‹ Histoire complète de la Pologne (volume 2)Chapitre 19 sur 24 · I.NTERRÈG.NE. La Reixe Hedvige 138îi · texte numérisé non relu

I.NTERRÈG.NE. La Reixe Hedvige 138îi

La mort de Louis de Hongrie fut suivie d'un interiègn^e de deux ans, pendant lesquels la Pologne fut déchirée par la guerre civile entre les Nalèncz et les Grzimala. dont les noms servaient de ralliement aux partis combattants. On n'avait point déterminé laquelle des deux filles de Louis devait lui succéder en Pologne, rainée. Marie, épouse de Sigismond, margrave de Brandebourg, ou la cadette, Hedvige, fiancée à Guillaume, duc d'Autriche? D'un autre côté, Ziémovit, duc de Mazovie. et le plus proche parent de Vladislav le Blanc, revendiquait le droit suranné des Piast ; et il y avait encore une foule d'autres prétendants. Après de longs et orageux débats, pendant lesquels la Pologne était dévastée par les milices de Sigismond et de Ziémovit, les notables tt les Ordres constitués, assemblés en confédération générale qui prit le nom de Kuptur, éliminèrent les deux précédents compétiteurs, et décernèrent la couronne :"i Hedvige, fille cadette de Louis.

Mais l'arrivée de cette princesse fat longtemps retardée par sa mère. Enfin elle fit son entrée à Krakovio le 15 octobre 1381. Le peuple l'accueillit aux acclamations mille fois répétées : Vive notre roi Hedcifje'. Bielski raconte l'impression que fit sur cette nation enthousiaste cette reine d'une rare beauté, à peine âgée do

\b ans, petite fille de Kazimir le Grand. Elle fut couronnée à Krakovie par l'archevêque de Gnèzne, Bodzanla. De nombreux concurrents briguaient sa main, entre autres Ziémovit, auquel les nobles polonais pensaient à l'unir. Mais bientôt surgit un rival qui enleva tous les suffrages.

Jagello, grand-duc de Lithuanie, de Kiiov et des pays qui s'étendent le long du Borysthène, envoya à Krakovie ses deux frères Skirgiellon et Borys. Ce dernier s'adressa à la reine mère en ces termes : .< Reine, plusieurs rois et ducs puissants ont manifesté le désir de se lier de sang et d'amitié avec notre illustre duc ; mais Dieu tout-puissant a réservé cela à Votre Majesté Royale. Accomplissez (•\s vœux du ciel, en donnanten mariage au grand- duc de Lithuanie ^otre fille chérie, Hedvige, reine de Pologne. Nous aimons à croire que cette alliance sera la gloire de Dieu, le salut des âmes, l'honneur des hommes et l'agrandissement du royaume. Avant que vous daigniez acquiescer à ce que nous demandons, notre grandduc embrassera la foi de la sainte Église catholique, de concert avec ses frères, sa nation et les grands de toute vondition. Ni les empereurs, ni les rois, ni les ducs n'ont pu obtenir cela de son âme ; le Dieu tout-puissant en a réservé la gloire aux charmes de votre auguste fille. Notre maître, grand-duc Jagello, offre tous ses trésors pour relever la nation polonaise par le dédommagement des j)ertes que les deux peuples ont faites : il promet et garantit de restituer à la couronne polonaise toutes les tori'os conquises ou détachées par qui que ce soit, de déli-

vrer les captifs polonais de Tun et de Taulre sexe, (jui se rendront dans leurs foyers ou partout où il leur plaira; enfin il garantit de réunir à perpétuité à la couronne son grand-duché de Lithuanie et ses pays russiens. » — Jamais engagement ne fut plus fidèlement rempli.

Ces oflres si avantageuses pour la Pologne furent accueillies avec la plus grande faveur par les évêqueset les nobles. Mais elles excitèrent une lutte terrible dans le cœur d'Hedvige. Il lui fallait sacrifier Guillaume, duc d'Autriche, avec lequel elle avait été "élevée dès son enfance, auquel elle était fiancée et qu'elle aimait. Guillaume l'avait rejointe à Krakovie; mais l'accès du château lui fut interdit, Hedvige voulait du moins lui dire un éternel adieu. Trouvant des empêchements insurmontables, une fois elle saisit de sa main débile la hache d'un des gardes, et s'efforça de briser la porte du château, mais elle s'arrêta devant la croix du Sauveur; et les prières des prêtres et de quelques seigneurs, entic. autres du trésorier Demètre de Goraï, parvinrent à la calmer. Guillaume partit; la somme stipulée dans l'acte des fiançailles lui fut scrupuleusement payée; et Hedvige, se sacrifiant au bonheur de la Pologne, consentit à prendre pour époux un prince étranger, généralement regardé comme un barbare, et qui avait alors plus de ijuarante ans. Elle termina son règne de seize mois eu épousant, le 10 février 138G, Jagello, fils d'Olgerd, qui, s'étant rendu à Krakovie avec ses deux frères, Vitovd et Borys, y reçut le baplême sous le nom de Yladislav, fut

sacré roi de Pologne par rarcbevêquc Bodzanla, et signa les pacia conventa qui proclamaient l'union indissoluble des deux peuples polonais el lithuanien, et garantissaient tous les privilèges de la nation.

Avec cette alliance s'ouvrit pour la république polonaise une ère toute rayonnante de gloire et de puissance. Fondée sur la religion, amenée par des intérêts communs et des sympathies réciproques, cette réunion de la Pologne et de la Lithuanic se resserra de plus en plus, résista pendant plusieurs siècles aux intrigues des factions étrangères, survécut à tous les démembrements comme à toutes les oppressions, et est aujourd'hui encore plus vive et plus profonde que jamais. En faisant des deux un seul et même peuple, elle assura à la Pologne ce vaste empire dont les extrémités touchaient d'une part aux sources de la Dzwina, du Dnieper, de la Vistule et de l'Oder, et de l'autre aux rives de la Baltique et de la mer Noire.

Yi-Adislav-Jagello (I38G-1434).

§ I. — Conversion des LitJnianiens

Dès le début de l'année 1387, Vladislav-Jagello, fidèle à sa promesse, se rendit en Lithuanie avec Hedvige (>t m grand nombre de seigneurs polonais et de prélats,

entre autres l'archevêque de Gnèzne, pour établir la religion chrétienne en ce pays.'

Les Lithuaniens, comme les Samogi tiens et les Prussiens, avaient une mythologie introduite par deux chefs Scandinaves, Bruteno et Waydewutys. Leurs prêtres, nommés Weidalotes^ étaient chargés d'immoler les victimes et d'entretenir perpétuellement le znicz ou feu sacré devant les images des dieux, d'instruire le peuple et de célébrer dans leurs chants, daïnos, la gloire des héros. Les Weidels et les -S/^^eno^es^ ministres subalternes, les assistaient dans leurs fonctions. Us avaient seuls le droit de franchir l'enceinte sacrée où était la triade suprême, près du chêne de Romnowe, au conlluent de Beislein, dans leFrisching. C'est dans ce temple que résidait le grand prêtre, ou Kreire-Kreweyto^ qui, élu par le collège des Weidalotes, jouissait des plus grands honneurs, et partageait le pouvoir suprême avec le chef de l'Etat. Son autorité s'étendait depuis la Dwina jusqu'à la Prusse. Ce grand prêtre enseignait au peuple la croyance à l'existence d'un Dieu supérieur à tous {Alfader]^ dont l'inflexible volonté régissait la terre et les cieux, et auquel aucune prière ni aucune offrande ne pouvait être adressée. Les autres divinités ou esprits célestes ne veillaient qu'à la prospérité du pays qui les honorait. Si les Lithuaniens adoraient le soleil, le feu, la foudre, les bois, les serpents, tes aspics, ce n'était donc que comme manifestations de la puissance divine; ils immolaient le principal captif pris à la guerre et ensevelissaient, avec leurs guerriers décédés, leurs plus fî-

T. I. ti

dèles serviteurs et leurs chevaux^ leurs chiens, leurs armes. S'il arrivait que le "soleil fût pendant quelques jours obscurci par les nuages, le peuple épouvanté offrait des sacrifices humains pour détourner la colère céleste ; si cet astre était éclipsé, il régnait la plus grande consternation, et on sacrifiait des captifs. Ces barbares coutumes furent abolies.

Arrivé en Lithuanie, Jagello convoqua à Vilna, le jour des cendres, âo février, une assemblée où l'on arrêta que l'idolâtrie serait détruite dans tout le duché, et où le roi et les seigneurs s'efforcèrent de persuader aux Lithuaniens de reconnaître le vrai Dieu et d'embrasser le christianisme. Pour les convaincre de l'impuissance de leurs fausses divinités, Jagello ordonna que le feu sacré qu'on entretenait à Yilna, serait éteint à la vue de ses adorateurs, que i'àutel sur lequel on égorgeait des victimes humaines serait détruit, qu'on couperait les bois où se célébraient ces rites sanguinaires, et qu'on tuerait les serpents en présence de tous. Ces barbares, stupéfaits de ne pas voir les chrétiens, destructeurs de leurs idoles, brûlés par le tonnerre et frappés par la vengeance divine, commencèrent à douter de leur culte; et instruits de l'Evangile, en adoptèrent bientôt avec transport la loi sainte qui transforma profondément leurs mœurs et leurs institutions.

Du reste, on n'employa d'autres moyens que la persuasion et la propagation des livres chrétiens traduits en langue lithuanitune. Des prêtres polonais enseignèrent l'Evangile dans toute sa pureté, instruisirent le peuple

des dogmes de la foi et lui apprirent l'oraison dominicale et le symbole. Jagello et Hedvige prêchaient euxmêmes les saintes croyances, remettant à tous ceux qui demandaient le baptême des habillements d'étoffe de laine blanche, qu'ils avaient fait venir de la Pologne. On vit la jeune et belle souveraine parcourir le pays entier et disiribuer du linge et des vêlements aux populations qui jusque-là n'étaient vêtues que de toile et de peaux d'animaux, leur offrant ainsi l'exemple de la douceur et de la charité, touchante expivssion de la foi qu'on venait leur apporter pour leur salut. Les principaux citoyens furent baptisés l'un après l'autre ; mais le peuple accourant en multitudes immenses, il fut impossible de donner le baptême autrement qu'en les séparant par groupes divers, de l'un et l'autre sexe, que l'on aspergeait d'eau bénite de manière que tous pussent en recevoir, et on donnait à chaque groupe un seul nom chrétien.

Le pape Urbain, ayant appris l'heureuse nouvelle de la conversion des Lithuaniens, adressa, le 17 avril 1387, un bref à Jagello pour l'en féliciter. Ce dernier fit remplacer les temples païens par de nombreuses églises chrétiennes, relevant des évêchés de Yilna et de Samogitie. Il fonda à Vilna une église cathédrale en Thonneur de la sainte Trinité, sous le titre de Saint-Stanislas, évêque et martyr, comme patron commun des Polonais et des Lithuaniens, réunis par une même religion et un même pouvoir. Le grand autel fut placé au lieu même où avait été le feu prétendu perpétuel ; et Téglise fut dédiée par

18i HISTOIRE DE LA POLOGNE.

Bodzanta, archevêque de Gnèzne, qui ordonna pour premier évêque de Vilna, André Vaszilo, noble polonais de Tordre des Frères mineurs, auparavant confesseur de la reine Elisabeth de Hongrie. La nouvelle cathédrale fut dotée par le roi de revenus suffisants, et la reine Hedvjge fournit, tant à l'église cathédrale qu'aux sept paroisses fondées en même temps, des calices, des croix, des images, des livres et des ornements.

Yladislav Jagello passa toute Tannée 1387 en Lilhuanie, travailla à y établir la religion et envoya au pape UrbaiU; Dobrogoski. évêque dePosnanie, afin de lui prêter obédience. Il laissa pour gouverneur du duché, son frère, Skirgiello, et y fit une loi défendant aux catholiques de contracter mariage avec les Russiens, si Thomme ou la femme ne renonçait au schisme grec. Par un autre décret, il déclara les biens des ecclésiastiques exempts de toutes impositions, redevances et juridictions du prince et des autres laïques (1).

§ II. — Iledvige. Sa morl.

La haine du mensonge et de la calomnie est Tun des traits du caractère polonais, et les châtiments les plus sévères frappaient les calomniateurs. Quelquefois cependant ils n'étaient que plaisants comme dans le fait que nous allons citer. Jaloux et méfiant, Yladislav Jagello outragea parfois la belle Hedvige de ses soupçons. En

(l)Fleury. Histoire ccch'sios'iqU'", livre xcviii.

1388, Gnievosz Dalevicz, vice-komornick de Krakovie, fit entendre à ce prince que le duc d'Autriche s'était rendu secrètement à Krakovie, et avait eu durant quelques jours de fréquents entreliens avec la reine. Jagello fit éclater son ressentiment et l'aurait porté jusqu'aux derniers excès si quelques seigneurs n'eussent pris connaissance de cette affaire. Ils citèrent le délateur devant les juges de Yisliça. Après l'audition des témoins, Jasko deTènczin, castellandeVoïnicz. jura, au nom de la reine, qu'elle était innocente ; et à la suite de cette déclaration, douze chevaliers parurent dans la sali?, armés de pied en cap, demandant à venger Thonncur dHedvige par un combat singulier. Mais la loi terrestre n'admettait point les combats, ni le duel. Les juges ordonnèrent à Gnievosz de porter la parole pour défendre son accusation. Celui-ci, interdit et confus, garda longtemps le silence, et s'écria enfin : ^ Je demande giàce et pardon. » Il devait donc se soumettre à la peine singulière, alors en usage, qui le condamnait à désaboyer ce qu'il avait avancé, c'est-à-dire à démentir sa calomnie. La sentence fut exécutée sur-le-champ dans le sénat. Gnievosz se coucha à terre sous la stalle de la reine, et dit à haute voix qu'en répandant ce bruit injurieux, il en avait menti comme un chien. Cette confession publique achevée, il imita par trois fois l'aboiement d'un chien. Depuis lors rien ne troubla l'harmonie entre Hedvige et son époux. Les châtim.ents de semblable nature étaient depuis longtemps dans les mœurs polonaises. Ainsi Boleslav le Grand invilait à un banquet et à un bgiin à vapeur les

seigneurs qui avaient commis quelque faute, et après la réprimande ils recevaient une fustigation paternelle. De là vient le proverbe polonais : « Donner un bain à quelqu'un. »

Vitovd, duc de Grodno, fds de Kieistut, et cousin germain de Yladislav-Jagello, s'élant allié aux Chevaliers teutoniques et à quelques seigneurs lithuaniens, attaqua Skirgiello et ravagea la Lithuanie et la Samogitie. Jagello courut au secours de son frère et s'empara de Grodno. Mais pendant ce temps, les Hongrois pénétraient en Galicie, comptant s'en rendre maîtres facilement tandis que le roi de Pologne était occupé dans le nord. Sans perdre un instant, Hedvige, qui avait alors dix-huit ans à peine, réunit des troupes, se met à leur tète, gagne sur les Hongrois, près de Przemysl, une sanglante bataille, enlève plusieurs places d'assaut, négocie avec les autres, fait rentrer sous la domination polonaise les villes de laroslav, de Grodeck, d'Halicz, de Léopol, de Trembovla, chasse l'ennemi, et reconquiert toute la Galicie (1390).

Cette femme admirable, héroïne en même temps que sainte, et à laquelle la Pologne est si redevable, avait réconcilié les Grzimala avec les Nalèncz et puissamment aidé son mari à introduire le christianisme en Lithuanie. Elle aimait la langue polonaise, et favorisa le développement des lettres et des sciences. Elle créa à Prague, en Bohême, un collège pour les Polonais et les Lithuaniens, dota de biens considérables l'université de Krakovie, obtint en 1397, du pape Benoît X, un nouveau

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privilège pour la faculté de théologie, et légua ses joyaux aux pauvres et à la création d'une école de médecine.

Lorsqu'elle était près de devenir mère, Jagello lui proposa de faire faire pour l'enfant attendu un berceau en or, tout orné de riches pierreries. Elle répondit humblement: « J'ai renoncé depuis longtemps aux vanités de ce monde ; Di'ïU a bien voulu m'accorder le bonheur d'être mère, je lui rends grâces ; mais mon humilité lui sera plus agréable que tous ces signes de luxectd'cirgueil humain.» Elle accoucha d'une fille qui ne vécut que trois jours; et une semaine après Hedvige expirait elle-même à l'âge de 28 ans (J399). Cette mort prématurée jeta la nation dans un deuil profond. Jagello eut après elle d'autres épouses, mais il la regretia toujours, son souvenir ne le quittait jamais, et au lit de morl il prononçait encore le nom de celle à laquelle il devait le bonheur d'être chrétien. La mort d'Hedvige lui faisait perdre ses droits à la couronne de Pologne ; mais les Polonais le considérant comme librement élu par eux, et voyant un avantage réciproque dans leur union avec les Lithuaniens, le maintinrent sur le trône.

Ah 1 ce peuple enthousiaste avait raison de saluer avec des transports de joie cette jeune enfant qu'il appelait « notre roi Hedvige, » et qui devait laisser dans ses annales l'auréole de gloire de ce nom si pur. Rarement figure plus noble et plus belle illumina du reflet de ses rayons ces siècles d'âpres luttes et de retentissements guerriers. Chrétienne d'une angélique piété, héroïne à la tète des armées, pleine d'ardeur pour la science,

aimante pour tous comme au foyer domestique, elle se fit admirer par sa charité pour les pauvres, les monastères et les universités, par sa bonté, sa douceur, son humilité et son aversion pour le faste. Dlugosz lui attribue plusieurs miracles ; elle reçut le titre de sainte et sa fête se célèbre le dernier jour de février.

§ III. — Victoires sur les Chevaliers teutoniques.

Les Chevaliers teutoniques et l'empereur d'Allemagne, voyant d'un œil jaloux la réunion de la Pologne et de la Lithuanie, profitèrent du caractère turbulent de Vitovd, qui enviait à Skirgiello le gouvernement de ce dernier pays. Le grand-maître, Conrad de Wallenrod, réunit 10,000 soldais de TOrdre et 40,000 étrangers. Allemands, Anglais et Français, quitta Marienbourg, et, à la tète de cette armée, s'avança jusqu'à Yilna, avant que Jagello pût l'arrêter. Mais là, Vitovd s'étant réconcilié avec le roi de Pologne, son abandon déconcerta tous les projets des Chevaliers, et Conrad en mourut de chagrin.

Cependant Vitovd, convoitant toujours le gouvernement de la Lithuanie, accueille de nouveau les ouvertures et les présents des Teutoniques, les appelle à son aide, puis les quittant une seconde fois, fait mainbasse sur plusieurs de leurs places fortes; revient à Jagello, et n'en obtenant pas encore la vice royauté de la Lithuanie, tente d'enlever Vilna par surprise. Le roi de Pologne, assisté des ducs de Kiiov et de Sièvierz, fait avorter ce projet; mais à peine est-il rentré à Krakovie

que Vitovd soulève une nouvelle croisade, prend Kovno, réduit en cendres Troki et assiège Vilna. Chassé, encore cette fois, de la Lithuanie par Jagello, qui fait éprouver aux ennemis des pertes considérables, l'opiniâtre Yitovd, après avoir réparé ses forces, revient Tannée suivante attaquer de nouveau Vilna, avec les Teutoniques. Toujours repoussé, il lève le siège, et, dans sa rage, brûle NoYOgrodek, Yiikomierz et Kovno. Au lieu de châtier sévèrement tant d'audace, Jagello entre en négociation avec lui, et, pour en finir, le ramène à Yilna et le fait couronner grand-duc, prince -lieutenant de Lithuanie, renonçant ainsi à réaliser l'union complète de celte province à la Pologne.

Skirgiello, dépouillé de son duché, et trouvant que celui de Kiiov et quelques places foi tes en sont une compensation trop insuffisante, suit l'exemple de son ancien compétiteur et envahit, lui aussi, la Lithuanie, avec l'aide des Chevaliers teutoniques. Attaqué à son tour. Vitovd s'assure par le traité de Sandecz l'intervention de Sigismond, roi de Bohème. Mais celui-ci, au lieu de lui envoyer des secours, s'efforce de le soulever contre son souverain, lui prometiant d'intervenir s'il veut se séparer de Jagello et se proclamer roi indépendant de la Lithuanie, qu'il espère ainsi détacher entièrement de la Pologne. Vitovd, bien que nourrissant depuis longtemps cette pensée, la repousse et vient tout apprendre à Jagello. Pieconnaissant alors tous deux qu'il ne faut plus compter que sur les propres forces du pays, ils procèdent à leur urgente organisation, et parviennent

à réunir 80,000 hommes. Le grand-maître, Ulrich de' Jungingen, commandait à 140,000. Les deux armées se rencontrèrent, le 10 juillet 1410, près de Grunwald, et. après une lutte acharnée , les Polonais remportèrent un des triomphes les plus célèbres de leurs annales militaires.

Les Teutoniques, taillés en pièces, perdirent 40,000 hommes tués ou mis hors de combat, un nombre à peu près égal fait prisonniers, 51 drapeaux et 2 canons, les premiers qu'on eût vus en Pologne. Le grand-maître, Ulrich, succomba dans l'action; et le roi de Pologne lui-même eût péri sous la hache de Dupold, chevalier teutonique, si la valeur et la présence d'esprit de Zbigniev Cilesnicki ne l'eût sauvé. Ce jeune homme, n'ayant alors pour toute arme qu'un tronçon de lance, en frappa si rudement l'agresseur qu'il le jeta par terre. Jagello, reconnaissant, voulut sur-le-champ donner à Olesnicki un baudrier militaire, que celui-ci refusa en disant qu'il voulait se consacrer au service de l'Eglise. Devenu plus tard évèque de Krakovie, il joua un rôle important dans la destinée de la maison des Jagellons, et en fut le plus puissant soutien. Il empêcha, en 14-29, àLuck, de désunir l'État par un titre royal particulier pour la Lilhuanie, comme le désirait Vitovd, plaça sur le trône le jeune Yladislav-Jagellonide, sauva le sceptre à Kazimir, son frère, acquit le duché de Siévierz qu'il réunit à l'évêché de Krakovie, et fut le premier Polonais élevé au cardinalat.

Après l'éclatante victoire de Grunwald, rien n'était

plus facile que de prendre Malborg, ce boulevard de rOrdre teutonique, et de reconquérir ainsi d'un coup toute l'étendue de pays appartenant à la Pologne depuis Boleslav le Grand. Mais les lenteurs de Jagello donnèrent au comte Henri de Plauen le temps de jeter dans cette ville un renfort de 5,000 hommes ; et lorsque le roi de Pologne l'assiégeait, Vitovd, séduit par les Chevaliers, qui lui avaient promis la Samogitie, trahit de nouveau son souverain, quitta le camp sous prétexte de maladie, emmena les troupes litbuano-russiennes qu'il commandait, et fut suivi par les ducir de Mazovie. A la suite de ces défections, Jagello, forcé de lever le siège de Malborg, fut poursuivi dans sa retraite jusqu'aux environs de Bromberg, par Henri de Plauen, devenu grand-maître, et qui, aidé de l'argent de la Bohême, avait repris roflTensive. Mais, à Koronovo, une bataille s'engagea où les Polonais, malgré la disproportion du nombre, écrasèrent une seconde fois les Teutoniques, qui laissèrLmt 10,000 des leurs parmi les morls. Réduit alors à la dernière extrémité, l'Ordre se rendit à discrétion; et le traité de Thorn, conclu le 10 janvier 1-411, vint terminer momentanément cette lutte sanglante. Parce traité, les Chevaliers s'engagèrent à payer une contribution de 600,000 florins, à restituer la terre de Dobrzin à Vladislav-Jagello, et à lui rendre ainsi qu'à Vitovd la possession de la Samogitip.

La médiation cauteleuse et intéressée de Sigismond et les incessantes intrigues de Vitovd empêchèrent seules les victoires si brillantes de la Pologne de produire des

résultats beaucoup plus importants et plus décisifs et en neutralisèrent en grande partie l'effet.

?, IV. — Dièle de Iloroldo. Deuxième union de la Pologne et de la Lilhuanie.

Les continuelles trahisons de Yitovd, les excès de Skirgiello et la déplorable condescendance du roi de Pologne pour ses frères n'avaient pas jusqu'alors permis la fusion complète des deux peuples réunis en 1386. Vladislav-Jagello voulut consacrer cette union d'une manière plus solennelle et rapprocher la noblesse des deux pays, en liant à jamais leurs intérêts communs. Pour atteindre ce but, et pour soutenir ta forces réunies la guerre contre les Teutoniques et la terminer avec succès, il convoqua, en 1-413, à Horoldo, une diète des représentants de la Pologne et de la Lithuanie. Cette assemblée régla définitivement les clauses de l'acte d'union qui fut signé par le roi, contresigné par le grand-duc Vitovd ainsi que par les principales familles des deux nations, et dont le premier article contient la déclaration suivante de Jagello :

« Depuis que, par la grâce .du Saint-Esprit, nous avons reconnu les vérités éternelles, nous avons accepté la couronne de Pologne, et, afin de propager la foi chrétienne et pour le plus grand bien de nos terres lithuaniennes, nous les avons incorporées, unies, reunies, ajoutées, alliées aux États de la Pologne, du consentement de nos frères et cousins, de tous les seigneurs.

nobles et boyards, habitants de la Lithuanie; mais comme nous voulons garantir les susdites terres lithuaniennes de toute invasion étrangère, contre la trahison des Chevaliers teutoniques, et contre tout ennemi quelconque qui voudrait ravager les terres lithuaniennes et le royaume de Pologne, nous voulons que lesdites terres, en vertu des droits que nous avons reçus de nos ancêtres, selon la primogéniture, comme véritable maître et héritier, et avec le consentement des seigneurs, nobles et boyards, soient réunies de nouveau à la Pologne, et que les deux nations n'en forment plus qu'une; nous voulons que les duchés, terres, lieutenances, districts et propriétés soient indissolublement unis à la couronne de Pologne, pour que les deux nations soient à jamais un même tout et ne puissent combattre l'une contre l'autre. » La diète de Horoldo unit la Lithuanie à la Pologne par les liens les plus étroits, en décrétant que les deux pays auraient la même magistrature, la noblesse le.s mêmes privilèges, et que le grand-duc de Lithuanie ne serait élu qu'avec le concours du sénat et du roi de Pologne, et les souverains polonais qu'avec l'assentiment de la Lithuanie. Elle accorda aux Lithuaniens catholiques l'exemption de toute servitude et de toutes les obligations féodales envers leurs seigneurs et leurs suzerains impesées depuis le règne de Gédimin. Elle leur donna toutes les libertés et les prérogatives dont jouissait la noblesse polonaise. Ces avantages leur causèrent une joie inexprimable. Les seigneurs lithuaniens adoptèrent les armoiries de ceux de la Pologne et s'unirent intime-

ment à eux. Mais il restait encore bien des difficultés à vaincre : Vitovd et plusieurs grands seigneurs, cousins de Jagello, firent tout pour empêcher l'exécution des importants décrets de cette grande assemblée.

§ V. — Congrès de Luck. Vitovd.

L'ambitieux Vilovd, pour conserver son influence sur Vladislav-Jagello, réussit à lui faire épouser sa nièce, Sophie, princesse de Kiiov, espérant d'ailleurs que le roi, déjà dans un âge avancé., n'aurait pas d'héritier, et qu'après sa mort la couronne lui reviendrait. Mais deux enfants naquirent de ce mariage ; ni Vitovd, déçu dans son attente, osa accuser la reine dont l'innocence fut parfaitement reconnue : cependant aucun châtiment n'atteignit le vil calomniateur.

L'empereur Sigismond, dont Vitovd n'était que l'instrument, et qui désirait toujours ardemment détacher la Lithuanie de la Pologne, convoqua un congrès à Luck en Volynie, sous le prétexte d'organiser une alliance chrétienne pour sauver l'empire d'Orient et sa capitale, Constanlinople, menacés par les Turcs, mais dans le but réel d'amener Vitovd à rompre ouvertement avec son souverain. Ce congrès, qui eut heu en 1 i29, fut lune des plus nombreuses réunions de potentats que cite l'histoire. On y vit l'empereur Sigismond avec l'impératrice, Vladislav-Jagello, roi de Pologne, Éric XIII, roi de Danemark, les princes de Suède, les ducs de Mazovie, les grands-ducs Bazile de Moskovie, Borys de Tver,

Olga de Rezan, les khans des Tatars, les ambassadeurs de l'empereur de Byzance, Paléologue, les graadsmaîtres des Chevaliers teutoniques et des porte-glaives, et les magnats de Pologne et de Lithuanie avec leurs pompeux cortèges. Mais Vitovd déploya eu vain envers ces hôtes une libéralité et un fas'.e inouïs, son espérance fut encore trompée; les remontrances énergiques de Zbigniev Olesnicki et de Jean Tarnovski, appuyées par un grand nombre de sénateurs, triomphèrent de toutes les intrigues; et la conférence jiyant pour objet une expédition contre les Turcs, fut sans aucun résifllat, même pour Yitovd qui n'obtint que de nouvelles promesses de l'empereur.

Ne se décourageant cependant pas, Yitovd invita quelque temps après Jagello à venir à Yilna, et là renouvela ses sollicitations avec tant d'ardeur que Yladislav, fatigué de ses obsessions et des soins de l'empire, lui oflril à la fois les deux couronnes, celle de Pologne et celle de Lithuanie. Mais, chose étrange! Yitovd batailla pour n'accepter que la dernière; et donna ainsi le temps à Oiesnicki et à Tarnovski d'intervenir au nom des évèquesetdes nobles polonais, qui protestaient contre celte cession, d'invoquer les droits de la nation et de sauver de nouveau l'unité de la Pologne.

Quoique âgé de 80 ans et sur le bord de sa tombe, Yitovd était tellement possédé du dé^ir d'être couronné que Sigismond lui ayant, de son pouvoir impérial, promis de lui envoyer la couronne, il ordonna d'avance de solennels préparatifs, et plusieurs personnes invitées à

celte cérémonie se rendirent à Vilna. Seulement la couronne, à chaque instant attendue, n'arriva point : les Polonais en épièrent nuit et jour sur la frontière les porteurs et empêchèrent leur passage. Yitovd en mourut de chagrin en 1-430.

gYI. — Privilécjes de la noblesse. Mort de Vladislav-Jagello.

La Pologne était dès lors une assemblée presque permanente, et partout on se réunissait incessamment pour discuter sur les affaires publiques. Outre les f«ece des provinces et des palalinals qui avaient leur tenue fixée, on se formait très-fréquemment en assemblées provinciales extraordinaires, colloques ou conventus, ou l'on prononçait sur les impositions, les lois et les coutumes qui pouvaient convenir à la province ou à la république : souvent les décrets de la diète générale n'avaient de valeur qu'autant qu'ils étaient corrobores par de semblables réunions. On tenait aussi des diétines dans tous les districts et terres pour les élections et les discussions. On s'assemblait en confédération pour faire opposition, assurer la tranquillité ou les libertés locales, ou pour se prêter un appui mutuel, quand l'intérêt de la province ou de l'État le réclamait. C'était la grande Pologne surtout qui donnait l'élan à ce mouvement civique.

Des réunions ou meetings de la noblesse précédaient ou surveillaient sans cesse les assemblées législatives, administratives, judiciaires. En 1404, une diète extraordinaire devant prononcer sur l'imposition, beaucoup plus

LA POLOGNE FLORISSAXTE. 197

élevée que de coulume, on tint auparavant un congrès général des assemblées particulières oùl'on se concerta : ceux qui devaient décréter cet impôt furent élus et spécialement autorisés par les commettants de leurs provinces. Cet exemple fut quelquefois imité. Tous les nobles en masse, et non plus seulement comme autrefois le haut clergé et les principaux seigneurs, exercèrent leur action directe dans le gouvernement, principalement depuis l'assemblée de Korczin.

Après la mort de Kazimir le Grand, des désordres avaient commencé à désoler la Pologne ; mais sous Yladislav-JagelIo, quoique chacun jouit d'une entière liberté d'action, l'ordre se rétablit peu à peu, et l'organisation du pays prit de la consistance. En 1 ifî2, à la diè'e de Czervinsk, le statut négligé de Visliça fut rétabli et confirmé ; et en U-23, à la diète de Yarta, il fat remplacé, et les doutes qui s'y trouvaient furent levés par de nouvelles lois. Mais en même temps Tordre civique ou la noblesse ne perdait pas une occasion de se faire confirmer ses privilèges et d'en acquérir de nouveaux. On va voir quelle était son attitude vis-à-vis du roi, quelle traitait déjà d"égal à égal.

« Yiadislav-Jagello avait deux fils, dont Fainé, Vladislav, naquit en 1420. Yoyant cet enfant avancer en âge, il voulut lui assurer sa succession. Dans une diète tenue à Brzésc, il obtint de la noblesse la déclaration que le jeune Yladislav régnerait après lui, mais c'était à condition que Jagello confirmerait les privilèges et en accorderait de nouveaux, car la confirmation donnée

depuis peu à Czervinsk^ en U22, était insuffisante et considérée comme non avenue à l'instant où il fallait concéder une faveur aussi importante au roi. L'acte d'élection de la part de la noblesse avait été effectivement rédigé et remisa l'évêque de Krakovie, avec ordre néanmoins de ne le délivrer qu'au moment ovi le roi lui remettrait le diplôme qui devait augmenter leur liberté. Jagello s'était pressé de le promettre, et différait tous les jours de le donner.

» En 1426, il aval: convoqué une nouvelle diète à Lèncziça. On y rappela ses promesses d'un ton d'aigreur que soutenait l'orgueil d'une autorité déjà établie : on le somma de les accomplir. Pressé de se déclarer, et plus offensé de l'audace de la demande que fâché d'avoir manqué d'y satisfaire, le roi répondit avec hauteur que ses engagements étant injustes, ni le devoir ni l'honneur ne l'obligeaient à les tenir. 11 eut à peine prononcé ces mots, qu'un bruit confus s'éleva dans l'assemblée. Ce n'étaient d'abord que des murmures à demi étouffés, qui dégénérèrent bientôt en des transports de fureur et de rage. On demanda à l'évêque les lettres d'élection qu'on lui avait confiées, on les lit sauter en l'air, on les déchira à coups de sabre sous les yeux du roi, qui n'évita de plus grands outrages que par l'intrépidité avec laquelle il sembla plutôt menacer les mutins qu'il ne parut les craindre.

» Ce ne fut que quatre ans après, en 14-30, à Jedlno, qu'il se résolut enfin d'accorder les privilèges demandés. On les reçut avec joie, mais avec une fierté qui empêcha

(le décider l'affaire de la succession. Un an seulement avant la mort de Jagello, on décida, en 1-433, que sou fils Ylad'slav monterait après lui sur le trône. Ce consentement.fut suivi en même temps de la promulgation définitive des privilèges de Jedlno, à Krakovie, en 1433. Cependant le jeune Vladislav, occupant le trône en l-i3i, éprouva encore quelques contrariétés (i). »

Parmi les nouveaux privilèges que Jagello reconnut à la noblesse, en ratifiant tous ceux accordés par ses prédécesseurs, on remarque les suivants : il s'engagea à ne conférer à aucun étranger les dignités et les charges de l'État, à ne les donner qu'à des indigènes, propriétaires dans les provinces où elles devaient être exercées ; à ne jamais en disposer avant leur vacance ; à ne battre aucune espèce de monnaie sans le consentement des prélats et des barons du royaume. Cest à la diète de Jeldno que fut rendue la loi célèbre spécifiant que nul ne peut être emprisonné sans avoir été au préalable déclaré coupable par une cour de justice : yeminem capticahimus nisi jure victum aut in crimine deprehensum.

Les nobles Russiens furent admis en 1-433, et plus tard, en 1443. aux prérogatives et privilèges de la noblesse polonaise. Par conséquent, dans la Russie Rouge et la Podolie, qui faisaient partie de la Pologne, le nombre des citoyens et des défenseurs de la patrie fut considérablement augmenté.

A la moit de Yenceslav, les Bohèmes étaient venus

(!; De Solignac, Histoire de Pologne.

proposer à Vladislav leur couronne, cinq fois offerte à la famille de Jagello, en UOO, l'riO, 1438, 1467 et 1471, avant qu'un fils de Kazimir ait été destiné à l'accepter. Non-seulement le roi de Pologne la refusa, mais, médiateui' généreux entre la Bohême et Sigismond, il contribua puissamment à mettre l'empereur sur ce trône. Ses dernières années furent empoisonnées par la révolte de son frère Svidrygiello, qui combattit en Lithuanie contre les troupes royales.

On raconte qu'un soir, se promenant dans les bois de Grodek, le vieux roi fut tellement ravi par les chants d'un rossignol, qu'il ne put s'arracher de ces lieux, et que la fraîcheur de la nuit ayant engourdi ses membres affaiblis, il rentra dans son palais saisi d'une lièvre qui en quelques jours le mit au tombeau (-24 avril 1434). Il -était alors âgé de quatre-vingts ans. Il avait une grande piété et s'imposait de dures abstinences. Son règne, de quarante-huit ans, fut grand et utile à la puissance nationale. La Pologne reprit une nouvelle splendeur par son union avec la Lithuanie, qui conserva ses conquêtes et nomma les tzars de Pérékop ; les kniaz ou princes russiens, sur le Dnieper, obéissaient à ses ordres; les républiques de Novogorod-la-Grande et de Pskov s'abritaient sous sa protection ; les Teutoniques furent écrasés par d'éclatantes victoires; le duc de Stettin et les hospodars de la Yalachie et de la Moldavie devinrent ses tributaires; la Scandinavie, la Turquie, la Grèce, Chypre et Venise recherchaient son appui. Jagello disposait déjà de la couronne de Bohème, que son fils devait bientôt

porter avec celle de Hongrie. Au milieu des nombreuses qualités de ce roi, on n'a trouvé à lui reprocher qu'un excès de confiance, de franchise et de générosité, allant parfois jusqu'à la faiblesse dans ses rapports avec ses parents, surtout au sujet de la Lithuanie.

Vladislav YI le Yarnéxie-X ■1134-1444).

Confirmant l'engagement de la diète de Jedlno, celle fOpatov élut Vladislav Yl, dit le Yarnénien, fils de Jagello, et qui, n'ayant encore que dix ans, fut placé sous un conseil de régence composé de sa mère, Sophie, et de plusieurs hauts dignitaires ecclésiastiques et séculiers. Ce conseil dut le défendre contre les attaques de Svidrygiello, qui convoitait le sceptre, et contre celles des Chevaliers teutoniques, qui, en 1433, furent forcés de conclure un nouveau traité de paix à Brzesc-Kuiavski.

A la mort de l'empereur Albert d'Autriche, qui avait eu quelques différends avec Madislav YI, les trônes de Bohême et de Hongrie furent offerts au jeune roi de Pologne par la noblesse de ces deux pays. Cette offre fut acceptée après bien des hésitations, Jean Korvin, plus connu sous le nom de Huniade, tenta de nouer un mariage entre Elisabeth, veuve d'Albert, et VladislasVI; mais ce projet échoua par l'obstination d'Elisabeth, qui s'enfuit en Autriche avec son fils. Secondé par Huniade,

le roi de Pologne arriva en Hongrie, s'engagea à repousser les Turcs, qui guerroyaient avec les Serviens sur les frontières slaves, et fut couronné à Albe-Royale.

Le cardinal Julien Césarini amena un arrangement par lequel Vladislav promettait d'épouser la fille aînée d'Elisabeth, et de faire rendre au jeune prince, son frère, l'archiduché d'Autriche, dont l'empereur Frédéric s'était emparé lors de la mort d'Albert. Il plaida ensuite vivement auprès du jeune roi polonais la cause des populations chrétiennes si cruellement opprimées et maltraitées parles Turcs, dont les rapides succès menaçaient l'Europe jusqu'à son centre, en Italie. L'empire grec était réduit à ne plus posséder que sa capitale, Byzance, et les contrées avoisinantes; et, dans leur détresse, les Paléologues imploraient avec instance l'appui du Saint-Siège. D'ailleurs, la réunion de l'Eglise grecque à l'Eglise romaine avait été proclamée en 1439, au concile de Florence; et Isidor, métropolitain de Riiov, y avait adhéré, entraînant par son exemple tous les Russiens du rit grec qui étaient sous la domination desJagellons-.laMoskovie seule resta dans le schisme. En même temps, Jean Huniade, le vaillant palatin de Transylvanie, réclamait une expédition prompte et décisive contre les Turcs.

Cette grande croisade plaisait au caractère chevaleresque de Yladislav, qui, réunissant sous ses ordres les forces de la Pologne, de la Lithuanie, delà Hongrie et de la Bohème, espérait écraser seul les féroces ennemis du nom chrétien. Mais, comme il existait un traité de paix entre lui et Amurat, Vladislav, qui déjtà voyait

les Turcs menacer les palatinats de Moldavie et de Vala'chie placés sous sa suzeraineté, leur fit demander par ambassadeurs de rappeler les troupes qui, en Servie, assiégeaient Belgrade, et, sur le refus d'Amurat, passa le Danube.

Tci commence cette latte héroïque de deux siècles et demi, à laquelle la chrétienté tout entière dut son salut. En vain la papauté s'était adressée à tous les monarques de l'Europe contre l'invasion de cette formidable puissance musulmane, la Pologne seule répondit à son appel. Yladislav YI enleva aux Turcs les pays slaves, remporta contre eux une éclatante victoire sur les bords du Morava, et ne s'arrêta que dans les montagnes de la Macédoine. Mais, pendant ce temps, les Tatars pénétraient dans la Podolie et la Lithuanie, des troubles éclataient en Silésie, et de pressantes missives du sénat rappelaient Vladislav en Pologne. Aussi, quand Amurat demanda la paix, elle fut accordée et signée pour dix ans à Szgedin, le 15 juillet 14M, par un traité très-avantageux, car les Turcs cédèrent aux Hongrois la Servie et d'autres provinces qu'ils avaient conquises sur eux.

Les troupes polonaises et hongroises retournaient darîs leurs foyers lorsque les Vénitiens, les Italiens et le souverain-pontife, Eugène IV, voyant les Turcs occupés d'une guerre contre le duc de Caramanie, crurent le moment favorable pour affranchir la chrétienté du joug des infidèles. Confiant dans la bravoure des Polonais, le pape engagea leur roi à recommencer la guerre; mais Vladislav répondit qu'il n'aurait garde de rompre un

traité cimenté par le serment. Le pape lui envoya son légat, le cardinal Julien, pour le persuader et le délier en son nom du serment prêté. Yladislav céda enfin à tant et dç si pressantes instances, et reprit la guerre avec une partie seulement de ses troupes, le reste ayant été licencié.

Le 21 septembre UM, il leva son camp, partit de Szgedin, passa le Danube à Orsane, entra en Bulgarie, attaqua Nicopolis, pénétra dans la Thrace, et s" avançant toujours, rencontra les Turcs sur les bords de la mer Noire, près de Varna, Fantique Dionysiopolis, dans la basse Mœsie. Leur armée était de 60,000 hommes, d'autres disent même 100,000. Yladislav n'avait à leur en opposer que 18 à 20,000. Cependant, sur l'avis de Huniado, il livra bataille et renversa d'abord l'avant-garde dès Turcs. Déjà Amurat fuyait lorsqu'il fut ramené au combat par ses propres officiers qui, saisissant la bride de son cheval, menaçaient de le tuer. La victoire fut longtemps indécise; miis les chrétiens, accablés sous le nombre, se virent contraints de battre en retraite. Alors Yladislav se jetant, malgré Huniade, au plus fort de la mêlée, s'avança jusqu'au corps des janissaires, au centre du camp ennemi, et y tomba percé de coups. Les Turcs lui coupèrent la tète, qui fut mise au bout d'une pique ; et c'est en ce moment seulement que la victoire se déclara en leur faveur. Amurat fit inhumer avec pompe le corps de Yladislav sur le lieu même de ce combat, qui eut lieu le 10 novembre 1444-, et y éleva une colonne retraçant la vie de ce jeune prince mort à vingt ans.

Le cardinal Césarini et les évêques d'Erlau et deGrosvaradin furent pris et massacrés. Les archives de la couronne, qui se trouvaient dans les bagages du roi, furent brûlés ou jetés au vent. On prétend que si Huniadc eût imité la valeur de Yladislav, Amurat eût peut-être perdu en ce jour la vie et l'empire de la Grèce; mais dès qu'il vit les enseignes des chrétiens plier, il se retira de la mêlée avec dix mille hommes, tant Hongrois que Valaqucs, sans en avertir personne, et au moment où la victoire ne s'était pas encore tout à fait déclarée en faveur des Turcs. Il parvint avec peine à regagnef les frontières de Hongrie.

Ce désastre des chrétiens à Varna jeta l'Europe dans l'épouvante et couvrit la Pologne d'un deuil universel. Elle déplorait la perte de Vladislav, dont le règne n'avait duré que dix ans, et sur lequel elle fondait de grandes espérances. Avec lui disparut aussi l'unique espoir de salut de l'empire grec ; et dix ans après, en 145-4, les Tnrcs entraient à Constantinople. Ils firent passer sous leur domination les Tatars de Pérékop, alors vassaux de la Li- Ihuanie; rendirent tributaire de leur puissance le commerce de la mer Noire, et menacèrent d'une invasion imminente la Moldavie et la Valachie.

Kazimir IV (1447-U92).

fî I. — Exloision de la Pologne. Lulle de la noblesse contre le roi.

De 1141 à U47, il y eu l en Pologne un interrègne. Pendant longtemps on refusa de croire à la mort de Vladislav, dont on aimait le caractère chevaleresque, et des émissaires furent envoyés à sa recherche, dans la Thrace, la Grèce et la Bulgarie. Le pouvoir fut alors exercé par le sénat, qui conclut diverses trêves avec les ducs de Silésie. Enfin les nobles polonais voyant la Hongrie élire roi le fils posthume de l'empereur Albert, se décidèrent à convoquer à Siéradz une assemblée générale qui offrit la couronne à Kazimir-Jagellonide, fils puîné de Vladislav-Jagello, et frère de Vladislav VI.

On voulait ainsi resserrer l'union entre la Pologne et la Lithuanie. En effet, ce dernier pays avait suscité à Jagello de nombreuses difficultés ; il y nommait toujours les grands-ducs ses lieutenantS;, qui ne purent jamais se mettre d'accord avec les princes et les seigneurs turbulents dont les factions ennemies déchiraient le duché. Il en était résulté des troubles sérieux et des guerres civiles qui se renouvelèrent sous Vladislav Vi, L'aristocratie lithuanienne avait même poussé l'indocilité jusqu'à proclamer grand-duc de Lithuanie ce même Kazimir qui, après avoir longtemps hésité, accepta enfin le trône

de Pologne, et vint se faire couronner à Krakovie.

Sous ce règne, les frontières de la Pologne s'étendirent de tous côtés. Les Tatars ayant fait plusieurs excursions en Podolie furent repoussés ; la Moldavie fut reconquise; une partie de la Silésie rentra sous la domination polonaise. Eu 1443, révêque de Krakovie avait acheté le duché de Sievierz. Les ducs de Zalor et d"06viecim reconnurent pour souverain Kazimir qui, en 1453, acheta ce dernier duché. Par l'extinction des ducs de Plock,en 1462,Belzet,en 14G3, Rava, furent incorporés à la couronne. Plus tard en 1494, Jean-Albert, fils de Kazimir, acheta le duché de Zator, et en 1493 réunit au royaume celui de Plock. Enfin, la Prusse, comme nous allons le voir, redevint une des provinces de la Pologne.

Malgré ces circonstances favorables, une longue mésintelligence eut lieu d"abord entre la noblesse et la royauté. Kazimir, attaché à la Lilhuanie où il avait été élevé, et poussé par les seigneurs de ce duché, commença par s'y retirer, troublant l'union des deux pays, et refusant de ratifier et de jurer les privilèges et les lois de la Pologne. Celte conduite excita une vive irritation; et, la lutte s'envenimant, on forma en 1433 contre Kazimir une confédération par laquelle tous les nobles s'engageaient à prendre les armes pour garantir les biens de l'Etat, si le roi persistait à ne pas les défendre, et pour soutenir les privilèges, s'il s'obstinait à ne point les confirmer. On décida aussi qu'on ne souffrirait aucun Lithuanien dans le royaume, et qu'on im[)Oserait à Kazimir quatre conseillers sans l'allache desquels aucun de

ses ordres ne sérail reçu, quelque avantageux qu'il fût à la république. Toute la noblesse se leva en masse, et poussa l'audace jusqu'à venir prêter le serment de la confédération en présence. même du roi qui, effrayé de son attitude imposante, prêta alors le serment demandé et prit tous les engagements qu'on exigeait de lui. Depuis longtemps la royauté ne pouvait plus tenir tète à la noblesse.

§ II. — Usurpalions de la Lithuanie. Dicte de Piolrkov.

Lorsque Kazimir, grand-duc de Lithuanie, fut élu roi de Pologne, les Lithuaniens lui firent jurer qu'il ne détacherait aucune des terres en leur possession, et ne diminuerait rien de l'étendue du duché, ni du pouvoir du sénat. Mais, non contents de cela, ils empiétèrent eux-mêmes sur les frontières delà Poigne. Au commencement du règne de Kazimir, ils s'emparèrent de divers cantons et districts situés dans la Podlasie et les environs de Brzèsc. En 1452, ils se saisirent de Luck, Vlodzimirz et Heroldo. En 1457, après la mort des Buczacki, qui défendirent la Podolie contre leurs attaques, ils prirent possession de toute la partie méridionale de cette province, avec Braclav, jusqu'à la rivière Murakva. Les Polonais indignés, demandèrent hardiment au roi justice de ces usurpations, démontrant qu'au contraire la Lithuanie, en s'unissant à la Pologne, devait lui restituer toute la Podolie, la Volynie et l'Ukraine avec Kiiov, et rappelant que Jagello lui-même l'avait promis,.

car ces pays, composant autrefois le duché de Russie ou de Halicz, appartenaient légitimement à la Pologne et n'avaient jamais fait partie de la Litliuanie.

Sur ces entrefaites, Kazimir-Jagellonide, forcé de tenir en 1159 une diète à Piotrkov i^Petricau), ne s"y rendit qu'avec une nombreuse escorte de gens armés. Surpris de cette nouveauté, les nobles du palalinat de Krakovie prirent à leur tour les armes et entrèrent dans la ville comme dans un camp ennemi. On fut quelque temps à s'observer dans la première séance. Enfin, avec cette hardiesse toujours sûre de plaire dans une république, Jean Ritvianski, staroste de Sandomir, rompit le silence, et s'adressant directement au roi, lui reprocha en face tous les griefs dont la nation avait à se plaindre. Voici ce discours que nous reproduisons malgré sa longueur, parce qu'il offre la peinture fidèle des faits et des mœurs publiques de ce temps :

« Sire! Nos calamités sont notoires ; elles partent de vous. Si la nation n'avait été surveillée par la Providence divine, nous eussions déjà succombé et péri. C'est un destin indigne qui nous a forcés à exiger la réunion de la diète actuelle, afin de demander la réforme et la direction des affaires publiques de votre part et de la part de vos conseils. On y a consenti à contre-cœur, et la preuve en est qu'avant que la convocation fût décidée, les nobles de la terre de Chelm, Sigismond de Laticzev et Yierzbienta de Siennica, qui font la même cause avec nous, furent maltraités, arrêtés et blessés par votre staroste, Jean Kuropatva. Mais nous autres qui agissons pour la cause publique, lorsque les prélats et les barons dissimulent, nous sommes odieux et détestés, vous nous appelez toujours vos ennemis, et c'est le moUf pour vous de faire venir tant de gens armés; cependant, nous disons que nous sommes vos sujets et amis

sincères, mais nous gémissons et, tout étonnés, nous déplorons que vous nous soyez contraire et hostile à notre patrie. Vous avez détaché de la Pologne une terre 'considérable, celle de Luck, avec plusieurs cantons des environs de Brzèsc, en les attachant aux domaines de la Lithuanie. En nous dépouillant et expulsant de la terre notable et de ses campagnes, vous les avez concédées aux seigneurs qui n'avaient aucun droit de les posséder. Non content de cela, vous vous efforcez et désirez avidement d'enlever la Podolie à la couronne, en faveur de la Lithuanie. C'est un joli cadeau pour vous, lorsque les Lithuaniens enlèvent, par surprise, dans la Podolie, des places fortes, des bourgs et des possessions. Vous avez incorporé au duché de laLitvanie les deux districts de Goniondz et de Vèngrov, arrachés par force aux ducs de Mazovie, qui sont vos vassaux de la dépendance de la Pologne. Vous avez même inspiré aux Lithuaniens, qui dépendent de la Pologne et lui sont soumis, tant d'orgueil, qu'ils refusent de combattre l'ennemi commun, les Chevaliers, et de se conformer à vos ordres. Vous nous consumez par cette monnaie légère et sans valeur que vous faites fabriquer. Vous tolérez des brigands, des concussionnaires, des voleurs et d'autres malfaiteurs, particulièrement des faux monnayeurs, fermant les yeux sur les ennemis et les scélérats qui dévorent le pays. En prodiguant les domaines royaux, vous les dissipez sans fruit ; par des exactions et des stations, vous surchargez et épuisez le pays à tel point, que les villes et les campagnes sont désolées. Vous "êtes sourd aux plaintes des veuves, des orphelins et des opprimés comme si l'administration de la justice n'existait plus sous votre gouvernement ; vous dépouillez la couronne d'armes, de chevaux, d'or et d'argent pour équiper la Lithuanie. Votre père cependant, votre frère Vladislav, roi de Hongrie et de Pologne, et vous-même, vous avez obtenu tous les honneurs, tout l'éclat, toute la gloire et beaucoup de bénéfices de la Pologne. Lorsque votre parent n'était duc que d'un petit coin de la Lithuanie, c'est l'assistance et le zèle des Polonais qui le firent maître de toute la Lithuanie. Inconnu, obscur, payen, il est parvenu, par les Polonais, à. la connaissance de toute la chrétienté, à la lumière de la Foi et à sa haute renommée ; il recouvra la Samogitie et plusieurs

provinces lithuaniennes, des mains des clievaliers teutoniques, par les bras des Polonais, pour les restituer à la Lithuanie. Il vainquit les vainqueurs par les armes des Polonais. Après un long règne de votre père, nous avons élevé votre frère, nonseulement au trône de Pologne, mais aussi à celui de Hongrie. Après sa mort glorieuse, nous vous avons illustré de notre couronne et d'une alliance brillante. Dans la guerre contre les chevaliers teutoniques, nous vous assistons avec nos armes, notre vie, nos trésors et tous nos biens: pour ce dévouement, pour la célébrité, l'élévation et les honneurs procurés pour votre père, votre frère et pour vous-même, nous sommes affligés et accablés d'une douleur inexprimable, voyant que vous préférez la nation lithuanienne, qui avait si peu mérité de vous et de votre père, et, s'il en faut dire la vérité, si peu fidèle à votre parent et à vous-même. C'est en sa faveur que vous nous opprimez par des iniquités, par des vexations, et que vous nous exploitez et absorbez jusqu'à la ruine entière.

» Nous demandons instamment la restitution de la terre de Luck, de Parczov avec ses campagnes, de la Podolie dont vous avez mjustement séparé une portion ; la suppression de la fabrique de la monnaie faible, futile et nuisible au pays; l'abolition des stations et des vexations oppressives. Nous demandons une protection obligeante et exorable pour ceux qui implorent la justice, enfin, la défense du pays. Déposez votre paresse et soyez plus animé, faites voir que vous êtes homme, et n'oubliez point que dans la Pologne vous devez être un bon père et non pas un parent dénaturé. Si nous obtenons tout ceci, vous pouvez compter sur notre fidélité, nous serons empressés à vos ordres, nous sacrifierons nos fortunes pour vous et pour l'État, et nous veillerons pour votre bonheur ; dans le cas contraire, soyez certain que nous ne donnerons rien de nos biens, et que nous refuserons de marcher à la guerre sans le salaire ' . »

Kazimir, ne pouvant rien répondre, chercha à se disculper, en rejetant tous les torts sur les Lithuaniens et les Polonais. Mais la réplique de Ritvianski prouva

(!) Dlugosz.

que toule la faute en était à lui seul. Celte réponse foudroyante, exprimée avec convenance, dit Dlugosz, historien contemporain et instituteur du roi, fut applaudie par le parti de l'orateur, sans être désapprouvée par les hommes timides.

Kazimir, du reste, s'eflbrça de calmer les différends entre la Pologne et la Lithuanie, et sa conduite prudente empêcha une rupture. En 1457, il donna aux Lithuaniens un privilège qui les affranchit de diverses dépendances et servitudes féodales envers lui, et réitéra la promesse d'accorder de nouvelles prérogatives à la noblesse lithuano-russienne. Les seij^neur?, mécontents de ce qu'il favorisait la noblesse inférieure, demandèrent un grand-duc, comme ils en avaient toujours eu sous Jagello et Vladislav le Yarnénien; car Kazimir, devenu roi, les gouvernait directement lui-même, sans princelieutenant. Gaszlold, principal fauteur de tous ces troubles, proposa même de choisir, malgré le roi de Pologne, un grand-duc parmi les princes. Mais Kazimir sut par son énergie arrêter ce projet et imposer silence aux rebelles. Nous verrons bientôt combien ces discussions et ce déplorable esprit de rivalité contre la Pologne firent perdre à la Lithuanie de sa prépondérance et de ses possessions.

^ III. — Incorporation de la Prusse à la Pologne. Traité de Thorn.

Depuis longtemps les habitants de Tancienne Poméranie de Dantzik, dite la Prusse, avaient conçu une haine

implacable contre l'odieuse domination des Chevaliers teutoniques, qui exaspéraient lem's sujets en violant les lois qu'eux-mêmes avaient établies, ne respectant ni la vie, ni l'honneur, ni la pudeur des personnes, et se portant à toutes sortes de vexations et de crimes. Des questions de commerce et de douane, résolues au préjudice de la population agricole, vinrent augmenter l'irritation des e.sprits. Les défaites de Grunwald et de Koronovo avaient d'ailleurs fort ébranlé déjà la puissance de l'Ordre, dont l'existence n'avait plus même de prétexte depuis la conversion de la Prusse, 'cie la Lithuanie et de la Samogilie au christianisme.

Dès 1397, la noblesse prussienne avait formé conlie les Teutoniques une société, dite du Lézard, parce que ses membres portaient pour signe de ralliement une ligure de lézard. Cette ligue se réorganisa en 1440 et 1451 et donna l'impulsion à toutes les démarches de la noblesse et des autres habitants. D'un côté, elle envoya ses émissaires à Kazimir pour lui faire des promesses et implorer la protection de la Pologne; et de Tautre elle décida la noblesse à porter plainte contre les Chevaliers à Frédéric III, empereur d'Allemagne, qui, au lieu de rendre justice, déclara les nobles prussiens déchus de tous leurs privilèges et de toutes leurs franchises. Indignée d'un tel décret, la noblesse manifesta sa résolution de se réunir à la Pologne et offrit à Kazimir la suzeraineté du pays. La Prusse entière prit les armes en 1433; ses villes principales, Thorn, Elbing, Kœnigsberg, Danlziket plusieurs autres s'affranchirent du joug intolérable des Che-

Yaliers; la noblesse s'empara en un seul jour de treize châteaux réputés presque inexpugnables, et ensuite, peu à peu, de toutes les autres villes et forteresses.

Kazimir, qui cherchait avant tout le maintien de la paix, ne fit pas d'abord aux envoyés de la ligue prussienne l'accueil qu'ils avaient espéré, et ce ne fut qu'après six mois environ de pourparlers qu'il se rendit enfin à leurs vœux. Il décréta que les pays prussiens feraient à l'avenir partie intégrante de la république polonaise; que leurs habitants jouiraient des mêmes droits que les Polonais, et qu'ils concourraient à l'éleclion de chaque roi. Il confirma les privilèges des villes, abolit les douanes et les tailles, divisa la Prusse en quatre palatinats, ceux de Thorn, d'Elbing, de Kœnigsbergetde Dantzik, et nomma gouverneur général le chef de la ligue, Jean ueBaysen.

Mais les Chevaliers retranchés dans quelques places de guerre qui leur restaient, annonçaient l'intention de s'y maintenir, et commencèrent des courses meurtrières dans les villages révoilés. Alors Kazimir rassembla une armée pour aller au secours de ses nouveaux sujets; et les premiers succès de cette guerre furent dus surtout à l'active coopération des frères du Lézard. Le roi de Pologne se rendit à Thorn, où il fut accueilli par le clergé, la noblesse, le peuple et tous les ordres avec des acclamations et des transports de joie, comme un libérateur depuis longtemps attendu. Le 27 mai 1-io-i, assis sur un trône, au milieu de la place publique, il reçut en grande pompe les serments de fidélité de ses sujets prussiens, et recouvra ainsi la possession d'une province qui depuis-

Boleslavle Grandappartenait légitimemeniàla Pologne. De là il marcha sur la forteresse de Stulhm qui ne tarda pas à se rendre, se porta sur Marienbourg, puis sur Konitz en Poméranie. Aux portes de cette ville, l'armée des Chevaliers vint à sa rencontre, et Henri Reuss de Plauen, qui la commandait, parvint à culbuter Kazimir dans un marais et aie mettre en fuite. Ce premier succès inspira une grande confiance aux Teutoniques, qui se hâtèrent de recruter des bandes mercenaires en Allemagne et en Livonie. L'année suivante, le roi de Pologne revint en Prusse à la tète de ses tfoupes è\ Marienbourg lui fut livrée. Mais sur d'autres points les Chevaliers gardèrent leurs positions et fatiguèrent Kazimir, qui retourna de nouveau en Pologne sans avoir obtenu un triomphe définitif.

Cette guerre se prolongea ainsi pendant treize ans, marquée tour à tour par des succès et des revers. La noblesse polonaise contribua d'une partie de ses revenus, afin de la soutenir. Elle et les États de Prusse firent tous les sacrifices nécessaires pour la pousser vigoureusement et la terminer par l'entière destruction de l'Ordre. Mais les tracasseries et les hostilités de la Lithuanie contre la Pologne furent une des causes prmcipales de sa longue durée. Cette guerre d'ailleurs se bornait à des irruptions qui cessaient chaque année, à k fin de la belle saison, pour recommencer l'année suivante. L'ordre équestre ou la noblesse arrivait des diverses provinces par levées partielles, et se battait avec courage ; mais, à rapproche de l'hiver, rentrait dans ses

foyers. Les Polonais manquaient surtout d'un bon général. Les armes à feu étaient déjà connues, et l'on se servait de Tartillerie; mais la noblesse, dont la bravoure s'en effrayait peu, négligeait de s'y exercer. Comme les autres rois de l'Europe, Kazimir avait à sa solde des soldats bien disciplinés, la plupart de Bohême, tous étrangers, formant une artillerie très-habile et une bonne infanterie qui appuyaient les attaques de la pospolite de l'ordre équestre. De leur côté, les Ghevahers leutoniques, secourus par les Allemands, renouvelaient sans cesse leurs forces.

Dans cette guerre d'escarmouches et de petits combats acharnés, où l'on incendiait et dévastait les possessions ennemies, où l'on prenait et reprenait les places fortes et les villes, le pays tout entier fut horriblement ruiné : sept mille villages prussiens furent, dit-on, saccagés et livrés aux flammes, et deux mille églises furent détruites tant dans la Poméranie que dans la Prusse. Enfin, le roi de Pologne, qui depuis longtemps avait pris Malborg (1457). conquit presque toute la Prusse occidentale. Les Chevaliers, vaincus, sollicitèrent une assemblée qui se réunit à Thorn en 1464, et déclara qu'ils n'avaient aucun droit sur les pays contestés. Us rompirent alors la conférence, et tentèrent de nouveau le sort des armes. Enfin, le légat du pape détermina Kazimir à leur accorder des conditions moins onéreuses, et la paix fut conclue à Thorn en 1466. Par ce traité, la Prusse occidentale ou royale, composée des palatinats de Malborg, de la Poméranie, d 3 Culm, de Michalov, de la Varraie, avec

les villes de Mariembourg , Stulhm, Elbing, Thorn, Dantzik, fut à jamais restituée et réunie à la république polonaise. Pour le reste, dit Prusse orientale ou ducale, les Chevaliers teutoniques devinrent vassaux de la Pologne. Chaque grand -maître de l'Ordre, qui ne pouvait être élu qu'avec le consentement du sénat polonais, devait à l'avenir recevoir l'investiture du roi de Pologne, lui prêter serment de fidélité, lui rendre hommage, le servir contre tout ennemi lorsqu'il le réclamerait, et, à titre de vassal, eut sa place dans le sénatj^à la gauche du souverain. Il fut en outre stipulé que désormais la moitié des membres de lOrdre seraient Polonais.

Le grand-maître se rendit à Thorn, où il accepta ces conditions et prêta serment de fidélité à Kazimir. Celuici, dit-on, ne put se défendre de verser des larmes en voyant tomber à ses genoux le chef de cette milice, qui cependant, établie aux bords de la Vistule sur un terrain concédé par un prince polonais, combattait depuis deux siècles et demi la Pologne, lui avait fait tant de mal et avait souillé sa domination par l'avarice, la cruauté, la luxure. Il le releva, lui promit sincèrement la paix, et lui fit don de 15,000 florins pour acquitter les dettes de l'Ordre, et dégager ses domaines déjà envahis par les troupes mercenaires. Après la conclusion du traité de Thorn, Kazimir revint à Krakovie, licencia son armée et s'occupa des affaires intérieures du royaume.

Cette longue guerre contre les Teutoniques, et d'autres moins importantes, avaient ruiné le trésor et obligèrent le roi à convoquer presque incessamment des diètes.

§ IV. — UJiilé et diètes nationales. Chambre des nonces.

Il s'opérait alors en Pologne un immense mouvement, qui, commencé dès VladilavLokélék, se poursuivit jusqu'à son entier accomplissement. La nation voulait à tout prix sortir de l'état de morcellement où l'avait jetée la période précédente, et dont l'empreinte resta longtemps partout, dans les institutions, les lois, les fonctions et les mœurs. Comprenant que l'intérêt dynastique était la cause première de cette dissolution politique par le partage du royaume, l'aliénation des terres, la diminution du sol national et la dilapidation des biens publics, elle entreprit hardiment d'abolir l'hérédité et la succession royales. Cette hérédité, de tout temps contestée, qui avait pu être un fait, jamais un droit, fut ébranlée, surtout sous Kazimir le Grand et Louis d'Anjou, et déOnitivement renversée sous Vladislav Jagello, qui n'avait pas le moindre droit dynastique, et qui fut élu, lui et ses descendants.

Infldèle aux traditions constantes de Vladislav Lokéték, son père, Kazimir le Grand avait transigé avec le principe fatal du morcellement de l'Etat, en cédant aux Chevaliers teuton iques la Poméranie dantzikoise, sous sa suzeraineté, et en distribuant, sous la même condition, des terres et des principautés aux princes de Lithuanie, de Mazovie et de Poméranie. Cette politique fut hautement réprouvée par la nation, qui ordonna d'abolir les fiefs, et en fit disparaître plusieurs. Et, en effet, la Prusse

et la Kourlande, plus tard érigées en fiefs, finirent par se détacher complètement de la Pologne. La nation annula aussi le testament du même souverain, qui voulait gaspiller les terres et les biens de l'Etat, et priva des mouvances les princes investis par Kazimir le Grand et par Louis. Depuis lors, il n'y eut plus en Pologne d'apanages ni d'aliénations de provinces, sauf la déplorable inféodation delà Prusse et des districts deLavenburg et Bytov. Les biens publics et les bénéfices furent considérés comme propriété nationale. En 1482, dan^ le duché de Mazovie, il fut défendu au prince de les obérer, aliéner, vendre, ou d'en faire des donations. En 1304, la loi prescrivit en Pologne la même défense au roi.

Peu à peu tout devint national, toutes les fonctions furent des fonctions de l'État, et l'unité, sans porter atteinte aux franchises spéciales des provinces ni à la liberté individuelle, s'établit dans les lois, l'administration, la justice, et partout. Là fut le but principal de toute l'activité sociale et politique de cette époque. Cette unité, nommée coéquation, égRVdéàeàroil^coœquutioJuris, en se réalisant progressivement, non sans laisser subsister sans doute quelques exceptions, releva la Pologne et lui rendit sa puissance.

Elle fut, autant que possible, appliquée même à la division du territoire. Le titre de duchés fut supprimé, et la Pologne partagée en palatinats, divisés eux-mêmes en districts et en terres.

Cette coéquation ou égalité de droit se personnifia dans la noblesse et eut pour organe la chambre des

nonces. Il n'existait en Pologne aucun titre, honneur ou dignité héréditaire. La noblesse, qui avait auparavant une triple gradation, prit le nom d'ordre équestre, et toute inégalité disparut entre les nobles qui s'appelaient frères, eurent leurs armoiries, et empruntèrent aux propriétés foncières leurs noms de famille se terminant ordinairement par ski ou cki, qui équivaut à notre de. Dans la Lithuanie, le titre russien de kniaz, qui répondait à celui de duc ou prince, et était celui des maisons souveraines de Rurik et deGedimin, devint la qualification honorifique d'une foule de particuliers, et finit plus tard par disparaître. Toutes les différences dans l'administration des provinces et des cantons allaient se perdre dans la jouissance égale des prérogatives de l'ordre équestre et dans la suppression des anciennes prestations.

Loin d'opposer aucune résistance àcette grande reconstitution de r unité nationale et au développement progressif des libertés publiques, les rois s'y associèrent et en furent les instruments et les modérateurs. Les premiers privilèges donnés par Kazimirle Grand en 1355, par Louis de Hongrie en 1374, par Jagello en 1386, 1388,1422, 1430, et confirmés par Vladislav VI en 1438, n'étaient nullement l'octroi gratuit de souverains absolus, mais une concession mutuelle, un contrat synallagmatique déterminant les devoirs et les droits respectifs du roi et des citoyens. On a vu plus haut comment, à la diète de Lènczica en 1426, à celle de Piotrkov en 1429 et à la confédération de la noblesse en 1453, Jagello etKazimir-Jagellonide avaient éprouvé

LA POLOGNE FLORISSANTE. ^^i

que toute résistance était inutile. Celle de ce dernier roi venait beaucoup moins de ses propres dispositions que des instigations de l'aristocratie lithuanienne. En effet il montra au contraire une extrême facilité pour les concessions de privilèges; il en accorda aux Prussiens en 1-454, aux Russiens en 1456, aux Krakoviens la même année, aux Lithuaniens en 1457, à la grande Pologne en 1484 et 1488, qui rapprochaient et éclaircissaient la coéquation à l'avantage de l'ordre équestre.

Mais bientôt les diètes seules s'emparèrent sans retour du pouvoir législatif, et, se donnant une organisation plus régulière et plus complète, substituèrent l'unité de la représentation et des lois nationales au régime des compromis qui proclamaient des privilèges spéciaux, sans cesse contestés et modifiés. Ces diètes se succédaient sans interruption et l'on en compte 45 sous ce règne de 45 ans. Elles se tinrent la plupart à Piotrkov. On y promulgua des lois dont les plus importantes furent décrétées, en 1454, à Nieszava: l'une d'elles porte « qu'aucune nouvelle loi ne sera faite, ni aucune expédition commandée qu'avec le concours de la diète générale précédée de la convocation préalable des assemblées particulières de chaque province. » Pendant la guerre de Prusse, de 1454 à 1466, l'ordre équestre, appelé sous les armes, forma des réunions, des conventions improvisées où il revisait sans cesse sa législation et ses règlements. L'expérience luidémontra l'insuffisance etl'inefficacité de ces décisions partielles et de circonstance, et il comprit qu'elles devaient être remplacées par des lois nationales

discutées dans les assemblées générales de la république.

Or, après la guerre de Prusse, lorsqu'on proposa un impôt aux représentants réunis, ils refusèrent de le voter, disant qu'ils n'y étaient pas directement autorisés. Il fallut donc obtenir cette autorisation, et en 1468 toutes les terres et tous les districts élurent leurs députés, sons le nom de nonces terrestres, pour la diète tenue à Korczin-la-Nouvelle. Depuis lors les diètes et les diétines reçurent une forme mieux déterminée. Les nonces, élus d'abord par les diétines, devaient, en arrivant à la diète, exhiber leur lauda ou l'autorisation de leurs commettants. Lorsque la législation fut déûnitivement fixée, entre 1491 et 1506, où les statuts réunis dans un commune ou code furent promulgués par l'impression, alors la loi prescrivit que rien ne pouvait être décidé sans le commun consentement des nonces terrestres.

Le roi présidait la diète composée de deux chambres : celle du sénat où siégeaient les évèques, les palatins, les castellans et les fonctionnaires de l'État ayant rang de sénateurs; et celle des nonces formée des députés des districts, terres et villes. Le sénat occupait la première salle, les nonces la seconde. Toutes les affairestie l'État, intérieures et extérieures, étaient soumises aux votes des chambres. La loi, approuvée des deux chambres, était acceptée par le roi. jNIais lorsque la chambre des nonces rejetait une loi, elle ne pouvait être sanctionnée ni par le sénat, ni par le roi. Toute la force des

libertés publiques et du pouvoir de la noblesse résidait dans la chambre élective des nonces qui peu à peu devint tout à fait prépondérante, tandis que s'évanouissait l'antique prestige du sénat. Ainsi, dès le xv* siècle et près de 300 ans avant Tinaugaration récente du gouvernement constitutionnel en France, il existait en Pologne et s'exerçait sur le mandat impératif de plusieurs millions d'électeurs.

Sous ce règne la puissance de la démocratie nobiliaire pritun développement immense, succédant désormais à la haute aristocratie, comme celle-ci s'était elle-même substituée à l'omnipotence royale. L'admission de tous les nobles sans exception aux droits civiques les rendit égaux; et le mandat impératif imposé aux nonces, le droit commun de les interpeller dans les diètes postcomitiales ou celles de relation sur ce mandat, garantissaient l'exécution iidèle de la volonté des commettants par leurs mandataires. Ce sont ces diètes pour ainsi dire permanentes qui firent la grandeur de la Pologne , comme déjà elles avaient sauvé sa nationalité.

§ V. — Influence étrangère. Délails sur la Pologne et la Lithuanie.

Signalons en deux mots quelques résultats de l'influence étrangère et surtout de celle de la Bohème et de la Hongrie sur la Pologne à cette époque. La Bohême y introduisit ses sectes hussites, suivies plus tard des Luthériens et des Calvinistes, la héraldique allemande, une réforme

monétaire, et laissa depuis Venceslav des traces de son administration ; la Lithnanie et la Mazovie lui empruntèrent plusieurs de ses règlements. De la Hongrie vinrent plusieurs objets de commodité comme les voitures couvertes, l'usage plus fréquent du vin, l'habillement et la discipline de quelques régiments et la loi du partage de la fortune paternelle donnant les trois quarts aux garçons et le quart aux filles.

La Pologne, après avoir terminé la guerre contre les Chevaliers teutoniques, jouit d'un très-grand bien-être, malgré quelques tentatives de brigandage importées d'Allemagne et de Bohême sur les frontières de Silésie. « Le commerce, surlout celui du blé, s'augmenta et se trouva dans un état prospère. Il se dirigeait vers l'embouchure de la Yistule et du Danube où Dantzik, Bialigrod et autres ports servaient de débouchés. Les fortunes et les revenus de toutes les classes s'accrurent considérablement, et chacun put jouir de son bien selon sa volonté. Les nobles prirent du goût pour la mollesse. Trop absorbés dans leurs aises , ils passaient des heures entières devant un miroir occupés à tresser leur chevelure. C'était la coutume alors de laisser croître les cheveux, seulement on les tenait courts au sommet ; ils étaient tressés en boucles ordinairement oblongues et perpendiculaires qui entouraient toute la tête par derrière et aux tempes. Les autres, sans couper leurs c.heveux,laissaient flotter leurs boucles légères. L'habillement lourd ou léger, tant de la noblesse que de la bourgeoisie, était riche et coûteux. Le velours, le damas et autres brocarts.

LA POLOGNE FLORISSANTE. i>2o

tissus et brodés ea or et en argent, avec luxe, servaient à couvrir les pelleteries de grand prix. Les zibelines étaient en usage. On appliquait alors des fourrures tant à l'habit de dessous dit zupan (joupane), qu'à celui de dessus plus large et plus long. Les juifs s'habillaient comme les nobles, ils portaient aussi des calottes, des bonnets et des chaînes comme eux. Cependant l'habillement de la noblesse et de la bourgeoisie ne fut pas toujours le même ; on aimait à changer la mode. Beaucoup de personnes portaient l'habit serré et collant sur les jambes, les bras et le corps jusqu'à la taille, il s'élargissait et devenait boursoufflé sur toutes les jointures du corps. Ces bouffes furent composées de différentes étoffes de couleurs éblouissantes qui, entrelacées, produisaient un singulier effet. Les souliers, les jabots, les mantelets légers, les chapeaux ornés de plumes,le cou et la poitrine à découvert prouvaient que ce costume était venu des pays chauds d'Italie. Les femmes eurent aussi une toilette plus recherchée ; elles ne portaient plus d'habillements semblables à ceux des religieuses qu'elles avaient conservés jusqu'alors.

ï La félicité descendait même jusqu'aux classes moins aisées des bourgeois, aux kmetons paysans et à la pauvre noblesse qui labourait sa petite terre. Les vitres en verre du pays devenaient plus communes et apparurent aux fenêtres d'humbles chaumières. Ces chaumières étaient chauffées par des poêles et avaient des cheminées pour leur foyer. On voyait déjà les hommes porter des habits de drap plus fin, ornés de cordons et de cam-

panes. Les femmes faisaient ordinairement usage des étoffes de soie et de coton. La table des hommes du peuple était bien servie : la viande n'y manquait pas. L'eau-de-vie, connue depuis peu en Pologne, employée d'abord comme un médicament, devenait plus en usage parmi les gens moins riches. Cette liqueur prise modérément et la viande dont la classe laborieuse se nourrissait, augmentaient les forces si nécessaires à la défense du pays et à sa culture. La culture du froment haussa la valeur des terres fertiles et procura aux habitants du pain de meilleure qualité.

» La liberté dont toutes les classes jouissaient selon leur position fit sentir l'importance de l'instruction. En effet, on écrivait aussi bien en latin qu'en polonais. Les pauvres, tant nobles que bourgeois et kmetons ou paysans, fréquentaient les écoles et s'appliquaient aux études, se disposant ainsi à être plus utiles. Ce goût des sciences fut infiniment profitable à la Pologne; il prépara une génération d'hommes qui furent la gloire du pays. On rencontrait souvent des hommes ayant rendu de grands services à leur patrie qui n'étaient pas de classe noble, mais bourgeois ou kmetons. Plusieurs d'entre eux s'élevèrent aux plus hautes dignités de la république, et quelques-uns, comme évêques, prirent une place distinguée au fauteuil de sénateur.

» La Lithuanie et tous les pays russiens ne furent ni aussi peuplés, ni aussi prospères que la Pologne. Figurons-nous le bas peuple soumis et esclave ; une noblesse vassale et assujettie aux seigneurs ; les seigneurs om-

brageux, incertains de leurs privilèges et craignant de perdre quelque chose de leurs droits seigneuriaux, se querellant et se haïssant entre eux. Tous les nobles lithuaniens OU russiens du rit grec ou latin, avides de libertés, n'ayant que le seul désir de mettre en pratique dans toute son étendue le privilège de Horodio, qui leur accordait une égale jouissance des libertés de la noblesse de la Pologne, fatigués de leur servitude, ne voulant entin souffrir personne au-dessus d'eux. De leur côté, les seigneurs russiens et lithuaniens, munis pour la plupart de titres héréditaires de duc ou de prince, kniaz, formaient seuls le sénat et la diète, d"où les nobles étaient exclus ; ils partageaient seuls le pouvoir avec le grand-duc leur suzerain; ils ne désiraient point une union sincère avec la Pologne, parce qu'il leur fallait se résigner à perdre l'autorité et le pouvoir qu'ils exerçaient sur la noblesse, leur considération et leurs titres que l'on ne reconnaissait pas alors en Pologne, car le seul évêque de Krakovie pouvait y prendre le titre de duc de Sievierz; aucun autre n'osait avoir un titre quelconque (1). »

§ VI. — Envahissements des Moskovîtes et des Turcs. Mort de Kazimir IV.

Les Polonais se plaignaient de ce que l'indolent Kazimir négligeât les plus graves intérêts de l'Etat, et de ce

(1) Lelevel.

que, loin de réprimer les Lithuaniens qui ne cessaient de nuire à la Pologne, il eût une prédilection marquée pour la Lithuanie où il passait tout son temps, livré au plaisir de lâchasse dans les immenses forêts de ce pays. Cependant ce prince fut célèbre dans toute l'Europe, et les peuples voisins offrirent des couronnes à ses fils : l'alné Vladislav accepta celle de Bohême, et plus tard celle de Hongrie, offerte successivement aux Jagellons en 1440, 1472 et deux fois en 1490.

Au moment même où la Pologne disposait ainsi des trônes voisins, deux ennemis redoutables s'élevaient contre elle, la Moskovie et la Turquie. Kazimir avait laissé passer l'occasion d'anéantir complètement en Prusse un adversaire 'qui plus tard devait contribuer si activement au démembrement de la Pologne ; à l'orient commençait à s'élever la puissance qui plus directement encore devait la renverser. Ivan III Yassilevicz, grandduc de Moskovie, trompant le Saint-Siège, épousait Sophie, petite-fille de Constantin Paléologue, comptait ainsi se substituer aux droits des empereurs de Byzance, et jetait les bases de l'empire moskovite. Après avoir dispersé une invasion de Tatars, il descendit en Severie, province lithuanienne, et s'empara par corruption de Novogorod-la-Grande, malgré la courageuse résistance du peuple. Pressé par les plus énergiques sollicitations de marcher contre Ivan, Kazimir ne sut que conclure avec lui, en 1 479, un traité qui lui abandonnait Novogorod. Déjà, en 1460, la répubhquede Pskov était aussi passée sous la domination du grand-duc de Moskovie au-

quel les ducs de Siévierz se soumirent volontairement en 1490.

La Lithuanie qui avait causé tant de torts à la Pologne et s'en montrait la jalouse rivale, ne put espérer d'elle les secours qu'elle en avait si souvent reçus, et se trouva trop faible pour repousser seule l'ennemi qui lui enlevait une partie de la Severie et de la Russie Blanche. Persévérant dans cette attitude hostile, elle perdit en 1494 les restes spacieux des duchés de Siévierz, Bransk et Starodub. C'est alors que les seigneurs et le sénat, effrayés de tant de désastres, s'unirent sir^pèrement à la Pologne.

Tandis que le grand-duc de Moskovie s'agrandissait ainsi aux dépens de la république, les Turcs, de leur côté, faisaient en 1475 passer sous leur domination les Tatarsde Pérékop et envahissaient la Valachie et la Moldavie. Battus par Etienne, vaivode de cette dernière province, et rejetés au delà du Danube, ils reparurent bientôt sur les terres polonaises, et y firent de grands ravages (1476), s'emparèrent de Caffa, dans la petite Tatarie, égorgèrent tous les marchands moldaves trouvés dans cette ville, se portèrent sur Bialirod (Akerman), puis entrèrent de nouveau en Moldavie et pénétrèrent jusqu'en Podolie. Kazimir se décida à agir, car jusqu'alors rien n'avait pu Fy déterminer, ni les vives instances du sénat, ni les discours véhéments des palatins de Krakovie et de Sandomir, et il s'était borné à envoyer à Mahomet II un ambassadeur et des présents. Les Turcs, apprenant qu'il arrivait à la tête d'une armée,

se retirèrent ; mais ils restèrent maîtres de Kilia et de Bialigrod (1484), deux ports delà Moldavie situés sur la mer Noire, et dont la perte coupa à la Pologne toute communication avec cette mer et partant avec toutes les rives du sud.

Les Tatars renouvelaient aussi chaque jour leurs courses dévastatrices. Kazimir résolut d'en finir avec eux, et leur reprit tous les prisonniers qu'ils avaient faits dans leurs précédentes incursions. Il refusa le trône du Bas-Empire que lui offrit Hassan Khan, roi de Perse, à la seule condition de lui fournir des secours; et mourut à l'âge de soixante-quatre ans, le 7 juin 1492, durant un voyage en Lithuanie.

Jean-Albert. — Transformation économique et sociale (1492-4501).

La diète qui s'assembla à Piofrkov pour choisir un nouveau roi, fut orageuse, entourée de soldats et ressemblant à un champ de bataille. On se partagea d'abord entre Jean-Albert, Alexandre et Sigismond, tous trois fils de Kazimir, et qui se succédèrent ensuite l'un à l'autre. Quelques-uns eussent préféré le duc de Mazovie, de la famille des Piast. Enfin Jean- Albert fut élu ► Mais les Lithuaniens, continuant leur rivalité, choisirent Alexandre pour grand-duc.

Sous ce règne le duché de Zator et la terre de Ploçk furent réunis à la couronne : le premier, moyennant 20,000 ducats en or donnés par Jean- Albert (1494) ; et le second par droit de succession, après la mort de Jean, duc deMazovie.

Jean-Albert, qui refusa l'alliance de la république de Venise, conduisit une armée en Valachie, contre l'hospodarde cette province ; maisiltomba dans une embuscade, et éprouva une défaite complète. Les Moldaves pénétrèrent dans la Podolie et la Galicie, avec leurs alliés, les Turcs et les Tatars, et y commirent d'affreux ravages. Deux fois les Turcs envahirent la Pologne, et emmenèrent en esclavage près de 100,000 garçons et jeunes filles. Ils s'avancèrent jusqu'à Halicz, au nombre de 70,000, incendiant toutes les contrées qu'ils parcouraient; mais un froid extraordinaire anéantit cette formidable armée musulmane qui, réduite à 10,000 hommes, et couvrant le sol de ses cadavres, offrait Taspcct le plus lamentable. Cette catastrophe resta longtemps dans la mémoire des Turcs qui n'osaient plus attaquer la Pologne, la regardant comme protégée du ciel. Les Tatars pillèrent aussi, à deux reprises, plusieurs provinces. Dans le même temps Ivan Vassilévicz, grand-duc de Moskovie, soutenu par le khan de Grimée, envahit la Lithuanie, battit Alexandre qui gouvernait ce duché, conquit Siévierz et ne s'arrêta que devant la vigoureuse résistance de Smolensk et l'intervention du khan des Bulgares. Des traités mirent fin à ces diverses luttes. Mais le gi'and-maître des Teutoniques, profitant de ces

circonstances, déclina la suzeraineté de la Pologne imposée à l'Ordre par les conventions de Thorn; et Jean- Albert allait recommencer la guerre contre les Chevaliers lorsqu'il mourut le 30 avril 1501.

Ce règne de neuf ans à peine et le suivant de cinq ont une grande importance dans l'histoire de la Pologne, car ils marquent le moment où la noblesse se sépare réellement des autres classes, se base sur la naissance, constitue une caste à part et poursuit à la fois l'abaissement des bourgeois et des kmetons qu'elle met au même niveau, comme plébéiens, et nomme cklopi, appellation qui ne pouvait être donnée à un noble sans le déshonorer. Elle n'était pas nouvelle, mais n'était applicable qu'aux hommes réduits en servage, et reçut une terrible extension, surtout de 1 i93 à 1511. La ruine de la Pologne et toutes les difficultés de sa reconstitution tiennent à cette cause fondamentale. 11 importe donc d'expliquer en détail tout ce qui se rattache à Torigine de cette déplorable transformation.

Un réfugié italien, Buonacorsi, dit Callimaque, d'abord précepteur de Jean-Albert, puis son favori, lui conseilla de restreindre le pouvoir des nobles. Le bruit de ce projet jeta l'alarme dans la noblesse, qui ne songea plus qu'à sauver ses privilèges et à les étendre au préjudice des autres classes. En 1493, elle reproduisit et sanctionna les statuts défigurés de Nieszava (de l'an 1454), et l'article qui porte qu'aucune loi ne sera faite, aucune déclaration de guerre valable ni mise à exécution sans la décision des diétines et de la diète. Vers

cette époque eut lieu la désastreuse défaite de Valachie, dans les forêts de hêtres nommées Bukovina. Un grand nombre de nobles y périrent misérablement, là écrasés par les arbres coupés en dessous et renversés par les Yalaques, ici arrêtés dans leur fuite précipitée par l'épaisseur de la forêt ou suspendus par leurs longs cheveux aux branches des arbres. Déplorant les pertes qu'elle venait d'éprouver, la noblesse prétendit que ce désastre lui avait été préparé par Jean-Albert, d'après les conseils de Callimaque, afln de la soumettre plus facilement. Dans la crainte de perdre qi^elque chose de ses prérogatives, elle les rendit exclusives. Une diète assemblée à Piotrkov (Petricau) en 1-496, interdit la juridiction terrestre aux kmetons et les laissa ainsi à la merci de l'arbitraire; elle défendit en outre aux plébéiens, c'est-à-dire aux bourgeois comme aux kmetons, de posséder la propriété foncière, ainsi que les prélatures, à l'exception d'un petit nombre réservés pour ceux qui, par leurs études, arrivaient au grade de docteur. On alla même jusqu'à obliger ceux qui possédaient des immeubles à les vendre.

Malgré l'égalité opérée dans l'ordre équestre et la coéquation établie dans la législation, l'administration, la justice et partout, il subsistait malheureusement une division profonde entre la noblesse terrigène et la bourgeoisie habitant les villes et soumise à la loi teutonique. Celle-ci appelée, conjointement avec la noblesse, aux affaires publiques, de tout temps et surtout en 1336, 1343, 1356, forma une sorte de tiers-état,

et eut une représentation dans les assemblées et les délibérations nationales. Il est certain que les représentants des villes participaient aux élections des rois, aux couronnements, aux assemblées des provinces, aux diétines et aux diètes. Mais leur assistance n'était ni prescrite ni fixée , et leur coopération était assez ordinairement sans importance, parce que, régis par une loi spéciale et étrangère, ils prenaient peu d'intérêt à des discussions sur la législation, l'administration et la juridiction terrestres, les impôts fonciers, les relations entre les indigènes et leur service militaire, toutes choses qui ne les concernaient point. Aussi ils s'absentaient, négligeaient de fréquenter les diètes, et perdaient ainsi l'jnfluence qu'ils auraient eue lorsque la représentation nationale agitait les questions où leurs intérêts étaient en jeu, telles qu'impositions sur les bourgeois, commerce et police des villes, révision de la loi teutonique. En résumé leurs lois, leurs prérogatives réciproques, leur manière -de vivre, leurs préventions mutuelles, leurs tendances monopolisantes, tout isolait les bourgeois des nobles.

Ces derniers s'élevèrent contre les monopoles des bourgeois et leurs confréries qui exploitaient les kmetons. Pour préserver ceux-ci de cette exploitation, la législation ordonna, en 1-420, que le palatin, le staroste et autres dignitaires terrestres fixeraient le prix des céréales et des denrées rurales apportées par les paysans : elle décréta des peines contre les confréries et les bourgeois contrevenants. En 1454 et 1465, on statua en

outre que les fonctionnaires terrestres, de concert avec les consuls-bourgeois, détermineraient le prix de tous les ouvrages des artisans et hommes de métier, afin que la communauté, c'est-à-dire les indigènes et leurs gens, ne fussent pas grevés. En même temps les villes et bourgs furent placés, pour les taxes de douane et de péage, sous la surveillance des autorités terrestres.

Enclins aux monopoles, attachés à leur civisme particulier et à leurs immunités exceptionnelles, les bourgeois, il faut l'avouer, fournissaient à la noblesse plus d'un prétexte d'user de représailles en ks repoussant de la participation aux affaires publiques. C'est ce que fait remarquer en ces termes un savant publi ciste : « Ce n'était point parce qu'il ne convenait pas aux nobles d'avoir des bourgeois dans leurs rangs, disent les législateurs en 4496, ni parce que des bourgeois, possesseurs de domaines terrestres, cherchaient l'occasion de se soustraire aux expéditions militaires, mais parce qu'ils empêchaient les nobles d'avoir des maisons et des propriétés dans leurs villes, qu'il convenait de leur défendre à l'avenir d'avoir des domaines de la loi terrestre.'; ils furent donc sommés de vendre et de céder à l'amiable, dans un temps convenable, leurs possessions foncières. Les mêmes législateurs, observant que, depuis quelque temps, les plébéiens s'étaientintroduitsdans la possession des prélatures et prébendes destinées par leur fondation aux nobles, et que, par suite de cette irrégularité, l'Église était privée de défenseurs , ils ordonnèrent qu'àFavenir les prélatures et les prébendes se-

raient confiées aux seuls indigènes du royaume, nés de parents nobles. Ils ajoutèrent qu'afin que cette mesure ne parût pas écarter les plébéiens, et pour que l'Église fût illustrée par des hommes savants, il y aurait dans les chapitres des canonicatures el prélatures destinées aux doctes plébéiens, docteurs de quatre facultés. Enfin, voyant que Texéculion de la loi, qui ordonnait de déterminer le prix des marchandises, était éludée, ils demandèrent la suppression des confréries. Il est difficile de dire jusqu'à quel point les représentants des villes participaient à toutes ces décisions, mais il est certain que les bourgeois n'avaient rien à opposer à toutes ces mesures que leurs privilèges et leur loi teutonique. »

Quant aux kmetons, nous avons montré dans notre Introduction comment, de tout temps, ils avaient été libres, et comment cette liberté reçut vers cette époque de premières atteintes. On n'a pas oublié qu'ils possédaient le sol de deux manières : l'une à titre héréditaire et en bail à perpétuité, l'autre en usufruit et à bail à terme. Dans ce dernier cas, le noble était libre de sa cola comme le kmeton de lui-même, après l'engagement réciproque rempli; mais dans le premier, le seigneur ne pouvait disposer de l'hérédité kmetonale, qui était de toute autre nature. La loi de 1496, en défendant aux plébéiens de posséder des biens terrestres, ravit d'un trait de plume la propriété quelconque à tous les kmetons sans réserve, puisque toutes leurs possessions étaient de la loi terrestre. Par conséquent ceux

qui avaient acquis ou possédaient des terres libres de toute condition durent les vendre, en être dépouillés, ou rentrer sous la sujétion domaniale. Ceux qui avaient leur hérédité à la charge d'une redevance en travail, en cens ou en nature, ne purent plus en devenir propriétaires; eux, leurs enfants ou leurs héritiers ne la possédèrent et n'y eurent aucun droit que sous le bon plaisir du seigneur. Ainsi d'un seul coup l'ordre équestre s'empare de toutes les propriétés des paysans et empêche les bourgeois d'avoir des biens fonciers hors des villes. Ce fut une complète révolution sociale, économique et partant politique. Après quatre siècles, la Pologne en éprouve encore aujourd'hui les terribles conséquences.

Alexandre. —Statut alexandrin (1501-1506).

Les mêmes concurrents qui avaient déjà disputé la couronne à la mort de Kazimir IV, reparurent; mais la diète polonaise préféra un prince qui offrit d'unir d'une manière complète la Lithuanie à la Pologne. Éclairé sur ses vrais intérêtspartousles désastres qu'il avait éprouvés et que nous avons précédemment signalés, le grandduché fit cette fois les premiers pas. Son sénat et ses seigneurs avaient renouvelé à Vilna l'union de Jagello, et à la nouvelle de la mort de Jean-Albert, ils envoyé-

rent une députation dont le chef était Tabor, évcque de Vilna, pour protester qu'ils voulaient conserver une alliance durable, et n'avoir plus désormais d'autre maître que le roi de Pologne. Aussi la diète élut Alexandre, frère de Jean-Albert et grand-duc de Lithuanie; mais Hélène, son épouse, ne fut pas reconnue comme reine, parce qu'elle professait le schisme grec.

La constitution du grand-duché acquit une stabilité qu'elle n'avait pas encore. Les Polonais et les Lithuaniens ne formèrent plus réellement qu'une seule et même nation, soumise au même roi nommé par la diète dont faisaient partie les grands et les nonces de Lithuanie. Les deux peuples eurent le même esprit, les mêmes prérogatives, une monnaie pareille, chacun conservant toutefois son code et son système judiciaire.

Alexandre fut sacré à Krakovie par le cardinal Frédéric, archevêque de Gnèzne. Les Moskovites, qui assiégeaient Smolensk, apprenant qu'il allait se rendre en Lithuanie pour les combattre, se retirèrent. Etienne, hospodar de la Valachie, s'étant emparé de la Pokulie, fut complètement défait. Les Tatars envahirent, à plusieurs reprises (1502), la Podolie, la Galicie, la petite Pologne, et emmenèrent un grand nombre de prisonniers; mais comme ils disparaissaient aussitôt, il était difficile de les atteindre. Les passions et les haines qui divisaient les grandes familles en Lithuanie troublèrent aussi la tranquillité de ce règne. Le kniaz Michel Glinski, issu des princes russiens,- excitait la jalousie, et comblé des faveurs du roi, obtint de lui que le palatinat

de Troki fût relire au magnat lilhuaDien Zabrzezinski, un de ses ennemis acharnés : nous verrons plus loin les terribles conséquences de cette lutte. Ces différends cependant furent momentanément apaisés à la diète de Brzesc-Litevski (loOo).

D'ailleurs ces troubles intérieurs durent cesser à l'approche des Tatars qui avaient envahi de nouveau la Lithuanie avec des forces immenses. Ayant appris qu'Alexandre était mourant à Vilna, ils se dirigèrent sur cette ville dans l'espoir de le surprendre. Mais un cavalier lithuanien qu'ils avaient poursuivi dans la plaine, accourut porter la nouvelle de leur approche, montrant en témoignage son visage sillonné d'une blessure encore saignante. Glinski rencontra en effet aux environs de la ville une bande de Tatars avec lesquels il en vint aux mains, se mit à la tête de 7,000 cavaliers, et apprenant que les forces principales de l'ennemi étaient rassemblées près de Kleçk, dans le palatinat de Novogrodek, s'y rendit, et remporta une victoire complète sur ces hordes barbares. On dit qu'ils perdirent 10,000 hommes. Tout le butin fait par eux, prisonniers et trésors, leur fut repris. La nouvelle de cet éclatant triomphe fut apportée à Vilna au moment où Alexandre était à l'agonie. Ne pouvant plus prononcer une parole, il leva les mains au ciel et quelques larmes vinrent mouiller ses paupières. Il rendit le dernier soupir le 19 août 1506, et fut enterré à Vilna.

Sous son règne fut promulgué le staM olexondrin, qui anéantit les dernières prérogatives de la royauté et

constitua définitivement la Pologne en république, dont le gouvernement appartint à la noblesse. Complétant le statut de Kazimir IV, celui-ci porte que toutes les lois, les règlements d'administration publique, les déclarations de guerre, seront soumis aux délibérations et aux votes des assemblées autorisées, qu'à l'avenir le roi ne pourra rien statuer, disposer des domaines royaux ou les endetter sans le consentement du sénat et des nonces. De la sorte les diètes se trouvèrent investies du droit de vole et d'assiette des impôts, du droit de déclarer et de terminer la guerre, de battre monnaie et d'intervenir dans la surveillance des domaines royaux, ainsi que de la promulgation des lois et de la haute main sur les pouvoirs judiciaires.

Pour former une législation complète, un grand nombre de lois furent discutées dans les diètes de Piotrkov en 1503 et 1504 et dans celle de Radom en 1505, où les nonces terrestres abrogèrent plusieurs articles de la législation teutonique, qui prescrivaient le jugement de Dieu et autres dispositions semblables. Réunissant et harmonisant les lois promulguées par Kazimir le Grand, Vladislav Jagello, Kazimir IV et Jean-Albert, on confirma les statuts de Vislica, de Varta, de Niesza et plusieurs autres, et on composa de tout cet ensemble un seul volume que le chancelier Laski fit imprimer en 1506. Telle fut la grande œuvre législative du règne d'Alexandre.

La publication de ce statut qui devait à l'avenir obliger également toutes les parties de la république acheva la

coéquation de droit. Cette unité n'en impliquait pas moins une grande diversité. Chaque province avait ses coutumes, ses exceptions^ ses variantes, ses correctures {consn.eti/.dines, excerpta) qui inscrites à la fin du volume ne dérogeaient cependant ni à la législation fondamentale, ni à l'organisation générale de la justice, ni aux règlements de l'administration. Il y avait aussi des diversités spéciales. Le clergé se distinguait par ses prérogatives et ses règles canoniques. Les Juifs jouissaient de leurs immunités et de leur juridiction. Les Arméniens observaient leur propre législation. Les villes conservaient leurs lois étrangères et étaient presque toutes exemptes de la loi terrestre. Une fouie de professions avaient leurs statuts particuliers. Mais, malgré toutes ces franchises spéciales et locales, l'unité s'affermissait. La législation, qui tolérait tant de variétés, fixa suffisamment, de 1491 à 1506, le droit des personnes. Plus tard, elle s'occupa des biens, et multiplia sous ce rapport des statuts importants, mais sans parvenir à former un code systématique. La Lithuanie, plus heureuse, en avait un.

SiGisMOND I" (1506-4548).

§ L — Caraclère de Sigismond. Situation de la Pologne.

Assemblés à Piotrkov, les nobles polonais et lithuaniens élurent, d'une voix unanime, roi de Pologne,

Sigismond, frère de Jean-Albert et d'Alexandre, et grandduc de Lithiianie. Quand il arriva à Krakovie, pour recevoir la couronne des naains d'André Rosa, archevêque de Gnèzne, toute la population accourut à sa rencontre et fêta sa venue par de splendides illuminations. Il fut couronné le 24 janvier 1507.

Déjà célèbre par ses grandes qualités, Sigismond I", dit le Vieux, mérita d'être compté au nombre desgrands rois. Il fut craint et respecté de toute l'Europe. Les papes Jules II, Clément VII, Paul IIÏ, Léon X, lui donnèrent des marques de leur considération; l'empereur Maximilien rechercha son aUiance ; Charles-Quint et François I" briguèrent ses suffrages pour l'élection à l'empire ; Selim le respecta, Soliman le redouta. Il fut au premier rang dans ce siècle pourtant si fécond en célébrités de tout genre ; et Paul Jovius dit de lui : a Si Charles-Quint, François I" et Sigismond I" n'eussent pas régné en même temps, chacun d'eux eût été digne de régner sur les États des deux autres et d'avoir à lui seul l'empire du monde entier. »

Dès 1519 la couronne d'Allemagne lui fut promise par les bulles du pape Léon X. La Hongrie lui offrit son trône, après la mort de Louis II; deux fois, en 1522 et 1526, la Suède le pressa d'accepter le sien. Mais il refusa toutes ces offres pour donner entièrement ses soins à la prospérité de son pays. Monarque juste et éclairé il eut sans cesse en vue le bonheur du peuple, et fit preuve d'un talent remarquable en dirigeant, pendant son long règne de 42 ans, la turbulente Lithuanie et la

fougueuse noblesse de Pologne. Il aimait l'ordre et la paix. D'un aspect imposant et gracieux, d'une force telle qu'il brisait entre ses doigts un fer à cheval, il était doux et indulgent, bien que sachant soutenir avec dignité son autorité. Attentif à ses devoirs, infatigable dans son zèle pour le bien public, heureux dans le choix des hommes capables, il contribua à donner une vive impulsion à la civilisation de son époque. S'associant aux progrès de l'humanité et aux dispositions de l'esprit civique, il sut se rattacher tous les cœurs. ^

Il arrivait cependant au milieu de circonstances difficiles. Nous avons vu quelle transformation profonde et déplorable s'était opérée dans la condition des bourgeois et des paysans, désormais de plus en plus asservis par la noblesse. La Lithuanie avait fait des pertes immenses ; l'Ordre teutonique refusait de nouveau Thommage et élevait certaines prétentions; la guerre impolitique de Jean-Albert contre les hospodars de Moldavie et de Valachie avait altéré la fidélité de ces vassaux, qui s'armèrent souvent contre la république; l'empereur d'Allemagne, Maximilien, jaloux de voir les sceptres de Bohême et de Hongrie sous Tinfluence des rois polonais, favorisait les agressions des Teutoniques et de la Moskovie. Les Tatars de Pérékop, hier encore sujets de la Pologne, la dévastaient maintenant de leurs invasions incessantes. Les Turcs, après s'être emparé des ports et forteresses sur le Danube et la mer Noire, étendaient leur puissance en Valachie et en Moldavie. Enfin les Moskovites, guidés par Michel Glinski, celui-

là même qui venait de sauver la patrie, allaient envahir la Lithuanie.

§ II. — Révolle de Glinski. Guerre conlrc les Moskoviles, les Valaques, les Turcs et les Talars. Victoire d'Orsza.

Michel Glinski, qui avait passé douze ans à la cour de l'empereur, qui jouissait sous Alexandre d"une si haute faveur et avait remporté Téclatante victoire de Kleck, joignait à un courage éprouvé une grande expérience du métier des armes; mais son caractère fier et violent Tentraina jusqu'à trahir sa patrie. Jean Zabrzezinski, précédemment dépossédé par lui, le dénonça à Sigismond comme ayant fomenté des brigues dans le dessein de se faire nommer grand-duc de Lithuanie, et de séparer cette province de la Pologne. Glinski demanda vainement à se justifier; toutes ses démarches furent inutiles. Il chercha à amener une conciliation par l'entremise de Yladislav, roi de Hongrie et de Bohême; mais Sigismond resta inflexible. Alors il résolut de se venger, pénétra la nuit, à la tète d'hommes qui lui étaient dévoués, dans la maison de Zabrzezinski, et le massacra de sa main. N'espérant point obtenir le pardon d'un tel crime , il se révolta, souleva une partie du peuple, ramassa des troupes, et voulut rétablir l'ancien duché des Russiens, renversé depuis longtemps par les Russiens eux-mêmes.

Sigismond envoya le palatin de Lublin, Nicolas Firley, apaiser la révolte, et alla bientôt lui-même comman-

der l'armée, renforcée à Brzésc des contingents lithuaniens et des volontaires tatars. Glinski, secouru par le grand-duc de Moskovie, s'était porté sur Vilna, et faisait le siège de Minsk; mais apprenant l'arrivée de Sigismond, et ne trouvant plus de partisans, il se retira à Borysov, où il fut rejoint par 60,000 Moskovites. Sigismond les dispersa, les poursuivit, se rendit à Smolensk, franchit la frontière lithuanienne, et arriva jusqu'aux murs de Moskou, dont il ravagea les environs. Le grand-duc, tremblant pour sa capitale, demanda la paix et l'obtint (1509) en restituant tous les châteaux et forts pris en Lithuanie. Glinski fut déclaré traitre à la patrie, dépouillé de tous ses biens et proscrit.

Sigismond quitta Vilna, et se rendit à Piotrkov où siégeait en ce moment la diète, et y apprit que les Valaques, alliés aux Turcs et aux Tatars, ravageaient la Galicie et la Podolie, se jetant sur les villes et les mettant au pillage. Il envoya contre eux le palatin de Krakovie qui les chassa des terres polonaises et dévasta par représailles un grand nombre de bourgs valaques. Les Tatars, cette nation barbare que Salomon Neugebauer déOnit gens fera., raptu vivere solita et pacis insueta^ reparurent, en 1512, en Galicie, au nombre de 24,000, et, suivant leur coutume, massacrèrent les vieillards, enlevèrent les jeunes gens et les jeunes filles, incendièrent les bourgades et pillèrent les châteaux et les villes. Le palatin de Krakovie les battit à Visniovice et en fît un grand carnage.

D'un autre côté, la guerre recommença bientôt avec

les Moskovites. A leur tête, Glinski envahit de nouveau la LithuaniCy et après un long siège s'empara de Smolensk (1514), qui depuis resta au pouvoir de la Moskovie. Alors la diète de Radom vote d'enthousiasme les subsides nécessaires pour lever une armée et entretenir les milices envoyées par les villes et les campagnes; toute la jeunesse accourt sous les drapeaux; et la no- Messe arrive avec son contingent de dix mille cavaliers.. A la vue de cet élan national, Glinski sent le remords pénétrer dans son âme et cherche à obtenir son pardon. Les chroniqueurs racontent à ce sujet que Trepka, simple soldat, offrit de s'introduire dans le camp moskovite pour sonder le transfuge. Persuadés par sa noble hardiesse, on lui confie cette déhcate mission. Il trompe les gardes du camp, pénètre déguisé jusque dans les rangs ennemis et cherche la tente de Glinski. Mais son' air étranger, ses démarches, son langage, font concevoir des soupçons; on l'arrête, on le charge de chaînes, sanspouvoir cependant lui arracher son secret. Alors un In-asier s'allume, l'infortuné est attaché à une sorte de bpoche, et l'horrible et long supplice qu'il endure ne lui arrache pas un cri de douleur. Lentement consumé, il meurt admiré de ses bourreaux eux-mêmes et emportant son secret dans la tombe.

Quoi qu'il en soit, Glinski, soupçonné d'entretenir des négociations avec Sigismond, fut jeté dans un cachot par le grand-duc de Moskovie, qui lui fit même, dit-on, crever les yeux avec un fer rouge. D'autres prétendent cependant que plus tard il jouit d'un grand.

crédit à iMoskou, et qu'après la mort de Yassil, en 1454, il fut l'un des tuteurs d'Ivan le Terrible. «H n'y a point, dit Niemcewicz, d'injustice assez grave qui puisse justifier le plus grand des crimes, celui de combatlre contre son pays. Mais si quelque chose peut diminuer ce crime et éveiller la pitié sur le sort de Glinski, c'est l'acharnement vil de ses ennemis , qui , lui ôtant tout moyen de justification, le poussa vers l'abime par le désespoir. Lorsque repentant il tenta de réparer sa faute, ils le persécutèrent encore, et, au moyen de dénonciations, le perdirent, plutôt que de rendre au pays un guerrier redoutable. Tels sont les terribles effets de la jalousie et des dissensions entre les grands : en se persécutant entre eux, ils perdirent la patrie ! »

Glinski jeté en prison, les hostilités continuèrent. Sigismond était à Borysov avec 4,000 hommes ; ses lieutenants, Constantin, prince d"Ostrog, et Jean Suirczovitz, à la tête de 29,000 combattants, se trouvèrent seuls en présence de 80,000 Moskovites, qui méprisèrent leur petit nombre. Les deux armées se rencontrèrent près d'Orsza, sur les bords du Dnieper. Trois fois moins nombreux, les Polonais n'hésitent cependant pas à engager le combat, et remportent, le 8 septembre 1514, une victoire mémorable dans leurs fastes militaires. Artillerie, drapeaux, tout tomba en leur pouvoir; les commandants en chef moskovites, Ivan Tscheladine et Boulghakoff, 6 vaïevodes, 37 kniaz, et 1,500 officiers supérieurs furent faits prisonniers; et 30,000 Moskovitesjonchaient de leurs cadavres ce champ

de bataille où, quelques instants auparavant, Tscheladine s'écriait : «: J'apprendrai aux Polonais à respecter le nom et la puissance de mon maître.» C'est à Constantin d'Ostrog que revient la principale gloire de cette journée. Mais, au lieu de profiter de cette importante victoire pour reprendre Smolensk et les possessions polonaises dont s'était emparée la Moskovie, Sigismond se contenta de laisser des garnisons dans les places fortes de la frontière, revint en Pologne et se rendit à Vienne.

§ III. — Congrès de Vienne. Guerres contre lesMoskoviles, les Talars et les Chevaliers leuloniques.

Maximilien, empereur d'Allemagne, jaloux de la puissance des Jagellons qui possédaient la Pologne, laLithuanie, la Bohème et la Hongrie, suscitait contre eux les Moskoviles et les Chevaliers teutoniques, tandis que d'un autre côté il recherchait des alliances avec leur famille. Trompé dans ses vues par la défaite des Moskovites, il convoqua en 1515, à Vienne, un congrès auquel il invita Sigismond et son frère Vladislav, roi de Bohême et de Hongrie. Le fils de ce dernier, Louis, fut destiné en mariage à Marie, petite-fille de Maximilien qui fiança en même temps Ferdinand, son petit-fils, avec Anne Jagellone, fille de Vladislav. Il espérait ainsi acquérir à sa maison des droits sur les royaumes de Hongrie et de Bohême, et ne se trompa pas dans son attente. En échange de ces alliances avantageuses, il promit sa médiation auprès de Vasili, grand-duc de Moskovie, et s'en-

gagea à faire rentrer les ïeutoniques sous la suzeraineté de la Pologne. Bien loin de tenir aucune de ces promesses, il ne cessa, au contraire, d'exciter à la guerre les Moskovites et les Chevaliers ; et nous allons le voir envoyer même des secours d'hommes à ces derniers.

A son retour en Pologne, Sigismond se vit accablé de tous côtés. Sa femme, la reine Barbe, était morte. Son frère, Yladislav, roi de Bohème et de Hongrie, succomba bientôt à son tour (1510), lui laissant la tutelle de Louis, son fils mineur. La Lithuanie était ravagée par les Moskovites ; la Podolie et la Galicie envahies par les Tatars. Le grand-maître dç l'Ordre teutonique, Albert de Brandebourg, poussé par Maximilien, refusait, au mépris du traité de 1466, de prêter hommage au roi de Pologne et voulait s'emparer de la Prusse royale.

Sigismond se rendit en Lithuanie pour préparer une expédition contre les Moskovites. Mais il eut d'abord à combattre les Tatars, étranges alliés qui, après avoir promis leur concours dans cette guerre, commencèrent par ravager les terres polonaises de la Podolie et de la Galicie, envahirent ensuite, il est vrai, le territoire moskovite, et battirent les troupes de Vasili, mais ne trouvant que des forêts, retournèrent de nouveau pilier la Podolie. Sigismond revint à Yilna l'année suivante {1517). Son armée pénétra très-avant en Moskovie. Mais, au retour, elle tenta vainement de prendre la citadelle d'Opotzka, entourée de tous côtés par les eaux de la Velicareka, et vigoureusement défendue par les Livoniens et les Moskovites qui firent éprouver de grandes

pertes aux Polonais. Ces derniers reprirent l'avantagesous les murs de Poloczk où 2,000 des leurs mirent en fuite 7,OjOO cavaliers ennemis inopinément apparus. Pendant ce temps, les Tatars, devenus alliés des Moskovites, jKircouraient la Valachie, entraient en Galicie, où ils mettaient au pillage Lublin, Belz, Léopol, et battaient près de Sokal, sur le Bug, les troupes polonaises envoyées contre eux et commandées par Ostrogski. Mais, craignant d'être écrasés par Sigismond qui gagnait rapidement Sandomir, à la tête des contingents du duché de Krakûvie, ils se retirèrent de la Pologne.

Les Moskovites vaincus, les Tatars repoussés, la Lithuanie et la Galicie pacifiées, Sigismond fut encoreforcé de prendre les armes pour réprimer la révolte deson neveu, Albert, grand-maître des Teutoniques, qui non-seulement refusait de reconnaître la suzeraineté de la république, mais avait déjà commencé les hostilités.. Son territoire fut envahi, et divers combats livrés sans résultats définitifs. C'est alors que Maximilien, au lieu d'aider la Pologne, comme il s'y était engagé au congrès de Vienne, envoya au secours des Chevaliers un corps de troupes commandé par Schomberg. Malgré cet appui, une campagne suffit pour faire réfléchir Albert dont les ressources étaient épuisées : pressé d'ailleurs par la Prusse que traversaient et ravageaient en tous sens l'armée ennemie et les mercenaires de l'Ordre et qui voulait la fin de la guerre, il demanda une trêve de quatre ans,, qui lui fut accordée.

Maximilien fit alors épouser à Sigismond, Bone Sforza,.

fille de Jean Galeazzi, duc deModène, et d'Isabelle d'Aragon. Cette Italienne, comme nous k verrons, prit sur son mari le plus fâcheux empire et sema la division partout en Pologne. Ce fut le dernier don de l'habile empereur^ qui mourut peu de temps après, en di^.

§ IV. — Election à V Empire. Duché ée Kœnigsberg. Mazovie, Valaques. Traités de paix.

Par suite de la mort de Maximilien, on dut procéder à l'élection d'un empereur d'Allemagne. Le jeune Louis, fils de Vladislav, y prit part, en envoyant son représentant à la diète de Francfort ; et le roi de Pologne, son tuteur, ayant droit à Tadministration de la Bohême, y ■concourut également par ses deux ambassadeurs, Raphaël Leszczinski, évèque de Przemisl, et Mathias Drzevicki, évêque de Vladislav. François F*", roi de France, qui briguait l'Empire, envoya Jean de Langeac en Pologne solliciter pour lui la voix de la Bohême. Mais Sigismond, doué d'un careclère généreux, et oubliant tous les torts de l'empereur défunt pour ne favoriser que les droits de •son petit-fils Charles-Quint, déjà roi d'Espagne, répondit que ni l'honneur, ni l'intérêt, ni les convenances ne permettaient à son neveu de se prononcer contre Charles, son beau- frère, et que quant à lui il ferait tout pour rélever à l'empire. En dépit de tant de loyauté, Sigismond fut bientôt déçu de l'espoir qu'il avait d'obtenir de Charles-Quint des secours contre les Turcs qui menaçaient la Hongrie.

Vers cette époque l'Ordre teutonique presque en entier abjura la foi catholique pour embrasser le luthéranisme. Albert suivit cet exemple. Abandonné par les Prussiens, par les Chevaliers eux-mêmes et par l'Empire, il renonça publiquement à la dignité^de grand-maître, chassa de la Prusse tous les commandeurs, officiers et chevaliers restés catholiques, et, violant ses vœux solennels, épousa Dorothée, fille du roi de Danemarck. Dès que l'Ordre cessait ainsi d'exister, la Prusse entière redevenait nécessairement province polonaise ; et le chef de ce corps monastique qui, en abjurant, abdiquait par là même tous ses droits, n'avait plus rien à réclamer. Cependant Sigismond, tout en reprenant ce que l'Ordre possédait encore de la Prusse, le confia en fief au même Albert, son neveu, à titre de duché de Kœnigsberg, qui devait rester dans sa famille tant qu'il y aurait des descendants mâles. L'ancienne Poméranie de Dantzik, nommée Prusse royale, demeura, comme elle l'avait été de tout temps, partie intégrante du territoire polonais ; et le duché de Kœnigsberg, appelé Prusse ducale, reconnaissait lui-même la suzeraineté de la Pologne, à laquelle Albert vint prêter publiquement foi et hommage, à Krakovie, le 5 avril 1525, ajoutant à son serment de fidélité l'engagement de lui iournir des troupes à la première réquisition. Deux siècles plus tard, cette Prusse ducale érigée en royaume, commença à former la nation prussienne qui, de vassale de la Pologne, devait devenir son bourreau.

Ainsi disparut cet Ordre teutonique qui, à l'époque de sa puissance, vers 1 407, possédait 55 villes bien fopti-

fiées, 48 châteaux, 18,368 villages, 640 paroisses, 2,000 domaines, avait des revenus ordinaires s'élevant à 800,000 ducats, et compta sous ses bannières jusqu'à i 50,000 combattants à la fois. Cet Ordre était composé d'un grand maître, d'un grand maréchal, 4 évêques, 28 komtours supérieurs régissant les terres, 46 kom tours inférieurs, 81 commandeurs, 39 chefs de pêche, 93 chefs de moulins, 37 receveurs et 3,602 frères inscrits.

Au moment de l'extinction de l'Ordre teutonique, en 1426, le duché de Mazovie aprè^ avoir formé, depuis Conrad I", et pendant 318 ans, un des fiefs de la Pologne, fut définitivement réuni à la couronne par la mort de son dernier duc, Janus, issu des Piast.

Après quelques années de paix, un nouveau conflit s'éleva entre Sigismond et Thospodar de Valachie ; et en 1531, 4,000 Polonais, commandés par l'hetman Jean Tarnovski, défirent complètement, àObersztein, 22,000 Valaques dont toute l'artillerie et les munitions tombèrent au pouvoir des vainqueurs. Cette bataille fut suivie d'une trêve.

Sigismond du reste s'efforçait d'établir et de consolider la paix de toutes parts. Mais avec les Turcs elle n'était jamais assurée ; les chrétiens et les musulmans se considérant comme ennemis éternels et irréconciliables, ne faisaient que des trêves, encore ne se croyaient-ils pas obligés de tenir mutuellement leurs engagements. Sigismond réussit à détruire cette prévention et à gagner si bien la confiance des Turcs, qu'il les amena à conclure, en 1533, une paix durable et très-avantageuse à la Polo-

2o4 HISTOIRE DE LA POLOGNE.

gne, puisqu'elle lui garantissait la souveraineté de la Moldavie, la libre navigation de la mér Noire et empêchait les irruptions des Tatars sur son territoire. Rassurées de ce côté, la Podolie et l'Ukraine se peuplèrent et augmen tarent la force, la richesse et la prospérité de la nation. L'année suivante, en io34, Sigismond conclut aussi avec les Moskovites une trêve plus longue qu'auparavant.

§ V. — La reine Bone. Guerre aux poules.

Au milieu des prospérités de ce grand règne, une femme seule semait et entretenait partout la discorde, et cette femme c'était la reine elle-même, Bone, ce triste présent de Maxïmilien, et que ses contemporains caractérisaient ainsi, dans le distique suivant:

Ut Parcaî par sunt, ut luci lumine lucent, Ut hélium bellum, sic bona Bona fuit.

« Elle souffla, dit Lelevel, des dissensions parmi les nobles et surtout entre les frères aînés et les frères cadets. On appelait frères cadets la noblesse pauvre ^ nommés aussi les frères gris, parce qu'ils portaient l'habillement de couleur grise; leur joupane et leur robe de dessus étaient gris. On appelait frères aînés les seigneurs riches et opulents dont plusieurs formaient le projet de rompre la fraternité civique qui les unissait avec la noblesse, de s'élever de fait et de droit au-dessus de leurs frères cadets et de composer une classe particulière. A l'exemple des Radzivill, en Lithuanie, qui obtinrent en 1518, de l'empereur d'Allemagne, le titre de

prince, plusieurs seigneurs recherchaient aussi les titres allemands des comtes de l'Empire. La plupart des seigneurs dédaignèrent l'offre de ces titres, comme contraires aux lois nationales, estimant plus la dignité de la noblesse nationale que celle de titres étrangers. D'autres créaient des majorats (ordinations) pour assurer la possession de leurs biens fonciers à un seul héritier de leur nom. Sigismond n'aimait pas ces distinctions dans la noblesse, s'y opposait formellement, mais l'esprit aristocratique ne se décourageait point et imagina, pour conserver la distinction que des fortunes immenses leur donnaient, de créer l'ordre des magnats, état plus haut que celui de la noblesse. Le mécontentement fut la suite de toutes ces machinations. Les seigneurs mêmes étaient désunis entre eux, et Bone ne laissant point passerl'occasion d'en profiter, s'efforçait d'envenimer encore ces querelles. L'hetman, comte de l'empire, Jean Tarnovski, haïssait le palatin de Krakovie, Kmita. Ce dernier, parce qu'il n'avait pas de titre de comte, jouissait d'une grande prépondérance sur les frères cadets et sur tous ses partisans. La reine protégeant les gens lâches et méchants, les élevait aux emplois, cherchait ellemêine à ramasser de l'argent et à l'amonceler dans son trésor. Elle s'occupait de l'éducation de son fils Sigismond-Auguste. 11 semblait même qu'elle lui donnât de mauvais principes avec intention. Elle le retenait dans la société des femmes et l'amollissait. L'héritier d'une vaste monarchie perdait le temps de sa jeunesse aux divertissements du jeu et à des occupations frivoles, au

î>56 HISTOIRE DE LA POLOGNE.

lieu de se rendre capable de remplir dignement la place importante à laquelle il était destiné. Ces circonstances occasionnaient de justes plaintes. Bone et plusieurs seigneurs se fâchaient contre le roi parce qu'il les contrariait; la noblesse exprimait son^ mécontentement de ce qu'il ne s'empressait pas assez à réprimer le mal, dont chaque jour allait aggraver les conséquences. » Bone elle-même recevait parfois de dures réponses. Elle trafiquait non-seulement des dignités de l'Etat, mais encore de celles de l'Eglise. Or, un jour, emportée contre l'évèque de Krakovie, Zebrzidovski, elle l'interpella en ces termes :« Prêtre, toi qui as acheté l'évèché... — Oui, repartit l'évèque, je lai acheté parce qu'il était mis en vente.»

Vers la fin de 1535, au moment même où les intrigues de la reine Bone avaient aliéné tous les esprits, mis partout la discorde et amené un désaccord complet entre la nobesse et le roi, trop faible pour sa femme, les Valaques, ayant réparé leurs pertes, envahirent laPodolie, pénétrèrent en Galicie, et y firent impunément de grands ravages. Il était urgent. d'envoyer contre eux une expédition militaire. Mais la diète, agitée de ses dissensions intestines, refusa les impôts nécessaires pour solder l'armée. Sigismond ayant fait appel à la pospolite, 150,000 hommes se réunirent sous les murs de Léopol : on n'avait pas encore vu en Pologne, dit l'historien Orzechowski, témoin oculaire, une armée aussi nombreuse et aussi bien montée en chevaux et en armes. Avec ces forces, Sisismond aurait certainement soumis la

Valachie et la Moldavie, et les aurait pour jamais incorporées à la Pologne.

Mais, malgré les efforts de Jean Tarnovski, cette armée déclara qu'elle ne marcherait pas contre l'ennemi avant que le sénat et le roi n'eussent fait droit à ses griefs, et en présenta à Sigismond un résumé en 35 articles, par lesquels, après s'être plaint des impôts, elle demandait, entre autres choses, que la propriété territoriale fût interdite aux bourgeois et aux étrangers ; que la noblesse ne fût pas frappée des mêmes peines que la bourgeoisie pour délits commis dans les villes, etc. Le vieux roi répondit à toutes ces demandes avec bonté, accorda les unes et remit les autres à l'examen de la diète prochaine. La plupart de ces griefs d'ailleurs parurent mal fondés au sénat. Entin , après quarante jours de contestations, l'exaspération des esprits était à son comble. La masse de la noblesse s'assembla aux environs de Léopol, chacun apportant des parchemins, des papiers et des plaintes contre le roi, la reine, le sénat, les magnats. Exposés aux injures de l'air, ils tonnaient contre les seigneurs qui voulaient s'élever au-dessus d'eux ; le vacarme allait croissant, et ils étaient sur le point de recourir ouvertement aux armes, quand un orage terrible et une pluie abondante survinrent et forcèrent tout le monde à se disperser. Riches, pauvres, maîtres, domestiques, et toute la noblesse indistinctement, coururent confusément se réfugier sous les toits de la ville. Mais quelques jours après,

les frères cadets se réunirent de nouveau en plein champ,

et rédigèrent un acte nommé îvkosz, ou insurrection, dans lequel ils exprimaient leurs plaintes et leurs demandes. Sigismond ne pouvant réussir à calmer les mécontents, les congédia, et dut ainsi renoncer à l'expédition projetée en Moldavie. L'opinion publique s'en vengea en appelant cette réunion la guerre aux poules, parce qu'elle n'eut pour résultat que la destruction complète de la volaille aux environs de Léopol.

§ VI. — Etat de la Pologne. Mort de Sigismotid /*^

L'état social et politique où était alors arrivée la Pologne se révèle déjà parles faits qui précèdent. La noblesse, toute -puissante, dominait le roi et le sénat réunis. Mais elle-même était divisée. Dans toutes les diètes rassemblées jusqu'à la fin du règne de Sigismond, des dissensions éclatèrent, et il fut impossible de mettre d'accord le sénat et les nonces. Les choses en vinrent ait point qu'après la diète de Krakovie, en loio, le roi fut obligé de prendre sur les revenus de ses châteaux et des domaines ecclésiastiques pour entretenir les troupes cantonnées en Galicie. Les frères aînés, ou les seigneurs opulents, voulaient absolument devenir magnats, et, par des distinctions, des titres nouveaux et des majorats, s'élever au-dessus des autres nobles. Les starostes et les palatins se permettaient des abus dans l'exercice de leur autorité sur les villes. Jaloux des prérogatives de leurs aînés, les frères cadets, ou le reste de la noblesse, faisaient cependant cause commune avec eux contre le clergé, les bourgeois et les kmetons.

LA FOLOGNE FLORISSANTE. 259

Toute la noblesse, en effet, s'unit pour restreindre le pouvoir du clergé et la juridiction épicopale. On voulut même faire sortir les évêques du sénat.

La lutte de la noblesse contre la bourgeoisie datait de longtemps, fut constante, . acharnée , et porta sur tout. Nous l'avons déjà vu ifrtècdire, dès 1496, aux plébéiens, c'est-à-dire aux bourgeois et aux paysans, la propriété rurale et les- préîîîtures. Elle décréta en outre que « quiconque abandonne les armes et Tagricullure pour s'adonner à de vils riiétiers, mesure avec l'aune et pèse avec la livre, perd sa noblesse. » Elle ne cessa d'empiéter sur les franchises et les immunités des bourgeois. En 1538 et i. ^43, elle ordonna la dissolution des associations, confréries et corps de métiers dans tous les bourgs et villes, sous prétexte qu'ils portaient atteinte à sa liberté-. Deux fois, en 1537 et 1548, les nonces chassèrent de leur chambre les députés bourgeois, et deux fois Sigismond les replaça sur leurs sièges en vertu des privilèges qui les incorporaient à l'ordre équestre; mais ne pouvant plus conserver leur poste avec dignité, ils finirent par se retirer. Plus tard, la violence des nobles exclut, même des diètes provinciales, les représentants des villes.

Quant aux kmetons, ce fut bien autre chose encore. Non contente de les avoir dépouillés de toute pi'opriété el de toute liberté, la noblesse les réduisit bientôt à Fétafc de véritables serfs, proclamant hautement qu'elle avait droit de vie et de mort sur ses paysans.

Telle était la situation de la Pologne sous ce règne

dont la gloire et la prospérité extérieures cachaient ces germes de dissolution latente. A cette époque, la prétendue réforme protestante commençait à faire ces effroyables ravages dont nous avons tracé dans notre Introduction une rapide esquisse, et faisait ruisseler le sang humain par torrents* s-Ht tous les points de l'Europe. Les rois se combattaient ehtrt*- eux et faisaient la guerre à leurs peuples. Sigismond se'il établit la paix avec ses voisins et entretint la bonne harmonie entre les habitants de la Pologne et ceux de la Lithuanie, qui n'eurent plus aucune contestation et s'identifièrent complètement. Sous ce règne, l'agriculture* et l'industrie prospérèrent, les richesses s'accrurent, "les villes s'agrandirent et devinrent plus florissantes, le''s monuments publics magnifiques, les collèges plus multipliés, plus célèbres et plus fréquentés, les habitati{)ns'plus commodes, les campagnes mieux cultivées et plus fertiles; la population s'augmenta et le bien-être matériel fit de sensibles progrès , surtout dans les hautes classes. Les générations se formaient au service de la patrie. Les diètes fréquentes multipliaient les lois au point que ce règne en offre à lui seul autant que tous les précédents. La justice, comme la législation, était plus régulière, plus uniforme. En d529, Sigismond donna à la Lithuanie, devenue de plus en plus puissante, un code en langue russienne, qui était alors la langue officielle de la chancellerie pour tous les pays lithuaniens et russiens. En Pologne, on sentait la nécessité de réunir, dans un seul code systématique et perfectionné , le

grand nombre de statuts écrits en latin; Sigismond voulut satisfaire ce désir, mais les divisions qui troublèrent la fin de sa vie l'empêchèrent de réaliser ce projet. Il sut combattre et même arrêter les empiétements de la noblesse, la fit rentrei?. psr la persuasion dans le devoir, et s'efforça de relever- la condition du peuple.

Son règne fut, avec le suivant, comme nous le verrons bientôt, le siècle d'or de 'la littérature polonaise. Les grands capitaines, les savants, les publiciskes affluaient alors en Pologne. On vit briller par leur éloquence les chanceliers Maciéjovski et Tomicki ; par leurs exploits, Constantin d'Ostrog, Jean Tarnovski, Kamiéniecki, Nicolas, Georges et Jean Radzivill, Firley et Ostafi Daszkievicz. De nombreux artistes", venus d'Italie, propageaient le goût des arts; et les sciences prirent un nouvel essor.

Sigismond I" avait désigné d'abord son fils, Sigismond-Auguste, comme grand-duc de Lithuanie. Bientôt après, à la diète de Piotrkov,en 1529, il parvint à le faire proclamer roi de Pologne, mais sous la condition expresse que celui-ci ne prendrait aucune part au gouvernement du vivant de son père, et que ce choix anticipé ne porterait aucune atteinte à la libre élection des rois dans l'avenir. Après avoir régné -42 ans, Sigismond mourut à Krako vie, le 1" avril 1548, âgé de 82 ans. La nation, qui l'aimait comme un père, prit le deuil pendant un an.

FIN ru PREMIER VOLUME.

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