‹ Histoire complète de la PologneChapitre 3 sur 14 · INTRODUCTION. XV · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XV

une mesure telle , qu'aujourd'hui même encore nous avons peine à en comprendre la simple théorie. Cette liberté s^étendait à toutes les manifestations possibles de la conscience, de la pensée et de l'activité humaines; elle était réellement s ms limites, car le respect des lois morales qui lui était imposé n'est que la condition même de son essor illimité. Elle l'était à ce point, qu'aucune loi, aucun vote, aucune majorité n'avait le droit de prévaloir contre elle. C'est pourquoi les décisions de la diète, représentant cependant la nation, devaient être prises, non pas à la simple majorité, mais àTunanimité;, nemine contradicente, et l'exclamation r^06^(? «d'accord» répondait aux trois demandes du maréchal. De là, comme conséquence rigoureusement logique, le veto ou la faculté pour tout homme, fùt-il seul, de revendiquerla cause du droit, de la justice, de la vérité, de la liberté, au besoin contre tous, contre la nation tout entière, en prononçant ces simples paroles : veto, sisto activitatew [nie pozvolam. nie ma zgodij), qui suspendaient et arrêtaient toute décision, même antérieure, si, après le temps laissé à la réflexion, l'opposant persistait et protestait; ce veto qu'un auteur polonais nomme « la prunelle de la hberté. » De là, bien plus, le droit pour tous les citoyens de s'élever au-dessus, non-seulement de la diète, mais de tous les pouvoirs constitués et de toutes les lois, pour en appeler de la légalité à la liberté, des autorités à la souveraineté inaliénable du peuple, en formant ces confédérations ou rohosz qui sauvèrent si souvent la Pologne, son indépendance, ses lois et ses pouvoirs euxmêmes. Rien n'égalait la puissance de ce moyen. « Le petit mot roko^z, dit le chevalier d'Éon de Beaumonl, avait autrefois tant d'ascendant sur l'ordre équestre que, pour peu qu'un gentilhomme noble) s'avisât de le prononcer publiquement à haute voix, tous ceux qui l'en-

touraient étaient obligés, sous les peines les plus sévères, de s'attrouper autour de lui; comme ceux qui s'y rendaient répétaient ce cri, ces clameurs réitérées attiraient toujours de nouveaux camarades; ainsi, la bande grossissant à chaque instant, l'on voyait bientôt en armes une foule prodigieuse de noblesse. » Au fond , ces institutions étaient tout simplement l'application . l'incarnation vivante du droit absolu, droit de l'individu contre tous, nation, pouvoirs et lois ; droit de la liberté contre l'oppression et l'injustice, de quelque part qu'elles vinssent. C'est ce que nous montrerons plus loin. (Voy. p. 84, 87, 109.)

Sans doute l'exercice de ces moyens extrêmes, admirable enti:'e les mains de citoyens dévoués, pouvait enfanter des abus d'autant plus graves, d'autant plus dangereux que ces droits sont plus éminents, plus radicaux, corruptio oplimi pessima; l'histoire de la Pologne le prouve assez, et personne n'a mieux signalé ces abus queles Polonais eux-mêmes. Mais ils répétaient : in libertate lohoi\ in servitute dolor ; ils s'écriaient avec Raphaël Leszczinski : mâlo pcriculosam libertatem quam quietum sei'vitium. Ils maintenaient le principe contre ses abus, le droit contre sa fausse application, et disaient avec Nicmcevicz : « Les écarts de la liberté sont certainement graves; cependant, dans les commotions de la nation libre, il se manifeste un développement de capacité et de qualité, une certaine activité et la dignit-é de l'homme qu'on cherche en vain chez les peuples où il n'y a que le commandement et l'obéissance. » En un mot, malgré tous les périls attachés à l'exercice du droit ainsi appliqué dans son F^ens absolu, la république de Pologne fut la seule qui comprît et pratiquât cet Idéal suprême de liberté.

Possédant seule de tout temps l'Idéal du pouvoir et

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de la liberté ou la vraie constitution politique chrétienne, la Pologne seule aussi fut de tout temps en possession de l'Idéal chrétien de la propriété ou de la véritable constitution sociale. A cet égard, comme à tous les autres, el!e semble la prolongation de TEglise primitive de Jérusalem faite peuple. La propriété chez elle suivit la même condition que le pouvoir, appartint de droit et même de fait en commun à tous et à chacun, et fut considérée comme la manifestation même de la liberté unissant les hommes dans une action à la fois individuelle et collective pour la satisfaction de tous leurs besoins moraux et physiques, et le développement progressif, sous toutes les formes, de tout leur être et de toutes leurs facultés. Tandis que l'Europe occidentale, empruntant ses idées à la législation païenne, faisait de la propriérié privée un droit absolu, emportant le souverain domaine de la chose, l'aubaine « le droit d'user et d'abuser, » la Pologne au contraire tire du génie slave et sur: tout du catholicisme l'idée de participation de tous à tout, n'impliquant pour l'individu qu'un droit de travail et de vie, d'usage, d'usufruit, de simple possession, principe qui se retrouve dans ses lois et ses institutions non-seulement à ses origines mais jusqu'au xvii*' siècle et même au delà sous une autre forme. Nous avons déjà démontré ce fait dans notre prom'ier volume (p. C^-(33), et le savant Lelevel l'a mis hors de toute contestation. « Les idées, dit-il, de propriété générale et particulière s'unissaient. Si chaque particulier avait sa propriété, elle ne pouvait provenir que de la proi)riété générale. Les champs incultes, les landes et les bois, avec les arbres et le gibier qu'ils contenaient, étaient une propriété générale n'appartenant à personne et par cela même A toute la nation en commun. Et quoique, avec le temps, ces propriétés passassent entre les mains de i>articuliers

XVIII HISTOIRE DE LA POLOCt>'E.

qui cherchaient à étal)lir de certaines limites avec leurs voisins, il y avait cependant assez de propriétés communes qui appartenaient à un grand nomhre de tribus, et, outre cela, des propriétés privées ou délaissées par leur mort sans héritier. Elles s'appelaient p/sc?:;^^. Les propriétés de ce genre étaient ouvertes à toutes les personnes qui voulaient en prendre possession, ou bien on les adjugeait à l'Elat. Mais pourlant chaque propriété individuelle conservait toujours une marque de propriété générale. La coutume et la loi, adjugeant la possession de la propriété au propriétaire, autorisaient bien le fils à avoir sur les propriétés les mêmes droits que son père, quand le fils et le père restaient dans le même endroit. Mais cette coutume et celle loi n'étaient pas assez fortes pour assurer la transmission de la propriété de main en inam par la voie d'héritage. Quand un père n'avait pas d'enfants, quand un homme quelconque était sans poslérité, quand le sort ou les accidents avaient séparé la propriété du propriétaire, tout l'héritage, toute la propriété était regardée conuTieun^:)?/.^^/-/?^, ou, pour mieux dire, comme une propriété sans maître dont le premier venu pouvait prendre possession. Il en résulta que le premier qui trouvait les choses jetées sur la mer ou sur le bord des fleuves se les appropriait; qu'après la mort d'un paysan sans héritier, son seigneur prenait Sci pvscizjiu ; qu'après que le clergé fut introduit avec la religion chrétienne, lorsqu'un prêtre mourait, son plus proche voisin s'emparait de ss. jmscizna. Si le neveu prenait après son oncle une pi/scizna, ce n'était pas comme un héritage ou une succession, il la prenait et l'occupait comme puscizna, ce qui offrait beaucoup moins de difficultés.... Dans le principe, la propriété individuelle n'existe pas, et lorsque rintérôt de puissantes familles cherche à Tintroduire, ils ne reconnaissent en-

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core la propriété des paysans et celle dn clergé que comme on considérait auparavant toute propriété, comme une chose commune et publique, et se l'approprient par l'ancien usage de la puscizna^ c'est-à-dire la séparation de la propriété d'avec le possesseur. »

Cette manière de concevoir la propriété est encore celle des pays slaves, et en ce moment même le gouvernement national de la Pologne répartit entre les cultivateurs, sauf indemnité aux anciens possesseurs, le sol appartenant en principe à tous, puisque la société seule en dispose; et bientôt la Russie elle-même sera forcée d'en faire autant pour ses serfs récemment émancipés. Si ce n'est pas là encore la constitution définitive de la mutualité universelle de la propriété la rendant par participation à la fois individuelle et commune, c'en est du moins le principe et le prélude, et ce principe d'où découlent tant de conséquences ultérieures, est celui que proclame depuis mille ans la législation polonaise.

Idéal de la constitution sociale comme de la constitution politique de la société nouvelle, la république de Pologne est donc sur tous les points la cité populaire de l'avenir, la république évangélique du monde chrétien.

Idéal religieux et uxiversel de la Pologne.

Cet Idéal social et politique ne fut pas en Pologne un fait accidentel et passager, l'œuvre d'un parti, l'éclosion soudaine d'une doctrine dont on connaît l'auteur, la date de naissance et qui est destinée à passer aussi vite que passent les hommes et les partis. Non, c'est la trame môme de toute son histoire depuis plus de mille ans, l'œuvre de tous et celle de personne, la nature, la cons-

titution, l'originalité de la Pologne depuis son origine jusqu'à ce jour. C'est « sa vocation, son verbe, son idée profonde et divine. » Incarnation « d'une charité plus sainte, d'une plus large. fraternité, 53 elle a a été conçue dans cette grâce, » et « est élue » pour donner au monde cette révélation « de la beauté céleste » dans ce type social.

Aussi ne comprit-elle pas ceî Idéal Feulement dans sa forme vide, mais dans son esprit vivant, dans son essence divine. « Nation gentilbomme, » qui avait proclamé tous les néophytes anoblis par le baptême, elle vit de bonne heure que l'homme n'est rien sans Dieu, la société riensansrEvangile,rhumaTiitérien sans l'Eglise, et qu'il faut au corps social coinme à l'organisme individuel une âme qui la vivifie^ et (]ue celte âme c'est le Christ. Cet Idéal politique et social, qui nous semble encore au xix^ siècle le dernier mot de tous les progrès possibles, ne lui apparut dès le xvi^ que comme un simple moule où il fallait introduire la vie par le catholicisme. Elle reconnut que Tiuiique solution de toutes les questions politiques et économiques est dans la religion. Elle comprit que la liberté implique l'esprit de sacrifice par lequel chacun se faisant tout à tous, l'indépendance individuelle n'est plus qu'un moyen de développer et de servir celle des autres ; que l'égalité implique la renonciation à soi-même par laquelle chacun se plaçant volontairement au-dessous do tous, s'élève uniquement par l'abnégation, substituant ainsi la hiérarchie du dévouement et de l'humilité à celle de l'égoïsme et de l'orgueil; que la fraternité ou l'amour des hommes implique la foi ou l'amour de Dieu : en un mot, que tout droit ne doit être que le moyen de l'accomplissement du devoir, tout bonheur que l'exercii-p d utie vertu, toute institution, toute loi que la pratique de la morale, toute

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société qu'une application de TEvangile, toute nation que l'Eglise faite peuple.

Dès lors lui fut révélé comment ridéal social n'est que l'Idéal religieux lui-même vu de son côté terrestre et des horizons du temps, comme la religion, à son tour, n'est que la divine société des âmes dans Téternité. C'était la conclusion logique de toutes les prémisses de son histoire. Placée, comme nous l'avons montré dans la précédente introduction (p. xxvi-xxix^, complètement en dehors du vieux moule social païen, qui donna son empreinte à toute l'Europe occidentale, elle se développa tout naturellement en société chrétienne, et n'eut pour cela qu'à être elle-même. « Les lois canoniques de TÉglise, qui obligeaient chaque chrétien, dit Lelevel, s'introduisirent, se mêlèrent et se confondirent avec les lois nationales de 930 à 1030. Dans les cent années qui suivirent, de 1030 à 1130, la douce influence du christianisme opéra de si grands changements que la législation polonaise devint pour ainsi dire une législation toute empruntée au christianisme.» C'est ainsi que la Pologne fui une société toute constituée chrétiennement. Mais c'est surtout après l'invasion momentanée du schisme et de l'hérésie, depuis le xvf siècle jusqu'à ce jour, qu'eUe reprit cette œuvre avec une ferveur inouïe, précisément lorsque le reste de l'Europe opérait le mouvement inverse.

Ce contraste fi'appant se révèle par tous les faits de l'histoire ; mais il suiïit d'en citer quelques-uns pour le faire suflisamuient sentir. Voyez en elîét. Les jésuites sont accueillis en Pologne et y acquièrent une immense prépondérance au moment même (u'i ils sont successivement expulsés de tous les l<^tals de lEm'ope occidentale et méridionale. En 1048, lors(|ue les sectes liéréliques, triomphant en Angleterre, allaient faire rouler sous le

billot la tête d'un roi, la république polonaise choisissait pour monarque un moine, un jésuite, un cardinal, Jean Kazimir ; et vingt ans après, en 1669, elle allait chercher dans un monaslère de Varsovie un autre de ses souverains, Michel-Koribut Yisnioviecki. Les rois de Pologne , principalement d"Étienne Batori à Jean III, Sobieski, déploient le plus grand zèle pour l'extension du catholicisme, et se constituent les détenseurs ardents du Saint-Siège précisément à l'époque où les autres monarques de lEurope se détachent de la papauté, l'entravent, la combattent, et se font les protecteurs et le» propagateurs des doctrines hérétiques, philosophiqueiS, incrédules. Ces doctrines sont d'autant plus discréditées et réprimées en Pologne, qu'elles acquièrent dans tous les autres pays de l'Europe une prépondérance plus considérable. Au xviii'' siècle, tandis que l'impiété, passant d'Angleterre en France, envahit tout, et que Voltaire et les encyclopédistes régnent partout en maîtres, la Pologne, sous la direction de ses évêques de Kiiov et de Krakovie, de ses piaristes et de ses moines, recrée dans son sein une science éminemment et profondément catholique. Au moment où la révolution de 1789 se prépare en France au cri sacrilège : « Écrasons l'infâme ! » la confédération de Bar, formée par des évêques, lève ses bannières représentant la vierge Marie et l'enfant Jésus; ses confédérés portent des croix brodées sur leurs habits, comme les croisés du moyen âge, et inscrivent sur leurs drapeaux : ^ Pour la religion! » Depuis, dans ce siècle sceptique voué au culte de la matière et du plaisir, la Pologne est devenue la nation des saints; dans les longs malheurs de l'exil et les effroyables persécutions qui l'ont frappée, elle a transformé ses écrivains en prophètes bibliques, ses poètes en voyants mystiques, sa foi religieuse s'est exaltée jusqu'aux scènes indescrip-

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tiblesdu martyre de tout un peuple (1861), et à cette lutte sans nom où l'on combat au cri Jésus, Marie! où Ton va se confesser, communier, recevoir Textrème-onction et mourir; où les mères assistent, calmes et joyeuses, à la mort de leurs fils, puis deviennent folles de douleur, en murmurant dans leur délire le nom de cette patrie qu'elles ont tant aimée...

On le voit assez, du xvi*^ siècle jusqu'à cette heure, le peuple polonais a repris une foi plus vive et plus profonde au catholicisme, à mesure que cette foi s'est afifalblie et éteinte de plus en plus dans les autres nations européennes pour faire place au rationalisme et au matérialisme. Ce sont deux courants allant en sens directement contraires : Fun remontant de la négation de la révélation au catholicisme le plus fervent, le plus soumis, le plus absolu; l'autre descendant de la ferveur religieuse la plus grande à la négation la plus complète non-seulement du christianisme, mais de toute religion.

Ainsi la nation qui porte en elle l'Idéal social et politique, objet de toutes les aspirations des peuples modernes, se trouve en môme tejnps la seule nation complètement et éminemment catholique. Elle seule peut donc accomplir en elle la conciliation du catholicisme et de toutes les tendances de rénovation sociale et politique de notre époque. En même temps, comme nous l'avons montre dans notre Introduction du premier volume (p. xvi), elle est le point de jonction de l'Orient à l'Occident, « le centre glorieux d'irradiation d'où la civilisation catholique doit s'épancher des confins de l'Europe à toute l'Asie et à l'AIViquc, le foyer dès longtemps préparé où toutes les parties brisées de la grande unité chrétienne doivent se rejoindre et s'unir pour letrouver une vie nouvelle, en se fondant au sein de l'Église et en donnant une complète satisfaction à toutes

les aspirations de l'esprit moderne. Là est le rôle, la mission, le sacerdoce de la Pologne; là est le génie de sa race, l'àme de sa nationalité, la raison inéluctable de sa reconstitution et le sceau de son éternelle darée. »

La question du rétablissement intégral de la Pologne n'est donc autre que la question môme de la vie de l'humanité tout entière et de ses destinées providentielles résumées dans celles de ce peuple que le vieux Sollik bénissait de ses mains tremblantes, en murmurant au milieu des larmes : «Béni sois-tu, peuple héroïque!» de ce peuple que Skrzynecki appelait « à la couronne du martyre; » de ce peuple auquel le pnpe Paul V disait : « Pourquoi me demandez-vous des reliques? Ramassez un peu de votre terre, il n'y en a pas une parcelle qui ne soit la relique d'un martyr; » de ce peuple enfin qui s'immolant depuis mille ans à l'amour de Dieu., de l'humanité, de lajustice et de la liberté, chante ainsi du fond de son sépulcre l'hymne de la fraternité universelle : « Celui qui meurt dans l'amour transmet, à l'heure du martyre, son àme à ses frères; il survit dans le sanctuaire du cœur humain, et, chaque jour, chaque heure, il grandit dans la tombe (1)... »

Oui, je vous le dis, ce peuple est immortel, et il ressuscitera le troisième jour avec le Christ et par le Christ à jamais béni dans tous les mondes et dans tous les siècles!

Paris, -20 juillet 18G3. {{) Krasinski.

LA POLOGNE JLORLSSANTF.

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