursuivant leurs courses dévastatrices en Silésie, ils défirent Mieczislav,duc de Ralibor, qui, à latêle d'une faible troupe, essayait de leur résister sur la rive droite de l'Oder, et se portèrent sur Breslav, qui n'était déjà plus qu'une vaste ruine, car ses habitants eux-mêmes l'avaient livrée aux llammes. Henri le Pieux, duc de Silésie, les attendait à Liegnitz, où il avait levé une armée de 30,000 hommes, composée de Silésiens, Moraviens, Chevaliers teutoniques, Croisés de diverses nations, mineurs deOoldberg, Krakoviens fugitifs et soldats de Mieczislav, réunis contre un ennemi commun. La bataille fut sanglante et décisive, et les Polonais, enveloppés par 100,000 barbares, virent périr le duc de Silésie et le grand-maître des chevaliers teutoniques. Cependant les Tatars se retirèrent.
BoleslavV, craignant quelque invasion nouvelle, ne se h(àta pas de revenir à Krakovie. Alors les nobles le déposèrent et mirent à sa place le fils de Henri le Pieux, nommé Boleslav le Chauve, qui rétablit l'ordre, reconstitua le gouvernement, et, dans la prévision du retour des barbares, fit des préparatifs de résistance. Mais Conrad, duc de Mazovie, ayant fait alliance avec Svèntopelk, le Poméranien, vint menacer Krakovie, dont les Tatars, revenus de nouveau, s'emparèrent, la livrant au pillage, pour fondre ensuite sur la Hongrie. Ces premières invasions surtout furent effroyables, et la division des nombreux partis qui partageaient la Pologne paralysa tout moyen de défense. A l'apparition des bar-
bares, villes et villages étaient abandonnés, et les populations s'enfuyaient dans les bois, les forêts, les marécages, les lieux inaccessibles, ou se réfugiaient dans les places fortes, alors peu nombreuses.
§ III. — Jadzvingues, Liilntaniens, Riissiens.
A la nouvelle du départ des Tatars, Conrad revint avec son armée, qu'il avait dissimulée pendant l'invasion, s'empara de Krakovie et de Sandomir, leva partout des impôts, et mit le comble à la haine qu'il avait depuis longtemps soulevée. Aussi les seigneurs, profitant d'une absence qu'il fit en Mazovie , rappelèrent Boleslav le Chaste. Conrad, aussitôt accouru, assiège en vain Krakovie, ravage les terres de Sandomir, et est battu par Boleslav qui, cetlefois,s'était mis àla tète de ses troupes. Pour se venger, Conrad appelle sur le territoire polonais deux peuples voisins, encore idolâtres, les Jadzvingues et les Lithuaniens, qui traversent le duché de Sandomir,. saccagent Luchov et Sechov, ravissent les troupeaux, font de nombreux prisonniers et mettent en fuite Boleslav, qui avait en vain tenté de leur opposer quelque résistance. Conrad entre dans Sandomir et meurt en 1217, au moment même où il semblait prêt à s'emparer de la citadelle de Krakovie, dernier refuge de Boleslav.
Après avoir campé successivement sur les bords du Dnieper et du Dniester, et s'être étendus jusqu'en Yalachie, les Jadzvingues s'étaient établis dans la Podlachie au iv^ siècle, et dans le x* avaient été soumis par
Doleslavlc Grand, incorporés à la Pologne, el lui payaient tribut, ainsi que les princes russiens, sous la domination desquels ils passèrent en 1038. Ils tombèrent en 124i sous le pouvoir des Lithuaniens.
Ces derniers, dt-soendanls des Hérules qui furent refoulés vers la Baltique après avoir envahi rilalie au v" siècle, étaient de la même race que les Jadzvingues, les Prussiens, les Samogiticns, les Kurons, les Lettons et les Kourlandais. Longtemps ignorés au fond de leurs forêts, ils n'apparaissent dans l'histoire qu'au xi" siècle, à propos du meurtre du pieux Bruno. Vers 1220, Ryngol, un de leurs princes, soumit toute la contrée du littoral de la Baltique, et conquit les terres qu'occupaient les ducs russiens qui, déjà affaibUs par les invasions des Tatars, ne purent lui résister. Novogrodek, Slonim, Grodno, Brzesc, Drohiczyn, Plock et une partie de la Séverie tombèrent en son pouvoir. Son successeur, Mendog ou Mendové voulut devenir seul souverain de la Lithuanie ; mais, pressé de tous côtés par Daniel, duc russien de Halicz, par les princes russo-lithuaniens, ses neveux, par les Samogitiens, les Jadzvingues, les Kurons et les Chevaliers teutoniques, il céda à ces derniers quelques terres pour les rattacher à sa cause, abjura Tidolâtrie, se fit baptiser et recouruîJ^àMa papauté , alors toute-puissante, pour en obtenir le titre de roi de la Lithuanie. Ayant envoyé des ambassadeurs à Innocent IV, celui-ci lui répondit, le 16 juillet 1231 : a Nous avons appris avec bien de la joie que Dieu vous ayant fait la grâce de vous éclairer, vous avez reçu le baptême avec
une grande multitude de païens, et que vous avez entièrement soumis votre personne, votre royaume et tous vos biens à la protection du Saint-Siège. C'est pourquoi, condescendant à vos désirs, nous recevons au droit et à la prospérité de saint Pierre le royaume de Lilhuanie et toutes les terres que vous avez déjà retirées d'entre les mains des infidèles, et que vous en pourrez retirer à l'avenir, et nous vous prenons sous la protection du Saint-Siège, avec votre femme, vos enfants et votre famille. »
Cette lettre reçue, Mendové se fit couronner roi de Lithuanie à Novogrodek par Henri, évêque de Culm. Entré au sein de FËglise romaine, il espérait que les Chevaliers teutoniques et porte-glaives obéiraient aux ordres du pape et cesseraient de l'attaquer. Mais aucun secours ne lui arrivait, et les Chevaliers, continuant leurs déprédations, firent tant par leurs intrigues, que Mendové revint au paganisme et s'allia de nouveau aux Samogitiens, aux Prussiens, aux Kurons, aux Lettons, aux Jadzvingues. Devenu le chef de toutes ces peuplades païennes, il reparut en Pologne en 1252, à la tête de 30,000 hommes, parcourut la Mazovie, laissant les traces sanglantes de son passage, incendia la citadelle de Lublin, ravagea les environs, se jeta vers Culm sur les possessions de l'Ordre teutonique et pilla la Livonie, Smolensk, Czerniéchov et Novogorod-la-Grande. Nobles, paysans, hommes, femmes, enfants, tout fuyait dans les bois, ou se réfugiait dans les forteresses, pour laisser passer le torrent. Pendant ce temps, Boleslav V
était en Moravie, où il soutenait contre l'usurpateur Ottocar la cause de son beau-père, Bêla, roi de Hongrie.
Plus tard, Mendové revint dans la Mazovie et pénétra dans le duché de Krakovie; mais il fut assassiné par son neveu (I2G3). Le fils de Mendové s'empara du meurtrier et le fit poignarder; mais lui-même fut surpris dans une embûche par Léon, fils de Daniel, duc des Russiens, qui livra sa tête au glaive.
Ce Daniel Romanovicz régnait à Halicz et à Kûov, avait gagné Lublin sur la Pologne et étendait sa domination du Danube jusqu'au delà du Dnieper. Pour échapper au joug des Tatars, il rechercha l'appui de la papauté, et, bien que professant jusqu'alors le rit grec, proposa l'union avec l'Eglise romaine. Innocent IV lui envoya un légat qui le couronna roi russien. Mais ne recevant pas les secours matériels qu'il espérait, il rompit avec Rome et s'allia avec la Pologne, la Hongrie et les Chevaliers teutoniques. Ce fut lui qui fonda la ville deLéopoL Dans la suite, la Russie-Rouge échut par mariages aux ducs de Mazovie, et demeura toujours une des possessions de la Pologne. Ainsi s'anéantit ce royaume russien, dont la durée fat aussi éphémère que celle de la monarchie lithuanienne.
§ IV. — Guerres. Invasions nouvelles. Extermination des Jadzvingues. Mort de Boleslav V.
Tous les fléaux semblaient se conjurer à la fois contre la Pologne. Les Chevaliers teutoniques s'emparaient de
son territoire et y fondaient leur domination, sons prétexte de subjuguer les idolâtres, et la discorde intestine paralysait toutes les forces du pays noyé dans le sang par de nouvelles invasions des Tatars, des Russiens et des Lithuaniens.
Les Teutoniques, qui déjà menaçaient d'étouffer la Pologne sous l'invasion allemande, s'unirent aux Chevaliers porte-glaives, ordre fondé en 1204 par Albert I", troisième évêque de Livonie. Pour les combattre, Svèntopelk s'allia de son côté aux Prussiens subjugués et aux Lithuaniens encore païens. Dans cette lutte^ que lui et son fils Mestvin poursuivirent pendant douze ans , il déploya un caractère et des talents rares, une énergie qui lassa enfin ses ennemis.
La guerre civile ne cessait aussi de désoler la Pologne. Kazimir, duc de Siéradz, ayant jeté en prison son frère Ziémovitz, avec lequel il devait partager le gouvernement des États qui leur étaient échus en héritage, s'avança jusqu'à Lelov sur le territoire de Krakovie, pour s'emparer de cette ville, mais fut repoussé par Boleslav le Chaste, assisté des ducs des districts limitrophes. De leur côté, les fils de Kazimir, Leszek et Ziemomyslav, révoltés contre leur père, prirent Siéradz et Lenczica, les deux villes principales des terres de ce nom. Ces différends furent bientôt apaisés.
Mais le plus grand des fléaux était l'invasion des Tatars, qui reparurent à la suite des Russiens 1260), dévastèrent Sandomir, dans laquelle ils massacrèrent tant de malheureux paysans que le sang coulait en ruisseaux
90 HISTOIKE LE POLOGNE.
vers la Vistule; et, las d'égorger, rassemblèrent les habitants par masses, les poussant le glaive à la main dans le fleuve. Après avoir saccagé Zavichost et brûlé Rrakovie, ils traversèrent la Silésie et regagnèrent la Russie-Rouge, gorgés de butin et traînant à leur suite des troupeaux de femmes livrées à leurs outrages. Rien ne saurait décrire les horreurs qui signalèrent leur passage. Et comme si ce n'était pas assez, cette invasion fut suivie d'une autre de Lithuaniens, qui pénétrèrent en Mazovie et jusque dans le duché de Krakovie. Depuis cette époque, le fléau des incursions tatares ne cessa de dévaster la Pologne : du règne de Boleslav V à celui de Stanislas Poniatowski, on en compte jusqu'à 91.
Boleslav n'avait pas même attendu la prise de Sandomir pour s'enfuir auprès de son beau-père. De retour à Krakovie, il résolut enfin de mettre un terme aux attaques des Jadzvingues, passa la Vistule près de Zavichost, et leur livra bataille le 23 juin 1264. « La lutte fut acharnée, car les Jadzvingues , qui, à l'exemple de leurs ancêtres les Goths, croyaient à la migration des âmes, combattirent jusqu'à la mort : ils furent tous passés au fil de l'épée; à peine quelques paysans s'enfuirent dans les bois, où ils ne tardèrent pas à périr aussi de misère. Les Polonais colonisèrent la terre de Lukov, dédaignant de disputer alors aux Lithuaniens les déserts de la Podlachie. Ainsi disparut cette nation des Jadzvingues dont la trace même se perdit dans l'histoire et dans les traditions populaires. Les tombes seules et les défenses élevées sous l'ombrage des forêts, aux bords.
LA POLOGXE E-\ PARTAGE. 91
des fleuves, rappellent ses luttes sanglantes (l). » Une nouvelle invasion des Russiens dans le duché de Sandomir fut repoussée. Pierre, palatin de Krakovie et capitaine habile, marcha ensuite à la rencontre des Russiens et des Tatars et remporta sur leur armée, quatre fois supérieure en nombre, une éclatante victoire, justement célèbre dans les annales de la Pologne, et qui fut regardée comme miraculeuse. Les Lithuaniens firent aussi une nouvelle irruption sur les terres de Lublin, mais se retirèrent bientôt.
Maître de la Podlachic, assuré du côté des Russiens par la bataille de Piéta en 1266, Boleslav le Chaste réprima les envahissements des Chevaliers teutoniques et les réduisit à l'obéissance vers la fin de son règne, qui fut marqué par la fondation d'un grand nombre d'églises et de monastères, par l'introduction en Pologne des Frères Prêcheurs en 12-4i, parla canonisation en 1253 de Stanislas, évêque de Krakovie, martyrisé en 1079, et par celle de Hedvige, duchesse polonaise béatifiée en 4266. Les dernières années de la vie de Boleslav furent assez tranquilles. La ville de Krakovie lui dut sa splendeur et sa prospérité : mise au-dessus des autres cités, exempte de toute imposition, elle devint une république, élisant ses magistrats et administrant ses revenus. Cependant Boleslav ne sut ni défendre son pays, ni relever sa gloire ; « il ne régnapas, mais il vécut,» dit Salomon Neugebauer, et son règne fut une époque de calamités et de désastres
(I) Po/o^ne, par Charles Forster, TJnivprs'piUori'sque.
pour la Pologne. Il mourut le 7 décembre 1279. Liés par leur vœu de continence, lui et son épouse Cunégonde avaient adopté en 1265 leur neveu Leszek, surnommé le Noir, k cause de sa chevelure, et ce choix fut ratifié par la nation.
Situation le la Pologne.
Quel déplorable spectacle offre à cette époque la Pologne ! Il faudrait un volume pour décrire toutes les calamités qui pèsent sur elle. Dévastée par les effroyables invasions des Tatars, des Russiens, des Prussiens, des Lithuaniens et des Jadzvingues; désolée par les inondations et les tremblements de terre; accablée par la famine; en proie à toutes les horreurs des guerres intestines; elle est de plus envahie par l'influence germanique et menacée par les Chevaliers teutoniques et les Chevaliers porte-glaive qui, appelés pour subjuguer les idolâtres, s'emparent peu à peu du pays.
La discorde est entre tous ses princes. La couronne, ses successions, ses régences sont Fobjet de luîtes acharnées et incessantes. Tous les ducs, silésiens, polonais, kuïaviens, sonten guerre les uns contre les autres et en contestation avec les rois, les seigneurs et les évêques. Le désordre est augmenté par les privilèges innombrables qui forment autant d'États dans l'État; et la
noblesse, jalouse du droit ducal et du pouvoir suprême accordés aux évêques dans leurs domaines, manifeste hautement son mécontentement. L'influence germanique envahit tout et démembre les possessions polonaises, aliénées par l'usure. La Poméranie, sans se détacher de la'Pologne, s'est déjà constituée en duché, menaçant de briser l'unité nationale.
Etudions d'abord les causes principales de cette déplorable situation, et nous verrons ensuite comment la Pologne résiste à tant d'éléments de dissolution et de ruine.
§ I. — droit héréditaire et droit teutonique.
Dès la période précédente les descendants de Piast semblaient regarder la Pologne comme une propriété héréditaire qu'ils se partageaient à leur gré. Micczislav P' divisa le premier ses Etats entre ses nombreux enfants. Boleslav Chobri rétablit l'unité de l'empire, qui fut de nouveau mise en question par ses successeurs jusqu'à la mort de Mieczislav IT. VJadislav-Herman, déjà compétiteur de son frère, Boleslav II, partagea le royaume entre ses deux fds, et Boleslav III entre ses quatre aînés. Confondant l'Etat avec leur patrimoine privé, la propriété publique avec leur propriété personnelle, les rois démembraient eu outre leurs immenses hérédités ducales, en les donnant en propriété et droit héréditaire, et en faisant des donations très-considérables aux abbayes, aux chapitres et aux diocésains. Non-seulement ils distribuaient les terres incultes aux petits cultivateurs, mais ils dotaient
le clergé et les seigneurs de biens, avec le peuple qui les cultivait et y habitait, partageaient ces vastes possessions, réglaient leurs hérédités par testaments, par adoptions, les échangeaient, les vendaient, en un mot agissaient comme propriétaires souverains de tout, hommes et choses.
Ils se fondaient sur le droit païen dit jns hxreditarium, droit d'hérédité en opposition au droit polonais, iuspolonicale, droit public de la communauté, qui était complètement anéantie par cette omnipotence héréditaire impliquant tout dans sa souveraineté absolue, gouvernement, administration, justice, perception d'im- .pôts, service public, force armée. C'étaient autant d'Etats dans l'Etat, à tel point que leurs privilèges les exemptaient des charges communes et des droits que lEtat y exerçait auparavant. Ceux qui possédaient ce droit héréditaire régnaient dans leurs possessions comme les ducs dans leurs duchés. Aussi n'ambitionnaient-ils pas d'en prendre le titre, comme fit Svèntopelk en Poméranie et plus tard l'évêque de Breslav pour son duché de Neisse et d'Otmuchov. L'assimilation d'ailleurs ressortait d'ellemême, car les privilèges donnés, en 1232 et dans les années suivantes, aux évèques, disent qu'il leur est cédé le droit ducal, jus ducale.
Contre ce droit païen d'hérédité, les nobles au contraire, s'appuyant sur la Bible, le droit chrétien et polonais, faisaient prévaloir l'élection, ne voulant obéir qu'au chef de leur choix. C'est ainsi qu'ils éloignèrent du trône la branche aînée desPiast, y établirent la branche cadette
et l'y maintinrent près de deux siècles, de 1177 à 1370. A côté en jus hsej^editariinn qui détruisait la communauté sociale pour investir l'individu de tous les droits de l'Etat, s'éleva, depuis 1250 surtout, un danger plus effrayant encore, puisqu'il ne tendait à rien de moins qu'à anéantir la nationalité polonaise elle-même, en implantant dans son sein une nationalité étrangère. L'hospitalière Pologne, de tout temps le refuge des opprimés, accueillit d'abord une multitude de Juifs, fuyant les persécutions qu'ils subissaient £n Belgique, aux environs du Rhin et ailleurs. Non-seulement l'autorité les couvrit de sa protection, comme on le voit sous Mieczislav II, vers 1175, mais encore des privilèges, immunités et exemptions extraordinaires leur furent accordés, en 1264 par Boleslav, duc de Pologne, en 1295 par Boleslav, duc de Svidnitz, en 1299 par Henri, duc de Glogov, et en 1334- par Kazimir le Grand. Ces privilèges leur garantissaient le libre exercice de leur culte et celui de la langue et des usages allemands, leur constituantainsi une existence séparée. De nombreuses émigrations d'Allemands vinrent ensuite; leur nombre s'accrut rapidement en Silésie et en Pologne, et dépassa même dans plus d'une cité celui des nationaux. Ils obtinrent d'être régis par les lois allemandes ou teutoniques en vigueur dans la Saxe ou à Magdebourg. Les lois qui gouvernaient la grande et la petite Pologne prirent en conséquence le nom de cette dernière ville, et celles de la Poméranie furent empruntées à la législation de Lubeck et de Stredz ; les décisions en dernier appel partaient de Magdebourg
96 HISTOIRE DE TOLOGNE.
OU de Halle. Les Chevaliers teutoniques s'empressèrent d'appliquer les mêmes lois aux domaines qu'ils possédaient en gage, et en réclamant pour toute acquisition faite par eux la sanction de l'empereur d'Allemagne, assurèrent son influence politique en Pologne.
Ces privilèges dits jure tentonko se muHiplièrent à profusion pendant un siècle (1280 à 1380) et envahirent toute la Pologne, dont une partie considérable, villes, bourgs, communes, villages et hameaux, se trouva ainsi soustraite à la loi du pays, pour être soumise à celle d'un empire étranger, car le régime allemand s'étendait à tous les habitants, indigènes ou autres. C'étaient la nationalité, la législation, la juridiction, l'influence, les traditions, les coutumes, les pratiques allemandes qui régnaient en Pologne et en détruisaient l'autonomie dans sa source. C'était la patrie étrangère dans la patrie indigène, l'Allemagne dans la Léchie. En face des anciens districts, cantons et terres des dififérents duchés, où nobles et kmetons indigènes étaient régis par les institutions slaves et nationales, se fondèrent les villes dont les bourgeois furent gouvernés par le droit germanique. Chacune de ces villes, nommée miasto^ forma une république ayant son existence propre et séparée de l'Etat, son gouvernement, sa législation locale, son administration, sa juridiction, sa force armée à elle. Toutes les capitales, villes et bourgs les plus considérables furent ainsi érigés en petites républiques dont le caractère étranger était une atteinte profonde à la nationalité de la Pologne.
Les Allemands dominaient partout. On ne voyait plus qu'eux peupler les cours et entourer les princes, qui poussaient l'engouement jusqu'à adopter leur langue et leurs costumes. Les ducs , appauvris par les guerres et par la diminution de leurs revenus provenant de l'extension des privilèges, empruntèrent de fortes sommes aux Allemands, et donnèrent en garantie leurs terres et leurs villes, qui de la sorte passèrent aux mains des margraves de Brandebourg et des Chevaliers teutoniques. C'est ainsi que furent aliénées et à" jamais perdues pour la Pologne les terres situées au confluent de l'Oder et de la Varta, Lubusz, Sanlok, Krosno et la Luzace. Les grands seigneurs se faisaient Allemands pour se distinguer du peuple resté fidèle à sa nationalité, et sympathisaient avec l'empire germanique. Cette contagion se répandait partout et s'étendait à tout : ainsi l'usage de la langue allemande devenait général en Silésie , et on la parlait dans toutes les grandes cités jusqu'à Posen et à Krakovie. Les villes soumises aux lois allemandes étaient naturellement disposées à reconnaître l'autorité de l'empereur d'Allemagne. Le pays tout entier était donc sérieusement menacé dans son indépendance et sa nationalité.
La loi allemande , telle qu'elle était appliquée en Pologne, offrait aux villes, il est vrai, des avantages matériels et contribua à leur prospérité. Mais le peuple, surtout celui des campagnes, restait attaché à ses institutions nationales. Les deux lois, compliquées et mal coordonnées, la loi polonaise, dite «■ commune et lerrito-
98 H ISTOÏBE DE POLOGNE.
riale, » et la loi allemande, dite k « bourgeoise, » élaient souvent en conflit, surtout dans maintes villes soumises à la fois à cette double juridiction. Les princes et les seigneurs, tantôt se montraient fidèles à l'esprit national, tantôt penchaient vers l'empire germanique, engageaient la fortune et les terres polonaises aux usuriers juifs allemands, ou se rendaient vassaux des souverains de Bohême qui prenaient le titre de rois de Pologne, et les ducs de Silésie étaient appelés au trône. Nous allons voirPrzemislav etVladislav Lokéték représenter ces deux tendances qui devaient séparer la Pologne en deux parties, lune qui s'unit à l'Allemagne, et l'autre qui, en ravivant la nationalité, sauve l'indépendance de la patrie.
§ II. — Action du clergé.
« Dans cette situation critique , dit le savant Lelevel racontant l'histoire delà Pologne à ses neveux, les prêtres et les évêques seuls déployèrent le plus grand zèle à défendre la nationalité menacée. Ils avaient la direction des écoles où l'on enseignait l'histoire nationale. Les histoires étaient alors écrites en lalin. Les évêques, encourageant cette étude, enjoignirent aux précepteurs de les traduire et de les expliquer en langue polonaise, avec défense d'employer l'allemand. Vous concevez bien en efTet que la conservation des coutumes et de la langue constitue la garantie la plus certaine du maintien de la nationalité. Si notre langue fût alors tombée en désuétude, vous ne seriez point Polonais! Vous devez donc de
la reconnaissance aux évèques et au clergé de ce tempslà qui nous conservèrent ce précieux dépôt de nos ancêtres.
» Dans la dissolution, lorsque la confusion et l'anarchie déchiraient la Léchie, lorsque tous les liens d'unité étaient usés, la famille régnante, rebelle à son chef, sans fraternité, la bourgeoisie divisée en petits groupes épars peu favorables à l'Etat, les citoyens propriétaires fonciers individuellement isolés, lorsqu'une multitude de droits, de lois, de juridictions s'entrechoqwaient; l'Etat avec un souverain titulaire sans autorité et privé de la souveraineté nationale, n'offrait qu'un ramas discordant d'éléments hétérogènes ; un seul lien soutenait encore son existence, c'était celui de la hiérarchie épiscopale. Les anathèmes de l'archevêque de Gnèzne, frappant tous les partis, avaient le même effet, avaient leur force en JNlazovie, àKrakovie, enSilésie. Les évêques se réunissaient en synodes, et, en présence des barons ou. des dignitaires et des hauts personnages, décrétaient les règlements qui touchaient tous les habitants et tout le pays. En 1 170 ils condamnèrent et firent brûler vif le castellan de Mazovie, Bolesta, assassin de Verner, évêque de Plock ; en 1180, dans le synode de Lènczica, ils arrêtèrent les lois préservant les classes pauvres des rapines des seigneurs; en 1189, dans le synode de Krakovie, ils imposèrent sur le pays les contributions saladines. L'archevêque Henri Kietlicz, entre 1200 et 1219, organisa, du consentement de tous les princes, une juridiction ecclésiastique, confirmée par un synode national. Les ori-
ginaires et les ascriplices établis sur les terres de l'Eglise apparlenaient à cette justice; les délits des prêtres, toutes les contestations des laïques avec eux , les questions de dîmes , naissance, mariage, décès , testaments s'y rapportaient; enfm les litiges séculiers s'y arrangeant à l'amiable , tout le pays s'y prêtait volontiers, et tous les partis s'y confondaient. Les synodes décrétaient les statuts qui concernaient le clergé et l'Etat. Les synodes de 1237, 1285, 1313 prescrivirent les règlements de l'instruction nationale. En 12-44;, les évêques se réunirent à Vroclav afin de régler la discipline chrétienne, et ce synode porta le nom de diète. En 1285, ils se réunirent à Lènczica, afin de juger les différends très-graves survenus entre l'évêque et le prince de Vroclav, et ils y lancèrent des censures ecclésiastiques contre le tyran de Vroclav (1). »
Ainsi, non-seulement le clergé catholique sauva la nationalité de la Pologne en lui conservant sa foi, son histoire, sa langue et ses coutumes, mais seul, au sein de l'efi'royable anarchie qui dissolvait le pays de fond en comble, il maintint son unité nationale par sa propre et indestructible hiérarchie, par ses décrets, lois et règlements sur tous les points de l'ordre social et politique, instruction publique, propriété, impôts, justice, par l'influence de sa morale et de ses actes et par la répression des crimes. Au milieu du plus horrible chaos, desdiscor-
(1) Considérations sur Vélat politique de V ancienne Pologne et sur l'histoire de son peuple, c. 29.
des intestines et des guerres de compétition et d'héritage qui déchiraient la Léchie, l'unité nationale se perpétuait par l'unité catholique elle-même. Fondée par le catholicisme, la Pologne se conservait par lui et se constituait par les évêques. Ceux-ci réunis en conciles y réglaient souvent les affaires de l'Etat avec l'assistance ou le consentement du prince et des barons. Le roi ne décrétait rien d'important qu'avec le conseil de ses hauts fonctionnaires qui signaient comme témoins et à la tête desquels était l'épiscopat. Kazimir le convoque lorsqu'en 1163 il veut naturaliser et doter des étrangers. Lorsqu'en 1180 ce conseil se transforme en sénat, les évêques y ont la prééminence. L'archevêque de Gnèzne y occupe la première place et l'évêque de Krakovie la seconde, comme on le voit par une lettre d'Urbain III, en 1185.
Malgré les lois bienfaisantes promulguées par l'épiscopat. dans cette assemblée de Lènczica, le peuple, il est vrai, resta encore chargé d'impôts, tailles, prestations, octrois, péages, restrictions et exactions, la plupart au profit des seigneurs. Cependant les évêques parvinrent à supprimer plusieurs des abus les plus odieux. Ainsi, sur leur initiative, Henri le Barbu, duc de Silésie, du duché de Pologne et de Krakovie, abrogea vers 1237 les taxes judiciaires appelées pomocne et particulièrement sur le mariage des vierges et des veuves. Les ducs de Mazovie suivirent cet exemple et abolirent les taxes payées pour leurs noces ducales et la redevance d'une cruche de miel exigée de chaque veuve qui se remariait.
Les assemblées de districts ou vicié étaient toujours
en usage, et nous voyons de nombreux exemples de leur convocation, notamment en 1-202, 1203,1240, î2o2, 1256. Mais une assemblée générale de la nation devenait nécessaire. Ce furent encore les évêques qui en prirent Tinitiative. Le peuple applaudit à leurs efforts et les appuya ; barons, seigneurs, nobles, tout ce qui avait à cœur de sauver l'indépendance et la nationalité menacées de toutes parts, s'unit à eux. Déjà les rois ne pouvaient plus prendre de décisions qu'avec le concours de leur conseil ou du corps des barons, qui se composait des évêques, des starostes, des palatins, des castellans, des gouverneurs, des chanceliers. Une multitude de peuple y prenait part, formulait des demandes, des avis, et assistait aux opérations législatives et administratives. Dépouillés de leurs anciennes attributions, les palatins, les castellans, composèrent définitivement, non plus un simple conseil, mais le sénat, la haute représentation nationale qui bientôt va imposer sa sanction législative et fonder, à la diète de Chènciny, une assemblée générale de la Po^sne tout entière.
Leszek LE Nom (1279-1289].
Leszek le Noir, duc de Kuïavie, issu de Conrad, et chef de la branche cadette de Kazimir le Juste, monta sans obstacle sur le trône. Mais il fut inhabile à gouver-
lier, la Pologne fui livrée sous lui aux plus grands désordres, et, après son règne malheureux de dix ans, elle était dans la situation la plus déplorable.
Cependant, à peine arrivé au pouvoir, Leszek se signala à la bataille de Goslice. Les Romanovitsch, ducs russiens, unis aux Tatars et à Trabuc, duc de Lithuanie, attaquèrent la Pologne avec une armée formidable. Les phalanges polonaises, suppléant au nombre par leur indomptable bravoure, se jetèrent avec impétuosité au-devant de cette armée russo-lilhuano-talare, la mirent en pleine déroute, et Leszek s'avança dans leur pays jusqu'à la ville de Léopol. L'année suivante il défit également Henri lY, duc de Breslav, qui, par trahison, avait dépouillé de leur héritage les ducs, ses cousins.
Les Lithuaniens envahirent de nouveau la Pologne, se répandirent sur les terres de Lublin et les mirent au pillage. Leszek, à la tète de ses vaillantes légions, les atteignit sur le Niémen et leur livra bataille. La victoire était encore indécise quand les Lithuaniens, attaqués par les captifs polonaisqu'ilstraînaifintàleur suite, et voyant leurs lignes pénétrées par Tennemi, prirent la fuite. Ils comptaient, disent les chroniques, 14,000 cavaliers et 1,000 fantassins, tandis que les Polonais n'avaient que 6,000 hommes. Revenus vers la fin de 1283, ils furent de nouveau battus et chassés par Leszek. L'année précédente (1282 une horrible famine avait désolé non-seulement la Pologne, mais encore la Bohême et l'Allemagne, .et fut suivie de la peste.
Soulevées à l'instigation de Tévêque Paul de Przeman-
kov, la plupart des villes de la petite Pologne prononcèrent la déchéance de Leszek le Noir et appelèrent au pouvoir Conrad, duc de Mazovie. Krakovie seule resta fidèle à Leszek, qui, secouru par les Hongrois, mit Conrad en déroute, puis se jeta dans la Mazovie qu'il ravagea.
Une nouvelle invasion de Talars (1287) dévasta la Pologne de fond en comble, et ne recula que devant l'énergique résistance de Krakovie. Après avoir parcouru tout le pays, ces hordes barbares s'étant arrêtées aux portes de Vladimir pour partager leur immense butin, on fit le dénombrement des jeunes filles polonaises qu'ils emmenaient enchaînées à leur suite : elles étaient au nombre de 21,000.
Leszek, qui s'était enfui en Hongrie, rentra à Krakovie quand il apprit la retraite des Tatars, poursuivit sa lutte contre Conrad et obtint quelques avantages ; mais en revenant de Siéradz, il fut surpris et défait par les chevaliers mazovions. et mourut le 31 août 1289.
YH
BoLESLAv VI, Henri I", Vladislav Lokéték, Venceslav ET Przemislav I" ; 1289-1296).
Dans son incroyable vitalité, la Pologne épuisée, presque anéantie par tant d'invasions et de luttes, est déchirée de nouveau par les prétentions de mille partis qui aspi-
rent àla couronne. Leszek le Noir n'ayant pas laissé d'enfants, son frère Vladislav Lokéték ou le Bref qui, sous le règne précédent, avait eu pour gouvernement le duché de Siéradz, était l'héritier le plus proche. Mais Boleslav VI, duc de Plock, fut élu parles principaux citoyens de Krakovie, de Sandomir et de Lublin, et vint à Krakovie prendre solennellement possession du trône. Peu après, Henri le Probe, duc de Breslav, issu de la branche de Vladis'av II, fut appelé par un certain nombre des habitants de Krakovie, y arriva avec son armée, et, ayant accepté les conditions que lui firent les seigneurs, fut proclamé roi sous le nom de Henri P^ Boleslav prit la fuite et se retira dans la Mazovie.
De son côté, Henri le Probe regagna la Silésie. Alors Vladislav Lokélékayant rassemblé une foule de seigneurs mazoviens, kuïaviens et poméraniens, s'avança à la tête de cette armée, battit les troupes envoyées par le duc de Breslav, entra triomphant à Krakovie et occupa le château royal. Mais bientôt, pendant une nuit obscure, Henri le Probe pénétra dans la ville et s'en empara ; Vladislav Lokéték fut obligé de fuir sous le costume de moine franciscain, et ne s'arrêta qu'en Kuïavie ; ses partisans furent emprisonnés ou massacrés. Henri cependant ne jouit pas longtemps de sa conquête, car il mourut peu après (1290), ayant, à son lit de mort, désigné pour son successeur Przemislav, duc de la grande Pologne, le dernier de la branche de Mieczislav IIl.
Vladislav était à Sandomir, préparant une expédition contre Krakovie, lorsqu'un nouveau prétendant surgit
tout à coup. Greffinc, veuve de Leszek le Noir et ennemie des deux compétiteurs, produisit un faux testament de son mari qui l'instituait légataire universelle des biens personnels du feu roi ainsi que des duchés, et en cette qualité céda ses droits à son neveu, Venceslav, roi de Bohême. Ce legs, alors même qu'il eût été véritable, ne pouvait avoir aucune valeur. Cependant Venceslav envoya aussitôt en Pologne une armée formidable cond lite par l'évêque de Prague, Tobie. Les places fortes s'ouvrirent devant elle, car Przemislav n'opposait qu'une faible résistance, et pendant ce temps Yladislav Lokéték s'emparait du duché de Sandomir. Durant quatre années de lattes (1291-1295), Yladislav chassa deux fois de Krakovie, Venceslav qui était soutenu par Otton le Long, margrave de Brandebourg, ennemi juré de la Pologne; mais ses succès furent arrêtés par de nouvelles invasions des Tatars et des Lithuaniens.
Dévastée par ces barbares, déchirée par les Brandebourgeois, les Bohémiens, les Prussiens et les Chevaliers teutoniques, la Pologne néanmoins commença à changer de face à cette époque. Le duc de Poméranie et de Dantzik, Mestvin, fils de Svèntopelk, laissa en mourant ses États à Przemislav, et agrandit son royaume, déjà considérablement étendu. Vladislav Lokéték succéda à son frère Kazimir, duc de Lènczica, tué dans une bataille contre les Lithuaniens; et Boleslav VI, duc de Plock, hérita du duché de Mazovie parla mort de son frère, Conrad. La Pologne se trouva ainsi, sauf la Silésie et quatre petites principautés kuïaviennes, entre les
mains de trois princes influents, Przemislav, Vladislav Lokéték et Boleslav VI. Enfin, pour terminer de trop longues dissensions, les seigneurs polonais se réunirent et suivant le vœu testamentaire de Henri le Probe, décernèrent la couronne à Przemislav I".
Celui-ci, avec son épouse Rixa, fille du roi de Suède Waldemar, fut sacré par Farchevèque de Gnèzne, le 26 juin 1295, au milieu de la plus grande pompe religieuse, en présence des évêques de Krakovie, de Kuïavie, de Poscn, de Breslav et des hauts barons de la Pologne. En vertu de ce sacre, les souverains polonais furent revêtus de nouveau par Boniface YIII du titre de rois qu'ils avaient perdu 223 ans auparavant par l'excommunication de Boleslav II. Przemislav, ressuscitant le titre royal, donna aussi l'origine des armoiries pour l'État, et fit graver un sceau le représentant assis sur le trône, une couronne sur la tête et un globe à la main; le contresceau offrait un aigle éployé avec celte légende : Reddidi ipse suis vktricia signa Polonis. A cette époque chaque duché avait ses armoiries particulières : la Mazovie, un aigle; Krakovie, un dragon; la Poméranie, un gritibn; le duché de Pologne, tantôt un lion, tantôt un aigle; la Kuïavie, un aigle et un lion adossés à mi-corps.
Mais Przemislav ne régna que huit mois, pendant lesquels les Chevaliers teutoniques s'emparèrent de la Poméranie. Les fêtes duraient encore, et le roi était à Rogozno où des tournois avaient été célébrés, lorsque le mercredi des cendres, 6 février 1296, le margrave d'Anhalt, Jean de Brandebourg, l'électeur Otton le Long
€t Jean fils du duc de Conrad, tous trois neveux de Przemislav, pénétrèrent dans sa chambre, ses gardes endormis, etTassassinèrent dans son lit; le roi éveillé ensursaut se défendit d'abord bravement, mais perdant tout son sang, tomba percé de coups. Ce crime ne demeura pas impuni, et à défaut delà justice humaine, la justice divine s'appesantit sur les assassins. Vingt années ne s'étaient pas écoulées après cet attentat que déjà toute la maison d'Anhalt, composée de douze chefs, n'existait plus ! Le peuple, du reste, attribua la fin déplorable de Przemislav au cdme que lui-même avait commis et que ne purent faire oublier ni son repentir, ni ses fondations pieuses; car en 1283, n'étant encore que duc de la grande Pologne, il avait fait étouffer, au château de Posen, Luitgarde, nièce du duc de Stettin Barnin, qu'il avait épousée dix ans auparavant (1273). Avec ce prince s'éteignit la branche masculine de Mieczislav IIL
VlABISLAS IV DIT LOKÉTÉK ET VeNCESLAV
Le 23 .ivril 1290, un grand nombre de citoyens assemblés à Posen proclamèrent roi Vladislav IV, dit le Bref ou Lokéték, qui réunit sous son sceptre la grande et la petite Pologne, Krakovie, Sandomir, la Poméranie, le Siéradz, la Lènezica et la Kuïavie, c'est-à-dire plus
de provinces que n'en avait jamais possédé aucun prince des- Piast depuis la mort de Boleslav Bouche-Torse. Il visita le duché de Krakovie, remporta en Silésie de brillants succès, mais fut battu par les Poméraniens à la bataille de Regenswalde. André, évêque de Posen, lui adressa des réprimandes sur le débordement de ses mœurs, et, comme il n'en tint pas compte, l'excommunia, mais ensuite se réconcilia avec lui. La Pologne en ce moment était encore inquiétée de toutes parts. Les Bohèmes occupaient les places fortes du duché de Krakovie, le duc de Stettin s'était emparé d'une partie de la Poméranie, les Allemands accaparaient la Luzace, et les margraves brandebourgeois envahissaient les contrées situées au bord de la Drava et de l'Ina. Sous l'empire de ces circonstances, un parti, chaque jour plus redoutable, se ligua contre Vladislav, et parvint, dans une assemblée tenue à Posen, en 1300, à le faire déposséder, après quatre ans de règne.
Abandonné et sans asile, Vladislav traîna une vie errante. On proclama roi Yenceslav de Bohême, auteur présumé des brigues qui avaient amené la déposition de Lokéték, et que nous avons déjà vu figurer de 1291 à 1295. Il vint aussitôt à Posen, et épousa Rixa, fille de Przemislav P^ Profitant des embarras où se trouvait la Pologne, les Russiens dévastèrent le duché de Sandomir, pt les Lithuaniens pénétrèrent jusque dans le Dobrzin, sur la rive droite de la Yistule, entre Culm et Ploçk. Yenceslav dirigea ses troupes de ce côté, mais la peste ayant éclaté, il se retira à Prague avec son épouse, lais-
HO HISTOIRE DE rOLOGM:.
sant le gouvernement de la grande Pologne au Silésien Frycz, celui du duché de Kuïavie au Vissembourgeois Tassa, et celui du duché de Krakovie à Nicolas, duc de Troppav, qui remporta dans les champs de Lublin une éclatante victoire sur les Tartars, les Russiens et les Lithuaniens réunis.
Pendant ce temps Yladislav Lokéték. après avoir en vain parcouru les campagnes pour soulever la Pologne contre l'étranger, vint en Hongrie, puis se rendit à pied, en pèlerin, un bâton à la main, au jubilé de Rome de l'an 1300. Là, il accomplit avec la plus grande ferveur les pénitences imposées par l'Église, pria, médita, considéra les malheurs qui l'avaient frappé comme une juste expiation de ses fautes, et se soumit humblement à la volonté divine. De retour dans sa patrie, il prouva qu'en effet l'infortune Favait entièrement corrigé. Boniface VIII s'intéressa en sa faveur, et écrivit à Venceslav de rendre 3. la Pologne ses rois et sa liberté. Les instances à ce sujet du légat, cardinal d'Ostie, ayant été mal accueillies, le pape rompit ouvertement avec Venceslav, et après avoir excité contre lui l'empereur d'Allemagne, se déclara formellement pour Yladislav, et défendit à son compétiteur de conserver le titre de roi de Pologne dont il s'était frauduleusement emparé jusqu'alors.
A la voix du Sainl-Siége, la Pologne s'émut et se tourna vers Yladislav qui, secouru parle palatin hongrois Amédée, s'avança à la tête d'une armée de partisans, et prit Visliça et Lelov. Sur ces entrefaites, Yenceslav mourut
à Prague (1305) empoisonné, dil-on, par les partisans de l'empereur d'Allemagne , qui voulait s'emparer de la Bohême. Alors les troupes bohémiennes abandonnèrent les places fortes où elles tenaient garnison, et les duchés de Sandomir et de Krakovie se prononcèrent pour Vladislav, qui rentra en possession de ses États, et qu'une diète de toute la noblesse proclama roi de Pologne.
Vladtslav LoKÉTÉK OU LE Bref (1305-1333).
§ I. — De son retour à son couronnement (1305-1320J.
Mûri par par le malheur, Yladislav Lokéték fut un monarque vraiment grand et national, et le sauveur de la Pologne, que des dangers imminents entrainaient alors aune perte presque inévitable. Il consacra k cette œuvre toute sa vie, et y déploya un génie extraordinaire, un courage infatigable et que rien ne put abattre. Il donna à sa patrie comme une existence nouvelle, assura son bonheur et prépara sa grandeur prochaine. Aussi la Pologne célébra-t-elle avec allégresse son retour, qui était en même temps la résurrection de l'indépendance nationale.
Cependant les difficultés et les résistances étaient nombreuses. Henri de Glogov s'était emparé de la
112 HISTOIRE DE POLOGxNE.
Grande-Pologne; Vladislav n'y rétablit son autorité qu'en y conduisant une armée; mais depuis, les habitants de Posen se révoltèrent et se soumirent aux ducs germanisés de Silésie. La puissante famille des Schventz leva^ en Poméranie, l'étendard de la révolte, et s'assura le concours des margraves de Brandebourg, en leur livrant neuf places de son gouvernement. Ceux-ci assiégèrent aussitôt Dantzik, défendu par les seigneurs poméraniens restés fidèles, et qui firent connaître au roi de Pologne leur position désespérée.
Ne pouvant en ce moment quitter S.Mudomir, Vladislav permit d'avoir recours aux Chevaliers teutoniques qui, appelés comme auxiliaires, prirent Dantzik par trahison,, envahirent et se partagèrent entre eux et avec le duc de Stettin toute la Poméranie, refusant ouvertement de la restituer à. la Pologne. Ils y commirent les plus atroces forfaits. Ils massacrèrent dix mille habitants de Dantzik, sans épargner ni femmes, ni enfants, choisissant pour cette horrible boucherie un jour de foire, pendant lequel ils surprirent la population assemblée et désarmée. Une autre fois, ayant invité une foule de nobles, ils leur firent trancher la tète au milieu du festin. Le grand-maître de l'Ordre, assiégeant Svieca, faisait pendre chaque jour près des remparts quelques ])aysans des campagnes voisines. Non contents d'usurper la Poméranie, ils s'emparèrent encore de la terre de Michalov. Leszek, duc de Kuïavie, ayant besoin de trois cents marcs d'argent pour se racheter des mains de Venceslav, roi de Bohême, qui l'avait fait prisonnier en
Hongrie, leur avait emprunté cette somme, à condition que s'il ne la rendait pas dans l'espace de trois ans, la terre de ÎSIichalov avec ses dépendances appartiendrait aux Teutoniques. Il n'eut garde de manquer à ses engagements, et offrit l'argent que les Chevaliers refusèrent jusqu'à ce que le terme prescrit fût écoulé. Alors, ils se prétendirent maîtres du pays et forcèrent le duc de le leur abandonner moyennant -26-2 marcs ajoutésaax30(> qui leur étaient dus. Ils firent approuver leur usurpation de la Poméranie, qu'ils avaient changée en désert, par le roi de Bohême, qui s'attribuait toujours le titre de souverain de Pologne; obtinrent aussi, à force d'argent, la cession des prétendus droits des margraves de Brandebourg sur cette province , et même la sanction de l'empereur d'Allemagne. Ils étaient alors tout-puissants, occupruent tout le pays depuis la Drava jusqu'à Slupiec, la Poméranie jusqu'à la Vislule, la Prusse, et dominaient sur la mer jusqu'aux îles, unis aux Chevaliers porte-glaives, qui commandaient à lu Gourlande et à la majeure partie de la Livonie, et soutenus par les margraves de Brandebourg et le roi de Bohême.
Ne pouvant rien obtenir par les voies pacifiques, Vladislav allait marcher sur la Poméranie, quand Albert, allemand d'origine et bourgmestre de Krakovie, souleva cette ville (1311) et la livra à Boleslav, duc d'Oppelen , attirant dans son parti l'abbé Miechov et Muskata, évêque de Krakovie. Vladislav n'eut qu'à se présenter pour faire rentrer la ville sous son obéissance.
Là il recul les plaintes du clergé et des seigneurs poméraniens contre l'oppression des Chevaliers teuloniques, qui avaient ruiné tous les évôchés cl s'étaient emparés de leurs revenus. 11 transmit ces plaintes au pape, lui demandant justice pour les droits de l'Église et pour ceux de la Pologne si audacieasement outragés, a Ces moines guerriers, dit-il, sont dépourvus de honte et de vertu, ne s'inquiélant ni de l'estime des hommes, ni de la crainte de Dieu. » Jean XXII condamna les Chevaliers, déjà excommuniés par l'archevêque de Gnèzne et par les évèques de Posen et de Ploçk, leur ordonnant de restituer la Poméranie. Mais ils osèrent braver les ordres et les foudres du Saint-Siège.
A la même époque trois famines presque successives désolèrent la Pologne, au point qu'on vit des gens se nourrir de cadavres humains.
En présence de^tant de difïicultésconjurées contre lui, et de toutes celles que nous verrons plus loin, Yladislav eut recours à trois grands moyens : la sanction religieuse, l'union à la Lilhuanie, et la convocation d'une assemblée nationale.
§ 11. — Couronnemenl. Perle de la Silcsie et de la Mazovie.
Il fallait d'abord, par la consécration rehgieuse, rendre à la majesté royale toute son ancienne splendeur, conquérir l'affection de tous, et reconstituer la nationalité ébranlée. Le génie pénétrant de Yladislav comprit cette œuvre et travailla énergiquement à la réaliser.
Aidé de tous les Polonais sincèrement dévoués à leur patrie, il entreprit de sauver ce qui restait de la Pologne, de la rendre plus puissante que tous les duchés de la Léchié réunis, et que tous ses ennemis. 11 sut se concilier même l'esprit des Allemands établis en Pologne, les amener à la considérer comme leur véritable patrie, et faire sentir aux habitants de la grande et de la petite Pologne, et à ceux de tous les duchés de Ruïavie la nécessité de s'unir en un seul royaume.
11 fit transporter les insignes de la royauté, la couronne, le glcbo, le sceptre et le sabre ébrécheur de Boleslav le Grand , de la métropole de Gnèzne à Krakovie où il convoqua tous les évêques, les seigneurs, et un grand nombre des notables citoyens, et fut couronné solennellement dans la cathédrale , le 20 janvier 1320. L'archevêque de Gnèzne, assisté des principaux évêques, dit la messe et donna la communion au roi, que les évêques prirent par les bras et conduisirent devant l'autel, où l'archevêque oignit ses épaules nues avec l'huile sainte, puis lui attacha au côté le sabre qui avait ébréché la porte d'or de Kiiov. Tirant ce sabre du fourreau, Yladislav fit en l'air le signe de la croix. Alors l'archevêque lui présenta un drapeau qu'il replia et remit au porte-enseigne. Prenant ensuite des mains des évêques la couronne d'or de Boleslav le Grand, il la posa sur la tête du monarque, lui mit le sceptre dans la main droite, le globe d'or dans la gauche, et le conduisitjusquau trône où Yladislav s'assit, et à coté duquel flottait un drapeau
il6 HISTOIRE DE POLOGNE.
portant l'aigle blanc au milieu d'un écusson rouge. Tels furent désormais le symbole de la Pologne et le cérémonial du couronnement de tous ses rois.
Celte auguste solennité réveilla partout le sentiment de l'unité et de la grandeur nationales. Cependant, par une basse jalousie, les ducs de Silésie se reconnurent vassaux de la Bohème, détachant ainsi cette province de la Pologne. Le duc de Breslav donna le premier l'exemple, qui fut suivi par les ducs de Glogov, de Liegnitz, de Sagan, de Falckenberg, puis par tous les autres, à l'exception du seul duc de Schveidnitz, Bernhard. Les ducs de Mazovie, ne voulant pas non plus reconnaître Yladislav, se firent vassaux de la Bohème, et s'unirent aux Chevaliers teutoniques et aux margraves de Brandebourg pour combattre la Pologne épuisée par tant de déscstres.
§ III. — AlliaJice de la Pologne avec la Lilhuanie. Guerres.
Vladislav s'adressa souvent au Saint-Siège pour obtenir justice des spoliations et des brigandages commis par les Teutoniques. Maintes fois les papes intimèrent à ceux-ci l'ordre de restituer les provinces dont ils s'étaient emparés. Mais, contempteurs effrontés de l'Église comme du droit et delà justice, ces Chevalier?, cités au tribunal de la papauté, condamnés et excommuniés, persévérèrent dans leur révolte et leur impiété. Alliés aux margraves de Brandebourg et au roi de Bohême, ils profanaient la bannière sacrée de la croix en
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appelant la chrétienté à la croisade, sous prétexte de combattre les idolâtres, et augmentaient ainsi sans cesse leurs forces. Une assemblée réunie, en 1320, à Brzesc-Kuiavski, les condamna de nouveau à rendre la Poméranie; mais ils n'obéirent pas. Avant de les attaquer, Vladislav chercha dans la Lilhuanie une alliée d'autant plus naturelle qu'elle était la plus voisine de la Pologne, et qu'elle-même était opprimée et dévastée par les Teutoniqucs.
A cette époque, laLithuanie acquit une grande puissance et une vaste étendue, toujours croissante. Après de longues divisions intestines, Lutuver et son fils Witènes relevèrent leur patrie menacée à la fois par les ducs russiens, les Tatares et l'Ordre teutonique. Gedimin, fils de Witènes, reprit les possessions abandonnées par Mendog, étendit ses conquêtes à l'orient et au sud, tailla en pièces les princes russiens (1320), s'empara de la Volynie , de Brzesc, Kiiov, Siévierz, Czerniéchov, et conquit toutes les provinces entre le Bug et le Dnieper et au delà. On lui donnait le titre de duc ou de roi de Lilhuanie et de Russie; et en effet il gouvernait non-seulement la Lithuanie, mais un grand nombre de duchés russiens, en donnait à ses parents, s'était allié par mariage à plusieurs ducs, et protégeait par ses cousins les villes libres et surtout les républiques de Pskov et dé Xovogorod-la-Grande , de sorte que tous les pays russiens étaient étroitement unis à la Lithuanie. Il n'y avait d'exception, à l'orient, que pour le duché de Vlodimir sur le Klazma. ou duché de Moskovie . et à l'oc-
cideiit, pour celui de Halicz dont hérita Boleslav, prince de Mazovie.
Gedimin adapta aux lois et statuts russiens le système féodal introduit par les Allemands, mais le basa sur lobligation personnelle des kniaz (princes) et de Tordre équestre lithuanien, en partie russien. Souverain absolu et suzerain de toutes les terres dont il était considéré comme seul propriétaire , tous les ducs et tous les habitants personnellement dépendaient de lui , et lui devaient service public. 11 distribuait des fiefs à ses vassaux; la servitude féodale y était imposée sur les arrière-vassaux et sur toutes les classes d'habitants. Les ducs qui lui étaient soumis pouvaient doter les boïards, c'est-à-dire les nobles russiens et lithuaniens, de domaines dans leurs duchés respectifs , exigeant d'eux le service personnel.
Gédimin, quoique païen, favorisa la prédication de l'Evangile dans son royaume, fit bâtir des églises à Yilna et à Novogorod, et pensa à embrasser lui-môme le christianisme. 11 entama dans ce but des négociations avec le pape; mais la méchanceté des Chevaliers teutoniques parvint à le détourner de ce projet, en lui faisant essuyer mille outrages et en assassinant les prêtres appelés pour évangéliser ses peuples. Il finit donc par négliger ses relations avec le Saint-Siège, mais s'empressa de saisir l'occasion de conclure en 1325, à Yilna; un traité d'alliance offensive et défensive avecYladislavLokéték. Ayant tous deux les mêmes intérêts, les mêmes ennemis, leur alliance devait être durable : elle le fut.
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Vladislav s'était assuré ralliance des Hongrois, en mariant sa lîUe Elisabeth à leur roi ; il resserra celle des Lithuaniens par le mariage de son fils Kazimir avec Anne- Aldone, fille de Gedimin, et à cette occasion institua l'ordre de l'Aigle blanc , remis en vigueur à Tykocim '1705) par Auguste II. Ce mariage fut célébré le 28 juin 1325 ; et la princesse lithuanienne fit son entrée en Pologne suivie de 24,000 captifs : elle rendait à la patrie ses nobles fils que la guerre lui avait ravis. C'était là la plus belle partie de sa dot, elle était infiniment plus précieuse à la nation que les plus immenses trésors ou les plus belles provinces. Un concert de bénédictions s'éleva au ciel pour celui qui avait su allier le bonheur de ses peuples et le salut de 24,000 familles aux plus brillantes vues politiques. Cotte première alliance de deux nations puissantes est l'époque de la prospérité de la Pologne, et nous pourrons bientôt en apprécier les heureuses conséquences.
Le roi de Pologne et le prince de Lithuanie, Gedimin, se liguèrent donc contre leurs ennemis : les Chevaliers teutoniques, les Mazo viens, les Brandebourgeois , les Bohémiens et les Silésiens; car, ainsi que nous l'avons vu, les ducs de Silésie s'étaient soumis à la Bohême depuis le couronnement de Vladislav , et les Mazoviens avaient été entraînés par leur exemple. Les Polonais et les Lithuaniens, naguère ennemis, combattaient ensemble. Ils chassèrent du duché de Mazovie l'armée brandebourgeoise, la poursuivirent et l'anéantirent sur les rives de l'Oder. Reparaissant ensuite en Poméranie, ils mirent en
déroute les Chevaliers tcutoniqiies, et ravagèrent, les duchés de Culm et de Mazovie. Mais l'année suivante, Vladislav étant de retour à Krakovio et les Lithuaniens ayant repassé la frontière , le roi de Bohême traversa la Silésie, pénétra dans les districts de Siéradz, de Lènczica, de Rava et de Plock, rendit aux Chevaliers la Poméranie, et mit garnison dans les places fortes. Vladislav ayant ainsi perdu ce qu'il avait conquis avec l'aide des Lithuaniens, reprit les armes, et la guerre se prolongea avec acharnement sans qu'aucun des deux partis obtînt de succès importants : des dévastations épouvantables et l'épuisement réciproque en furent les suites. Les Chevaliers demandèrent une trêve d'un an : elle leur fut accordée.
§ IV. — Dibte de Chènciny. Victoire de Plovcè.
Après avoir reconstitué l'unité nationale par son couronnement, et lui avoir redonné sa force par l'alliance avec la Lithuanie, Vladislav voulut encore en consolider les bases par une assemblée générale et solennelle ou grande viéca. Cette diète ou ziem s'ouvrit à Chènciny, le 1-4 juin 1331 , et fut la première où la nation agit par sa représentation. Elle était composée, non-seulement des sénateurs , comme c'était jusqu'alors la coutume , mais avec les prélats, des chanceliers , des palatins, des castellans, de plusieurs starostes, des membres des magistratures locales et d'un grand nombre de nobles et des personnes de l'ordre équestre, réunis en une seule asrem-
blée. Pour la présider, le vieux roi, blanchi sous le poidsdes fatigues et des épreuves, se dépouilla de son armure, revêtit le manteau et les insignes royaux et s'assit sur son trône. Cette diète mémorable consacra les bases fondamentales de la république polonaise et de la démocratie nobiliaire, adopta des lois auxquelles devaient être également soumis tous les habitants de la grande et de la petite Pologne et des autres provinces et duchés, comme faisant partie d'un seul et même Etat , sous un même chef. Elle avisa aux moyens de défense et décréta un impôt général.
Si la noblesse siège presque seule dans cette diète et les suivantes, c'est que l'absence d'armée régulière et le peu de défenses naturelles du pays rendaient indispensables, alors au moins, les privilèges de ce corps sur lequel reposait le salut de la patrie; que les paysans ne jouissaient sur les terres qu'ils cultivaient que d'une liberté restreinte; et que les bourgeois, régis par les lois allemandes, comptaient trop d'étrangers dans leur sein.
Dans cette diète de Chènciny, le roi avait retiré l'administration delà grande Pologne à Vincent Szamotuly, staroste de Posen, pour la confier au prince royal Kazimir , alors âgé de 21 ans. A cette nouvelle, Szamotuly se rendit secrètement à Mariembourg auprès de Luther de Brunswick, grand maître de l'Ordre teutonique, s'engageant à lui livrer toutes les villes de sa juridiction. Les Chevaliers ayant rassemblé des forces ronsidérables, pénétrèrent jusqu'au centre du duché de Mazovie , sous la conduite du staroste, qui leur livra les forteresses, et
d22 HISTOIRE DE POLOGNE.
se proposait d'enlever Kazimir et de faire payer cher sa rançon, pillèrent la plupart des villes, incendièrent tous les bourgs et se rendirent maîtres de presque tout le pays. Vladislav, alors vieillard septuagénaire, reprit son armure et son heaume, attacha à sa ceinture sa lourde épée, et s'avança rapidement contre l'ennemi. A peine avait-il pris le temps de rassembler une armée. Mais Szamotuly, certain d'obtenir son pardon, s'échappa pendant une nuit du camp des ïeutoniques, vint le trouver, lui donna tous les renseignements sur les forces des Chevaliers , et, d.i retour à leur camp , leur persuada de retourner en Prusse , parce que Vladislav , n'ayant pas de tioupes suffisantes, éviterait toute rencontre, et qu'ainsi ils n'auraient pas l'occasion d'écraser l'armée polonaise. « On écouta ce conseil perfide, et l'armée teutoniquese dirigea vers la frontière prussienne en grand désordre, embarrassée par ses immenses convois, et ne redoutant rien d'un ennemi qu'elle croyait désarmé. Elle était arrivée, le 26 septembre (1331), au bourg de Plovcé, près de Brzesc-Kuiawski dans une vaste plaine où les chefs avaient donné l'ordre d'établir le camp et de faire halte pendant la nuit. Le matin, au lever du jour, «les sentinelles les plus avancées annoncent qu'une armée paraît à l'horizon et s'avance à la hâte vers le camp. D'abord on ne le croit pas; mais bientôt on entend le hennissement des chevaux, et, à travers un épais brouillard, on voit de loin briller des glaives. L'alarme est donnée, les clairons résonnent et réveillent les Teutons, qui courent vers leurs drapeaux; aussitôt la cavalerie polonaise les
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entoure, les charge avec vigueur, et la mêlée commence. Déjà les chevaliers perdent du terrain, mais ils ne désespèrent pas encore de rallier leurs bandes et de reprendre l'offensive, quand ils entendent derrière eux un grand bruit d'armes et de cris; ce sont les Mazôviens, commandés par Szamotulski, qui se sont précipités sur l'arrière-garde teutonique , et qui la poussent en avant sur les lignes de Yladislav en massacrant les fuyards. Cette défection inattendue remplit d'épouvante les Chevaliers et leur milice; ils abandonnent leur camp, leurs convois et se répandent en désordre dans la plaine, ne s'inquiétant plus que d'échapper au massacre ; car les polonais, im.placables dans leur ressentiment contre les dévastateurs de laMazovie, égorgent sans pitié quiconque tombe, même à genoux, devantleursglaivesinondésde sang(l).» Les Chevaliers, défaits sur tous les points, perdirent 50,000 hommes. Cette victoire signalée rehaussa le courage de la nation. Yladislav y déploya toute la valeur et le feu de la jeunesse. Kazimir voulant combattre à côté de son vieux père, celui-ci lui défendit de s'exposer. «Je n'ai que peu de jours à vivre, lui dit-il, et je puis les sacrifier à ma gloire. Ce n'est pas un grand larcin que je fais à la patrie ; mais vous, qui êtes jeune, vous devez vous conserver pour la venger, la défendre et la rendre heureuse. » Szamotuly, repentant de sa trahison, n'avait pas peu contribué au gain de la bataille. Le roi, fidèle à sa promesse, lui rendit le gouvernement de la grande
(1) Hauréau, Histoire de Pologne.
12i HISTOIRE DE POLOGNE.
Pologne; mais, l'année suivante, les nobles mazoviens, qui l'abhorraient, conspirèrent contre lui et le massacrèrent.
§ V. — Retour à Krahovie. Etat social, poliliqur, mililaire el commercial.
Après la victoire de Plovcé, Yladislav chassa les Bohémiens des places fortes qu'ils occupaient en Silésie ; et les Chevaliers ayant reparu et s'étant emparés de presque toute la Kuïavie, il renouvela sans se décourager ses expéditions, pénétra dans le pays de l'ennemi, le dé\asla sans que celui-ci, réfugié dans ses forteresses, osât se montrer en rase campagne, et retourna ensuite, pour la dernière fois, à Krakovie. Mais laissons ici la parole au savant Lelevel , qui trace le tableau de la rentrée de Yladislav dans sa capitale, et donne le résumé suivant de l'état social, politique, militaire et commercial de la Pologne sous Lokéték :
œ Retour et rentrée à Krokovie. — Lorsqu'il allait entrer dans la capitale, toute la population courut au-devant de lui ; le magistrat de la capitale, le bourgmestre avec ses conseillers et ses échevins; les corps de métiers, leurs enseignes déployées; les confréries portant les bannières de l'Église ; les prélats et le bas-clergé précédés de la croix ; les moines de différents ordres et une foule innombrable des deux sexes, de tous rangs, de tous âges et de toutes conditions marchaient au-devant. Les jeunes gens couraient et les vieillards s'acheminaient pour les
rejoindre. Les enfants entraînaient leurs mères, et les étrangers, curieux de ce spectacle imposant, s^entremêlaient avec les indigènes; les juifs portaient leur Décalogue. On y voyait des costumes riches, simples et même pauvres d'une grande variété, longs et larges selon la mode nationale, courts et étroits selon la mode allemande ou hongroise, qui trouvait des amateurs. Le vieux roi, sur son cheval, entouré de ses guerriers, rejoignit très-loin de 'la capitale toute cette immense population. Félicité par les cris de joie, d'allégresse et d'attendrissement, il s'avança lentement et rentra dans la ville suivi des bénédictions du peuple.
» L'ordre et les lois. — Par les soins de Vladislav le Bref, les chemins furent purgés du brigandage. Il acheva différents règlements commencés par ses prédécesseurs. Il chercha à réprimer et à déraciner l'arbitraire et Finjustice qui partaient des privilèges particuliers et exceptionnels, cause principale de la décadence de la loi nationale. Il déclara qu'il maintiendrait seulement ceux qui étaient d'accord avec la loi nationale polonaise, commune, terrestre. Il entreprit de remettre en vigueur l'ancienne législation nationale pour les slachcic et les kmetons, les nobles et les paysans. La loi étrangère, allemande, teutonique, municipale devait rester dans sa force pour les bourgeois et tous ceux qui les préféreraient. Ainsi, les personnes privilégiées durent se soumettre à une de ces deux lois et au jugement du roi dans leurs hautes instances. Lokéték parcourait tous les duchés, présidait lui-même, paraissait aux assem-
i26 HISTOIRE DE POLOGNE.
Itlées provinciales, appelées viéca; avec le concours des juges du lieu, il y rendait les sentences selon la loi terrestre. L'appel en dernier ressort de la loi municipale allait aussi au roi, où il observait la loi teutonique. Toutes les sentences, tous les décrets rendus par Vladislav Lokéték étaient basés sur la justice. Il abolit un grand nombre de privilèges; toutes les fois qu'ils furent contraires à la loi générale, il brisait de ses propres mains les sceaux, coupait ou déchirait les titres et les diplômes, et en livrait d'autres eu leur place. Il eut, à cause de ces privilèges, une contestation très-vive avec Nankier, évêque de Krakovie, et s'emporta même jusqu'à le frapper. iS'ankier, offensé par cet emportement du roi, quitta l'évèché et obtint celui de Yrotslav. Cependant Vladislav Lokéték estimait le clergé et affermissait les fondations des ecclésiastiques, qui, par les privilèges dont ellesjouissaient, lui suscitaient encore d'autres difficultés. Il voulu t que tous les habitants nobles, slachcic, riches ou peu aisés, kmelons, paysans, bourgeois, sans excepter les ecclésiastiques, supportassent également les impôts, sans avoir égard aux conditions ni aux privilèges. Chaque mesure delà terre, dite vloka ou /«n, devait rapporter d'impôt foncier, nommé lanové ou paradlné, au moins 42 gros (9 fr. et 20 cent.). Les ecclésiastiques seuls n'y furent point assujettis. Cependant, lorsqu'ils voyaient les pressants besoins du pays, ils offraient volontairement des sommes considérables ; ce qui procura à Vladislav le Bref les ressources nécessaires pour soutenir la guerre contre les Chevaliers leutoniques.
» La noblesse et les autres classes. — A partir de l'époque remarquable de la diète de Chènciny, un nouveau point de vue se présente dans l'histoire de Pologne ; c'est la marche de la classe noble. Jusqu'à cejour-ci un petit nombre de seigneurs puissants et de prélats seulement avaient joui de quelque influence sur l'état du royaume ; dorénavant toute la noblesse appelée à participer au même avantage va agir et s'emparer des affaires du pays. Avant, c'étaient les individus qui jouissaient de leurs privilèges particuliers ; à partir de cette époque, tous les nobles slachcic composent l'ordre privilégié. Yladislav Lokéték les a élevés à cette considération en les conduisant à la guerre et en les convoquant à délibérer sur la situation de la patrie. Désormais la noblesse va prendre le premier pas. La bourgeoisie compose un autre ordre, une classe puissante par ses richesses, mais distincte du reste de la nation par les lois teutoniques. La troisième classe, composée des kmetons, des paysans tenant à bail des terres de labour, appartenant pour la plupart aux nobles, se trouvait en quelque sorte sous leur dépendance ; elle était cependant libre et jouissant de la même loi terrestre qui obhgeait les nobles. Dans la classe des nobles ou de l'ordre équestre, l'égalité n'était pas encore établie. L'amende imposée pour le meurtre d'un seigneur était deux fois plus forte que pour celui d'un slachcic ordinaire. Les seigneurs seuls parvenaient à la dignité de sénateur ; ils prenaient alors le titre de comte, cornes, indiquant une haute dignité ou un emploi important, dont le corps retenait encore le titre de baron,
barones. Ils eurent des armoiries particulières à leur famille: telles furent nalèncz, skarbek, iastrzembezik, tapor, grzimala et autres semblables comme signes de leur haute noblesse blasonnée, kleinot. On les gravait sur les bagues, les cachets et les armes. Un noble de distinction portait au cou une chaîne d'or. La noblesse d'un rang moins élevé n'eut point d'armoiries, elle était admise à prendre celles d'une famille armoriale, hleidnotna; ou bien, quelques-uns d'entre eux prenaient et changeaient à leur gré différentes armoiries. On ne connaissait point encore les noms de famille ; on ajoutait au nom de baptême le nom d'un hameau, d'une ville, ou arbitrairement quelque mot, épithète ou sobriquet qui servait de surnom. Les seigneurs distinguaient leurs familles par les noms de leurs armoiries. Cette distinction entre la haute noblesse et la moyenne ne disparut que lorsque l'égalité et la fraternité civiques de la noblesse s'établit solidement.
» Force militaire. — L'ordre équestre formait la principale force de la nation. On conserva en partie l'ancien partage en districts ; mais depuis Boleslav le Grand "de grandes modifications s'étaient opérées sous différents rapports. Les châtelains ou castellans, dépouillés en grande partie de leur pouvoir judiciaire par les privilèges, négligeaient la juridiction, s'en déchargeant en partie sur les juges terrestres et ne s'occupant plus quo des affaires criminelles dans leurgrod; ils devaient conduire leurs districts à la guerre, mais quand le nombre des palatins augmenta, ceux-ci marchèrent à la tête des
guerriers. Ils étaient déjà au nombre de huit dans les États deVladislav le Bref. Les autres classes d'habitants ne furent pas aussi rigoureusement astreintes au- service militaire ; mais dans une invasion, dans une pressante circonstance, les paysans et la bourgeoisie devaient se tenir en armes. L'ordre équestre était non-seulement soumis aux palatins, mais suivait aussi en partie différentes bannières armoriales des seigneurs dont les détachements prenaient place avec ceux des palatins. Chacun montait son cheval et s'armait selon ses moyens. L'armure des seigneurs était ordinairement légère, et il y en avait peu qui se couvrissent de cuirasse ou même de cotte de mailles. Toute cette force, nommée la pospolite [pospolité rv.szénié), se réunissait au premier appel ou ban, et tout le monde montait à cheval à la réception des vici (rouleaux), c'est-à-dire des ordres de la levée générale écrits sur du parchemin roulé. Le roi avait aussi une poignée d'hommes à sa solde ; mais cet usage y était introduit tout récemment, et l'on employait des étrangers pour ce service. Toute la levée devait être payée dès qu'elle franchissait la frontière.
» Aisance dont jouissent les habitants. — La Pologne, malgré la situation fâcheuse où elle se trouvait, n'était cependant pas au fond tout à fait pauvre et malheureuse ; il lui manquait seulement l'ordre et l'activité que Lokéték faisait renaître. La population augmentait d'une manière visible; le nombre des villes et des villages devenait plus grand. Les Polonais allaient tenter la fortune dans les pays russiens et lithuaniens et s'y établis-
130 IIISTOIUE DE POLOGNE.
saient. Les capitales des nombreuses principautés en s'agrandissant devenaient plus opulentes et contribuaient au bien-être des autres villes et bourgs. On élevait en maçonnerie les églises, les couvents et même les maisons dans les villes. Dans les maisons mieux bâties, tant des villes que des campagnes, on avait, non-seulement un poêle, mais aussi des foyers larges et commodes avec des cheminées qui s'élevaient au-dessus des toits pour donner une issue plus facile à la fumée. Les habitations étaient aussi moins embarrassées, plus propres et plus salubres. Les fenêtres, quoique petites, étaient vitrées. L'usage de la verrerie se répandait; à côté des vieux gobelets, des coupes et vases en bois ou en argile', on voyait des verres et des bouteilles. La poterie se perfectionnant devenait plus répandue , l'usage des tapis de plus en plus général , le drap meilleur, les étoffes en soie recherchées des bourgeois comme des nobles plus opulents. Il était évident que l'or et l'argent n'étaient plus, comme au temps de Boleslav le Grand, seuls indices de l'aisance et de la richesse ; il y avait d'autres articles d'industrie, autrefois considérés comme objets de luxe, qui devenaient d'une nécessité plus générale, et il était chaque jour plus facile de se les procurer. Le progrès de l'aisance, malgré sa lenteur, se faisait remarquer. 11 était plus évident chez les grands, qui non-seulement se distinguaient parles privilèges dont ils jouissaient, mais aussi par les mœurs, les habitudes et les besoins. Leurs repas et leurs banquets furent plus somptueux. A l'exemple des prélats, ils plaçaient sur leur table, à côté de
l'hydromel et du pain de seigle, le vin, le pain de froment et les pâtisseries. On épiçait les assaisonnements; bien qu'il fût encore d'usage d'avoir peu de plats, ils offraient cependant de la variété.
j) Commerce intérieur. — A mesure que le goût des commodités et de la bonne chère augmentait, Tindustrie et le commerce grandissaient aussi. Les indigènes seuls s'adonnaient à l'agriculture, et ils partageaient le commerce et le trafic avec les étrangers, surtout avec les Allemands et les Juifs, déjà très-nombreux en Pologne. Nous avons déjà dit qu'une multitude d'Allemands s'établissaient dans la Pologne, choisissant le plus souvent les villes pour demeure ; ils apportaient, avec la loi et les mœurs allemandes, leurs métiers et leur industrie, et composaient une classe très-laborieuse. Les Juifs arrivèrent aussi de l'Allemagne dans des temps plus anciens, surtout à l'époque des croisades, lorsqu'en butte à des persécutions plus sérieuses et plus violentes dans la Basse-Allemagne, ils allaient chercher asile en Pologne , où ils le trouvèrent bien assuré. Ces hommes habiles et astucieux s'insinuant partout, devenaient très-dangereux et très-nuisibles pour les indigènes par leurs usures. En aidant le petit trafic, ils pratiquaient la petite industrie, en ayant maintes fois recours à la mauvaise foi et à l'escroquerie. Le négoce en gros du ble, du sel, des chevaux, des bestiaux, des troupeaux, des porcs, des moutons, des cuirs et des pelleteries était le partage des indigènes. On voyait aussi les marchands indigènes établir leurs boutiques dans les mai-
132 HISTOIRE DE TOLOGNE.
sons et dans de petites baraques construites sur les marchés, présentant au peuple les objets de première nécessité. Les Juifs, ouvrant aussi de petites boutiques, vendaient toutes sortes de vêtements, et autres objets.
» Commerce extérieur. — Les étrangers qui arrivaient avec leurs marchandises s'établissaient pendant la foire sous des tentes où ils ouvraient leurs magasins. Les Russiens fournissaient des pelleteries d'un grand prix. Les parties méridionales de l'Europe, la Grèce, l'Italie, la Hongrie, envoyaient des vins , des tapis, différentes étoffes en soie et en coton, des épiceries, la meilleure verrerie. Les productions de l'Asie et de l'Inde arrivaient dans les pays méridionaux de l'Europe, soit par les caravanes qui circulaient sur le vaste continent de l'Asie, soit par la mer Méditerranée sur les vaisseaux des républiques italiennes, et surtout sur ceux de Venise. Certaines étoffes sortaient directement des manufactures grecques ou italiennes. On faisait venir de l'Allemagne delà quincaillerie et de la joaillerie, qui cependant étaient aussi bien travaillées en Pologne. On tirait du Nord, par l'entremise de Lubeck^ première ville de la ligue hanséatique, les harengs et les produits des manufactures de la Basse-Allemagne ou de la Belgique, où l'industrie était alors perfectionnée, on avait de ces pays le meilleur drap et d'autres objets d'habillement. Les principales villes de Pologne, Dantzik et Krakovie, pour faciliter le commerce, accédèrent à la ligue hanséatique. Sous Boleslav le Grand, il y avait quelques routes de commerce qui traversaient la Pologne. A cette époque,
on les voyait se croiser en tous sens, en très-grand nombre, -conduisant d'une ville à une autre. Dantzik devint le centre du commerce de la Poméranie. Ce ■commerce rendit cette province florissante depuis le règne de Svèntopelk, qui contribua beaucoup à la vivifier. La navigation sur la Yistule devenait de jour en jour plus importante et fort suivie. Les villes deMazovie situées sur ce fleuve s'agrandissaient, et Varsovie commença à se faire connaître. Il était nécessaire d'assurer la sécurité des routes, et il importait à la Pologne de recouvrer la Poméranie et les bords de la mer Baltique. Les Chevaliers teutoniques, qui s'étaient emparés de ces riches plages, possédant toute la basse Yistule, entravaient et souvent empêchaient la navigation sur cette partie du fleuve, et arrêtaient le passage des denrées et des produits que la Pologne y dirigeait par terre. »
§ VI. — Mort de VlacUslav Lokéték
Vladislav Lokéték, dont Tâge était si avancé et la ^anlé très-afi'aiblie par les fatigues, succomba bientôt. Après avoir reçu les derniers sacrements, il termina, le 2 mars 1333, une vie entièrement vouée à sa patrie, et fut vivement regretté du peuple qui le chérissait. Dans les instructions qu'il donna à son fils, sur son lit de mort, il lui dit entre autres choses : « Si tu portes quelque intérêt à ton honneur et à ta renommée, prends garde de jamais rien céder aux chevaliers teuloniques et aux margraves de Brandebourg, et prends
13i HISTOIRE DE POLOGNE.
plutôt le parti de t'ensevelir sous les débris de Ion trône, que de leur abandonner ces portions de ton héritage qu'ils possèdent, et dont tu es responsable envers ton peuple et envers tes enfants. Ne laisse pas à tes successeurs un tel exemple de lâcheté qui suffirait pour ternir toutes les vertus et la splendeur du plus beau règne. Punis les traîtres, et, plus heureux que ton père, chasseles, s'il se peut, du royaume , asile respectable que la pitié leur .avait ouvert, et qu'ils n'ont pas craint de profaner par la plus noire ingratitude. » Ces paroles prophétiques semblent un pressentiment de l'avenir.
Considérations générales sur cette période.
Cette période historique, qui comprend près de deux siècles (194 ans), offre le triste tableau des malheurs de la Pologne en partage. Cette longue crise est signalée par des événements importants. D'abord, la puissance de la Pologne s'affaiblit par des guerres intérieures auxquelles donnent lieu les partages de ses provinces entre les princes de la maison régnante, puis par les effroyables invasions des Tatars, des Lithuaniens, des Russiens, des Prussiens, des Bohèmes, et enfin par la rébellion des Chevaliers teutoniques, qui, comme vassaux, étaient chargés de contenir les peuples idolâtres et de les convertir au christianisme, et qui, au contraire.
tournèrent leurs armes contre la Pologne catholique.
Malgré tant de calamités et la perte momentanée de plusieurs provinces, la Pologne, durant cette période, conserve son premier rang et son unité politique et religieuse. Non-seulement elle resserre ses liens avec lesÉtats voisins, quoique habités en partie par une race différente, mais encore elle commence à étendre ses frontières.
La noblesse s'empare définitivement du pouvoir, l'égoïsme turbulent des ducs morcelle le pays et le remplit d'agitations et de troubles, tandis que-Funité nationale cherche à se reconstituer par le triple effort des assemblées législatives, des rois et du peuple. De 1139 au synode de Lènczica, en 1 J 80, l'épiscopat et la noblesse combattent les tendances absolutistes des souverains, soumettent leurs décisions à la sanction d'un conseil, au consentement des grands ou barons, proclament le principe de l'Élat libre, et le réalisent, sous forme de représentation nationale, par l'établissement du sénat. Dans cet intervalle, Farislocratie montre une vigueur remarquable et quelques idées élevées, mais en même temps les symptômes d'une turbulence égoïste et d'une prochaine dissolution. De la diète de 1 180 jusqu'au couronnement de Vladislav Lokéték en 1320, pendant 140 ans, l'anarchie aristocratique se déchaîne au milieu des plus atroces forfaits, trahisons, complots, attentats et assassinats; s'isole par des usurpations et des privilèges, déchire toutes les parties de l'État, se dénationalise, démembre le pays et le livre à l'étranger. Le malheur était alors à son comble. Mais le couronnement de Vladislav
Lokéték rétablit, par sa sanction religieuse, l'unité nationale. La papauté contribue par son influence à la soumission des ducs les plus jaloux de leur indépendance, en même temps qu'elle frappe de ses foudres les usurpations des Chevaliers teutoniques. Le clergé resserre l'unité politique par l'effet même de l'unité religieuse et morale. La Lithuanie redonne une nouvelle puissance à la Pologne, en s'unissant à elle. En 1331, la diète de Chènciny asseoit définitivement l'unité de la représentation nationale, du gouvernement et des lois ; et nous allons voir bientôt son œuvre poursuivie par la diète de Vislica, en 1347, et par d'autres qui ouvrent à la noblesse une participation complète aux affaires de l'État. Divisée par ses rois et ses ducs, la Pologne redevient une, surtout par ses assemblées nationales.
Vladislav Lokétékressuscita la loi polonaise commune, et, tout en sanctionnant pour une partie de la population la jouissance de la loi teutonique ou municipale, il soumit ces deux lois aux mêmes règlements d'unité qui devaient régir l'État. Cette unité, jusqu'alors si méconnue , fut proclamée , et tous les privilèges , prérogatives et prétentions des princes, barons, seigneurs, prélats et bourgeois, durent s'y soumettre. Toutes les anciennes redevances et prestations étant tombées en désuétude, on augmenta l'impôt foncier, supporté par tous également, et dont le clergé seul s'affranchit. Tous étaient soumis au service militaire dont la discipline fut strictement réglée. Si les nobles concentraient entre leurs mains le pouvoir politique, cependant les lois pro-
tégeaient d'une manière toute particulière les paysans, et favorisaient les habitants des villes , qui , peuplées par un nombre considérable d'étrangers, devinrent le foyer de l'industrie.
Afin de se rendre compte de la gradation des classes qui habitaient hors des villes, il faut considérer le chitfre de l'amende imposée pour le meurtre des individus de chacune d'elles. Anciennement la vie d'un noble était payée douze marcs, et celle d'un kmeton trois. Ce prix fut élevé depuis, et le plus haut monte à 60 marcs (2,200 fr.) pourla tète d'un ecclésiastique ou d*"\in noble ; à 30 marcs (1,110 fr.) pour celle d'un noble de second ordre; et à 15 marcs (555 fr.) pour celle d'un noble récemment annobli, d'un scultète ou d'un kmeton. Enfin, la tête d'un kmeton tué fut taxée 10 marcs dans la petite Pologne, 8 en Mazovie et 6 dans la grande Pologne ; et voici, en évaluation de notre monnaie, comment se partageait, dans les diverses provinces, l'amende fixée par la législation du xiv^ siècle pour l'homicide et la blessure d'un kmeton :
DANS LES STATLTS
de
BLESSLRES OU CMLPS GRAVES
A I Au I la fa-( sei- TotaL .Au blessé | mille gneur |
Au seigneur
Total.
Mazovie
Petite Pologne. . . . Lènczica (en 1418).
Grande Polosne. . .
fr.
2 "2 "2 îîl
fr.
fr.
fr. c.
fr. c.
fr. c.