I-XTROIiUCTIOX. Yir
» rite. La nation polonaise s'insurgera dans toutes les » parties de la terre polonaise (l'i; mais Tunion, l'ordre n et Thomme (c'est-à-dire le chef) lui feront défaut, et, » comme naguère, elle succombera encore une fois. Les » Polonais, les uns comme les aiglons après la destruc- » tion de leur aire, iront vers un lointain pèlerinage ; les » autres, dans les exils et dans les esclavages, comptc- » ront les jours avec douleur. La Pologne, imprégnée du » sang de ses enfants (^;, engraissée par leurs cadavres, » subira longtemps, bien longtemps le poids des fers » oppresseurs jusqu'à ce qu'enfin arrivera l'époque où » l'Anglais prodiguera l'or, le Français secourra et fortirt fiera, les musulmans abreuveront leurs chevaux a » Horyn, les Polonais, nombreux comme les ar])res des » forêts lithuaniennes, comme les grains de sable des » bords de la Yistule, comme les trombes des steppes, » se lèveront et combattront leurs ennemis. La première » victoire remportée par les Polonais aura lieu dans les » plaines de Hanczazycba (en Yolynie, près du vieux »^ Konstautinov), la seconde non loin des tertres de Piat » et Perepiat (près de Povolocz, en Ukraine), la troi- »> sième près des sept tertres (aux environs de Hubuik. » en Podolie), la quatrième et la dernière victoire entre » Bzeszczov et Jancza (l^zeszczov, petite ville de VV- » kraine, sur les bords du Dnieper; Jancza, foret noire )> à une demi-lieue de Pizeszczov). Le Dnieper tout en- » lier sera teint de sang; il chariera les cadavres des )) ennemis qui viendront se briser aux barrages, el. » depuis la mer Noire jusqu'à la Baltique, depuis les » monts Karpathes jusqu'aux sieppes dV Nizov, il ne » restera plus sur la tei'rc polounist* ni un Alloniand. ni
(l) UévoUilion (\v 1830-31.
C?) Saritrlaiilts oxéciilions ni.ivs lîi iv\<.|iiiini) <!.• I8;M
vm HISTOIRE DE LA POLOGNE.
» Vin Moskovite vivants, et la Pologne deviendra grande, » puissante par tous les siècles ! »
Cette aulhentique et populaire prophétie, qu'on dirait l'histoire même écrite d'avance, s'est accomplie mot à mot, lettre à lettre, et ses dernières lignes se réalisent au moment même où nous les transcrivons. Déjà «les Polonais, nombreux comme les arbres des forêts lithuaniennes, comme les grains de sable des bords de la Vistule, comme les trombes des steppes, se sont levés et combattent leurs ennemis» depuis sept mois. Déjà leur gouvernement national, partout substitué à la domination russe, et auquel désormais toute la Pologne obéit, a son armée, son trésor, ses tribunaux, ses représentants, son administration, sa justice, et nous sommes visiblement <^ à l'époque où TAnglais prodiguera l'or, le Français secourra et fortifiera, et les musulmans abreuveront leurs chevaux àHoryn. » Bientôt éclateront les quatre grandes victoires qui scelleront la délivrance définitive de la Pologne ; bientôt, « depuis la mer Noire jusqu'à la Baltique, depuis les monts Karpathes jusqu'aux stoppes de Nizov, il ne restera plus sur la terre polonaise ni un Allemand, ni un Moskovite vivants, et la Pologne deviendra .c'-rande, puissante par tous les siècles! »
La Poi.<h;>e, «:exti\e géographioue, politique et social de la républioue européexxe.
Celte résurrection de la Pologne est voulue de Dieu parce qu'elle est en même temps la résurrection de tous les peuples et l'avènement de la république universelle «lans le monde; ce n'est pas en vain que le drapeau
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polonais portait gravé en lettres d'or : « Pour votre liberté et pour la notre. » C'est le drapeau de tous les peuples.
Remarquez, en etïet, que la Pologne représente beaucoup moins une nation à part que le principe même de la fraternité et.de la fusion des nations. D'abord elle n'a point de frontières naturelles et n'en peut avoir. De la Baltique à la mer Noire, des confins de la France, qu'elle touchait dès le ix^ siècle, à ceux de la Turquie, dont elle possédait les provinces^ elle s'est mue dans un cercle immense et pour ainsi dire sans bornes, qui embrasse la plus grande partie de l'Europe, et comprit presque tout entières la- Prusse, la Russie, l'Autriche. Point do jonction de l'Orient et de l'Occident, du Nord et du Midi, ellefutle réceptacle de toutes les races, le forum de tous les peuples. Bohèmes, Allemands, Hongrois, Valaques, Lithuaniens, Prussiens, Russiens, ïatars,. Arméniens, Israélites, mahométans, comme nous l'avons montré dans l'Introduction du premier volume (p. xi-xiv). La race slave, qui en est la souche, représente à elle seule 100 millions d'hommes disséminés de l'Adriatique au nord de l'Amérique, de l'Archipel grec à la mer Glaciale, de la Bohême à l'xlsie. Par sa situation géographique comme par son ethnographie et son histoire, elle est, si j'ose dire, « la nation commune, » prédestinée à être le centre de la fusion de toutes les autres.
Pour qu'elle accomplit ce grand rôle providentiel d'opérer en elle la fraternité universelle de tous les peuples, Dieu lui a fait une destinée singulière et qui n'a d'analogue nulle part. Il lui a enlevé depuis bien lut un siècle son territoire, le sol même de sa patrie, sans ((u'elle cessât d'être de plus en plus compacte et vivante, etTa dispersée comme un germe fécond sur tous les rivages du globe, dans toutes les contrées de la terre, parmi tous les peuples, atin qu'elle fut le lien de leur unité, et,
HISTOIRE lŒ LA POLOGNE.
qu'éveillant par ses longs malheurs leurs profondes sympathies, elle fût le foyer de cette fraternité de tous, que sa cause devînt la cause du monde entier, et, qu'unis eu elle dans cette universelle solidarité, ils commençassent dès lors, au rayonnement de son centre, cette fusion qui doit faire de tous les peuples un seul et même peuple. Ses légions, parcourant durant soixante ans, de 1796 à 1856, l'Europe et le monde entier, la France. l'Italie, l'Espagne, TAllemagne, la Russie, l'Algérie, la Hongrie, la Crimée, 1 Egypte, Saint-Domingue; ses émigrants s'asseyant quatre-vingt-dix ans, de 1772 à 1863, au foyer de tous les peuples, de Londres à Constantinople, de la Suède à l'Amérique, tous exercèrent l'immense et glorieux apostolat qui devait préparer cette œuvre grandiose. Mais ce n'est là qu'une préparation secondaire. Le rôle providentiel de la Pologne remonte plus haut et va plus loin. Ilya près d'un demi-siècle, Napoléon disait : c Dans cinquante ans, l'Europe sera république ou kozake. » En effet, depuis 1789 surtout, deux principes se disputent avec acharnement l'empire du monde : l'un est le prétendu droit divin des rois personnifié dans l'autocrate russe, à la fois pape, empereur et propriétaire de ses sujets et de leurs biens; l'autre est le droit des peuples, droit égal de tous à la chose publique {res pnhlica), à tout parla libre activité de chacun. Or, de même que le premier est représenté par le tzar et le kozak, le second l'est par son éternel et mortel ennemi, la Pologne. Jamais, en effet, il n'y eut en Europe qu'une vaste république, dix fois séculaire, la Pologne; et cette république avait atteint l'apogée de son développement au xvi'' siècle, trois cents ans avant que la France ellemême commençât à entrer dans celte voie. Elle possédait dès lors toutes les libertés dites modernes, libertés religieuses, civiles, politiques, sociales, son chef do
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l'État électif, sa diète ou ses deux chambres, son parlement élu, avec mandat impératif et rendu de compte des représentants, ses diétines, ses franchises municipales, ses assemblées publiques spontanées et presque permanentes, ses associations, sa liberté individuelle presque sans limites, son veto, ses confédérations et rokosz, en un mot un ensemble complet de droits et de libertés qu'est très-loin de posséder, môme à cette heure, ni la France, ni aucun pays de TEurope. La Pologne se trouve donc de fait, historiquement et traditionnellement, rincarnation vivante du principe démocratique qui, après avoir successivement triomphé chez tous les peuples, tend aies fédérer, à les unir dans un seul corps pour écraser l'autocratie dynastique, le tzarisme, et k faire disparaître à jamais. Elle se trouve ainsi par ce seul fait, comme par tous les précédents de sa constitution républicaine, la tète et le lien des peuples poursuivant solidairement ce but de l'établissement complet de la démocratie universelle dans le monde.
Centre naturel, géographiquement et historiquement, de cette république européenne préparée par son émigration et commencée depuis mille ans par ses institutions républicaines, la Pologne se trouve en même temps appelée à une tâche bien autrement vaste et profonde. Pour elle surtout, la question politique implique la question sociale; elle ne peut recouvrer son indépendance et triompher de la Russie qu'en procédant au partage du sol et de la richesse nationale entre les producteurs. C'est ce qu'a fait hardiment son gouvernement insurrectionnel dès son premier apptd aux armes du it^2 janvier 1803 et dans tous les manifestes (jui Font suivi et où il ne proclame tous les principes démo('rati(]ues (jue comme simple introduction à cette révolution sociale, qui de la l'ologne a déjà pénétré <'u Knssie cl dans les pays voi-
HISTOIRE DE LA POLOCrXE.
sins. De la sorte le problème de la propriété, à peine agité simplement en théorie chez les peuples les plus avancés, est ici posé en fait, et la Pologne seule se trouve le véritable représentant de la question sociale, comme elle l'est déjà de la question politique. Lien des peuples européens, comme centre naturel, géographique, historique et traditionnel de la république universelle, elle est en même temps le centre et le foyer de la solution des questions sociales qui bouleversent en ce moment tous les peuples jusqu'au fond de leurs entrailles.
Comment la Pologne se trouve-t-ellc ainsi porter en elle l'idéal social et politique vers lequel tendent toutes les aspirations des peuples modernes? C'est ce que nous allons essayer d'indiquer.
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IdÉAJ. POLÏTIOUE et social de la RÉPT'BLIorE POLONAISE.
Le mystère de l'Incarnation est la clef de toute l'histoire. Tout peuple vraiment digne de ce nom est un Verbe fait chair, une idée faite nation ; et pour les nations comme pour les individus, une grande souffrance, longtemps et noblement supportée, est toujours le sceau d'une grande mission. C'est ce que la Pologne seule a parfaitement compris, et ce qu'exprime ainsi son célèbre poète national, Krasinski : « Les nations, dit-il. .sont voulues de Dieu, et sont conçues dans votre grâce, n Jésus-Christ! A chacune d'elles vous avez donné d'en haut une vocation. En chacune d'elles vit une idée profonde qui vient de vous^ qui est la trame de ses destinées. Mais, parmi les nations, il y en a qui sont élues pour défendre sur la tene la cause de la beauté céleste.
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et pour donner au monde un évangélique exemple en portant, pendant de longs jours, leur lourde croix sur la route inondée de sang,... jusqu'à ce que, par une lutte sublime, elles aient donné aux hommes une idée plus divine, ô Seigneur, une charité plus sainte, une plus large fraternité, en échange du ,f,^laive qu'on a plongé dans leur poitrine. Telle est votre Pologne, ô Jésus- Christ! »
Nation-Christ, la Pologne devait passer par toutes les agonies de son long calvaire d'un siècle, pour être, au milieu de TEurope chrétienne, le peuple rédempteur et martyr, comme Jésus avait été, au miheu du monde, le divin martyr, rédempteur de l'humanité. Comme lui, elle devait être crucifiée, elle devait mourir et passer trois fois trente années dans le tombeau, pour ressusciter ensuite à la vie d'éternité, et opérer ainsi la glorieuse résurrection des nations. C'est que le verbe, l'idée divine qui vit en elle est une œuvre aussi laborieuse qu'immense : c'est la constitution de la république chrétienne, l'édification de la société nouvelle basée uniquement sur l'espi'it et les principes de l'Évangile, la formation de la cité populaire qui doit être rÉglisc faite institution sociale. Là est sa mission, son apostolat, son sacerdoce.
Cet idéal apparaît dès le premier jour de sa naissance, et la marque, dès son berceau, de sa merveilleuse empreinte. En effet, la constitution primitive des Slaves semble, comme nous Tavons vu, la préface humaine del'Eglise ; et quand leur conversion au catholicisme y dépose le germe divin de l'Évangile, elle s'irradie et se développe, en dehors du vieux moule social païen qui enserre de ses dures étreintes toute l'Europe occidentale, et y crée une société fondée sur des principes jusqu'alors inconnus au monde.
Tandis que le reste de l'Europe emprunte au paganisme la monarchie absolue, héréditaire, irresponsable,
et considère le pouvoir comme un privilège et un droit de naissance, la Pologne en fait une simple fonction sociale, un service public, fonde et perpétue sa royauté élective, limitée, responsable et liée, vis-à-vis de la nation tout entière, par un contrat synaliagmatique qu'elle ne peut rompre sans en dégager en même temps tous les citoyens. « Par ma foi, ces Polonais n'ont fait de moi qu'un juge! » s'écriait Henri de Valois surpris. « Vous, Polonais, disait un étranger, vous n'avez pas de roi. — Si, reprit le Polonais, nous avons un roi; mais chez vous, c'est le roi qui vous a. » Ce mot résume tout le contraste du pouvoir comme service et devoir, et du pouvoir comme privilège et droit. « Le roi de Pologne, disaient les Polonais, est comme celui des mouches à miel : il n'a point d'aiguillon, et ne peut faire de mal à ses sujets; mais il peut faire beaucoup de bien. » Dans le reste de rEurope,où n'existait presque aucune assemblée représentative réelle, chaque peuple était gouverné; en Pologne, il se gouvernait lui-même par sa diète élue, chambres des nonces et sénat, par ses reprèsentans, ses diélines, ses assemblées générales, provinciales, communales, conciles, colloques, conventus, viece ^ confédérations, réunions de toute sorte, tribunes permanentes, forum public d'une vie politique sans égale, et où se traitaient, avec une liberté sans bornes, tous les intérêts de la république, de la province, de la commune, des individus. En un mot, tandis que toute l'Europe occidentale était sous le joug du pouvoir absolu, la Pologne ne fut jamais en réahtéqu'une vaste république; et, comme disait Procope dès le vi*-' siècle : « Les Slaves n'ont point de maître et vivent dans la démocratie.»
Ayant ainsi fait du pouvoir un simple service public électif, une simple fonction sociale responsable, et de l'État une république, la Pologne réalisa la liberté dans