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On voit que la grande Pologne , peu favorable aux paysans, attribue aux seigneurs le double qu'au blessé ou à la famille du tué. Mais cette inique répartition fut plus tard abrogée par la législation de Yislica : celle-ci sanctionna les peines' déterminées parles statuts de la petite Pologne, qui prennent plus d'intérêt aux kmelons, haussent le prix de Thomicide, des blessures et des coups, et adjugent aux seigneurs une part beaucoup moins considéiable de l'amende judiciaire.
Nous parlions plus haut des scultètes : disons en passant que les scultéties ou advocaties étaient des portions de terre vendues ou données à perpétuité , sous la réserve d"un cens ou de quelque autre service. Le scultète ou possesseur de ce domaine, dont le seigneur n'avait quele titre naminal, pouvait le donner à bail ouïe vendre.
Quant aux kmetons, leur condition était assez compliquée. Ils possédaient la terre, soit en bail à perpétuité et à titre héréditaire (les anciens sortes), soit en usufruit et à bail à terme, sur les domaines de l'Etat, d'un seigneur ou d'un particulier. Ils ne pouvaient en être dépossédés, et leurs biens ne répondaient ni des dettes, ni des engagements du seigneur. La loi consacrait leur liberté et leur propriété. L'immeuble en bail à perpétuité restait indivisible, et le kmeton pouvait à tout moment Tabandonner en réglant son compte jusqu'au jour de son départ. En outre ils étaient tous autorisés à s'en aller sur-le-champ dans trois cas : lorsqu'ils étaient inquiétés pour les délits ou les dettes du seigneur, lorsque celui-ci violait une villageoise, et enfin lorsque les
censures de l'Église, lancées contre lui , privaient son domaine de la sépulture ecclésiastique. La possession en usufruit et à bail à terme se nommait vo/a, Ubertas, parce que les prisonniers, les ascriptices acquéraient la liberté en la cultivant, et qu'après le temps convenu, ils étaient libres de leurs personnes, comme le seigneur de la disposition de sa vola. Les kmetons devaient aux seigneurs pour prix de leurs possessions, soit des produits en nature, soit la culture de certaines portions de fermes du domaine, outre la dime au clergé, le chariage domanial, la garde locale et plusieurs jqiirs par an de travail.
Cependant les nobles considéraient les kmetons comme leurs sujets, et trouvaient mille moyens de les dépouiller de leurs possessions et de les expulser, bien que la loi reconnût la liberté du kmeton et de son héritage, et les protégeât de diverses manières. Outre que le kmeton n'était pas responsable des affaires de son seigneur, toute citation lui était noliliée à domicile comme pour un noble, et il purgeait sa contumace par 1 amende d'un bœuf tandis qu elle était taxée à deux pour le noble plus riche.
La féodalité et le servage étaient complètement inconnus à la Pologne, même à cette époque où ils régnaient sans partage sur presque tout le reste de l'Europe , en France , en Autriche , en Allemagne , en Espagne , en Italie, en Ecosse. La Lithuanie se constitua un moment féodale par un concours particulier d'événements ; mais ce féodalisme fut bientôt ébranlé, puis détruit par son contact avec la Pologne.
L'empire féodal d'Allemagne usa de tous les moyens
140 HFSTOTRE DE POLOG.NE.
pour morceler et détruire la république polonaise. Les Chevaliers teutoniques et les ducs de Poméranie prenaient l'investiture de l'empereur pour les terres qu'ils enlevaient à la Pologne; les margraves et les rois de Bohême, trafiquant de ses dépouilles avec les Chevaliers et les Poméraniens,, obtenaient de l'empereur, leur suzerain, lasanction de leurs rapines. Bien plus, lesprinces de la famille de Piast, les ducs de Silésie et de Mazovie, reniant leur sang et leur nationalité, se firent vassaux de la Bohême. Cette invasion de la féodalité allemande au sein de la Pologne, la menaça de ruine, surtout pendant plus d'un demi-siècle, de 1270 à 1330. Mais elle en triompha, et Vladislav I.okéték résista avec une constance inébranlable à cette dissolution de l'Etat.
Cette période fut l'époque de la naissance de la littérature polonaise, si poétique, si riche et si variée, bien que ses premières traditions remontent plus haut, et que le latin fût encore la langue officielle et scientifique. Ajoutons que les lumières du christianisme , en se répandant parmi les peuples idolâtres soumis à la Pologne, vinrent les retirer de la barbarie dans laquelle ils étaient plongés et les initier à une vie nouvelle.
LA l'OLOGNE EX FLORIS S A.X TE. lil
Kazimir le Grand (1333-1370). '
§ I. — Cession delà Poméranieel delà Silcsi<\
Vladislav Lokéték avait laissé à son fils Kazimir un royaume peu étendu, car il avait perdu laPoméranie et la Silésie, morcelé à la fois par la Bohême, le Brandebourg, l'Ordre teutonique, les Allemands, les Danois et les Russiens, et convoité par les maisons d'Anjou et de Luxembourg. Mais cet Etat, en bon ordre, sagement administré, redouté de ses voisins, commençant à compter parmi les principales nations de l'Europe, était déjà florissant : sa grandeur et sa richesse allaient s'accroître de plus en plus chaque jour.
Kazimir, surnommé le Grand, fut proclamé roi de Pologne parles seigneurs assemblés à Krakovie, et sacré dans la basilique de cette ville le 23 avril 1333. Ce prince, auquel sa justice elsa sollicitude pour les paysans
firent donner le titre glorieux de roi des piysans, se signala par la noblesse et la libéralité de son caractère : ses actes nombi-eux de bienfaisance ont fait bénir sa mémoire. Cependant il. joignait de grands vices à d'heureuses qualités, la dissolution de ses mœurs fut extrême et causa d'affreux malheurs, et sa vie fut même ternie par le crime. Plus législateur que guerrier, il apporta une grande habileté dans le gouvernement de l'Etat, économisa les dépenses et s'efforça d'éviter la guerre et d'affermir la paix.
Dans ce but, et trop confiant dans les rois de Bohême et de Hongrie qui le trompaient, il souscrivit avec une incroyable facilité aux traités qu'ils lui présentaient. Pour obtenir da souverain de Bohême, Jean de Luxembourg, sa renonciation à la Mazovie et au titre de roi de Pologne qu'il prenait encore, il lui céda la Silésie et toutes les terres polonaises que Jean détenait contre tout droit. C'est ainsi que la Silésie fut détachée de la Pologne et incorporée à la Bohême. Infidèle aux recommandations que son père lui avait faites sur son lit de mort, il conclut, le 30 avril 1834, à Malborg, avec les Chevaliers teutoniques, un traité par- lequel ceux-ci s'obligeaient à rendre diverses possessions usurpées. Mais, violant bientôt leurs engagements, ils prirent de nouveau les armes contre la Pologne.
Dans un congrès tenu à Vissegrad en 1335, les deux cours de Bohème et de Hongrie convinrent que Kazimir renoncerait, pour lui et ses successeurs, à la Poméranie et la céderait aux Chevaliers qui, en échange, lui ren-
LA POLOG>'E FLORISSANTE. 113
(iraient la Kuïavie et le district de Dorbzin qu'ils occupaient encore, et lui payeraient 10,000 florins pour les dommages carsés à la Pologne. Quant à l'affaire avec la Bohême, ils stipulèrent que Kazimir renoncerait à ses droits sur la Silésie et la Moravie usurpées par Jean, et lui payerait 20,000 marcs, à la condition que les souverains bohèmes renonceraient au titre de rois de Pologne. Les plénipotentiaires polonais, Spylek, castellande Krakovie, Zbigniev , chancelier de celte province, Pierre, castellan de Sandomir, Thomas de Zaïonczkovo et Niemira, choyés et salariés par la Hongrie, acceptèrent sans réserve ces conditions, et Kazimir lui-même y souscrivit. Mais ayant convoqué en 1337 une diète générale pour en obtenir la ratification , elles furent complètement rejetées, malgré tous ses efforts ; on fit entrer des troupes dans les duchés de Kuïavie et de Mazovie, et l'on résolut d'en appeler au pape contre les Chevaliers.
L'évêque de Krakovie,.Jean Grot de Slupcza, se rendit donc à Avignon, auprès de Benoît Xlf, qui nomma deux nonces du fciége apostolique, Gothard, prévôt de Tulle, tt Pierre Gervais , chanoine du Puy-en-Velay , munis des pleins pouvoirs les plus étendus. Ils établirent leur tribunal à Varsovie, et après mùr examen de tous les chefs d'accusation contre les Chevaliers, sans égard pour leurs subterfuges et leurs protestations, les condamnèrent, par arrêt du 16 septembre 1339, à restituer aux Polonais la Poméranie, la province de Culm , le territoire de Michalov , de Kuïavie et les districts de Brzesc et de Dobrzin, leur enjoignant en outre de rebâtir au plus lot, à leurs
frais, les églises et les monastères de ces provinces qu'ils avaient pillés et détruits, et de payer à Kazimir 194,500 marcs de Pologne pour dommages et intérêts, et 1,600 pour dépens du procès. L'excommunication suivit de près la sentence. Mais les Chevaliers, qui avaient refusé de comparaître, bravèrent de nouveau les foudres de l'Eglise, et opposèrent au pape un rescrit de l'empereur Louis de Bavière, qui défendait à leur grand-maître, Thierry d'Altemburg, de se dessaisir des biens de l'Ordre sans son consentement, traitant de c< frivoles et non avenus, » les jugements du Saint-Siège.
Quatre années plus tard , Kazimir résolut d'accepter définitivement, malgré la nation, les stipulations arrêtées au congrès de Vissegrad par les rois de Hongrie et de Bohême. Les Chevaliers s'empressèrent d'envoyer, an 1343, des députés à Kalisch , et rendirent laKuïavie et Dobrzin , le roi de Pologne renonçant à la terre de Culm, au district de Michalov et à la riche province de Poméranie , qui firent alors partie de la Prusse et en prirent le nom. Mais tous les Ordres du royaume, convoqués à Junivladislav, refusèrent leur consentement à ce traité. En vain Kazimir parvint à surprendre l'adhésion de quelques villes et d'une partie de la noblesse , le clergé refusa formellement la sienne , et les autres représentants de la bourgeoisie et de la noblesse ne cessèrent de protester.
Quant au différend avec Jean de Bohême, il ne se termina que quelque temps après et avec difficulté. Jean cessa de se qualifier roi de Pologne; Kazimir paya les
:iO,000 marcs el lui donna un contingent contre l'empereur Louis de Bavière, mais il tenait plusieurs places fortes de la Silésie en nantissement pour des sommes considérables , protégea le duché de Svidnitz resté fidèle à la Pologne, s'empara d'une partie de la Mazovie et ressaisit la terre de Yschova. Par de nouvelles conventions successives, en 134C, 1318, 1353 et 1356, Kazimir garda la Mazovie et Yschova, mais donna 10,000 marcs à <^harles, margrave de Moravie et depuis empereur, renonça à toutes les sommes qu'il avait en Silésie, évacua les places fortes qu'il y occupait, abandonna le duché de Svidnitz et céda à perpétuité toute la Silésie à la Bohême. Ainsi,pacirjquement et sans nécessité, ce roi, appelé le «Irand, dépouilla la Pologne des deux tiers de son étendue.
i; II. — Dièles de Krakovie cl de Vislica. Réunion de la Russie-Rouge à la Pologne.
Kazimir n'ayant point d'enfants et voulant prévenir les divisions et les luttes auxquelles pouvait donner lieu, après lui, la succession à la couronne, et neutraliser en même temps la funeste influence des rois de Bohême et <le Hongrie, convoqua en 1339, à Krakovie, une diète à laquelle fut soumise cette question : Au cas où le roi régnant mourrait sans lai.=:ser d'enfant mâle, quel serait son successeur au trône? Plusieurs noms furent mis en avant et discutés. Yladislav le Blanc, duc de Kuïavie, et les autres princes de Mazovie de la famille de Piast, de la branche de Kazimir le Juste, étaient les héritiers T. r 9
les plus proches. Mais, sans égard à leurs titres, le roi de Pologne pensa que, pour prévenir des discordes, il valait mieux choisir un étranger, et proposa son neveu, Louis, fils de Charles-Robert, roi de Hongrie.
Après de longs débats, la dièle accepta Louis comme héritier du sceptre de Pologne, à condition toutefois qu'il prendrait les engagements suivants : 1° de faire restituer à ses frais tous les pays ravis à larépublique, et notamment la Poméranie; 2° de ne conférer les dignités et les starosties à aucun étranger, mais seulement aux régnicoles d'origine polonaise; 3° en cas de guerre hors du territoire, de tenir compte aux chevaliers et hommes d'armes de toutes les perles qu'ils auraient éprouvées ; 4" de ne point établir de nouveaux impôts sur les propriétés de l'Église ni sur celles delà noblesse, à laquelle il devait conserver en entier ses droits, privilèges et franchises, et rendre ceux de ces droits injustement enlevés. Par cet accord, les femmes étaient exclues de la couronne; et sous la condition de sa stricte exécution, les nobles s'engagèrent à jurer à Louis obéissance et fidélité. Telle est l'origine des célèbres" pacta conventa, contrat d'union entre la nation et le souverain. Louis de Hongrie l'accepta en 1355, à Bude, et promit à la Pologne que jamais, de son gré, elle ne serait chargée d'impôts. Depuis lors la royauté ne fut plus qu'élective.
Boleslav le mazovien, duc de la Russie-Rouge, étant mort, en 13-40, sans postérité, Kazimir, auquel revenait cet héritage, assiégea Léopol, qui ne tarda pas à capituler, et convoqua dans cette ville, en assemblée solen-
nelle, les seigneurs de ce pays, qui reconnurent les droits de la Pologne sur toutes les terres l'ussieniies s'étendant de Sandomir à Kamieniec, et proclamèrent la réunion du duché de Halicz eu Russie-Rouge à la couronne. L'union cimentée par l'assemblée de Léopol entre les deux pays fut complète. La Russie-Rouge ne forma plus qu'un avec la république, dont elle eut les lois et le gouvernement; et des migrations de familles polonaises repeuplèrent cette terre ruinée par les guerres civiles et étrangères.
L"n traité d'alliance et d'amitié, conclu le 13 juillet 1341 à Prague, resserra momentanément les liens d'union entre la Pologne et la Bohême; et Kazimir, ayant perdu sa femme, épousa, le 29 septembre suivant, Adélaïde, lille de Henri, landgrave de Hesse. Mais le roi de Pologne ayant reconquis ensuite la terre de Vschova, précédemment enlevée par Henri, duc de Glogav, malgré les pactes récents le roi de Bohême prit les armes pour s'opposer à cette restitution, qu'avait consentie le duc de Glogav lui-même. Kazimir, appelé sur les rives de la Yistule par les bandes tatares, que les Russiens avaient déchaînées et qui s'étaient avancées jusqu'aux portes de Krakovie, les dispersa, puis se retournant vers le roi de Bohême, qui avait envahi le territoire de Sagan, le battit et le mit en fuite (134.5).
Kazimir le Grand fut législateur. En 1347, à la diète législative de Yislica, il promulgua en latin un statut célèbre réunissant et conciliant les lois de la grande et delà petite Pologne. « A quelques rares exceptions pi'ès.
dit M. François Wolowski (1), la Pologne fut de bonne heure dotée d'une législation uniforme. Le roi Vladislav Lokiétek fait déclarer en 1331, par la diète de Chenciny, que « là où il n'y avait qu'un royaume, la loi devait " aussi être une et commune à tous. » Mais c'est à son fils Kazimir le Grand que revient la gloire d'avoir été le premier législateur de son pays. Il a laissé un monument impérissable dans son statut de 1347, connu sous le nom de statut de Visli'ca. Il présidait lui-même aux délibérations et les dirigeait avec une rare sagesse, luJjiciens et resecans (comme disent les historiens], corriçjens et tempérons, leges concUcUt polonicas. On est frappé détonnement lorsqu'on songe que ce premier code polonais, remarquable par la sagesse et la mansuétude de ses dispositions, précède de neuf ans la célèbre bulle d'Or de Charles IV, empereur d'Allemagne, qui, sous le rapport de la législation pénale, respire encore à un haut degré la barbarie du moyen âge. Nous nous hâtons d'ajouter que l'on chercherait en vain dans le statut de Visliça l'ordre et la classification des matières que nous rencontrerons deux siècles plus tard dans le recueil des lois lithuaniennes; mais la manière dont les principaux rapports de la vie civile y sont réglés témoigne du haut degré de civilisation que la Pologne avait atteint à celte époque reculée.
» Le statut de Vislica consacre d'abord le principe tutélaire de la non-rétroactivité des lois, qu'il formule
(1) Coup (V ail sur la U-gisUilion polonaise.
de la manière suivante : Cion omnes constitutiones, et statula legem imponant rébus et negotiis prœsentibus et futuris, et non prxteritis, volumus ut omnes nostrœ constitutiones ccditœ in Yislicia non res^piciant prœterita , serf tantummodo prœsentia et futura.
T> ... Nous ne pouvons également passer sous silence les dispositions protectrices de la classe la plus utjle de la société, des paysans, dispositions qui ont valu à Kazimir le surnom de Roi des prit/sans, titre sans contredit bien plus glorieux que celui de Grand que la postérité lui a si justement décerné. Selon«un ancien usage (qui était encore longtemps après cette époque suivi en France et dans d'autres pays}, le seigneur héritait des biens du paysan mort sans enfants. Le statut de Yislica abolit cette coutume en la qualifiant à'absurde, et accorde aux collatéraux le droit de recueillir la succession. Il affranchit aussi le paysan de toute poursuite, à raison des procès intentés aux propriétaires du village. Enfin, il autorise tous les habitants d'un village à l'abandonner, si le seigneur attente à l'honneur de la femme ou de la fille de l'un d'entre eux.
:= Kazimir le Grand mit le sceau à sun œuvre en convoquant, neuf ans plus tard, c'est-à-dire en 1356, une assemblée nationale encore plus nombreuse que celle de Vishca, et où furent aussi admis les plénipotentiaires des villes, bourgs et villages. Dans cette assemblée, l'indépendance des tribunaux fut consolidée par la défense de porter dorénavant appel aux juridictions étrangères, et nommément à celle de la ville de Magdebourg
^cet appel se pratiquait aussi dans d'autres pays, principalement en Silésie, où il ne fui aboli qu'en 1547); <;t un tribunal jugeant en dernier ressort fut établi à Krakovie pour connaître des appels qui seraient interjetés dans les affaires des provinces, villes, bourgs et villages polonais régis par le droit teutonique.
» Le statut de 1347, cette première loi écrite nationale, subit dans la suite des cbangemenls notables; un grand nombre de ses dispositions furent modifiées ou abrogées par les décisions des diètes subséquentes. Rédigées d'abord en langue latine, ces lois avaient porté le nom de stafi/tg. Plus tard, et à commencer du règne de Sigismond-Auguste, vers le milieu du xvi^ siècle, elles furent rendues en langue polonaise et prirent le nom de constitutions. »
Ce statut de Yislica assura la propriété aux paysans comme aux nobles, les assujettit aux mêmes tribunaux et aux mêmes sentences, définit strictement l'autorité des palatins et des juges, et ne leur permit plus, soit de prononcer un arrêt, soit d'infiiger une peine, qu'en se conformant aux articles d'un cocle de lois civiles qui leur fut imposé. En outre, pour mettre un terme à de scandaleux abus, des honoraires furent attribués aux juges qui auparavant établissaient eux-mêmes le prix de leurs sentences et se Faisaient payer par les parties.
Plus tard, en 13G5, Kazimir établit de hauts tribunaux judiciaires pour les villes et pour la loi municipale, dite teutonique. Il poursuivit sans relâche l'application de la grande pensée de Vladislav Lokéték, qui était de
fondre en une seule législation toutes les lois et tous les règlements des diverses provinces de l'empire, et de les régir sous une administration uniforme.
§ III. — Mœurs de Kazimir. Traités. Confrdéralion.
Grand comme prince, souvent blâmable et même criminel comme homme, Kazimir, qui fit tant pour la gloire de la Pologne, s'attira la réprobation générale par la dissolution de ses mœurs. Envoyé en Hongrie en 1330, il enleva Claire, fille d'honnour de la reine. Félicien, son père, jura de la venger, porta un coup de poignard au prince qui l'évita par hasard, se précipita sur la reine qu'il blessa cruelbment aux mains, et s'élançait sur les fils du roi lorsqu'il fut haché en pièces. On fit subir à Claire et à son frère les traitements les plus horribles, et tous les parents, alliés ou amis de Félicien furent condamnés, les uns à l'exil, les autres à mort.
Excédé des reproches continuels de sa seconde femme, Adélaïde de Hesse, Kazimir l'exila à Zarnoviec, où il la retint dans une espèce de prison. Alors ses dérèglements n'eurent plus de bornes. 11 simula un faux mariage avec une fille de qualité de Bohême, nommée Rokiczana, à laquelle succéda la juive Esther, puis une foule de rivales qui se remplacèrent tour à tour. Joignant les excès de table à l'incontinence la plus effrénée, il en vint à multiplier partout les lieux où étaient enfermées ses courtisanes. L'épiscopat polonais pria le pape de les faire abolir; l'évêque de Krakovie excommunia Kazi-
mir, et Martin Bariczka, vicaire de Krakovie, alla au nom de Clément YI reprocher au roi toute l'horreur de ses scandales et lui notifier les foudres de l'Église. Kazimir le fit jeter dans la Yislule où il périt (!3o2). Mais, poursuivi par les remords de sa conscience, il demanda au pape l'absolution de ce crime, et accomplit rigoureusement la pénitence qui lui fut imposée. Adélaïde, délivrée de sa cnplivité, élant morle dans laHesse où son père l'avait ramenée, Kazimir se remaria une 'troisième fois, épousa, en 1357, Hedvige, fille de Henri, duc de Glogov, et parut depuis revenu de ses longs égarements.
Ses campagnes ou négociations eurent pour résultat : une convention faite à Plock (1351), qui réunit à la Pologne la terre de Plock, de Yiz et de Zakroczym ; un traité conclu à Bude (1355), qui lui garantissait la possession paisible de la Russie-Rouge à laquelle prétendait la Hongrie; il obtint en outre de Ziemovit, duc de Mazovie, que ce duché serait, ainsi qu'il l'avait été fort longtemps, tributaire de la Pologne. Pour assurer Tintégrité des frontières polonaises, il nomma une commission qui dressa acte des limites entre les États voisins, ce qui mit un terme aux incursions mutuelles; et, pour prévenir les dissensions intestines, il réunit à Posen, en 1352, les principaux seigneurs et les nobles qui signèrent un acte de confédération où ils promettaient aide, assistance, intervention armée pour conjurer les événements qui menaceraient le pays. C'est la première confédéiation polonaise que l'histoire mentionne.
§ IV. — Guerres contre les Lithuaniens. Mariage d'ElisabrUi Mort de Kazimir.
Vers cette époque, la Lithuanie atteignait l'apogée de sa puissance, el comprenait tous les pays situés entre la Baltique et la mer Noire. Gedimin la partagea entre ses sept fils. Deux d'entre eux surtout, Olgerd et Kieislut, combattirent pendant trente-six ans les Teutoniques, les Russiens, les Tatars et les xMoskovites. En 13i3, ils firent face aux forces d'une partis^ de l'Europe coalisée pour cette croisade par* les Chevaliers teutoniques. Olgerd, habile guerrier, fit reconnaître la souveraineté de la Lithuanie par la république de Pskov en 1343, par celle de Novogorod-la-Grande en 13-i9, et par les Tatars de Perekop en 1363, après avoir parcouru la Crimée en vainqueur. Pour défendre le duc de Tver, son parent, contre Dimitri Donski, grand-duc de Moskovie, il se rendit trois fois maître de Moscou, en 1368, 1370 et 1373, l'abandonna au pillage de ses troupes, étendit ses frontières jusqu'à Mozaïsk, et réuni à son frère Kieistut, un des plus grands héros de ce temps, combattit sans relâche les Chevaliers teutoniques, et fut plus tard remplacé dans cette lutte par ses deux fils, Yitovd et Jagello. Sous Olgerd, k Lithuanie avait pour limites au nord-est le lac Ladoga, la mer Blanche, Mozaïsk, Bransk, le Doinetz, et les bords de la mer d'Azof et de la mer Noire.
Après avoir réprimé les incursions des Talars et fait contre les Yalaques une expédition moins heureuse,
loi HISTOIRE DE POLOGNE.
Kazimir avait incorporé à la Pologne la Russie-Rouge, la Podolie et la Volynie. Mais il fallut disputer les armes à la main la possession de celte dernière province. Kazimir chassa de la Galicie, où ils avaient pénétré, les Lithuaniens commandés par Lubart, frère de Kieistut et fils de Gedimin, et, dès le début de la lutte (1349), enleva les villes de Chelm, Vladimir et Luçk. Olgerd les reprit l'année suivante; et plus tard les Lithuaniens, alliés aux Russiens, s'avancèrent jusqu'à Sandomir et menaçaient déjà Krakovie, lorsque le roi de Pologne les repousse^ envahit de nouveau la Galicie et la Volynie et fait prisonnier le duc Lubart. Les hostihtés se prolongèrent jusqu'en 1366 et se terminèrent par un traité. Kazimir céda la Podlachie aux Lithuaniens, et moyennant cette concession, resta paisible possesseur de la Galicie, de la Podolie et de la Volynie jusqu'à la rivière Tilrza. Luçk et Vladimir furent, comme possessions polonaises, données en iiefs à Lubart.
Habile en finances, Kazimir sut donner la prospérité à son peuple, et fut lui-même le plus riche des rois de l'Europe, ses contemporains. On le voit par les sommes énormes qu'il paya ou donna avec profusion, parcelles qu'il prêta, pour ne les recevoir jamais, aux voisins dont il fut tant de fois la dupe, mais surtout par l'éclat dis noces de sa petit-fille Elisabeth, fille de Boguslas, duc de Stettin, avec l'empereur d'Allemagne, Charles IV. Kazimir y déploya la plus splendide magnificence, et ce fut, dit Solignac, un spectacle unique jusqu'alors. Par un heureux concours, il se trouva à la fois, à cette solennité
à Krakovie : l'empereur; les rois de Hongrie, Louis ; de Danemarck, Waldemar; de Chypre, Pierre; les ducs de "Bavière, de Mazovie, de Scliveidnitz, d'Opeln, et un nombre immense de princes, ducs, évêques et magnats. Kazimir profita de la bonne harmonie qui régnait entre kii et ces souverains pour conclure avec eux des traités d'amitié.
Krakovie ofTrit à tous ces hôtes illustres une somptueuse hospitalité. L'archevêque de Gnezne, laroslas, donna la bénédiction nuptiale aux époux dans la cathédrale, en présence du pape Urbain \. Elisabeth reçut de son aïeul la dot, prodigieuse pour l'époque, de 100,000 florins en or monnayé ; et les fêtes du mariage, dirigées par Vierzinek, trésorier de la couronne, durèrent vingt jours. On donna au peuple, sur les places publiques, de longues rangées de tonneaux de vin, d'eau-de-vie, de bière et de miel, et on lui distribua plus tard d'innombrables sacs de farine.
Kazimir protégea les lettres et les sciences. Ln 1364, il posa les premiers fondements de l'université de Krakovie, qui fut ensuite définitivement organisée en 1 400 par Vladislav-Jagello, et obtint pour elle la protection spéciale du pape Urbain Y. 11 fonda des hôpitaux, et fit bàlir un grand nombre de forts; les églises les plus remarquables, les châteaux les plus curieux, les villes les mieux construites datent presque tous de son règne. Soixante-dix cités et bourgs furent, par ses soins, entourés de remparts et de murailles. Aussi Dlugosz dit-il : « Kazimir trouva la Pologne en bois et la laissa en
pierre. » 11 mourut, le 3 no^embre 1370, des suites d'une chute de cheval; avec lui s'éleignit la race illustre des Piast, qui avait régné sur la Pologne 328 ans.
Les nobles et les milites croyaient Tinsulter en l'appelant par dérision rusticorum rex, roi des paysans; et ce nom est resté son plus beau titre de gloire. Dlugosz raconte que ce prince, navré des plaintes touchantes des paysans, leur répondit un jour : « Vous venez vous plaindre des cruautés et des exactions des seigneurs; mais n'avez-vous pas des pierres et des bâtons dans vos champs pour en frapper les injustes et les oppresseurs? »
Funérailles des rois. Celles de Kazimir le Grand.
A ses premiers siècles, et « lorsqu'elle était encore païenne, la Pologne célébrait les funérailles de ses princes selon les idées religieuses de l'époque. Autrefois les Slaves brûlaient les corps de leurs chefs et élevaient des mausolées pour transmettre leur nom à la postérité. Aujourd'hui encore, près deKrakovie, on remarque deux tertres tumulaires épargnés par le temps. Les traditions populaires disent qu'ils furent élevés à la mémoire de Vanda et de Krakus, jadis chefs de la nation.
Avec la religion chrétienne, la civilisation occidentale pénétra en Pologne. La morale de l'Évangile eut la plus grande influence sur les idées du peuple ; elle changea
ses mœurs, et dès lors disparurent les cérémonies funèbres du paganisme.
Aimés de leur peuple qui les regardait plutôt comme leurs pères que comme leurs chefs, les rois de Pologne, à quelques exceptions près, eurent tous des obsèques magnifiques. Après la mort du roi, la nation tout entière était en deuil, la consternation était générale. Quel spectacle sublime que celui d'un peuple réuni autour du cercueil et accompagnant à sa dernière demeure, au milieu d'un morne silence, interrompu seulement par des sanglots, celui qu'il s'était habitiié à regarder commeson bienfaiteur! A la mort de Boleslav le Grand, la douleur fut générale et le deuil dura un an.
Depuis iMieczylav I", les monarques, sévères observateurs de la religion chrétienne, mouraient avec toutes les consolations du christianisme ; ils recevaient sur le lit de mort les derniers sacrements et adressaient à leurs peuples les adieux les plus déchirants.
La sépulture des rois de Pologne se faisait en plusieurs endroits ; celle de Mieczylavl" eut lieu à Posen, dans la cathédrale qui était la première église de Pologne, où Jordan, le premier évèque, enseigna l'Évangile au peuple encore païen (908). Boleslav IV ( 1 173) fut le premier qui conçut ridée de rassembler à Krakovie les mausolées épars, et depuis presque tous ses successeurs y eurent leurs sépultures, sous les voûtes imposantes de la basilique de Saint-Stanislas, dans l'enceinte du château royal. Cependant le tombeau de Mieczislav I" resta dans la cathédrale de Posen, qui contient également ceux des sur-
cesseurs de ce roi jusqu'à Vladislav-Herman. Ce dernier et son fils, BoleslavlTI, furent ensevelis àPlock où l'on retrouva en 1824 des débris de leurs tombes: un nouveau mausolée leur fut élevé par la Sociélé des amis des sciences de Varsovie. Les cendres de Boleslav ïl, forcé de fuir sa patrie, reposent à létranger; et celles de Mieczislav II[ se trouvaient à Kalicz, dans une église fondée par lui, et qui n'existe plus.
Pour donner une idée précise des cérémonies funèbres des rois de Pologne, nous rapporterons, d'après Naruszevicz, les funérailles de Kazimir le Grand.
Le cortège était ouvert par quatre chars funèbres attelés de quatre chevaux couverts de drap noir. Quarante chevaliers revêtus de pourpre suivaient, portant les drapeaux des duchés et celui de la Pologne ; venait ensuite, sur un cheval magnifiquement harnaché, un cavalier revêtu de la robe royale et représentant la personne de Kazimir. Il était suivi de six cents hommes rangés deux à deux, qui portaient de grands cierges; à leur suite étaient les corbeilles renfermant les riches présents destinés aux églises; enfin le nouveau monar- (]ue en grand deuil, accompagné des princes et des archevêques, fermait la marche. Le convoi funèbre s'arrêta d'abord dans l'église de Saint-François, puis de la Sainte- Trinité et de Notre-Dame. A chacune d'elles furent distribuées des pièces d'écarlale, des coussins tissus d'or et des pièces de drap de Bruxelles aux riches couleurs. Pendant la célébration de la messe deux hommes portant des immenses urnes en argent remplies de gros de Prague (mon-.
naie du siècle), s'approchèrent de l'autel et y déposèrent le contenu de ces vases. On mit également sur le maître autel, comme témoignage de la munificence du défunt, et pour l'entretien de l'église, deux pièces d'étoffe de soie rouge brochées d'or et deux pièces de drap fin. Vinrent ensuite les grands officiers de la couronne. Le maître des cérémonies et le trésorier offrirent deux vases d'argent, une nappe et une serviette; le maître d'hùtel, quatre grands plats d'argent; l'échanson et le souséchanson, des urnes et des gobelets de même métal; le maréchal, le meilleur cheval de trai^.
Les offrandes se terminèrent par celles du grand- . écuyer, qui présenta le cheval favori du défunt portant un cavalier ainsi que les drapeaux; et quand, suivant l'ancienne coutume, on brisa les drapeaux, les lamentations du peuple furent telles qu'on eût dit que la patrie allait avec son souverain s'ensevelir dans le tombeau !
En Pologne, quand le roi mourait, tous les ressorts du gouvernement étaient brisés, tous les pouvoirs cessaient à la fois : il semblait que le chef mort, la république était morte avec lui. Tout le fardeau de l'administration retombait sur le primat archevêque de Gnèzne. Tl rassemblait la diète de convocation qui précédait celle de l'élection : le ciel du trône était rabaissé et le fauteuil royal tournait le dos à l'assemblée. Là, cette fière noblesse, cette aristocratie républicaine discutait les mesures nécessaires à la sûreté de l'Etat et reprochait au roi défunt ses torts envers la nation. Les plus ordinaires de ces torts, qu'on nommait exorbitances. étaient la viola-
{ion des pocta conventa, la dilapidation du revenu, l'excès des impôts, les guerres arbitraires, etc. Ainsi les actes du règne précédent étaient soumis au contrôle des membres de l'assemblée : imitation des jugements que les Égyptiens faisaient subir à la mémoire de leurs rois. Les exorbitances étaient ensuite présentées à l'approbation de la diète d'élection, et le nouveau roi devait jurer de ne pas s'en rendre coupable.
Après l'élection, les conseillers du primat réglaient les dépenses et les préparatifs nécessaires pour les funérailles. Rien ne devait être oublié pour en augmenter la pompe et la magnificence. Les évêques, les prêtres, le roi nouvellement élu, les officiers de la couronne, et plus tard, du grand-duché de Lithuanie, les membres du sénat, les principaux dignitaires de la république, les gentilshommes, les officiers subalternes du palais, l'élite des troupes, la plus grande partie de la noblesse et une multitude de peuple formaient le cortège.
Lorsque les rois siégèrent à Varsovie, la distance de cette ville à Krako vie étant de quatre-vingts lieues de France, le cortège allait lentement, et s'arrêtait- dans chacune des églises qu'il rencontrait sur sa route, pour y célébrer la messe des morts. Arrivé à Krakovie, le corps était déposé dans l'église de Saint-Florian en attendant le couronnement du nouveau roi. Au moment de ceindre la couronne, le nouvel élu devait aller prier dans cette église pour celui qui avait régné avant lui. Une pensée religieuse réglait toutes les démarches pendant les trois jours qui précédaient le couronnement : on voulait que le spec-
LA POLOGNE FLORISSANTE. ](ji
tacle de la mort fût sans cesse devant les yeux de celui qui allait monter au rang suprême. Le premier jour, il se rendait à la chapelle de Saint-Stanislas, mémorable par la mort de l'évêque Stanislas. Le second jour était destiné à transporter le corps du roi défunt dans la cathédrale. Le nouveau roi était confondu dans le cortège; il tenait comme les autres assistants un cierge à la main. Cette procession était si longue qu'elle commençait le matin et finissait le soir. Enfm,la grande cérémonie des funérailles avait lieu le troisième jour. L'église était tendue de noir; le roi et tous les assistants étaient en deuil. Divers sénateurs portaient la couronne, le sceptre et le glaive renversés; les drapeaux des palatinats et des districts étaient portés de la même manière par les chevaliers de Tordre équestre. Au dernier acte de la solennité mortuaire, les maréchaux rompaient leurs bâtons contre le catafalque, les chanceliers leurs sceaux, et le> hommes d'armes leurs armes.
Telles étaient les funérailles des rois de Pologne. Celles des reines n'étaient pas moins pompeuses. On trouve dans les mémoires de Gaétan (1596), la description de celles d'Anne Jagellone, épouse d'Élienne Batori.
Depuis la grande ère de Jagellon, les funérailles des grands-ducs de Lithuanie furent célébrées à peu près de la même manière que celles des rois de Pologne, et leurs corps étaient conservés dans les tombeaux de Yilna, résidence des grands-ducs.
Les obsèques des seigneurs, en Pologne, ressemblaient beaucoup à celles des rois. Tel , comme partout ailleurs^ les
i62 HISTOIRE DE. POLOGNE.
nobles tâchaient d'imiter la cour; aussi leurs cérémonies funèbres présentent-elles une magnificence extraordinaire (I).
Louis DE Hongrie (1370-1382).
Nous avons vu que Kazimir le Grand avait fait assurer la couronne sur la tête de son neveu, Louis, roi de Hongrie, descendant des Capets, et issu de Charles d'Anjou, frère de saint Louis. Cependant, il existait des héritiers plus directs de la race des Piast, notamment Kazimir, duc de S.ettin, petit- lil.- de Kazimir 1", Z^emovit, duc de Mazovie, et Vladislav k- Blanc, duc de Gnievkov. Ce dernier, qui était venu en France, s'était fait cistercien, puis bénédictin à Saint-Bénigne de Dijon, quitta l'habit monastique et tenta de disputer le trône à Louis, mais fut battu et revint à Saint-Bénigne en 1375. A la mort de Louis, il obtint du pape Clément VU des brefs de sécularisation en date du 6 juillet et 13 septembre 1382, et reparut en Pologne; mais mis en fuite et poursuivi, il erra trois ans en Allemagne, mourut à Strasbourg en 1388, et son corps fut rapporté à Saint-Bénigne de Dijon, où l'on voit encore son tombeau.
Exclusivement occupé de son royaume de Hongrie, <lont il augmenta l'étendue et la puissance, ou d'expé-
i'I) Collection de L'onar.! Chodzko. Pologne ilhislrée.
ditions en Ilalie, Louis négligea la Pologne, et n'y parut que deux fois : pour s'y faire couronner par l'archevêque de Gnèzne dans la basilique de Krakovie, et pour repousser une invasion de Lithuaniens. On rapporte qu'il dit aux envoyés du clergé et du sénat polonais, «que jamais deux troupeaux n'avaient été bien conduits par un seul pasteur : » son règne en est la preuve. Il laissa le pouvoir à sa mère, Elisabeth, sœur de Kazimir ; et, à la mort de celle-ci, à Zawisza, à Dobieslas et à Sendziwoy. Ces régences furent déplorables : tout s'y faisait en faveur de la Hongrie et contre la Pologne ; les Hongrois seuls obtenaient les places, et les biens inaliénables de la couronne étaient distribués à des favoris.
Louis, n'ayant pas d'enfants mâles, et voulant assurer à ses filles la succession au trône de Pologne, convoqua en 1374 la noblesse polonaise à Roszicé, et en échange de son adhésion à ses désirs, garantit par un privilège l'intégralité du territoire et renouvela la promesse de né point exiger de contributions arbitraires. Ce privilège détermina pour toujours un impôt fixe d'un gros, ou un franc quarante-deux centimes par an; et en 1381 le clergé consentit à supporter les mêmes charges que les nobles et les kmetons. Pendant la guerre, ou dans les circonstances extraordinaires, la nation elle-même votait, dans ses diètes, des impôts et des taxes plus élevés. Ces conditions et plusieurs autres assurèrent définitivement les prérogatives de la noblesse, et effaçant les distinctions qui existaient encore dans cette classe, établirent l'égalité dans la jouissance des privilèges.
Cependant la tyrannie et les vexations des hauts fonctionnaires soulevèrent la nation et les nobles euxmêmes, et le mécontentement fut au comble lorsque Louis, qui souvent avait eu recours à l'intrigue et à la mauvaise foi, introduisit des garnisons hongroises dans le duché de Halicz (Galicie) et en amena l'incorporation illégale à la Hongrie, violant ainsi ouvertement les serments qu'il avait faits à Bude et à Koszicé. C'est en se fondant sur cette usurpation, qu'en 1772 l'Autriche revendiqua la Galicie. Louis mourut le 14 septembre 1382, après un règne de douze ans en Pologne et de quarante en Hongrie.
CzÈ.XSTOCnOVA. SO.N HISTOIRE RELIGIEUSE ET MILITAIRE.
C'est à l'année môme de la mort de Louis de Hongrie (1382) que se reporte l'établissement de Notre-Dame de Czènstochova, ce sanctuaire si célèbre dans les fastes de la Pologne, et qui est comme le centre et le cœur de sa grande mission religieuse et nationale. 11 importe d'en parler avec quelques détails.
a Czènstochova est une petite ville du palatinat de Kalisz, située sur les bords de la Varta, non loin des frontières de Silésie. A ses portes s'élèvent le fameux monastère et l'église de lasna-Gora (Clair-Mont), où se conserve l'image miraculeuse dont voici la léj^ende.
« Ce tableau, dit dans son langage naïf un vieil auteur français, est une pièce de cyprez haute de deux coudées et d'une demy-palme; large d'une coudée et de trois palmes. Elle est à moitié de corps et porte dans ses bras le petit Jésus déjà grandelei, qui tient de la main gauche sur son genouil un livre que l'on interprète en signe de la sapience divine : et il se semble que, de la droite, il veuille donner la bénédiction avec deux doigts qu'il tient levez... L'on croit que c'est un ouvrage de l'Apostre saint Lucas (Luc), qui voulut peu devant la mort de la Vierge, qui avait été révélée aux "cipostres, contretirer une copie de son visage... L'on dit qu'il prist la table même dont elle se servoit dans la maison de saint Jean, où elle s'estoit retirée, pour faire une mystérieuse application de ses couleurs, et que l'Esprit de Dieu, qui le conduisoit, lui donna cette pensée afin d'empescher que. par succez de temps, elle ne fust avilie, et qu'elle ne périst point dans l'usage prophane de ceux qui s'en pourroient servir. Il faut confesser qu'elle a une majesté qui passe les imaginations de la peinture. »
Ici l'auteur cite quatre distiques de « Grégoire Samboritain» qui font, dit-il, une merveilleuse description de la beauté de cette image. Elle a, d'après le poëte, cette singulière prérogative : qu'elle change d'expression sui- \ ani le mérite de celui qui la regarde.
Quidam te ketam, quidam mirabile mœstam. ïlic indignantem conspicit. illc piam.
Ce fut, poursuit la légende, sainte Hélène, mère du
lOG HISTOIRE DE POLOGNE.
grand Constantin, qui, après la découverte miraculeuse de la croix de Notre-Seigneur, eut encore le bonheur de trouver cette sainte image, restée entre les mains de quelques chrétiens qui habitaient la maison de saint Jean . Transportée à Constantinople, elle échappa aux fureurs des Iconoclastes, passa ensuite aux mains de Charlemagne avec plusieurs autres reliques qu'il plaça à Aixla-Chapelle, puis donnée à un duc russien, demeura plusieurs siècles à Belze (Galicie) jusqu'à ce que Yladislav, duc d"Opeln (Silésie), obtînt cette dernière province de Louis de Hongrie. Ayant, par son intercession, remporté sur les Tatars une victoire toute miraculeuse, «comme il est d'ordinaire de préférer Testât de sa naissance à tous ceux que Ton peut acquérir, Yladislav creut devoir une si victorieuse patronne à son duché d'Opolie fOpeln) où elle serait plus vénérée et plus asseurée. Il l'y voulut transporter l'an 1335; mais quand elle fut arrivée à Clair-Mont, auprès de Czenstochov, elle ne voulut point bouger de cette montagne, où elle s'appesantit de telle sorte qu'il se douta de sa volonté, qui lui fut ensuite révélée par un songe. Il y bâtit une église et en donna la garde aux religieux de Saint-Paul FHermite, l'ordre desquels estoit pour lors très-florissant en Hongrie.»
Nous ne reproduirons pas jusqu'au bout les récils merveilleux de la légende. Disons seulement que si un miracle avait fixé la sainte image à Czènstochova, un miracle l'y retint deux siècles plus tard, alors que les Hussites, poussés à la fois par l'hérésie et la cupidité, voulurent l'arracher de son riche sanctuaire. La madone
porte encore aujourd'hui « à la joue dextre» la trace Ircsvisible de deux coups de sabre qu'elle reçut en cette circonstance. En vain on fit venir des peintres pour la réparer, « il fut impossible, dit la légende, d'y faire arresicr les couleurs, qui tombèrent toujours, la sainte Vierge ne voulant pas permettre qu'on pust effacer les marques tragiques du chastiment qui avait suivy l'insolence de ces meschans sacrilèges. »
Vladislav-Jagellon construisit la chapelle qui renferme maintenant l'objet révéré. Recommandée par une si antique et si illustre origine, la sainte image de Czènstochova est encore de nos jours ce qu'elle a été depuis l'érection de son sanctuaire, le centre et le cœur de la piété polonaise, si ardente et si filiale envers la mère de Dieu. Le 8 mai, notamment, jour où la Pologne célèbre la fête de son grand patron, saint Stanislas, on voit, suivant l'usage immémorial, de longues files de milliers de pèlerins acheminées vers le célèbre sanctuaire, par bandes de trois et quatre cents, à pied, chantant des cantiques, précédées d'un prêtre et d'une croix. Il n'est pas rare; aux époques des fêtes de la Vierge, surtout lorsque les travaux des champs le permettent, de voir les pèlerinages compter jusqu'à 50 et 60,000 hommes de toute classe, venant de toutes les parties de la Pologne et même du nord de la Hongrie. Quand la pieuse troupe est arrivée à une ou deux lieues du sanctuaire et qu'elle aperçoit le rocher sur lequel il est bâti, et la tour à six étages qui le domine, tout le monde s'arrête, dans une halte solennelle, et on se met à genoux. C'est en ce mn-
108 HISTOIRE DE TOLOGNE,
ment qu'on fait à la mère de Dieu des vœux particuliers. A partir de là, un grand nombre de pèlerins marchent nu-pieds, ou même se traînent sur les genoux. L'ardeur de cette foi que, depuis des siècles, aucune persécution n'a ralentie, explique les innombrables miracles dont le sanctuaire de Czènstochova a été tant de fois le théâtre, et ces miracles à leur tour justifient la confiance inébranlable que les Polonais gardent toujours en leur glol'ieuse patronne.
Les peuples et les rois, les pauvres et les riches se sont plu à donner à ce pèlerinage tout l'éclat imaginal)le ; les uns en y venant sans cesse retremper leur foi, les autres en y accumulant les trésors les plus magnifi- <]ues. On ne pourrait peut-être pas citer un roi, ou même une grande famille de Pologne qui n'ait laissé à Czènstochova quelque marque d'une pieuse munificence, rii trouver une seule année où le sanctuaire ait été privé •de l'affluence accoutumée de ses visiteurs populaires. Nous ne savons s'il y a dans l'Europe cathohque un seul sanctuaire comparable par la richesse de ses trésors. Quelques détails suffiront pour en juger.
En 1713, la madone reçut en offrande trois robes de velours, l'une semée de diamants, la seconde de rubis, la troisième de perles. La première porte presque tous les diamants delà famille de Sobicski. En 1672, le palatin de Siéradz donna un ostensoir en or pur, du poids de 22 livres, orné de 2,3C6 diamants, 2,208 rubis, 30 saphirs, 81 émeraudes et 214 perles. Le même seigneur ajouta par testament à ce mémo ostensoir le don de son grand dia-
mant de famille. Citons encore un crucifix accompagné de deux figures de la sainte Vierge et de saint Jean qui lui sont adhérentes, le tout en or massif.
Gzènstochova était pour la Pologne un lieu de pèlerinage royal où le chef de l'État, aVant de partir en campagne, venait recommander à Dieu, par l'intermédiaire de la grande Patronne, le succès de ses armes. En iAAl, Kazimir Jagellon s'y fit solennellement aggréger à la confrérie de la Vierge, qui y existe encore. Du xv* au xviii' siècle, les souverains pontifes enrichirent ce sanctuaire des plus précieuses indulgences, principalement Pie H, Alexandre VI, Léon X, Clément VII. En 1717, la sainte image fut solennellement couronnée, au nom du pape, par le nonce Grimaldi, en présence de Févêque Szembeck. grand chancelier du royaume, et de 200,000 pèlerins. Parmi les souverains qui ont eu une dévotion particulière à Notre-Dame de Czènstochova, il faut nommer Sigismond I", Sigismond III, Marie-Louise de Oonzague, qui, venant prendre possession du trône de Pologne, fit sa première visite au célèbre sanctuaire ; enfin Jean Kazimir, et, le plus illustre de tous, Jean III, Sobieski.
Sigismond III eut le premier l'idée de fortifier Téglise, située de manière à devenir une forteresse importante. 11 n'eut que le temps de dresser le plan des remparts : son fils, Vladislav VII, les éleva, et Jean III y mit la dernière main.
Puisque nous anticipons sur les événements postérieurs pour retracer ici Thistoire entière de ce sanc-
tuaire vénéré et ne point la scinder, qu'on nous permette de la compléter en racontant le rôle militaire et national de Czènstochova qui, dans les fastes de l'ancienne Pologne, n'est pas moins grand que son rôle religieux, le seul qui lui reste de nos jours. D'ailleurs, pour la Pologne, ces deux rôles se pénètrent réciproquement et se lient d'une manière si intime qu'on ne saurait les séparer. La sainte forteresse subit deux sièges mémorables, l'un contre les Suédois, l'autre les Russes, et chaque fois, mais surtout dans le premier, ce farent les moines de Saint-Paul, gardiens de la madone miraculeuse, qui en furent les héros : preuve nouvelle, au milieu de mille autres, de l'étroite union qui existe en Pologne entre la foi religieuse et le sentiment de l'indépendance nationale.
C'était en 1653, sous le règne de Jean Kazimir. La Pologne venait d'être envahie de troi& côtés à la fois : en Lithuanie, par les Russes; dans la grande Pologne, par les Suédois ; en Podolie, par Georges Rakocsy. L'armée lithuanienne et les seigneurs de la grande Pologne, croyant toute résistance impossible, avaient proclamé Charles de Suède roi de Pologne. Jean Kazimir, abandonné, dut s'enfuir en Silésie; une seule forteresse lui restait, la plus petite du royaume, Czènstochova, et dans cette forteresse un homme qui devait la rendre imprenable, le prieur des moines de Saint-Paul. Augustin Kordecki. Sa résistance sauva toute la Pologne. C'est lui-même qui nous a laissé le précieux récit de ce siège mémorable.
U n'y avait dans Czènstochova que 68 moines .
160 soldats et 50 nobles polonais avec leurs familles, en tout environ 400 hommes en état de porter les armes. Il est vrai que le fort était bien approvisionné. « C'est qu'en Pologne, dit Michievicz auquel nous empruntons ce récit, les moines seuls possédaient le secret d'organiser quelque chose, et la seule forteresse en bon état se trouvait entre les mains des ermites de Saint-Paul. »
Les Suédois étaient au nombre de 8,000 avec une formidable artillerie. Aussi étaient-ils persuadés que la forteresse se rendrait à la première sommation. En commençant leur résistance, les moines* avaient compté sur le secours d'une petite armée commandée par Czarniecki; mais au bout de quelques jours ils apprennent que cette armée a été détruite. Alors la garnison en révolte vient sommer le prieur d'accepter une capitulation. Celui-ci rassemble ses moines et l'on se décide à une résistance désespérée. Kordecki fait face aux mutins, met aux arrêts le commandant, chasse quelques artilleurs des plus insubordonnés, envoie aux soldats des prêtres qui remontent leur courage, augmente la solde de la troupe, leur fait renouveler le serment de fidélité, et attend tranquillement de nouveaux assauts.
Ils furent nombreux et furieux : mais Kordecki et ses moines suffirent à tout et parvinrent à inspirer à la garnison leur invincible confiance dans la protection de Marie. » Au plus fort de la canonnade, raconte Kordecki, une musique retentit au-dessus de nos têtes; c'était l'orchestre et les chantres du couvent qui, montés sur. le sommet de la tour, entonnaient le cantique
en rhonneur de la sainte Vierge. Nous nous sentîmes singulièrement réjouis de cette musique; elle soutint notre ardeur militaire. Elle nous rendit aussi un grand service en couvrant les vociférations des Suédois et en empêchant leurs blasphèmes de parvenir jusqu'aux oreilles des femmes qui remplissaient notre couvent. Par conséquent, on décida que, durant' le siège, pendant les moments les plus critiques, l'orchestre viendrait occuper le même endroit et entonner le mémo cantique. »
Les assauts les plus formidables n'interrompaient pas les exercices religieux de ces moines héroïques. Laissons parler Kordecki : «Notre féroce ennemi, par un raffinement de haine, choisit le jour même de la Nativité de la sainte Vierge pour abattre son temple chéri. Il espérait ainsi nous réduire au désespoir en nous empêchant de célébrer régulièrement une fête si solennelle. Il ouvrit donc, des côtés du nord et du midi, une canonnade générale. Il tomba k peu près EOO obus dans la cour du couvent. Cependant les religieux, enfermés dans l'église, loin d'omettre rien des cérémonies du jour, se décidèrent à y ajouter des supplications et une procession du Saint- Sacrement. Au moment où le cortège sortait de l'église pour faire le tour de la place, des fragments de muraille tombèrent au milieu de la cour et interrompirent le chant, à la grande frayeur des suppliants. Le prieur ayant défendu de courir aux armes avant la fin de l'offiee, personne ne quilla sa place; mais la cérémonie étant terminée, alors, pleins de consolation et de force,
LA POLOGNE FLORISSANTE. ITii
prêtres et sœurs, hoinmos et femmes, tous s'élancèrent sur les remparts pour s'y défendre jusqu'à l'extrémité. »
Cet assaut ne réussit pas mieux que les précédents. Néanmoins la position des assiégés devenait de plus en plus critique. Ils apprenaient tous les jours les progrès du parti suédois et l'abandon de la Pologne par ses derniers alliés. Déjà, comme on le vit plus tard, les spo'iateurs principaux avaient trouvé le secret funeste de se faire des complices en promettant aux alliés naturels de la Pologne des lambeaux de son territoire démembré. Au dedans, Kordecki voyait ces triées nouvelles olerce qui restait de courage aux nobles qui l'entouraient et même à un certain nombre de ses moines; on le suppliait de se rendre au nom des intérêts les plus sacrés de tant de familles, do tant de femmes et d'enfants réfugiés à Czènstochova, et que les périls d'une prise d'assaut exposaient à d'incalculables malheurs. L'héroïque prieur trouva dans sa foi et dans son patriotisme la force de rester inflexible. Voici la réponse qu'il fit aux moines qui voulaient capituler.
« Si, la capitulation acceptée, nous quittons ce monastère, qui pourra arrêter ces blasphémateurs? On prévoit facilement le sort de ce temple ; il sera livré à la destruction. Et qu'est-ce qui nous pousse à cette résolution extrême? Sachons du moins attendre. Si je vousrajjpelais nos devoirs de rester fidèles à nos vœux et de verser, s'il -le faut, notre sang pour la défense de notre religion^! Mais ce qu'il faut considérer avant tout, ce dont il faut nous pénétrer, c'est que la cause de l'Eglise de Pologne
174 HISTOIRE DE POLOttNE,
et celle de notre bien-aimée patrie reposent dans ce moment sur nous et sur nous seuls. Notre gloire et notre salut dépendent du zèle que nous mettrons à nous défendre. S'il est dans la pensée de Dieu de sauver un jour la Pologne, ce dont il serait criminel de douter, c'est de ce roc de Clermont qu'il fera jaillir la source de la vie polonaise; car, sur toute la surface de la république envahie et spoliée, il ne reste d'intact et de libre que ce roc, où la glorieuse Vierge a établi son trône, et qui sera par conséquent la capitale de ses gloires. La même force qui guérit les maux invisibles des individus jaillira d'ici comme d'une source de vie et de santé pour tout le pays ; elle rafraîchira et fera revivre les villes et les provinces, ces membres visibles de la république, afin qu'il apparaisse, et en vérité, je vous dis qu'il apparaîtra, que la Pologne ne devra son rétablissement qu'à la miséricoide de la Reine qui demeure parmi nous ! »
La confiance du saint mofne ne fut pas trompée ; et ses paroles alors prophétiques le sont encore aujourd'hui. La défense héroïque de Czènstochova, en suscitant partout l'amiration, fit naître le remords dans l'àme des Polonais qui avaient désespéré de la patrie. On commençait à déserter le drapeau de l'étranger, et des troupes «'avançant au secours de la forteresse, les Suédois furent forcés de lever le siège. Ce n'était pas seulement le sanctuaire de Czènstochova, c'était la Pologne tout entière qui était reconquis et sauvée.
En 1770, Czènstochova soutint un siège presque aussi mémorable et non moins heureux, et c'est encore
l.A l'OI.ofr.NE FLORISSANTE. 175
à un moine de Saint-Paul qui nous en a transmis le récit : c'est à l'assistance visible de la sainte Vierge et à la fervente piété des défenseurs de la forteresse que ce sanctuaire dut son salut.
C'était pendant la guerre de la confédération de Bar. Le héros de cette lutte qui illustra les derniers soupirs de l'indépendance polonaise, KazimirPulaski, après avoir chassé les Russes, occupa le fort avec 800 hommes; et lorsqu'il en prit possession, le nonce du pape, qui s'y trouvait et qui dès le commencement animait les confédérés de Bar, lui donna la bénédiction papale. Pulaski avait sous ses ordres le général Zamoïski de la famille d'Etienne Zamoïski qui s'était fait remarquer au premier siège en 1655. Les Russes étaient commandés par le colonel Drevisch si connu par les épouvantables cruautés qu'il commit dans l'Ukraine sur l'ordre exprès de Catherine IL Le journal du siège, écrit par un des moines, respire la môme confiance invariable dans la madone miraculeuse que celui de Kordecki. Comme la première fois, la garnison élait soutenue par la musique « chantant du haut des clochers des airs en l'honneur de la sainte Vierge. » Un jour, une bombe vint tomber, sans faire aucun mal, au pied du maître autel. On en trouva trois autres, aussi»inoffensives, dans le haut de la tour. « En action de grâces, on chanta la grand'messe, on fit la procession, et on donna la bénédiction à tout l'univers.»
Ce siège, commencé en décembre 1770, finit le 15 janvier suivant, par la retraite de Drevisch qui avait
176 UrSTOIRE DE POLOG.NE.
tiré plus de. 3,000 coups de canon et lancé plus de 000 bombes. Les Russes avaient perdu 1,500 hommes, et les confédérés 25. « Si nous existons encore, conclut le narrateur, il faut en rendre grâce à Dieu, et à la sainte Vierge, et quiconque lira la présente relation en sera convaincu.» Pour excuser son échec, Drevisch dit «qu'il n'avait jamais pu obtenir de ses soldats ni de viser juste, ni d'attaquer avec vigueur. Au lieu d'aller en avant et de tuer tout ce qui s'opposait à leur passage, ils faisaient des signes de croix et se mettaient à genoux, redoutant la malédiction de la Vierge, »
Le rôle militaire de Czènstochova finit avec la Pologne elle-même. Depuis le partage de 1795 jusqu'en 1800, les Prussiens y tinrent garnison. En 1806, elle fut hvrée aux Français. En 1813, les Russes en rasèrent les fortifications (1). j>
A cette heure encore la Pologne tout entière tourne les yeux vers la madone de Czènstochova, et dans son inébranlable confiance lui demande sa nationahté et sa liberté. C'est à la suite de la première victoire de Notre- Dame de Czènstochova que la diète reconnaissante proclama solennellement la sainte Vierge, reine de la Pologne.
Mais, après cette longue digression, reprenons le cours suivi de notre histoire là où nous l'avons laissé et où va s'ouvrir l'ère brillante des Jagellons.
(1) Louis Zozinic.
LA POLÛCtXE florissante.