RÉVOLUTION NATIONALE
Après avoir reconquis successivement en vingt ans son armée, puis sa nationalité garantie par toutes 1©6 grandes puissances de l'Europe, la Pologne entreprit la tâche plus difficile de reconquérir sa complète indépendance politique. Dès la fin de septembre 1830, un conseil composé de-s chefs des associations patriotiques s'était réuni. La révolution, depuis longtemps préparée, ne devait éclater qu'en mars 1831, lorsque le 5 novembre 1830, l'empereur Nicolas publia un manifeste, déclarant
son intenlioli de réprimer la révolution française qui, disait-il, bouleverserait l'Europe. Déjà il avait fait une coalition secrète avec la Prusse et l'Autriche, dont les troupes unies aux siennes devaient envahir la France, l'armée polonaise formant l'avant- garde. Alors la Pologne résolut d'arre'.er cette invasion, persi adée que la France se souviendrait des 200,000 Polonais morts pour elle sur les champs de bataille et que son appui ne lui manquerait pas.
Le 29 novembre, à 7 heures du soir, un ollicier, Vysocki, donna le signal de l'insurrection, et suivi de 100 jeunes porte-enseigne, attaqua les cantonnements de la cavalerie russe, tandis que quelques étudiants envahissaient le palais du grand-duc. Une partie de s troupes polonaises se joignirent aux insurg''S en criant : Mort aux tyrans! Vengeance pour notre patrie et nos libertés' Nous couvrirons de nos poitt'ines les Français, et nous nous unirons à eux pour reconquérir la liberté et sauver la Pologne! Les élèves de l'Université marchaient à la tète du peuple armé de 30,000 fusils après la prise de l'arsenal, et, formés en corps- de bataille, sous les ordres de leurs professeurs, se conduisirent en héros. Le 2 décembre les Russes étaient chassés de Varsovie. Le i, le colonel Kicki s'emparait de la forteresse de Modlin. Les jours suivants, linsurrection se propageait déj'i dans les provinces, et le 18, la diète assemblée appelait tous les Polonais aux aimes.
Cependant dès le 5, le général Chlopicki, abusant du crédit dont il jouissait, se nomma dictateur de sa propre
autorité. Se considérant toujours comme le sujet du tzar, il ne voyait dans la révolution qu'une manifestation pour obtenir une exécution plus fidèle de la constitution donnée par Alexandre. Dès lors apparut la réaction avec ses partis, russe et autrichien. La diète ayant proclamé la révolution nationale comme venant rétablir Fancienne république polonaise composée des deux peuples, polonais et lithuanien, Chlopicki déposa la dictature. Mais, sous la pression de clameurs intéressées, la diète, un. instant surprise, la lui rendit, et se sépara après avoir nommé une commission chargée de surveiller le dictateur et de le révoquer au besoin, et qui, malgré son opposition, publia, le 5 janvier 1831, le manifeste cité r^is haut ot dont les dernières pages surtout, que nous n'avons pas reproduites, sont admirables.
Au lieu d'armer la nation en masse et d'envahir rapidement la Lithuanie pour la soulever tout entière, Chlopicki laissa au tzar le temps de rassembler une puissante armée, négligea les affaires les plus importantes, et fit jeter en prison Joachim Lelevel, l'un des membres du gouvernement et le plug ardent défenseur de la révolution. Tl osa même dire : « Ce que je fais ici, je le fais au nom de Nicolas, le souverain légitime. » La commission lui enleva la dictature, et le même jour, 19 janvier 1831 , la diète se réunit et proclama Michel Radzivill généralissime, lezierski, de retour de Saint-Pétersbourg où il avait accompagné Lubecki, raconta à l'assemblée l'histoire des négociations entamées avec le tzar qui avait répondu : « Que les Polonais procèdent à la punition des
coupables, ils pourront ensuite solliciter leur pardon. Le premier coup de canon tiré par eux anéantira la Pologne. » Alors retentit un cri unanime : ^ Nicolas n'est plus, à bas les tyrans. » Et la diète fit la déclaration suivante, rédigée séance tenante par Niemeevicz : ^c Les » traités les plus solennels ne sont obligatoires qu'au- » tant qu'ils sont fidèlement observés par les parties » contraclanles. La longanimité avec laquelle nous A avons supporté nos longues souffrances est connue » du monde entier. La violation, si souvent répétée, des y> libertés qui nous avaient été garanties par les ser- » ments de deux monarques, délie aujourdluii la nation » polonaise du serment qu'elle a prêté à son souverain, » et l'empereur Nicolas ayant déclaré que le premier » coup de canon qui" serait tiié de notre cùté serait le ^> signal de la ruine de la Pologne, toute'espérance d'ob- 0 tenir la réparation de tant dinjures nous est enlevée, '^ et nous n'avons plus à écouter que les conseils d'un ■> noble désespoir. La nation polonaise, représentée par » ses deux chambres, se déclare peuple indépendant et » investi dn droit de conférer la couronne à celui qu'elle '^ en jugera le plus digne, à celui surtout qu'elle croira >) incapable de violer la foi qu'il aura jurée, et de con- 3 server toutes les libertés nationales. » Cet acte de déchéance voté par acclamation le "25 janvier, fut signé par tous les membres de la diète. Varsovie fut illuminée, et toute la nuit le peuple plein d'enthousiasme fit retentir les rues de ses chants ot de ses hymnes de liberté. Le 30 janvier, la dif'le établit nu ^••oiivenjpmt'îil fiatio-
liai jouissant de presque toutes les prérogatives attachées à la royauté et composé de cinq membres : Adam Czartoryski et Barzikovski, représentant le parti aristocratique et diplomatique ; Vincent Niemoïovski et Théophile Moravski, représentant le parti de Kalisz, les idées constitutionnelles, et Joachim Lelevel, représentant le parti républicain et les réformes sociales.
Une armée russe, commandée par Diebitch, et forte de 1 10,620 hommes et 396 pièces de canon, franchit la frontière dès le commencement de février. L'armée polonaise ne comptait que U,000 combattants mal équipés. Cependant elle triompha les 8 et 1 i février, près de Sidlec et à Liv; le 14 à Stoczek où Dvernicki s'empara de douze bouches à feu, et à Dobre, où 2,000 Polonais arrêtèrent 12,000 Russes; le 19, à Novaviés, où Dvernicki prit .des canons à l'ennemi et le rejeta sur la rive droite de la Vislule; .les 19 et 20, au terrible combat de Grochov, où les Polonais restèrent maîtres du champ de bataille. Le 25, dans les mêmes plaines, Diebitch, à la tête de 100,000 hommes et de plus de 200 b Duchés à feu, fut arrêté de nouveau par 30,000 Polonais ne disposant que de 50 canons, et perdit 10,000 des siens. Dans d'autres rencontres, ù Sieroczyn, à Pulavy, à Kurov, la bravoure polonaise fit comme partout des prodiges. Mais le 26 février, Radzivill, dont l'incapacité était notoire, donna sa démission, et Skrzynecki fut élu généralissime. Diebitch, abandonnant les champs de Grochov, fit retrancher son avant-garde à Yaver, et prit SOS positions d'hiver dans le palatinat de Lublin.
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Ainsi linit, par la retraite des Russes, cette première phase de la guerre. La diète continuait ses travaux; l'armée fut portée à 55,000 hommes, et Skrzynecki rappelant à ses frères d'armes « la volonté de Dieu, » et s'il le fallait la gloire « de la couronne du martyre, » reprit les hostilités le 30 mars. Le lendemain et le 1" avril, il remporta à Vaver et à Dèmbéviélkié d'éclatantes victoires où 50 caissons d'artillerie furent pris, 12,000 Russes faits prisonniers et le reste mis en fuite dans le plus complet désordre. Il eût été alors facile d'anéantir toute l'armée moskovite qui, le dO, fut encore battue à Iganié par Prondzynski, perdit 2,000 hommes, 3,000 faits prisonniers et des pièces de canon.
Pendant ce temps une vaste insurrection avait éclaté en Lilhuanie et en Samogitie. Les paysans et les élèves des écoles, bénis par les pieux ministres des autels, firent une guerre de partisans, livrèrent l'important combat de Pristoviany, prirent plusieurs villes, forcèrent le colonel lîartholomeus à se retirer en Prusse, s'emparèrent de presque toute la province de Yilna et constituèrent des gouvernements provisoires. Une jeune héroïne, nouvelle Jeanne d'Arc, Emilie Plater, donna le signal de cette grande lutte et dirigea l'insurrection de Dusiaf y. Appuyés plus tard par l'arrivée de J2,000 hommes do troupes, commandées par les généraux Chlaposki, Dembinski et liielgud, avec 2i canons, ils se soutinrent longtemps à force d'héroïsme. Los Russes tirent une guerre de pillage, de dévastation et d'extermination, et Soltik cite comme exemple un Polonais qui fut par eux grillé vivant T. H. 16
sur des plaques de fer rougies. Un êeul fait, du reste^. suffira pour donner Tidée des horreurs qui eurent lieu. C'est le massacre d'Oszmiana, chef-lieu de district dans le palatinat de Yilna, qui peut être mis à côté des plus sanglantes atrocités qui aient jamais été commises. Le il avril 1831, le colonel russe Yerzouline entra à Oszmiania. C'était le jour de Pâques, Theure du service divin ; tous les vieillards, les femmes, les enfants,, c'est-à-dire la population inoffensive, se réfugièrent dans l'église, priant Dieu de les protéger. Mais, ni la sainteté' du lieu, ni les infirmités de l'âge, ni l'innocence, ni la; faiblesse du sexe, ne purent adoucir les tigres. Au pied même des autels, ils égorgèrent les prêtres, ils massacrèrent les femmes et les enfants, et violèrent les fdles. Non contents d'assouvir leur brutalité, ces barbares mutilèrent leurs victimes : aux unes ils coupaient les seins,. aux autres les oreilles et les doigts, afin d'avoir plus~ promptement leurs bagues et leurs boucles d'oreilles;. puis quand l'œuvre fut complète ils portèrent comme des trophées ces chairs encore palpitantes pour les vendre au marché de Wilna, et les juifs les achetaient!
Des mouvements insurrectionnels eurent aussi lieu dans la petite Pologne. Pour les appuyer, le général. Dvernicki, après avoir tenu en respect, avec 2,600 hommes, près de la forteresse de Zamosc, une grande partie de l'armée ennemie, remporta les 18 et 19 avril près de Boremel une des plus belles victoires sur un corps de 9,000 Russes, lui prit 7 canons et hii fit un grand nombre de prisonniers. Mais ceux-ci, ayant battu Sieravski
les 17 et 18 à Vronov et à Kazimirz concenlrèrent trois corps de 32,000 hommes et cernèrent Dvernicki qui, obligé de passer le 27 en Galicie, fut interné par l'Aut riche.
Bientôt la Volynie, la Podolie et l'Ukraine se soulèvent également sous la direction de Vincent Tyszkievicz. Les insurgés, commandés par le vieux général Kolysko, éprouvent une défaite le \A mai près de Daszov, et après avoir tenu quelque temps la campagne^ se réfugient en Galicie. Charles Rozycki, accouru trop tard pour les secourir, traversé toute la Yolynie au milieu des lignes russes, et entre le 12 juin à Zamosc où bientôt le général Clirzanovski arrive aussi, après s'être glorieusement ouvert un chemin, à la tête de 3,000 hommes, à travers les troupes moskovites : l'msurrection qu'il devait seconder était déjà comprimée.
En eflet, le général en chef gardait de puis six semaines la plus déplorable inaction, au lieu de prendre une initiative hardie, qui eût étendu la révolution danstoute la Pologne. Mais la Russie ayant envoyé 35,000 hommes de la garde impériale, sa dernière ressource, Skrzynecki se met en mouvement, occupe Ostrolènka et Lomza, et la garde moskovile cernée de tous côtés près de Sniadov n'avait plus d'autre alternative que de se rendre à discrétion oyi d'être taillée en pièces. Mais Skrzynecki, préoccupé de craintes imaginaires, la laisse échapper et rejoindre l'armée russe, puis lapoursuitjusqu'àTikocin, envoie un , petit détachement en Lilhuanie sous les ordres de Chlaposki et retourne à Oslrolènka où Diebilch se dirige.
Le 22 mai, une seule division polonaise se trouve à Nui* entourée de tous côtés parla grande armée moskovite, qui la somme de se rendre ; elle refuse, et se fait jour à la baïonnette, à travers les innombrables phalanges ennemies, pour rejoindre le corps de l'armée. Enfln, le 26, a lieu la sanglante bataille d'Ostrolènka entre G0,000 Paisses et 25,000 Polonais. On se disputa le terrain pied à pied avec un incroyable acharnement; les généraux Skrzynecki et Pac tirent des efforts inouïs, et le premier conduisit lui-même les combattants à la charge, bataillon par bataillon. Dans aucun combat peut-être, la valeur personnelle ne joua un rôle aussi brillant ; 70 pièces de canon foudroyaient la chaussée où on luttait corps à corps. Les Russes, un moment maîtres du pont, furent culbutés et rejetés sur l'autre rive. En définitive, le champ de bataille, couvert d'environ 15,000 Russes, resta aux Polonais qui y laissèrent 7,000 des leurs parmi lesquels 2 généraux et 300 ofiîciers.
Prondzynski, dont malheureusement on n'avait pas suivi les plans hardis, qui eussent anéanti les Moskovites, voulait qu'on gardât la position afin de permettre au corps de Giélgud, fort de 12,000 hommes et coupé du gros de l'armée, de venir la rejoindre. Mais le généralissime ordonna la retraite sur Varsovie ; Diebitch n'osa le suivre et resta à Ostrolènka. Skrzynecki,, dont l'inaction et la nullité avait empêché le triomphe le plus décisif sur les Russes, au heu de se justifier, fit destituer Krukoviecki, commandant de Varsovie, qui avait démontré son incapacité, et demanda l'abolition du gouverne-
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ment des cinq. Il voulait éliminer Lelevel et concentrer le pouvoir entre ses mains : mais celte proposition fut repoussée par la diète.
En Lithuanie, l'incapacité de Gielgud amena la défaite de l'insurrection. Repoussé de Vilna le 18 juin, ayant éprouvé un échec à Zvavlé le 2 juillet, i+ trompa les soldats et les insurgés, et le 12 se relira avec Chlaposki en Prusse où ils mirent bas les armes. L'exaspération que causa cette conduite fut telle qu'un officier nommé Skulski le tua d'un coup de pistolet en criant : « Qu'ainsi périssent les traîtres. » Dembinski seul, avec sa division, traversa les lignes ennemies et revint à Varsovie le 3 août.
Le 19 juin, Skrzynecki, qui tenait le général Rudiger cerné de toutes parts et prêt à se rendre, le laissa échapper sur une fausse nouvelle. Cette faute impardonnable ne put être réparée par le brillant fait d'armes de Chrzanovski qui suivit. Sur ces enttefaites, Diebitch, admo- ♦nesté au nom du tzar par le comte Orlolf, était mort tout à coup le 10 juin au sortir d'un banquet; le grand-duc Gontantin mourut non moins subitement le 29, sa femme ensuite; et le 24, le feld-maréchal Paskievicz prit le commandement de l'armée et se disposa à assiéger la capitale et à la corner de tous côtés, Skrzynecki négligeant plusieurs occasions de lui faire éprouver des perles considérables.
Cependant le parti des Czartoryski, parti de la diplomatie, commençait à reconnaître trop tard combien avaient été stériles ses efforts incessants auprès de toutes les cours de l'Europe, pour le succès desquels il avait
empêché la nation de frapper un grand coup et neutralisé l'essor de la révolution. Quel que fût l'enthousiasme de l'opinion publique en France pour la Pologne, celle-ci n'ave^it trouvé de concours effectif nulle part ; tandis qu'au mépris des traités et du principe de nonintervention, l'Autriche et la Prusse la tenaient bloquée, et cette dernière ouvrait son territoire aux armées moskovites, leur fournissait une base d'opérations et tous les secours possibles. Skrzynecki, toujours confiant dans raction diplomatique, laissait tranquillement l'ennemi envahir le pays. Lïnqaiétude et l'exaspération des esprits devenaient de plus en plus menaçantes. Déjà, le 29 juin, à la suite de quelques arrestations, il y avait eu des troubles à Varsovie. Le peuple, après avoir poussé des cris de vengeance, s'était porté en foule à la demeure de Soltik, le vétéran de la liberté; le vieillard, faible et souffrant, se fit porter à la fenêtre, et là, étendant ses mains tremblantes sur toutes les têtes respec* tueusement inclinées , il murmura : « Bénis sois-tu, peuple héroïque ! » Touchant et subUme spectacle !
Enfin, le 24 juillet, la diète décréta à l'unanimité que le généralissime comparaîtrait devant un conseil de guerre, en présence d'une commission de représentants nommée à cet effet. Ce conseil se réunit le 27, et Prondzynski démontra les fautes de Skrzynecki, qui fut sauvé par le silence de Lelevel. Ayant écarté toute récrimination sur le passé, on constata que la guerre pouvait être poursuiv^ie avec succès, 40,000 hommes étant rassemblés sur le point principal et 40,000 dispersés dans
'diverses directions, et on enjoignit au généralissime de reprendre l'oflensive. Mais il n'en fit rien. Sorti de Varsovie le 3 août, il arrivait le 6 à Bolimov, où, au lieu de livrer bataille, il attendit toujours et laissa les Russes, mal engagés, se rallier sur Loviez.
Tout à coup apparut Dembinski, qu'on croyait depuis longtemps perdu, et qui, par des prodiges d'intrépidité, ^vait échappé aux Russes, battu plusieurs détachements, et revenait du fond de la Lithuanie. On se disputait comme des reliques les débris de son uniforme en lambeaux. La vue de ses soldats épuisés de fatigue et marchant nu-pieds déchirait le cœur. Quel contraste entre tant d'énergie et l'inaction de Skrzynecki, donnant des banquets et des fêtes au château royal ! Aussi, la dicte enleva à ce dernier le commandement de Tarmée et le confia à Dembinski pour trois jours, pendant lesquels elle devait faire une nomination définitive. Du 8 au 12, les citoyens des terres russiennes s'étaient rendus à Varsovie et y avaient élu des nonces; la plus grande fermentation régnait partout; déjà Dembinski annonçait hautement qu'il suivrait la môme conduite que son prédécesseur; le parti russe relevait la tète, et le \ï, l'armée polonaise se repliait sur les retranchements de la capitale. Alors l'exaspération ne connut plus de bornes, et le peuple, soulevé dans la nuit du Lj août, massacra et pendit trente et quelques personnes, parmi lesquelles se trouvaient d'insignes criminels, de vils séides de l'ancienne poHce, des généraux prévenus d'inteUigences -avec l'ennemi, et malheureusement quelques autres
dont la culpabilité n'était pas prouvée. Dembinski annonça aussitôt qu'il allait faire fusiller les fauteurs du mouvement, occupa Varsovie le 17, fit arrêter le colonel Zalivsky, labbé Pulavski, quelques autres démocrates, ordonna de les juger et de les exécuter dans les cinq heures, et voulait s'emparer du pouvoir suprême et se proclamer dictateur. Mais le peuple, qui naguère l'exaltait jusqu'au délire, ne vit plus en lui que l'instrument d'une faction ennemie de la patrie. En un instant, tout changea de face, la diète vota une loi qui confia le pouvoir exécutif à un seul président, Krukoviecki, et donna le commandement de l'armée au vieux Kazimir Malachovski. Le gouvernement publia une proclamation où il flétrit énergiquement les crimes commis, et annonça le châtiment sévère des coupables. L'abbé Pulavski, le colonel Zalivski et les autres, acquittés parle conseil de guerre, furent mis en liberté.
Cependant la défiance était partout et fut encore augmentée par la nomination du général Chrzanovski au commandement militaire de Varsovie, et par l'exécution de quatre des auteurs des scènes sanglantes du 15 août. Krukoviecki lui-même était désigné comme traître, et 1:20,000 Russes, sans cesse appuyés de nouveaux renforts, bloquèrent Varsovie le 4 septembre. Malgré tant de luttes, la Pologne était forte encore. Son armée comptait 55,000 hommes d'infanterie, près de 10,000 de cavalerie, et une assez nombreuse artillerie. En outre, 20,000 gardes nationaux défendaient la capitale dans laquelle il se trouvait, d'après le recensement, 20,000
hommes en élat de porter les armes, 5/ on avait voulu les employer.
Lorsque Varsovie fut attaquée par les Russes, le conseil de guerre ordonna de ne garder dans la ville que les forces nécessaires pour sa défense, et d'expédier le reste sur la rive droite de la Yistule, afin d'établir des communications pour l'approvisionner des vivres dont on manquait. A cet efîét, le général Romarino reçut le commandement de 22,600 hommes et i2 pièces de canon, se porta sur la rive droite de la Vistule, remporta, le 29 août, une victoire à Rogoznica ; Prondzynski mit en déroute le cor|)s deGolovin; et Konarski dispersa également des colonnes ennemies auxquelles il fit j,800 prisonniers. Le général Lubienski, avec -1,000 cavaliers cl 4 pièces de canon, fut envoyé sur Plock et se replia sur Modlin. Le plus grand enthousiasme régnait à Varsovie, lorsqu'on en commença l'attaque le 6 septembre, à cinq heures du matin. La redoute de Wola, à la construction de laquelle travaillèrent tous les habitants sans distinction de rang, de sexe ou de religion, ne soutint que quelques heures le feu meurtrier de M5 pièces du plus gros calibre. Le général Sowinski, avec ses braves compagnons, se retira dans l'église et y fit une résistance désespérée. Sommé plusieurs fois de se rendre, il répondit : «Je connais mes devoirs, vaincre ou mourir; que tous les généraux suivent mon exemple, ce sont mes derniers vœux.» Peu de moments après, rennemi pénétra dans l'église et passa tout au fil de l'épée. Trois fois les patriotes tentèrent de reprendre Wola, position très-im-
portante; mais ce poste, encombré par Fennemi et couvert d'une multitude de canons, ne pouvait être enlevé que par une force considévable. Tel fut le résultat de la première journée. Le lendemain, dès le point du jour, Krukoviecki se rendit lui-même auprès de Paskievitch, avec lequel il eut une longue conférence. Puis il fit ses efforts pour intimider la diète et lui arracher l'autorisation de traiter avec l'ennemi. N'ayant pu l'obtenir, il écrivit cependant au général russe pour savoir quelles étaient ses conditions. Vers midi, il se rendit à la diète, la suppliant de consentir à des arrangements et prétendant que la ville serait prise d'assaut dans deux heures. La diète lui répondit : « Plutôt mourir que de ternir l'honneur national. » Cette héroïque réponse fut portée à l'ennemi, qui recommença Fattaque. Les feux de 465 pièces de canon furent dirigés contre la barrière de Jérusalem; mais le courage des assiégés redoublait. Trois fois les Russes furent chassés de cette position avec perte de 23,000 hommes, et les Polonais en restèrent maîtres et ne perdirent que ^,000 combattants.
Krukoviecki, après avoir essayé de nouveau d'effrayer, par de prétendues nouvelles, la diète toujours inébranlable, donnait et reprenait sa démission, disait que les arrangements proposés par les Russes avaient pour base la conservation de la capitale, le rétabUssement du royaume tel qu'il était avant le 29 novembre, et une amnistie universelle. Bien plus, il écrivit au général ennemi qu"il était chargé de lui annoncer « que la nation polonaise se soumettait sans aucune condition. »
La réponse fat de feire évacuer Varsovie, que les troupes russes occuperaient le lendemain, 8 septembre.
La diète ignorait d'abord cette étrange stipulation, qui fut dévoilée par l'ordre donné aux troupes de commencer la retraite sur Praga, Alors le maréchal Ostrowski enleva au commandant sa démission, et toute la population se précipita pour prendre part au combat; mais les armes, disait-on, avaientélé cachées par les traîtres. La troupe elle-même, malgré l'ordre réitéré de quitter les postes et d'évacuer la ville, prolongea la lutte jusqu'après minuit ; les membres du gouvernement national, entendant gronder le canon, apercevant les flammes qui embrasaient la capitale, furent inaccessibles aux menaces, et rien ne put leur faire oublier ni leur dignité, ni la grandeur de leur mission. Mais la résistance devenait inutile, Varsovie fut prise, et les restes de Farmée nationale, suivis des patriotes, de femmes et d'enfants, se retirèrent sur ModUn.
Si les choses eussent été bien dirigées, la perte de Varsovie n'entraînait pas nécessairement celle de la Pologne. Son armée réunie pouvait encore compter 70,000 combattants, et les Russos en avaient à peine 100,000. Mais Romarino, au lieu de rejoindre le gros de l'armée, comme il en avait reçu Tordre, se retira en Galicie, le 16 septembre, et y fut suivi, le 27, par Samuel Rozycki, qui combattit vaillamment jusqu'au dernier moment : 30,000 Polonais environ mirent ainsi bas les armes sur le territoire autrichien. Vingt et quelques mille autres, avec 00 canons, et snivis do 70 membres^
de la diète, sortis de Varsovie après la prise de cette ville, pouvaient tenir encore. Rybinski en fut d'abord élu général, puis Uminski; mais les esprits étaient démoralisés, la défiance partout, on ne sut rien résoudre. Rybinski reprend le commandement, publie, le 4 octobre, au nom de l'armée, un admirable manifeste dans lequel il en appelle à tous les peuples en faveur de l'infortunée Pologne, dont il retrace la lutte héroïque, et le lendemain, 5, entre sur le territoire prussien avec 30,000 Polonais. Le 7 et le 11, Modlin et Zamosc se rendirent.
Ainsi finit après un an cette révolution, qui ne succomba que parce que ceux qui la dirigèrent, comptant sur l'étranger bien plus que sur la nation, ne firent presque rien pour le peuple, frustrèrent ses espérances et comprimèrent son élan, au lieu de lui donner tout son essor. Leur coupable indécision fut trop souvent taxée de trahison. Ils conduisirent en Prusse et en Autriche 70,000 Polonais qui furent livrés à leurs bourreaux, et dont 7,000 seulement échappèrent. Cependant, cette révolution eut un immense résultat. Elle .apprit à l'Europe que la Pologne était désormais de force à tenir en échec toutes les armées de la Russie, qu'elle voulait à tout prix reconquérir non-seulement sa nationalité, mais sa complète indépendance politique, et que, pour alteiadi'ccc but, aucun sacrifice, aucun acte d'héroïsme ne lui coûtait. A la confédération de Bar, 12,000 mille nobles faisaient seuls face à l'ennemi. Sous Kosciuszko, la bourgeoisie et le peuple se joignirent à eux et réunirent 30,000 hommes. A la guerre de l'indépendance
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de 181-2, elle mit sur pied 90,000 combattants. En 1831, 130,000 Polonais prirent les armes. Évidemment, au milieu des revers, les forces nationales ne cessaient de s'accroître.
Emigration. Persécutions politiques et religieuses. (1831-18i0.j
Accueillie avec enthousiasme en France, en Angleterre, en Allemagne et partout, l'émigration y exerça une immense influence et fit de la cause polonaise celle de tous les peuples. En France elle comptait déjà, dès le commencement de 183-2, plus de 3,000 membres, sénateurs, députés, ministres, écrivains, étudiants, patriotes de tous les âges et de fautes les conditions. Elle constitua des comités, fonda d'innombrables sociétés, littéraires, historiques, statistiques, d'éducation, de bienfaisance, un grand nombre de journaux tels que le Polonais^ le Mémorial de l'Emigration^ le Pèlerin ^ le Démocrote^ le 3 Mai, le Journal national, l'Aigle blanc, etc., publia une foule de manifestes et d'appels à tous les peuples, et fitquelques tentatives d'action en Allemagne, en Suisse, en Piémont, en Galicie où le colonel Zalivski fut condamné par l'Autriche à vingt ans de carcereduro^ et d'autres, tombés aux mains des Russes, furent déportés en Siliério, pendus et -fusillés. En avril et mai
1833, des corps de partisans organisés dans les forêts, apparurent dans les palatinats de Kalisz, Krakovie, Lublin, Sandomir, Plock, et dans plusieurs districts de la Lithuanie, mais furent bientôt écrasés. Plus tard nouveaux essais d'insurrection n'obtinrent pas plus de succès.
Cependant les deux plus grandes nations de l'Europe, la France et TAngleterre, prolestaient solennellement en faveur de la Pologne. Dès le 1" juillet 1831, à la séance d'ouverture des chambres, Louis-Philippe s'exprimait ainsi dans son discours du trône : « Une lutte sanglante et acharnée se prolonge en Pologne. Cette lutte entretient de vives émotions au milieu de l'Europe : je me suis efforcé d'en hâter le terme. Après avoir offert ma médiation, j'ai provoqué celle des grandes puissances. J'ai voulu arrêter l'effusion du çang, et surtout assurer à la Pologne, dont le courage a réveillé les anciennes affections de la France, c^tte nationalité qui a résisté au temps et à ses vicissitudes, r. Les Chambres s'associèrent à ce vœu, faible écho du cri de toute la France, et, le 16 août, telle des députés répondit au roi : « Dans les paroles touchantes de V. M. sur les malheurs de la Pologne, la Chambre des députés aime à trouver l'assurance qui lui est bien chère, que la nationalité polonaise ne périrait pas. » Cette protestation du parlement français se perpétua jusqu'en 1848.
En Angleterre, l'émigration polonaise n'était pas moins active qu'en France. Elle fonda l'association des Amis de la Pologne^ la revue intitulée Polonia^ ne cessa
de publier des livres, des brochures, de convoquer des meetings, et provoqua en 1832 la motion de M. Fergusson, reproduite le 9 juillet 1833 à la chambre des communes en ces termes :
« Selon moi, la première chose que la Chambre et le gouvernement doivent faire, c'est de déclarer : 1" qu'à leurs yeux les droits de la Pologne, quoi qu'il soit arrivé, subsistent dans toute leur intégrité; 2" que le traité de Vienne, solennellement reconnu et garanti par toutes les puissances de l'Europe, a été violé par la conduite barbare de la Russie vis-à-vis de la Pologne ; ¥ enfin, que l'Angleterre proteste contre une pareille violation.» Lord Palmerston, ministre des aflaires étrangères, répondit: «Je ne puis que remercier M. Fergusson de sa proposition, car elle a pour but d'exciter la sympathie de cette chambre et du peuple d'Angleterre en faveur d'un peuple brave, généreux, éclairé, accablé des persécutions et des malheurs les moins mérités, et victime
d'un crime rOLITIOUE SANS EXEMPLE DANS l'iHSTOIRE. ))
Ces protestations se perpétuèrent jusqu'à nos jours.
Plus tard, le souverain pontife lui-même protesta à son tour dans sa mémorable allocution de 18i2, où, revendiquant les droits de la Pologne, il proclame le tzar « l'ennemi le plus perfide et le plus dangereux de l'Église catholique. »
Les agents polonais étaient partout, à Uom»^ à Constantinople, à Belgrade, dans le Caucase, et éclairaient tous les gouvernements de l'Europe sur le projet des Russes qu'ils firent écliouer en Uulgarie, en Servie, en
Gircassie. Mais en même temps les persécutions du tzar contre la Pologne s'élevèrent jusqu'au délire de la férocité, et à partir de 1831, le joug de fer qui pesait sur elle prit le sinistre aspect d'une extermination systématique, et ces horreurs calculées, sans nom dans l'histoire, sont empreintes d'une telle barbarie, qu'on ne pourrait y croire si elles n'étaient révélées par des documents officiels émanés du tzar lui-même. En voici quelquesunes ; car pour les citer toutes, il faudrait des volumes
entiers.
Un rescrit du 10 avril 1832 ordonne que tous les enfants mâles orphelins, sans tutelle, ou âgés de six à dixsept ans, seroiît recherchés dans le royaume pour être transportés à Ums]i, placés dans les bataillons de cantom'steset successivement envoyés aux comparpiies des colonies militaires. C'était au fond le rapt de tous les enfants polonais. Une publication intitulée youvelles de la Pologne (juillet 183-2], donne tous les détails de cet atroce enlèvement, et la lecture en fait frémir. Sous prétexte de secourir les enfants pauvres, les ouvriers et les soldats des villes se virent arracher tous leurs enfants mâles pour être déportés dans les colonies militaires. Dans les campagnes ce fut plus horrible encore : on enleva les enfants des deux sexes, et les plus jeunes moururent par milliers avant d'arriver au lieu d'exil. Un nombre considérable de paysans, surtout en Lithuanie, se sauvèrent dans les bois avec leurs enfants : ils y furent massacré?.
Trois ans après,ce rapt effroyable se poursuivait encore,
et l'on faisait publiquement àVarsovie radjudication «du transport à Minsk des enfants et des orphelins enlevés dans le royaume de Pologne. » Un témoin oculaire rapporte que, dans son désespoir, une mère, sous prétexte d'embrasser une dernière fois son enfant, s'élança dans le chariot qui l'emmenait pour toujours, et eut le cruel héroïsme de le poignarder. Plus d'une mère imita cette sanglante énergie. D'autres se jetèrent sous les roues des chars qui emportaient leurs enfants.
Un ordre non moins horrible, et plus terrible encore par ses conséquences, prescrivit de déporter sur la hgne du Caucase 5,000 familles de gentilhommes polonais de chacune des provinces incorporées à la Russie : il y en a neuf, ce qui fait une déportation de 45,000 familles, ou environ trois cent mille individus des deux sexes, et de transplanter à leur place des familles de la partie orientale de la Russie, des kalmouks, par exemple. Bien plus, l'ordre du 21 novembre 1831 prescrit de « choisir ces 5,000 familles parmi les personnes qui, ayant pris part à la dernière insurrection, s(jnt revenues ou terme fixé, témoigner leur repentir. » La Ubre soumission devenait un crime de plus. Il est vrai qu'après une première déportation de 1,200 familles, Vexaspération fut telle que le gouvernement n'osa étendre l'exécution de cette mesure aux autres provinces polonaises, comme il l'avait décidé. Sept ans après, le 13 avril 1838, un avis du conseil gouvernemental mettait en adjudication «le transport de Varsovie à Saint-Pétersbourg des/ZAv/c nobles polonais, » déportés comme leurs pères.
:29i HISTOIRE DE LA POLOGNE.
Ce n'était pas assez, il fallait une déportation en masse. On accorda d'abord une amnistie, puis on déporta tons les amnistiés, avec un nombre considérable d^autres. Voici, du reste, les termes mêmes de cet incroyable décret : «S. M. l'empereur a daigné émettre l'ordre suprême, etc. Pour effectuer ladite transportation, il faut choisir : 1" les personnes qui, ayant pris part à la dernière insurrection, sont revenues, au terme fxé^ témoifjner leur repentir ; celles aussi qui ont été comprises dans la troisième classe des coupables, et qui, par conséquent^ ont obtenu la (jrace et le pardon de Sa Majesté ; l"" les personnes dont la manière de vivre, d'après l'opinion des autorités locales^ éveille la méfiance du gouvernement... » Conçoit-on ce comble de cynisme? Il suffit d'obtenir grâce et pardon pour être puni, et la seule méfiance du gouvernement mérite la déportation.
Ce n'est pas tout. Les lois du pays exemptant la noblesse du service militaire flétri en Russie par Tinfliction des peines corporelles, un ukase annule les titres de noblesse confirmés par les monarques précédents, afin de déporter comme soldats, hors de la Pologne, la masse des gentilhommes pauvres qui n'auront pas les moyens de se procurer de nouveaux titres. Déjà, du reste, un ordre rendu en contradiction de l'amnistie précédemment accordée, avait enrôlé dans l'armée russe les volontaires polonais de tout grade.
Un ukase portant promesses réitérées de pardon à ceux qui se soumettraient fut bientôt suivi d'un autre, instituant des commissions chargées de punir arbi-
trairoment ceux qui, trop confiants dans la prétendue amnistie, étaient retournés cliez eux. Amnistie pour VEurope et des knouts pour les insurgés, répondait le gouverneur de Kiew à un citoyen de Podolie se réclamant de la grâce accordée. Ce système gouvernemental -est traditionnel en Russie, et déjà Catherine II, dans un. de ses rares accès de franchise, écrivait au gouverneur de Moscou : « L'ordre d'ériger des écoles dans mon empire n'est pas fa-it pour nous, mais pjour l'Europe, et pour soutenir près des étrangers la bonne opinion qu'on a de nous; car, dès le moment où le peuple russe aura vraiment commencé à s'instruire, je ne resterai pas impératrice et vous gouverneur. » 11 est impossible de se rendre plus complètement justice.
Mais, revenons à la Russie actuelle. Ceux que les juges avaient déclarés innocents n'en étaient pas moins soumis à l'ukase qui autorisait les gouverneurs de province kles ]}umv arbitrairement. Ainsi, enfants ou adultes, hommes ou femmes, paysans ou nobles, amnistiés ou suspects, innocents ou coupables, tous étaient frappés, déportés et assassinés. C'est en vertu de ces ordres exécrables que les débris d'une armée héroïque, que presque tous les Polonais sont traînés dans les forteresses, au Caucase ou dans les déserts de la Sibérie. Des milliers succèdent à des cent mille, la tète rasée, en habits de criminels, et numérotés comme du bétail. Le tzar prenait un horrible plaisir à les traiter en forçats. En 1831, le prince Romain Sanguzko, appartenant à l'une des plus grandes familles de la Pologne, fut envoyé en Si-
bérie. Sur Tarrêt soumis à son approbation, Nicolas écrivit de sa main : « Sera conduit en Sibérie comme un forent ordinaire^ à pied et enchaîné. y> L'ordre fut exécuté.
Ces borreurs ne suflisaient pas pourdépeuplerlaPologne. D'innombrables massacres eurent lieu, et en 1835 Nicolas disait lui-mêm.e aux habitants de Varsovie, en leur montrant la citadelle qu'il venait de faire élever à leurs frais : « A la moindre émeute, je ferai foudroyer la ville, je détruirai Varsovie, et certes ce ne sera pas moi qui la rebâtirai. » Voilà la Pologne sous les tzars depuis trente ans! Qu'ajouter à de telles atrocités? Chez Nicolas, c'était tout un système. Tl disait publiquement : « Je ne connais que deux sortes de Polonais, ceux que je hais et ceux que je méprise. » Son mépris était pour ceux qui acceptaient le joug moskovite, sa haine implacable pour ceux qu'il révoltait.
Parlerons-nous des ukases sans nombre qui confisquèrent tous les biens, non-seulement de quiconque était accusé d'avoir pris part à l'insurrection de 1831 ou de tout autre délit, mais de leurs enfants, frères et neveux qu'on en rendait responsables; non-seulement des individus, mais des églises, des communautés religieuses; attentat contre la propriété qui se perpétua à toutes les époques, sous toutes les formes, et qui spolia constamment les cathohques surtout, sans aucune cause politique, et uniquement pour les faire abjurer? Dans ?>on\\\YQm{\X\ûé, La vérité sur la Russie^ M. Dolgoroukow fait l'effroyable peinture de la spoliation universelle et des tortures subies par les Polonais. « Les pro-
LA POLOGNE RENAISSANTE. i'dl
vinces polonaises, dit-il, constituaient pour la police politique une véritable Californie. De temps en temps, elle inventait une société secrète. L'on arrêtait et Ton jetait en prison des individus riches ou aisés désignés d'avance. Ces malheureux avaient le choix enlrele payement d'une rançon considérable et l'avenir le plus affreux. S'ils refusaient de payer, alors ils se voyaient chargés de chaînes, mis à la question, livrés aux tortures et martyrisés, jusqu'au moment où la douleur leur arrachait un oui fatal... Ils étaient envoyés en Sibérie, leurs biens confisqués et leurs familles réduites à la misère. A Varsovie, surtout dans les années qui suivirent la révolution de 1831, le royaume de Pologne tout entier avait été mis en coupe réglée d'exactions. » Bibikoff, gouverneur de l'Ukraine, etPetroff, gouverneur de la Podolie, se signalèrent entre tous par ce pillage publiquement organisé, outre la confiscation patente qui enleva à la Pologne en quelc]iies années seulement plus de 100 millions. Vn seul ukase du 16 septembre 1834 approuve la condamnation à mort de 240 personnes; un autre du 28 juin précédent confisque les biens de 4C0 propriétaires du gouvernement de Vilna; d'autres, de 1835 a 1838, donnent aux généraux et fonctionnaires russes des biens confisqués pour la valeur de 100 millions de roubles.
Après ces attentats inouïs contre tout ce que Thomme a de sacré sur la terre, liberté, religion, famille, pi'opriété, existence, est-il besoin de mentionner Tabolition (le la Charte de 1815 et son remplacement par le stattit oryonique qui anéantit la Pologne, la suppression des
chaires, des écoles, des universités, des sociétés littéraires, agronomiques ou autres, l'enlèvement des bibliothèques et de toutes les collections d'art et de science, la proscription de lalangue,des costumes, -de lamonnaie, des poids et mesures nationaux, la dévastation de tous lesmonuments, publics, la prostitution desy^ig-aes et des distinctions militaires, l'incrimination de tous les souvenirs historiques, les règlements imposant partout l'espionnage, les divisions fomentées entre les paysans et les propriétaires fonciers, et aboutissant à des massacres, les occupations militaires, les états de siège, en un mot, tout ce que peut inventer de plus satanique le génie de la tyrannie ?
Quant aux persécutions, aux tortures horribles employées pour faire abjurer les catholiques, il faudrait des volumes pour en rapporter les machiavéliques et sanglantes histoires. Elles dépassent tout ce que pourrait rêver Timagination la plus perverse et la plus sinistre. C'est duNéron et du Dioctétien mêlé de Julien l'Apostat. Catherine commence cette œuvre satanique par la destruction de l'Eglise unie, qui, dès lors, sevoitenlever outre tous ses Brens, 150 couvents, 9,300 paroisses et plus de huit misons de fidèles. Après Alexandre 1", qui soumet lEglise catholique à l'autorité laïque (1801- 1804), Nicolas poursuit avec rage cette guerre à mort contre le cathohcisme : depuis 1828 et surtout depuis d832, toutes les ressources de la violence et de la perfidie furent mises en œuvre dans ce but, massacres, déportations, mutilations de prêtres, de paysans et de
quiconque résistait, incendies, confiscations d'églises, suppression successive de tout culte. Les martyrs furent innombra^)les, 1043 ecclésiastiques de l'Eglise unie disparurent d'un coup.^ Mais ne pouvant raconter en détaihi ces sanglantes horreurs, bornons-noi^s à citer un seurfeiljcomm^ exemple. En 1845, l'Europe entière a retenti du martyre héroïque des religieuses basiliennes de Minsk. Ces saintes femmes, au nombre de trente-cinq, se livraient à Téducation des filles, élevaient à leurs frais quarante orphelines et pourvoyaient à la subsistance d'un grand nombre de veuves et d'infirmes. N'ayant pu lesfaire abjurer, on lesexpulsabrutalementdeleurcouvent,oùron en tuad'abord une. Elles furent enchaînées deux à deux, et, après sept jours d'une marche horrible, arrivèrent à Yitepsk, où ehe furent jetées, les fers aux pieds, dans le fond d'une basse-cour, avec treize autres basiliennes de cette ville, reste de dix-huit dont cinq avaient déjà été égorgées. Là elles souffrirent tout ce qu'il est possible d'imaginer. Presque sans autre nourriture que les herbes qu'elles arrachaient à la terre ou ce qu'elles dérobaient aux pourceaux, accablées de coups, fouettées publiquement deux fois par semaine jusqu'à ce que le sang jaillit à flots et que leurs corps fussent en lambeaux, elles étaient occupées à creuser la terre, à tailler et à brouetter les pierres. Trois moururent dans ces affreuses flagellalions. Deux autres furent assommées à coups de bûche et de bâton. Une sixième fut lu-ùlée vive dans un grand poêle, où on l'enferma. Le reste fut jeté dans des cachots. Après deux années entières d'eflVoya-
bles tortures, elles furent traînées de Vitepsk à Polock, où dix nouvelles victimes vinrent remplacer celles qui avaient succombé. Là, leurs souffrances redoublèrent encore. On les employa comme manœuvres. Douze furent écrasées, cinq englouties vivantes dans une carrière; etenfm, ne pouvant faire abjurer celles qui restaient, l'apostat Siémaszko, leur bourreau, déchaîna rontre elles une multitude ivre et féroce d'hommes infâmes, promettant le grade de protopope à quiconque parviendrait à les outrager. La lutte fut horrible, les saintes héroïnes triomphèrent, mais deux furent écrasées et tuées à coups de talon de botte, une troisième expira dans la nuit, huit eurent les yeux arrachés, la supérieure eut le crâne brisé, et toutes étaient en lambeaux. Et ces incroyables borreurs étaient commandées par un ukase signé de la main même de l'empereur, qui « déclare approuver^ confirmer et regarder comme saint » et trois fois saint tout ce que Siémaszko a fait et fera, » et ordonne à toutes les autorités de lui prêter aide et » assistance, môme parla force armée, sur sa simple » réquisition, à toute heure et partout. » Ce Siémaszko, rhargé des missions spéciales du (zar, fut comblé de grades, de titres et des plus illustres décorations. Les basiliennes, réduites, à vingt-trois, après vingt-sept mois de séjour à Polock, furent conduites enchaînées à Miédzoly, où on les précipitait dans le lac glacé jusqu'à ce qu'elles perdissent connaissance. Quatre y périrent. De cinquante-huit, il n'en restait plus que dix-neuf, dont huit avaient les yeux arrachés et sept étaient com-
plétement infirmes, lorsque, au bout de vingt-six mois passés dans cette affreuse prison, on résolut d'en finir avec elles en les envoyant à Tobolsk, où leur mort était certaine. Ce fut alors que quatre, encore un peu valides, profitant de livresse et du sommeil de leurs geôliers, parvinrent à s'enfuir et à gagner Paris et Rome, où le monde apprit avec épouvante cet inénarrable martyre de sept années (1838-1845).
Mais ce n'est là qu'un des épisodes de cette torture incessante des catholiques polonais dont les faits sont innombrables. 300 couvents furent fermés après la prise ^~Tle Varsovie, et leurs biens, s'élevant à plus de 20 millions, confisqués. Plus de deux cents noyés dans le sang et supprimés par les seuls ukases de février 1832, témoignent de la tyrannie moskovite. L'ordre seul de Saint- Basile comptait dans la Pologne russe deux cent quarante-cinq religieuses, « qui toutes, sans en excepter une seule, ont été martyrisées. » Un seul convoi de Sibérie comprenait trois cent quarante-six prêtres et religieux dont la moitié avait été tuée avant d'arriver à Tobolsk, les autres ayant les pieds et les mains gelés. Au supplice on joignait l'ironie, témoin la décision suivante rendue contre le vénérable abbé Siérocinski : « considérant que le coupable est d'un âge trk-avaucf'^ il est condamné à la perte de ses titres de noblesse, de sa fortune et à un hannissemcnt perpt'tuel en Sibérie. » On fit aussi périr dans les supplices un nombre considérable d'enfants pour obtenir l'apostasie des mères.
Des ukases défendent de bâtir des églises catholiques,
de réparer celles qui existent, et mettent toutes sortes d'entraves à Texercice de ce culte, systématiquement et violemment persécuté au profit du schisme russe, que des bourgs, des comm.unautés, des villes, des provinces entières sont chaque jour contraintes par force d'embrasser. D'après le code draconien de la Russie, le simple blâme du schisme entraîne « la perte de tous ses droits^ et six à Ina't ans de travaux foix-és, » et pour le non révélateur « un emprisonnement de six mois à un an » (art. 184 et 185). Four les mêmes faits commis par écrits, manuscrits, ou de quelque manière que ce soit, (inerte de tous les droits et déportation dans les contrées les plus éloignées de la Sibérie. » Pour le colporteur ou propagateur, « même peine » (art. 187). Pour quiconque engage une personne à quitter le schisme, « déportation dans les gouvernements de Tonsk ou Tobolsk, et en Sibérie y> (art. 193). Pour le même fait tenté par sermon ou par écrit, « la première fois, emprisonnement d'un à deux ans; la seconde fois de quatre à. six ans ; la troisième, déportation à Tonsk ou Tobolski> (art. 195). Et ainsi de suite. Notons, en passant, que la privation de tous les droits et la déportation en Sibérie entraînent la marque, plus 80 à 200 coups de verges.
Plus tard, il est vrai, le 19 mars 18G0, on prétendit modifier cette législation atroce, en décidant que ceux qui se permettraient de discuter le schisme russe ou de propager une autre doctrine « seraient passibles pour ces crimes de \si privation de tous leurs droits civils et de l'exil, ceux de la Russie européenne dans les provinces
LA POLOGNE REXAISSANTE. 303
tmns caucasiennes, ceux de ces dernières provinces en Sibérie, et ceux de Sibérie dans les parties les plus reculées de celte contrée. » Ajoutez à ces peines la confiscation des biens, spécialement réservée aux Polonais.
Par contre, un ukase donne aux femmes dont les maris ont été condamnés à l'exil, à la prison, aux mines ou aux galères, la permission de se remarier du vivant de leurs maris, à condition d'élever leurs enfants dans le schisme russe. Un autre ukase du 2 janvier 1839 accorde sa grâce k tout catholique qui, « pour meurtre, vol ou autre crime, » a été condamné au knout, aux mines, aux galères ou à la prison, s'il embrasse la religion moskovite. Il obtient en outre la permission de porter au ruban de la décoration de Sainte-Anne, une médaille frappée en l'honneur de l'événement. Ces galériens amnistiés et décorés disent assez l'état d'une religion recrutée par de tels moyens. En même temps, le tzar décorait de la croix polonaise les assassins de la Pologne, et donnait à tous les généraux russes le grand cordon de cet ordre qui ne devait être porté que par loi libérateur de la patrie. Dérision sacrilège , outrage à tout un peuple !
La condamnation aux travaux forcés, qui est prononcée en Pologne sous tous les prétextes, et même sans aucun prétexte, entraîne « la perte dos droits de famille, la cessation de la puissance paternelle et des droits du mariage,» le conjoint pouvant so remarier sans qu'à son retour il reste aucun recours au condamné gracié ou reconnu innocent.
En vain le Saint-Siège avait fait entendre ses protestations incessantes. Rien *n'arrêtait ces atroces persécutions du tzar. Aussi le 22 juillet 1842, à la face de Dieu et de l'univers, il dressa contre lui un acte terrible d'accusation dans la magnifique allocution et l'Exposé de ses actes^ où il convainc le gouvernement moskovite de fraude héréditaire, de mensonge systématique et d'attentats sacrilèges. Cette voix solennelle retentit dans le monde entier. Nicolas maîtrisa sa colère, et trois ans après osa venir à Rome rendre visite au pape. C'était le 13 décembre 1845, sept jours après la constatation officielle du martyre des religieuses basiliennes de Minsk. Mais au sortir de cette entrevue, dit un témoin oculaire, « il avait les cheveux en désordre, l'œil hagard, le teint pale, comme si pendant cette heure il avait souffert tous les maux d'une fièvre prolongée. Il marchait d'un pas précipité, la tête baissée, sans rien voir et pressé de s'éloigner au plus vite de ce théâtre d'une défaite évidente. » Le bourreau, écrasé pçir sa victime, signa le 3 août 1847 un concordat qu'il ne fit pas même publier, encore moins exécuter.
Dli reste, depuis longtemps déjà l'émigration polonaise se distinguait par l'exaltation profonde de sa ferveur rehgieuse. Les admirables poésies de Mickiewicz^ celles de Bogdan Zaleski, du poëte anonyme et d'une foule d'autres, contribuèrent puissamment à généraliser cette direction des esprits; etle double résultat de l'exil et des persécutions fut d'exalter cette ferveur mystique jusqu'aux suprêmes héroïsmes de l'apostolat et du martyre.
Massacre delà Galïgif. Annexion a l'Autriche de la RÉPUBLï.jUE DE Krakoyie (18-4G-1847).
Cependant la république polonaise subsistait encore au lieu de son berceau, dans une petite étendue de 76 lieues carrées, garantie par les traités de 1815 dont les articles o et 6 portent : « La ville de Krakovie avec son territoire sera envisagée à perpétuité comme cité libre^ indépendante et strictement neutre... Aucune troupe armée ne pourra jamais y être introduite sous quelque prétexte que ce soit. » La charte constitutionnelle donnée à Vienne le 3 mai 1815 fondait le gouvernement de la nouvelle république sur des bases essentiellement démocratiques. La souveraineté y était répartie en trois pouvoirs : le pouvoir législatif^ le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Le premier ou la Chambre des représentants (Diète eut dans ses attributions le contrôle suprême de l'exécution des lois, l'examen des comptesrendus de l'administration, la nomination dus sénateurs et des magistrats, la faculté de les mettre en accusation et de les traduire devant la cour suprême de la diète; enfin le droit exclusif de statuer sur le budget. Le sénat ou pouvoir exécutif dirigeait l'administration, la police, la force armée, et possédait seul l'initiative des projets de loi. Enfin le pouvoir judici;iire était composé de magistrats inamovibles jugeant les atl'aires civiles
et criminelles en dernier ressort, et ne pouvant être accusés ou destitués que par la chambre des représentants. La liberté de la presse^ la publicité des débats judiciaires et politiques, Tintroductio-n du jury en matière criminelle, stipulés expressément dans cette charte complétaient le système de garanties accordées au peuple du nouvel État. Cette organisation politique obtint du Congrès de Vienne des garanties toutes spéciales, et toutes les puissances s'engageaient solennellement et formellement fi concourir au maintien et à l'accomplissement de ce traité.
Mais, au mépris de ces stipulations solennelles, les trois cours copartageantes nommèrent bientôt unecommission qui commença à supprimer la plupart des garanties constitutionnelles, commerciales, universitaires. Puis, successivement, en 18^24,1826, 1828,1833,1834, elles détruisirent, malgré une résistance énergique, presque toutes ces institutions. Enfin, le 17 février 1836 elles occupèrent militairement Krakovie, proscrivirent une foule de citoyens paisibles, organisèrent une police secrète qui supposa des complots dont tous les prétendus auteurs furent reconnus innocents par les tribunaux, qui citèrent le directeur de la police lui-môme devant la justice pour abus d'autorité. Krakovie ayant dénoncé aux trois cours protectrices les odieuses persécutions dont elle était victime, pour toute réponse 1,500 hommes d'infanterie et de cavalerie autrichiennes vinrent augmenter sa garnison. Poussée à bout par une tyrannie qui n'avait plus de bornes, la chambre des représentants
vota, le H mars 1838, une Adresse aux trois souverains ; mais elle fut déclarée nulle et non avenue. Le 23 mai suivant, on expulsa de vive force la Cour des comptes et on saisit ses archives.
L'Europe s'était émue de ces violations fla^Tantes des traités. Alors on laissa fom.enter ou plutôt on provoqua une insurrection dont les symptômes se manifestaient publiquement dès la fin de 18i5, et qui devait, disait-on, «dater le 18 février 18iG. Ce jour-là 2,800 cavaliers et fantassins autrichiens occupèrent Krakovie et parcoururent les rues; mais au lieu d'étouffer l'insurrection, se retirèrent le 21, et pour mieux lui laisser le champ libre, emmenèrent avec eux le sénat, les autorités et la milice municipale. Le piège était visible, mais les Polonais y donnent tête baissée, organisent une garde nationale, un .gouvernement révolutionnaire avec Tyssowski pour dictateur, et les mineurs de Yiéliczka arrivent sous les étendards de la Pologne libre, l'image de la Vierge et l'aigle blanc aux ailes éployées, et en chantant le célèbre cantique de saint Albert.
C'était le prétexte qu'attendait le gouvernement autrichien, qui avait résolu de faire exterminer tous les nobles et les propriétaires de la Galicie. Ce plan combiné à Vienne par Mettcrnich, dressé à Tarnov par U. r)reindl de Wallerstern, capitaine du cercle, fut approuvé par un conseil secret réuni à Léopold sous la présidence de l'archiduc Ferdinand d'Esté. On licencia S, 000 soldats choisis dans le rebut de la population des campagnes, et on les dissémina sur tous les points de la Galicie avec
des instructions secrètes. Porteurs des plus belles promesses, ils répandirent partout, parmi les paysans, le bruit que les propriétaires devaient les faire égorger, eux^ leurs femmes et leurs enfants, et organisèrent ainsi une conspiration d'autant plus dangereuse, qu'elle paraissait n'être qu'une légitime défense. Le i8 février, ils s'emparèrent par surprise de deux petits groupes d'insurgés, l'un d'une quinzaine, l'autre d'une vingtaine d"hommes. Alors le préfet Breindl donna le signal du massacre des propriétaires et du pillage des propriétés. Les chefs de districts avaient d'abord alloué sur les deniers de l'État 5 florins pour un blessé; ils en donnèrent 10 ;25 francs; pour un mort. Aussi n'amena-t-on plus que des cadavres. Si quelque victime respirait encore, les assassins l'achevaient à coups de bâton sur la place publique. Celte effroyable boucherie, commencée dans le cercle de Tarnow, s'étendit à ceux de Bochnia, Jaslo, Rzeszow. Chaque cercle eut sa troupe d'égorgeurs conduite par un chef, et les autorités leur annoncent « qu'ils toucheront des récompenses qu'on est autorisé à leur verser immédiatement et qui seront proportionnées aux circonstances et au mérite. » Les employés du fisc et de l'octroi faisaient partie des bandes. M. Krieg, président du gouvernement, disait: (iXous avons reçu des ordres positifs, nous les exécutons à la lettre. » C'était si bien un ordre venu d'en haut, que l'archiduc Ferdinand d'Esté répondit à la femme de l'infortuné M. Rey « que la mort de son mari était une méprise, et que c'était son frère qui était désigné. ^^ Beaucoup de fauiilles
s'étant réfugiées dans les capitales, on les força de retourner dans leurs domaines, et l'on établit autour de chaque ville une ligne de démarcation qu'il fut défendu de franchir sous peine de mort; de sorte que si \e^ familles restaient chez elles, elles étaient massacrées par les bandes des campagnes, et si elles fuyaient, elles tombaient sous les balles des soldats. A Zagorzany, toute la population vint consulter le curé et lui dire : « qu'ils craignaient d'être trouvés en faute et punis par les réviseurs s'ils ne dévastaient les domaines, comme c'était la volonté de l'empereur. » A Rzepieniki, les paysans s'écriaient : « Il est sur que l'empereur aura un terrible compte à rendre à Dieu pour nous avoir ordonné de commettre toutes ces cruautés. » A Jaslo, le préfet disait aux cultivateurs : « Pillez les châteaux tant que vous voudrez.))Le vice-président, comtede Lazanski, donnait publiquement l'accolade aux assassins et les félicitait, en leur distribuant les récompenses. Il disait du brigand Széla, chef de toutes ces bandes : «C'est un héros qui a sauvé l'empire. y> En effet, les principaux agents des massacres, Széla, Breindl de Wallerstern, Cretsch de Lindenwald, furent décorés, récompensés; la commune deUsia-Gora reçut 1,000 florins; celle d'Oporyszow, 500; et l'on ne cessa de payer chaque tète de propriétaire que lorsque le nombre des victimes étant devenu trop considérable, les fonds des caisses publiques furent épuisés.
Rien ne saurait décrire les scènes effroyables de ce carnage organisé. Les églises furent l'objet de profana-
tiens sacrilèges, les vases, les ornements sacrés furent foulés aux pieds, les couvents saccagés, 72 ecclésiastiques égorgés, les manoirs pillés et brûlés, lés propriétaires massacrés avec leurs femmes, leurs enfants, les régisseurs et les gens de service. 1 458 périrent dans le seul cercle de Tarnow. C'étaient les hommes les plus éminents par leurs vertus et leur dévouement aux classes populaires. Toutes les routes étaient jonchées de cadavres et les fossés pleins de sang. Une seule famille, celle de Bogusz, eut 17 personnes assassinées. On ne se contentait pas de tuer, on y joignait le raffinement des plus incroyables atrocités. A M. Broniewski, on coupa la langue, le nez, les oreilles, et on lui creva les yeux avant de l'achever, et sa femme fut contrainte d'assister à ce supplice. A d'autres, on enleva la peau du crâne avant de les mettre à mort. Eh bienî qui le croirait? vers le 12 mars suivant, l'empereur Ferdinand témoignait à ces égorgeurs « sa satisfaction pour leur présence cV esprit » et disait : « Mon cœur éprouve le besoin de faire savoir solennellement à mes fidèles Galliciens toute la reconnaissance dont il est pénétré. » Et aux Pâques qui suivirent, le gouvernement sévit contre les évèques et les prêtres qui refusaient l'absolution à ces scélérats impénitents.
A la nouvelle de ces massacres, une procession composée de 40 prêtres, de oOO citoyens et précédée par des bannières consacrées, des croix et des cierges, s'était dirigée de Krakovie vers la Galicie pour arrêter l'effusion du sang. Mais elle fut assaillie par les troupes autri-
chiennes, qui massacrèrent des prêtres, de pieuses femmes, et emmenèrent 130 prisonniers, dont 30 prêtres qui furent enchaînés et jetés dans les sombres cachots d'Ohnutz. Quelques jours après, les Autrichiens, les Russes et les Prussiens entraient sans résistance à Krakovie, bombardaient les faubourgs et mettaient à prix la tête des insurgés. Enlîn, le 27 janvier 18i7, le territoire de Krakovie était enclavé dans les lignes de douanes de l'Autriche. A ce dernier coup porté à la Pologne, Louis-Philippe protesta en ces termes dans son discours de la couronne, du 11 juillet 18i7 : « Un événement inattendu a altéré l'état des choses fondé en Europe par le dernier traité de Vienne. La république de Krakovie, État indépendant et neutre, a été incorporé à l'empire d'Autriche. J'ai protesté contre cette infraction aux traités. » L'adresse des Chambres répondit au roi : «En protestant contre cette violation des traités, nouvelle atteinte portée à V antique nationalité polonaise. V. M. a remphun impérieux devoir et répondu au sentiment de la France et à la juste émotion de la conscience publique. » En Angleterre, le discours de la reine au parlement disait : « L'extinction de TÉtat libre de Krakovie m'a paru une violation si manifeste du traité de Vienne, que j'ai ordonné qu'une protestation contre cet acte fût remise aux cours de Vienne, de Berlin et de Saint-Pétersbourg, qui y ont participé (19 janvier).
Rien n*ïi donc manqué à la revendication publi(]ue, solennelle, incessante des droits si indignement outra-
:M:2 histoire pe la Pologne.
gés de la Pologne : protestations officielles, déclarations diplomatiques, manifestations populaires, soulèvement d'indignation et d'horreur du monde entier, hospitalité nationaledesesnoblesproscritSjtout s'est réuni pour faire entendre depuis trente ans, que dis-je? depuis un siècle, la voix des peuples et le cri de la conscience humaine.
Tentatives tans le duché de Posex et la Galicie. Guerres de Hongrie et d'Orient. Massacres de Varsovie. Persécutions religieuses et politiques (d8i0-1863).
Peu d'événements importants se passèrent en Pologne de 18i6 à 1861 : c'était le silence qui précédait la tempête, c'était le recueillement de toutes les forces nationales s'appretant pour la lutte suprême qui devait consommer raffranchissement définitif de la patrie. Quelques tentatives eurent lieu cependant, et la révolution française de 1848 fut, comme celle de 1830, fatale à la Pologne.
En 1846, Mieroslavski prépara une insurrection dans j.e duché de Posen ; mais il fut arrêté, et après deux ans. condamne à mort avec plusieurs autres. Ils allaient être exécutés lorsqu'éclata en France la révolution du 24 février 1848. Toute l'Allemagne en ressentit le contre-coup. Mieroslavski et Libelt furent délivrés et portés en tiiom-
plie. Le duché de Posen forma des comités, s'oi'ganisa militairement et voulait proclamer Tindépendance de la Pologne et faire la guerre à la Russie. Après diverses tergiversations, la cour de Berlin fit marcher les troupes prussiennes contre Sroda où étaient réunis 2,000 paysans armés et une centaine de cavaliers sous les ordres du colonel Brzezanski. Dans quelques villes et notamment à Gostyn, Korzmin et Topola, les insurgés ne purent soutenir une lutte trop inégale et furent forcés de déposer les armes. La 23 avril, leur camp de Xionz, que commandait Domhrovski, fut attaqué parles Prussiens qui, après une affreuse mêlée, où périrent 200hommes, massacrèrent les captifs et les femmes, et se retirèrent avec 57-4 prisonniers, dont une parlie fut délivrée par le peuple armé de faux. Le 30, près de Miloslav, moins de 2,000 Polonais tinrent tète à 5,000 Prussiens dirigés par le général Blumen, puis les battirent et leur tuèrent 30n hommes. L'armée prussienne, portée à 10,000 combattants, voulut reprendre Miloslav, mais fut repoussée sur Gnèzen, le peuple des campagnes étant accouru soutenir la petite troupo polonaise. La république fut proclamée à Mosina, à Kurnick et à Stcnszew. Cepimdant les Polonais, qui ne pouvaient espéror tenir longtemps, entrèrent en négociations avec les g'iiéraux prussiens, qui bientôt désarmèrent les districts, arrèlèrent dans toutes les directions les détachements d'insurgés, et tirent écrouer dans la forteresse de Posen Mieroslavski, qui ivcouvra plus tard la liberté iiar l'int'Tvention de l'ambassadeur français, Arago.
T. rî, j.;}
Tandis que ces événements se passaient, la révolution de Paris du 24 février ayant produit à Vienne celle du 19 mars, la Pologne autrichienne obtint une amnistie générale, la mise en liberté des détenus politiques de 1846, la promesse d'institutions nationales et d'une organisation polonaise. Les émigrés accoururent en foule, une garde nationale fut instituée, on voulut proclamer l'indépendance de toute la Pologne et préparer une armée pour envahir les possessions polonaises de la Russie. Alors les troupes autrichiennes marchèrent contre Krakovie et Leopol, bombardèrent ces deux villes, et tous les émigrés furent obligés de quitter le pays. Dans la Galicie occidentale, TAulriche parvint à exciter les paysans contre les propriétaires, qui cependant avaient aboli la corvée et donné aux fermiers les terres. qu'ils cultivaient. Dans la Galicie orientale, la Russie et TAutriche excitèrent les Ruthènes unis contre les Latins. A l'aide de ces divisions, elles paralysèrent toute tentative d'indépendance.
Alors une foule de Polonais accoururent soutenir la Hongrie, qui venait de déclarer la guerre à l'Autriche pour défendre sa vieille constitution. Vysocki forma à Pesth une légion polonaise, tandis qu'une autre s'organisait à Preszou, que le lieutenant-colonel Tchorznicki créait un régiment de lanciers, et le major Dembovski les chasseurs polonais. Près de Bartza, les Polonais, sous les ordres de Tchorznicki, mirent les Autrichiens en fuite et refusèrent les insignes honorifiques qu'on leur offrait, en disant qu'ils n'étaient venus en Hongrie que
pour préparer la délivrance de leur patrie. Ils se signa- Jèrent, sous Dembovski, le 11 décembre, à la bataille de Koszytze et aux combats qui suivirent. Leur renommée croissait de jour en jour. A la fin de 1848, Dembinski fut nommé par la diète commandant en chef de l'armée hongroise. Le 6 mars 18iv), après une attaque meurtrière, les Polonais délogèrent les Autrichiens de la ville de Salnock, sur la Cissa. Ils s'illustrèrent de nouveau à Hatvan où ils s'emparèrent de oOO fourgons de munitions, le vendredi saint, et le 8 avril, où ils emportèrent le pont de Wacow et où leur drapeau fut décoré par les Hongrois. Ils marquaient chaque jour par un nouveau succès, et l'ennemi reculait sans cesse devant eux. Le 19, dans une véritable bataille, l'infanterie prit d'assaut Nad'Sarlo, et un escadron de lanciers fit 2,000 prisonniers aux Autrichiens, qui perdirent 15,000 hommes et évacuèrent la Hongrie. Vysocki fut nommé général et forma un nouveau corps polonais. Dembinski s'empara de Koszytze, Preszow et de toute la province. Ce fut alors que les armées russes vinrent au secours de l'Autriche. Dembinski voulait transporter la guerre en Pologne et commencer par s'emparer de 8,000 Russes arrivés les premiers. Mais le traître (ioergey, alors ministre de la guerre, l'en empêcha et reçut sa démission. Les légions continuèrent à montrer leur intri'pidité dans plusieurs rcnconlres, et Dembenski, rappelé au moment critique à la tète de l'armée, se signala à Szegedin. Mais déjà Georgey s'était soumis sans condition aux Russes, stipulant que w toute l'armée déposerait les armes entre
leurs mains. » En vain les Polonais protestèrent, Georgey les reçut fort mal et leur conseilla la fuite. Le colonel Zamoïski passa avec les légions par la Servie, et se rendit en Turquie , où le sultan refusa de les livrer au tzar. Après avoir en vain tenté le sort des armes dans le duché de Posen, en Gallicie, en Hongrie et partout, l'émigration porta sa dévorante activité dans l'ordre des améliorations religieuses, morales, intellectuelles et matérielles. En même temps qu'elle ne cessait de revendiquer les droits de la Pologne au parlement de Berlin et dans tous les corps constitués oii elle avait accès, elle fondait dans la Pologne prussienne , autrichienne et même russe des établissements publics de toute sorte : associations pieuses, littéraires, scientifiques, publication de journaux, ouvrages historiques et autres, bibliothèques, écoles, amélioration de l'agriculture, abolition de la corvée, sociétés agronomiques, fermes modèles, institutions industrielles, commerciales et de crédit, caisses d'économie, telle fut l'œuvre incessamment poursuivie de 1830 à 185-i, au milieu d'un redoublement de persécutions, surtout en Russie. Là, l'instruction publique usait de tous les moyens pour démorahser et abrutir le peuple. En 1848, on publia un nouveau code criminel contenant 95 catégories de prétendus délits entraînant les travaux forcés, l'envoi en Sibérie avec privation des droits de famille.
Mais le jour arrivait où le prestige de la Russie allait pour jamais disparaître. En 1853, la Turquie, commençant à lutter contre elle, donna à son armée des
généraux polonais, et plus tard, lors de la guerre de Crimée, forma un corps de 4,000 Polonais commandé par le général Zamoïski. En ce moment, la Volynie, la Podolie et l'Ukraine, profondément agitées, voulurent lever l'étendard de l'insurrection ; mais les Czartoryski, agissant sous l'influence du gouvernement français, les arrêtèrent. Cependant le traité de Paris ayant subitement rétabli la paix, la question de Pologne fut soulevée dans le congrès, et la Russie, pour prévenir toute stipulation directe à ce sujet, prit des engagements et promit «de donner la plus large satisfaction aux griefs des Polonais et d'étonner FEurope en dépassant ce qu'on pouvait attendre. » Mais à peine le traité fut-il signé, que, pour toute réforme, un journal russe annonça que « le congrès de Paris avait jeté la dernière pelletée de terre sur le cadavre de la Pologne. » La France avait sacrifié 230,000 hommes et trois milliards pour ruiner la moitié d'une ville, lorsqu'avec la dixième partie de ces moyens, elle aurait rétabli la Pologne, qu'elle abandonnait pour la centième fois.
Peu après Nicolas mourut ; et en arrivant à Varsovie en mai 1856, Alexandre II, son successeur, ne dissimula point aux Polonais qu'ils n'avaient rien à attendre de lai. 11 traita de rrrcn'es, non-seulement tous les vœux d'indépendance nationale, mais jusqu'aux garanties des traités de 1815, annonça qu'il « saurait sévir, r et se résuma en disant : « Tout ce que mon ])ère a fait a été bien fait, et je le maintiendrai. » Avertie qu'elle ne devait plus compter que sur elle-même, la Pologne se pré-
para dès lors à la lutte. Le sentiment religieux qui, depuis 1848 surtout, avait pris un immense développement, arriva au dernier degré d'exaltation, et couvrit tous les pays polonais d'associations de piété et de charité. En même temps, la Société agricole conçue dès 1842, autorisée le 12 novembre 1857, et présidée par André Zamoïski, comptait plus de 4,000 membres en 1860, et son budget s'éleva progressivement à 250,000 francs. Mais dans l'œuvre religieuse comme dans l'œuvre agricole , c'était toujours la pairie qu'il s'agissait de relever. A Yitepsk, à Kamieniec, à Kiev, les propriétaires réunis réclamèrent la liberté du catholicisme, le rétablissement de la langue polonaise dans l'administration et les écoles. Le duché de Posen défendit contre la bureaucratie allemande les droits stipulés dans les traités, et la Lit-huanie protesta.
Mais c'est surtout de l'émigration à l'étranger que partit le mouvement. Dès que les passe-ports furent hbres, une société constituée à Paris envoya des émissaires pour organiser dans toutes les provinces, dans tous les districts, dans toutes les villes de la Pologne l'association qui. en effet, l'enveloppa bientôt de son immense réseaU;, sous la direction d'un comité central siégeant à Varsovie (1). Deux courants alors se disputèrent l'empire. La Société agricole, dirigée par André Zamoïski, se bornant à poursuivre la réahsalion d'un certain pro-
(l) Ces renseignements nous onlété directement donnés par lo Polonais même qui prit la part la plus active à cette organisation et que nous ne croyons pas encore pouvoir nommer.
LA POLOGNE RENAISSANTE. 3î^
grès matériel et moral, voulait rester dans les limites de k plus stricte légalité; mais elle fut bientôt tronquée et supprimée par la Russie. L'autre association, démontrant qu'il était impossible de rien obtenir par les voies paciliques, voulait recourir à l'insurrection. La jeunesse quitta la première pour entrer dans la seconde ; elles se fondirent enfin, et l'organisation devint une et universelle.
La première manifestation eut lieu à la mort de la veuve de Vysocki, le jeune officier qui avait donné le signal de la révolution du 29 novembre 1830; la seconde, à Tanniversaire de cette révolution; la troisième, lors de la réunion des trois rois spoliateurs à Varsovie. Le :25 février 1861, anniversaire de la bataille de Grochov, une procession nombreuse se dirigea avec ordre vers le cimetière, précédée d'un drapeau à l'aigle blanc et aux couleurs blanche et rouge, et chantant l'hymne national si célèbre Boze cos Polske. L'autorité jusqu'alors impassible lance des escadrons sur la foule qui tombe à genoux et se laisse tranquillement massacrer, en continuant à chanter: ^ Seigneur Dieu très-saint, rends-nous la patrie, rends-nous la liberté I » Le lendemain, la ville tout entière prit le deuil et le 27, jour suivant, 100,000 personnes accompagnèrent le convoi des victimes; les massacres recommencèrent, et des membres même de la Société agricole, qui ne s'étaient point associés à cette manifestation, furent tués sur le seuil de leur palais. La Pologne tout entière prit le deuil, et un avis répandu dans le pays disait: «La couronne d'épines, voilà depuis
près à\m siècle notre emblème. Elle signifie patience, sacrifice, délivrance et pardon. »
Une adresse pleine de modération est envoyée au Izar qui la déclare « nulle et non avenue. » Pour toute réponse, la Société agricole est dissoute, et de nouvelles t-roupes s'avancent à marches forcées sur Varsovie. Le io mars, les Cosaques entrent à cheval dans les églises, foulent aux pieds les fidèles qui s'y étaient réfugiés. Le 7 avril, la population tout entière étant allée au cimeïiQve prier pour ses morts, trouva à son retour la place publique occupée par les troupes. Le lendemain, elle revint pour solliciter le prince lieutenant de transmettre ses demandes au tzar. En ce moment un postillon, traversanl la place, fit retentir l'air national de Dombrovski : « Non, la Pologne ne périra pas! » Aussitôt la foule électrisée tombe à genoux, et, chargée de tous côtés par la cavalerie et l'infanterie, elle continue à prier et à chanter en s'écriant : « Tuez-nous, nous ne bougerons p;is! )) Des milliers d'hommes désarmés ouvrent leur poitrine en demandant la mort ; des femmes, des enfants rivalisent d'héroïsme et s'oflrcnt au martyre. Un jeune homme tenant un crucifix ayant été tué, un juif s'en empare, l'élève en l'air d'un air inspiré et tombe lui-même percé de trois balles. « Jamais, dit un témoin oculaire, je ne saurais vous faire comprendre le mépris de la mort, inou'i, enthousiaste, qui s'est emparé de ce peuple, hommes, femmes, enfants. ^^ Tous demeuraient immobiles et calmes, répétant leurs chants sublimes sous les charges furieuses des cavaliers et sous les feux
des bataillons renouvelés jusqu'à quinze fois. On se disputait les premiers rangs pour être plus certain de mourir. Jamais exemple semblable n'avait été donné au monde; jamais peuple n'était arrivé à ce comble d'exaltation. Les bourreaux fatigués de carnage abandonnèrent les premiers ce champ jonché de cadavres, parmi lesquels se trouvaient ceux de femmes, d'enfants, de vieillards; et plus de mille personnes furent tuées ou arrêtées.
A cette nouvelle, mille paysans des environs étaient accourus pour partager le sort de leurs frères, et des troubles éclatèrent à Yilna, à Lublin, à Piotrkov, à Kielce, à Ylocavek, à Kiev, à Krakovie et en Galicie. Malgré d'innombrables arrestations, ces manifestations continuèrent, et le 12 septembre on célébra dans les églises l'anniversaire de la délivrance de Vienne par Sobieski. Une fête religieuse ayant élé préparée en l'honneur de Kosciuszko, pour le 15 octobre, le 14 l'état de siège fut proclamé ; mais en dépit de celte mesure, le peuple courut dès le matin aux églises dont l'entrée n'était pas défendue. Quand elles furent pleines, l'armée les ferma et en garda les portes, et les cosaques se répandirent dans Varsovie, pillant les magasins, outrageant les femmes et maltraitant les Polonais et les étrangers. La population, haletante et souffrant la faim, fut retenue dans les églises toute la journée et jusqu'à quatre heures du malin, où elle en fut chassée par les soldats qui envahirent les sanctuaires, commirent toutes sortes d'excès, et jetèrent plus de 2,000 personnes dans
la citadelle. Le prévôt des marchands, le grand rabbin, un pasteur évangélique, cinq chanoines du chapitre et l'administrateur du diocèse, vieillard de 70 ans, furent condamnés à mort pour avoir ordonné la fermeture des églises et des temples profanés, et furent par grâce détenus dans une forteresse. Mais déjà la colère de Dieu éclatait sur les bourreaux : le prince Gortchakofi'mourait misérablement dans un jardin, s'écrianl d'éloigner « ces femmes noires, » image de la patrie en deuil ; le général Gerstenzweig se brûlait la cervelle ;Qe colonel Reutern préférait se tuer que de tirer sur les masses désarmées; le général Lambert perdait la raison; tous étaient subitement frappés comme par une main invisible; les officiers moskovites brisaient leurs épécs et se faisaient déporter en Sibérie; les soldats se battaient entre eux en se reprochant avec horreur les massacres d'enfants et de femmes, et les Russes, frappés de [stupeur à la vue de ce peuple tout entier courant au martyre, se sentait vaincu.
Qui pourrait redire cette incroyable histoire de deux années! États de siège, places publiques occupées par les troupes avec canons et mèche allumée, églises et couvents interdits et profanés, hymnes, chants nationaux et prières défendus, guerre au culte de Marie, aux statues de la Vierge et des saints, aux cierges, au deuil, au costume, au chapeau, à la canne, à un ruban, atout, arrestations incessantes et innombrables, déportations en masse, femmes outragées et battues de verges pour ces crimes irrémissibles, voilà le résumé de l'histoire
LA POLOaNE RENAISSANTE.
de la Pologne en 1861 et 186^2. C'est à n'y pas croire. En vain le pape, l'épiscopat, le clergé, le peuple tout entier protestent. Aucune Yoix n'est entendue, et, pendant ce temps, on leurre l'Europe avec des promesses réitérées de réformes et de constitution. Ces persécutions s'étendent non-seulement en Lithuanie, mais dans la Pologne autrichienne et prussienne. Pendant deux ans consécutifs la Pologne se laisse égorger, priant jour et nuit sans interruption, et 40,000 pèlerins se rendent à Gzènstochova malgré l'occupation de ce céFèbre sanctuaire par les Russes. Pendant deux ans les bourreaux ne se lassent pas de frapper, bien qu'il se forme même en Russie un parti pour la Pologne. Enfin, après ces deux années de martyre et de prière, le moment de la lutte suprême était venu, elle commença. Les bourreaux en donnèrent eux-mêmes le signal par cette transportation en masse, décorée du nom de recrutement. Or on sait ce que c'est que le recrutement même ordinaire en Pologne. D'après un relevé fait pour un seul district, sur 11,000 soldats, il n'en est revenu que 498, encore privés de leurs membres, ayant perdu leur religion et impropres à tout travail.
yiii
INSURRECTIOX DE 1863.
§ I. — Du 22 janvier au 11 février.
LinsuiTPClion générale de la Pologne, préparée depuis quelque temps déjà, devait éclater en avril 1803. Mais le gouvernement ruhse ayant commencé le recrutement qui devait enlever toutes les forces vives de la nation, le comité central, constitué depuis quelques mois en gouvernement provisoire, publia, le 22 jaQvier, un manifeste appelant la Pologne aux armes, proclamant tous les principes de la démocratie la plus radicale, et donnant la propriété foncière à la population rurale avec indemnité par l'État aux anciens possesseurs. Le même appel fat adressé le 29 janvier à la Lithuanie, et le 5 février à la Podolie, à la Yolynie et à la petite Russie. Une quatrième proclamation aux Polonais soumis à la domination prussienne et autrichienne les conjurait de rester paisibles, en se bornant à soutenir l'insurrection par des envois de volontaires, d'armes et d'argent, et à éclairer l'Europe sur la véritable situation. Dans tous ces manifestes, le gouvernement national ne cessait de répéter que le premier acte de la révolution devait être de conférer gratuitement les terres aux paysans.
Tout était organisé, mais on n'avait encore ni fonds, ni armes. Cependant, dès le premier jour rinsurrcction
se montre formidable, et, au moment où nous prenons la plume, après sept mois d'une lutte inouïe, la Russie, avec une armée de 265,000 soldats en Pologne, loin d'avoir gagné un pouce de terrain, a épuisé jusqu'à ses dernières réserves, est obligée à une levée de 700,000 hommes, et, malgré tant d'exterminations, de massacres et d'horreurs, ne possède plus rien de la Pologne, qui obéit tout entière au gouvernement national, dont la puissance occulte est douée de cet incroyable prestige qui fait l'admiration du monde entier. Durant ces sept mois il ne s'est pas passé un jour, on peut presque dire une heure, sans qu'un combat, un engagement, une rencontre quelconque ait eu lieu entre les Polonais et les Russes. On peut évaluer à plus de cinq cents les véritables combats qui se sont livrés, et les autres rencontres moins importantes sont innombrables : il nous serait donc impossible d'en faire même la simple énumération. Dans cette guerre de guérillas où chaque forêt, chaque marais, chaque arbre, chaque buisson, chaque pli de terrain cache un insurgé ou un groupe d'insurgés, disons mieux, où chaque Polonais combat, il est également impossible de donner la nomenclature de ces milliers de détachements qui se concentrent et se subdivisent incessamment : néanmoins, nous tracerons par intervalles un aperçu des principaux.
Ce qui distingue surtout celle insurrection, c'est son caractère éminemment religieux. Les évèqucs l'ont appuyée de leur concours moral, et plusieurs ont payé leur énergie de la dépoi'talioii. Le clergé polonais ton!
entier s'y est associé ; quelques-uns même d'entre eux commandent à cette heure encore des détachements d'insurgés et d'autres sont morts sur les champs de bataille : aussi les Russes ont-ils fusillé, pendu, massacré, déporté un noflibre considérable de prêtres. Spectacle inexprimable! en partant pour rejoindre leurs frères armés, les Polonais se confessent, communient, et reçoivent le sacrementdes mourants, Textrême-onction, les prières de toute la Pologne les accompagnent, ils portent la croix sur leur poitrine, leur bannière est celle de la sainte Vierge et leur cri de combat : Jésus, Marie! Quant aux traits d'incroyable héroïsme qui ont illustré cette guerre indomptable sans précédents comme sans analogue dans l'histoire, qui pourrait les redire? Combien, d'ailleurs, sont reslés inconnus ! Au milieu de ces scènes où tout est héroïque, le sublime se surpasse lui-même. On n'a qu'à prendre au hasard. Ainsi, pour ne citer qu'un des faits du début, qui ne se rappelle qu'à Siemiatycze, en Lithuanie, le général russe ayant déclaré que les femmes et les enfants eussent à sortir "de la ville parce qu'elle allait être rasée, les femmes lui répondirent : « Ici les femmes périssent avec leurs maris et les enfants expirent auprès de leurs parents ! »
L'insurrection traversa diverses phases successives dont nous montrerons les divers caractères. Le premier mois fut comme sa période de tâtonnements et d'essais. Grâce à l'organisation déjà établie, elle s'étendit dès l'abord d'un bout à l'autre de l'ancienne Pologne, des environs de Varsovie jusqu'aux frontières moskovites,
en face d une armée de 150,000 hommes. Mais elle était encore plus étendue que compacte, plus spontanée que disciplinée, dépourvue d'armes, de munitions, de vivres, de tout, et n'ayant aucun plan arrêté. Ici elle se concentrait par masse de 10 et 15,000 insurgés, occupait un grand nombre de villes, et y installait des autorités nationales. Là elle se disséminait sur une infinité de points, se formant et se retirant surtout dans les forêts, les marais, les lieux déserts et inaccessibles et faisant une guerre de partisans. Partout elle s'emparait des caisses de l'Etat, des documents publics, des dépèches, des stations de chemins de fer, arrêtait les trains, coupait les voies, brûlait les ponts, désarmait les postes détachés et les douaniers, commençant à s'armer, à former des corps de faucheurs, de cavalerie, fondant même des canons àDombrowa^ et ouvrant une première souscription nationale. Pendant cette période eurent lieu une foule de combats parfois très vifs où les Polonais furent souvent vainqueurs. Les plus importants furent ceux du 3 février à Wengrow, où les Russes perdirent i50 hommes, du -i à Wachock, où deux escadrons moskovites furent complètement anéantis, de Michow où périrent cent étudiants de l'université de Krakovie, dos Zouaves de la mort commandés par liochebrune. C'est à cette épo(|uc que les Russes conclurent avec la Prusse la convention (|ui leur donnait la libre entrée de son territoire et qui émut si -vivement toutes les puissances de IKurope.
Déjà les Russes commençaient cette guerre atroce d'extermination et de dévastât i(Hi poussée depuis jus-
328 HISTOIRE DE LA rOLOGNE.
qu'au délire de la sauvagerie et dont les cruautés inimaginables dépassent tout ce qu'on raconte des Tatars. Toutes les villes, tous les villages dont ils s'emparaient étaient saccagés, incendiés et les habitants massacrés. A Suchedniow, Wengrow, Wonchock, Siemiatycze, Dolaborzno, Modliborzyce, Thomaszow. Miechow, Ojcow et en mille autres lieux, ils réduisirent en cendres villes, bourgs et hameaux, pillèrent et brûlèrent les maisons, égorgèrent les habitants désarmés, femmes, enfants, vieillards infirmes et aveugles, Russes et Polonais, ouvrant aux uns le ventre, en brûlant d'autres vivants, achevant les blessés avec des raffinements de torture incroyables, renouvelant partout des scènes de carnage dont le récit fait frémir d'horreur. Châteaux, fermes, bibliothèques, comme ceux de MM. Piatowski, Zamoïski, de Polytcllo, furent mis à feu et à sac. ainsi que des pays entiers. En même temps on proclamait Fétat de siège, on établissait des cours martiales, et dès le 7 février un ukase donhaitàtousles gouverneurs militaires droit de vie et de mort sur tous les citoyens ; une commission pour les suspects était instituée dans chaque arrondissement ; les ordres sanglants, les arrestations, les déportations en masse se succédaient, et les journaux officiels eux-mêmes enregistraient le nom des prêtres et des laïques fusillés ou pendus d'abord à Lubartow. à Plock, à Piotrkov. Recevoir, même de force, un insurgé, ou lui donner un verre d'eau entraînait la mort.
LA POLOGNE REXAISSAXTE. 3:29
§ II. — Du 22 février au 21 mars. Diclalurc de Langiewicz. Protestation de Varchevcque de Varsovie.
Le second mois de l'insinTGction fut la période do la dictature, à laquelle plusieurs prétendirent, et qui fut donnée à Maryn Langiewicz entre les mains de qui le Comité central remit ses pouvoirs. Malgré l'arrivée continuelle de nombreux renforts aux Russes, l'action militaire se concentre, se régularise et s'étend dans plusieurs parties de la Pologne qu'elle n avait pas encore envahies ; beaucoup de femmes habillées en soldats y prennent part. Les combats, plus nombreux, redoublent de vigueur e^ d'acharnement. Plusieurs sont de véritables batailles, comme celui de Malogorz qui dura 5 heures et fut livré le 24 févier à -1,000 Russes dont iOO furent tués et qui virent leurs canons enlevés par les faucheurs. L'administration russe se désorganise complètement, et tous les Polonais, non encore démissionnaires, y cessent leur service. Un budget national commence à se former par une collecte volontaire qui produit 8,000 roubles en huit jours et par l'enlèvement des caisses publiques. Tout obéit aux pouvoirs nationaux. En face des Russes, au milieu même de Varsovie, le chef révolutionnaire de la ville donne des ordres exécutés par tous avec une incroyable ponctualité. Ainsi le 13 mars il annonce publiquement que les sommes donnés pour l'insurrection seront déduites de la contribution nationale à créer, défend de signer la pétition colportée par Wielopolski et de faire
des enrôlements non officiellement ordonnés par le gouvernement national. L'opinion publique, déjà si vive en France et dans tonte TEurope pour la Pologne, se prononce de plus en plus énergiquement. Des souscriptions, des manifestations et des meetings s'organisent en sa faveur partout et principalement en France, en Angleterre, en Belgique, en Ilalie et en Suède. A Londres, le meeting de Guildhall forme un comité international de souscription proposée aux municipalités de Paris, de Vienne et des autres capitales, envoie une adresse à Langiewicz et demande la cessation de tous rapports diplomatiques entre la Grande-Bretagne et la Russie.
Le 12 mars, l'armée polonaise se rangea en bataille et forma un quadrilatère au milieu duquel s'élevait un autel. Après une allocution de l'aumônier du camp, l'abbé Kraminski, le dictateur Langiewicz prêta serment à la nation, puis les fonctionnaires et l'armée tout entière au dictateur. On raconte qu'au moment où les prêtres célébraient la messe solennelle, le soleil parut subitement sur l'horizon accompagné de deux autres soleils latéraux, jetant sur le camp une vive lumière et formant en même temps un arc-en-ciel sur les hauteurs opposées. Ce phénomène disparut aussitôt après le service divin. C'était l'emblème de l'éclat si passager de cette dictature et des deux reflets trompeurs qui disputaient sa puissance à l'ancien Comité. Tous les pouvoirs occultes sont dissous, un gouvernement civil est établi avec i directeurs pour la guerre, l'intérieur, l'extérieur et les finances et 2 secrétaires. Le dictateur concentre
LA POLOCt>E KE^'A1SSA^"ÏE. 331
en lui la puissance suprême, publie un manifeste d'un caractère religieux où il a parle au nom de Dieu,» diverses ordonnances sur l'organisation civile et celle de l'armée, gracie huit condamnés à mort et nomme généraux Jezioranski et Waligorski. Des renforts et des munitions lai arrivent, et ilréunit autour de lui près de 15,000 hommes. Depuis longtemps déjà il avait livré aux. Russes un grand nombre de combats heureux ; mais à la suite de ceux des 17 et 18 s'étant un peu avancé sur le territoire de la Galicie, il fat reconnu et arrêté par les autorités autrichiennes, conduit à Krakovie, plus tard interné à Tischnowtz, puis libre de se rendre en Suisse. Ainsi finit cette dictature de huit jours. Cet événement, qui parut alors un grave échec pour l'insurrection, fut au contraire ce qui la sauva; car la concentration de tous les pouvoirsentre les mains d'un seul homme lui eût enlevé son caractère, eût paralysé ses forces, et, en amenant la concentration militaire, Teiit détruitt? en une seule bataille. Aussi l'ancien Comité national de Varsovie, en reprenant, le 21 mars, la direction, par suite de la captivité de Langiewicz, reconnut la faute qu'il avait laissé faire, et promit de n'y plus retomber. Durant toute cette seconde période, du reste, la lutte se poursuit de plus en plus ardente sur tous les points, dont plusieurs sont renforcés par les insurgés qui, après la prise de Langievicz, se partagèrent en plusieurs détachements et pi irent des directions dillércntcs. L'insurrection compte 20,000 combattants dans le seul gouvern(^ment de Uadom, et de nouvelles bandes se forment
principalement dans les forêts et les lieux boisés. Elle occupe un grand nombre de villes, et y établit des autorités nationales, s'empare des caisses publiques, d'armes, de canons, de prisonniers, détruit les ponts, coupe les chemins de fer, les télégraphes, et anéantit dans une seule rencontre un détachement de 250 hommes de la garde •impériale. Elle se propage enLithuanie avec un caractère particulièrement religieux. Elle a déjà presque partout ses chefs militaires habituésau commandement. Non loin delafrontièresilésienne,ausudde Czenstochau, se trouve le détachement de Gieszkowski, Tinfatigable destructeur des ponts et des chemins de fer; au nord, entre Czenstochau et Kalisch, Oksinski, le vainqueur d'OpatOT\eck ; plus loin, vers Konin et sur la Yarta, les corps de Mielinski et Taczanowski luttent continuellement contre les Russes. A droite, vers Kutno, sont les bandes errantes de Lakinski. Dans le gouvernement de Plock commande le général Sigismond Podlewski, qui étend ses excursions jusqu'au delà de la Nuren et dans le palatinat d'Augustowo, ayant sous ses ordres le colonel des faucheurs Fritsche, et correspondant avec d'autres détachement? nouveaux. Rylski et Raczinski sont à la tète des corps les plus importants de la Lithuanie, et les deux frères Ryko^v des plus considérables de l'ancienne Livonie polonaise. Dans les environs de Varsovie opèrent Tchartkowski, Jankowski, Sokol, Zaveski. Dans le gouvernement de Lublin sont le colonel LewandoAvski, qui bat les Russes àSlavin,et dont la cavalerie est commandée par le colonel Zakrewski ; Martin Lelewel, chef d'un corps volant.
LA PULUGNE RENAISSANTE. .'J3:{
puisd'autrespetits détachements. Dans le gouvernement de Radom une foule de bandes sont dirigées par des hommes dont le nom est inconnu. Nous ne parlons pas d'une multitude d'autres, comme Jezioranski. Mieroslavski, Turketty Smiechowski, Czerngery, Bogdanowicz, Zamiesko, Mieczav, fasillé le 19 mars à Krasnystaw par les Russes.
Tel est l'aperça sommaire des principales forces de l'insurrection vers la fin de mars. Les Russes arrêtent, surtout à Varsovie, déportent, pendent, fasillent, notamment à Lublin, Radom et Kiew. Ils font tout pour soulever les paysans contre les insurgés, et offrent publiquement 5 roubles >20 francs environ) par chaque tête livrée. Us confisquent les biens des suspects en vertu de l'ukase du -22 mars, et détruisent, par un acte de vandalisme sans exemple, toutes les antiquités qui se trouvaient dans le château de Pieskowa-Skala. Us pillent, dévastent, incendient et massacrent tout. AMichalowice, Londek, Rorysov, Tokarnia, partout ils saccagent, brûlent et rasent villes et villages, réduisent en cendres les châteaux, les granges, les maisons, comme à Gebultow,àGorka, ruinent des pays entiers, égorgent les habitants et achèvent les blessés. Citons un seul exemple de leurs atrocités. A Siedlce, en Podlachie, les cosaques fasillent à bout portant des Polonais qui n'avaient pris part à aucun combat, s'étaient rendus, et dont le plus âgé n'avait pas vingt-quatre ans, achèvent les blessés en leur fracassant la tête, leur ouvrant le ventre, et leur faisant boire leur propre sang, rient dr
leurs cris d'angoisse et d'agonie en les contrefaisant^ s'acharnent pendant une heure entière contre les cadavres, les dépouillent, et après avoir tout brûlé, mitraillent les habitants par passe-temps, et leur crient : « Regardez, voici votre sang, buvez-le ! c'est ainsi que nous égorgerons tous les Polonais. » Trois lieues de chemin furent toutes baignées du sang qui dégouttait de ces corps transportés à Siedlce. Ces horreurs étaient telles que des Russes eux-mêmes en étaient révoltés, et que plusieurs, comme le colonel Korff, se brûlèrent la cervelle pour ne pas exécuter les ordres atroces qui leur étaient donnés.
Cette période fut encore marquée par un fait plus important peut-être, mais surtout plus heureux que la dictature. Ce fut l'adhésion publique donnée par l'épiscopat à la révolution. Le chef du clergé polonais, Mgr Felinski, archevêque de Varsovie, envoya sa démission de conseiller d'État , rompant ainsi le lien officiel qui rattachait au gouvernement russe. Cette démission refusée, mais dans laquelle l'archevêque persista, fut suivie de celle de Mgr Meyertchak, archevêque du diocèse de Krakovie, et de celles de tous les membres du conseil d'État de Varsovie ainsi que du maréchal de la noblesse. En Lithuanie, tous les maréchaux, tous les juges-arbitres et tous les employés indépendants donnèrent également leur démission motivée.
Mais Mgr Felinski ne s'en tint pas à cet acte de la plus haute gravité et qui apportait à l'insurrection un appui moral immense; le 15 mars il adressa à l'em-
pereur de Russie une lettre où il dit : « Ce fut j^ujours la mission et le privilège de l'Église de porter la voix aux puissants de ce monde dans les moments des grands malheurs et des calamités publiques. C'est au nom de ce privilège et de ce devoir qu'en ma qualité de premier pasteur du royaume de Pologne , j'ose m'adresser à Votre Majesté pour lui exposer les besoins pressants de mon troupeau. Le sang coule à grands flots, et la répression, au lieu d'intimider les esprits^ n'en fait qu'augmenter l'exaspération. Je supplie Votre Majesté, au nom de la charité chrétienne et au nom des intérêts des deux pays, de mettre fui à cette guerre d'extermination. Les institutions octroyées par Votre Majesté sont insuiiisantes pour assurer le bonheur du pays; la Pologne ne se contentera pas d'une autonomie administrative, elle a besoin d'une vie politique. » Puis, après avoir hautement réclamé l'indépendance de la Pologne, il s'écrie : « Le temps presse, chaque jour creuse davantage l'abime... Arrêtez le flot de sang et de larmes qui coule depuis si longtemps en Pologne. Le moment est solennel. » L'empereur répondit par l'envoi de nouvellestroupes et par de nouveaux édits plus sanguinaires.
§ IIL — Du 21 mars au 8 mai.
Après la première période de prélude où l'insurrection essaye ses forces sans plan arrêté, et la seconde de dictature où elle se concentre militairement et comme pouvoir entre les mains d'un seul homme, général de Tar-
Kiée]?jfctinence une troisième phase où se constitue définiuvement et avec un prestige inouï la direction du gouvernement national, et s'organise le système d'une guerre de partisans qui avait été abandonné, et qui est désormais réalisé dans toute sa vigueur. Les détachements polonais se divisent en une foule d'autres plus petits qui occupent chaque district et causent des pertes bien plus fortes à Tennemi.
Le gouvernement national prend la plénitude de sa puissance, bien qu'il doive traverser encore une crise. Il décrète la dissolution de toutes les sociétés politiques existantes, et défend à qui que ce soit d'empiéter sur ses attributions : toute infraction à ses ordres est considérée comme une trahison. Il publie, le 31 mars, une proclamation adressée aux Lithuaniens, le 16 avril, un manifeste, et forme pour la Lithuanie et la Russie Blanche un comité spécial qui, sous sa direction, régit les affaires de ces pays. Partout il est obéi avec le plus admirable élan.
En même temps que le pouvoir se fortifie, la décentralisation militaire s'opère. De ces milliers de détachements, nous ne pouvons citer que quelques principaux : ceux de Padlewski, dans le gouvernement de Plock; du général Gzachow, du major Lopacki, de Grelinski et de Konono^icz dans le palatinat de Sandomir; d'Oksinski, de Taczanowski, de Skrzynski et d'un ancien officier français, dans le palatinat de Kalisch; d'Akord, dans le gouvernement d'Augustowo; deLelevel, Narbut, Jablonowski, Cieszkowski , Boleslas Kolysko, l'abbé
Mackiewicz, Prasnil, Cuszkowski, Seifried, Zamecreck, Czajkowski, Turketti, Kupletski, Mosakowski (i). Ces détachements, aidés d'une multitude d'autres, bien que séparés, agissent de concert sous une direction unique. Pour faire face à ce genre de guerre ;, les Russes sont obligés d'imiter leurs adversaires, el; organisent des colonnes mobiles dont les bandes indisciplinées signalent leur passage par le pillage, l'incendie, le massacre.
Les combats, moins éclatants en apparence, redoublent en nombre et en vigueur, l'intrépidité des Polonais se surpasse, les actes d'héroïsme se succèdent. Que nous déplorons de ne pouvoir au moins retracer quelques-unes de ces luttes! Le 11 avril, les Russes sont défaits à Bialacbewo, par Ramotowski; le 12 mars, par Siefried, et ont 30 chariots de blessés ; le 17, àLubiania. à trois milles de Varsovie, 500 Polonais, commandés par Grelinski, bien qu'entourés de 2,000 Russes, soutiennent un combat de trois heures, puis se fi-ayent un passage à travers les lignes ennemies. L'insurrection prend des proportions de plus en plus considérables. Elle s'étend d^nsla Lithuanie, la Samogitie, les provinces de h ]>altique, les palatinats de Vilna et de Minsk ; au sud.
(1) Nous voiiclrions pouvoir citer quelques-uns des noms échappés à l'oubli parmi ceux de ces cliefs qui s'illustrèrenl dans les premiers temps surtout de l'insurrection, mais la liste que nous en avons relevée est trop longue pour cire donnée ici, et nous nous bornerons à rappeler Kalixte UJeski, oflicier qui avait servi dans l'armée d'Afri(pu', .Tun^r de Bankenliem, oHifiiM' français, le colonel NiiUo, Italien, Antoine Dunin,etc.
dans la Galicie, et plus tard, a son principal théâtre dans le palatinat de Kalisch. Malgré les mesures militaires les plus sévères, les volontaires affluent de toutes paris, mais manquent d'armes. Le 12 avril, le tzar publie une amnistie ; pour toute réponse, dans la nuit du 12 au 13, 1,500 hommes quittent Varsovie pour rejoindre les insurgés, qui s'emparent des caisses du gouvernement, des magasins d'armes, de munitions, délivrent des convois de prisonniers et triomphent dans la plupart des rencontres. Les Russes, de plus en plus désorganisés, s'en prennent aux processions, qu'ils défendent, sont frappés de stupeur en voyant s'exécuter avec l'inexorabilité du destin les condamnations à mort prononcées par le gouvernement révolutionnaire, fortifient Varsovie et divers autres points, occupent militairement les stations de chemins de fer, et font escorter par des soldats les trains, qui cependant sont encore arrêtés. Ils mettent à feu et à sac châteaux, fermes, maisons et villes, entre autres, dévastent complètement les biens des comtes Zabrowski et Cyskiewicz, hachent en pièces une foule déjeunes gens dans la ferme de Hutta-Bouda, en Podlachie, assassinent Kuszkowski et Koslowski, étranger à l'insurrection, font dans la propriété de M'''' de Growski un massacre épouvantable de ses deux filles et de 70 ouvriers de Vitna, qui s'y étaient réfugiés, puis saccagent et brûlent tout. Des popes schismatiques prêchent du haut des chaires le meurtre, le pillage et l'incendie. On excite publiquement les paysans à exterminer les nobles et les propriétaires, et on leur alloue pour récompense 3 roubles par
tête. Des soldats des compagnies de discipline et des criminels tirés des prisons sont soudoyés, enivrés et envoyés dans les villages avec de fortes sommes d'argent pour former des bandes de brigands chargées de celle œuvre d'extermination. Une proclamation russe appelle les schismatiques « à exterminer tous les catholiques jusqu'au dernier, les seigneurs comme les paysans; leurs terres et leurs biens seront donnés comme récompense à ceux qui auront aiguisé les couteaux, les faux et les haches. Dieu, l'Eglise grecque et le tzar l'ordonnent,^) et bénissent d'avance les assassins. Yoilà par quels moyens la Russie combat cette noble insurrection polonaise, qui ne se venge qu'en usant envers ses ennemis d'une humanité sans exemple.
§ lY. — Du 8 mai au 12 Juin.
Le S mai signale le début d'une nouvelle phase marquée par l'extension de Tinsurreclionjusqu'ausein même de la Russie et par une crise qui se produit dans le gouvernement national. La Ruthénie se soulève dans tout l'espace compris entre le Buget le Dnieper, des coniins du Prypée jusqu'aux extrémités de IL'kraine. Les Rulhènes poussent leur cri de guerre Slmcd Uahnl « gloire à Dieu!» .Dans cette immense étendue presque chaque dislricL fournil son contingent armé, et dés les premiers jours les insurgés occupent la ville de Lubar en Volynie et plusieurs autres. Le mouvemenl se propage jusqu'à Kiew, Ghartow, Gzernikuw, lekaterinoslaw, l*ul-
tawa ; et presque en même temps éclate dans la Russie Blanche, notamment dans les gouvernements de Witepsk. Mohilew, Smolensk où le noyau des insurgés est formé par les élèves de l'université de Moskou, ceux des écoles supérieures des villes, la noblesse et les propriétaires. Les cosaques du Don et du Volga se soulèvent également. Des troubles éclatent jusqu'à Odessa et dans le gouvernement de Moskou; et à Saint-Pétersbourg même on opère de nombreuses arrestations. La Russie est attaquée jusqu'au cœur.
Le gouvernement national de Pologne adresse aux populations rulhéniennes des provinces polonaises de la Volynie, de la Podolie et de l'Ukraine Y Ecrit d'or ou Zlota Hromota^ imprimé sur papier d"or, en langue ruthénienne, et où l'on voit reproduite en style byzantin l'image du Christ donnant sa bénédiction. Ce document qui devait être déposé entre les mains de l'autorité de chaque commune rurale, porte le sceau du gouvernement national réunissant en écusson, sous une couronne, l'aigle blanc, le cavalier lithuanien et l'archange saint Michel. En voici les principales dispositions : « Les terres arables, les prairies, les métairies ou maisons appartenant à des particuliers ou à l'Etat, que les paysans détenaient à quelque titre que ce soit, seront à dater de ce jour leur propriété irrévocable, sans aucune redevance de leur part. Les propriétaires actuels en seront dédommagés par le trésor national. Les citoyens libres, ainsi que les fermiers nobles, auront, comme les paysans, la propriété complète des terres et des mai-
sons, soit des nobles, soit de l'Etat, qu'ils détiennent actuellement. » La diète d'Etat distribuera des terres aux paysans qui n'en auraient pas encore. Tous les citoyens, de quelque condition ou de quelque religion qu'ils soient, sont libres, égaux, admissibles à toutes les fonctions publiques, seront administrés et jugés par des hommes élus par eux, se serviront de leur langue, de leurs écoles, de leurs conseils, de leurs tribunaux, de leurs services administratifs, et ne seront soumis qu'aux décisions de la diète d'Etat composée des députés de toute la patrie. Les prêtres grecs recevront des pensions en argent afin que le peuple n'ait rien à payer pour aucun service religieux. Quiconque aura pris les armes contre la domination moskovite recevra sur les biens de TEtat trois hectares et une maison ou une pension viagère. Le gouvernement national jure devant Dieu tout-puissant, devant la nation entière et devant le monde de maintenir et de défendre tous ces droits de liberté et d'égalité. Tel est le résumé des principes de la révolution pelonaise. Voici maintenant en action ceux de la Russie. En Ukraine, le gouverneur de la province, Anncnkotf, recruta dans le rebut de la population des bandes de brigands qui massacrèrent tous ceux cjuils rencontraient, saccagèrent et détruisirent les cliàleaux, les fermes et les maisons isolées; mais le gouvernement national envoya de suite des forces imposantes vers ces régions menacées par l'assassinat et l'incendie. La repression dirigée par les deux Podhorski et le comte Hranicki fut telle i[ucn ^2Ï heures toutdauger avait disparu et ne
se renouvela plus depuis. En Yolynie, l'autorité mosko^ vite organisa des bandes semblables formées par les criminels qu'on avait relâchés des prisons à cette condition, et qui, enivrés, massacrèrent un groupe d'insurgés et leur chef, Ciechonski, égorgèrent les blessés, hachèrent les morts, puis se mirent à piller et à brûler les châteaux et les villages, sans ménager les Russes plus que les autres, de sorte que ceux-ci furent eux-mêmes forcés de les attaquer, de les disperser et d'en jeter 200 dans les prisons de Zytomir.
Nous ne retracerons pas les combats livrés en Podolie, en Volynie, en Ukraine, les alternatives diverses de la lutte, les atrocités des paysans qui parfois assassinèrent par centaines des personnes inoffènsives, les victoires des insurgés, comme celle de Padlewski, officier de 4831, dont le fils avait été fusillé le 45 mai et qui le 16 à Machnovka en Yolynie battit 2,500 Russes, celles de Platow-Krzyzanowski qui triompha dans trois combatssuccessifs dont le dernier coûta 300 hommes à l'ennemi,, celle à Skwera, danslT'kraïne méridionale, oùdeuxescadrons de dragons moskovites furent obligés de mettre bas les armes. Il nous suffit de dire qu'à la fin de cette période de nouveaux détachements d'insurgés se formaient, l'un sous le commandement d'un Polonais, ancien officier dans l'état-major russe, et l'autre sous Edmond Rozycki qui dirigeait les opérations militaires de toute la province.
C'est à cette époque qu'eurent lieu en Livonie les atrocités des Raskolniks, flétries par le comte Russell à la
LA POLOGNE RExNAISSAJXTE. 34-3
chambre des lords d'Angleterre. Massacres de femmes et d'enfants, châteaux saccagés et réduits en cendres, foule immense d'hommes et de lemmes paisibles, garrottés, mis aux fers, déportés, tout dévasté et brûlé, proscriptions en masse^, rien ne manque à ces scènes d'horreur. Tout le pays, dit une correspondance, offre l'image de la plus affreuse désolation. Dans le gouvernement de Witepsk, comme en Livonie, il n'y a pas un château, une ferme, un village, qui n'ait été ravagé, dévasté de fond en comble par les raskohiiks, les cosaques, les tirailleurs ou les hulans de la garde du corps impérial. Les cachots et les maisons d'étape des districts ne suffisent plus à contenir les blessés et les captifs, entassés pêle-mêle, sans aucun secours des médecins. Deux femmes qui essayaient de leur porter des vivres ont été égorgées sur le seuil des prisons. Le général Dlotowskoï, chef militaire de Mohilew, se distingue entre tous par sa brutalité. «Nous ne savons plus où mettre ces chiens de rebelles, dit-il aux soldats en les envoyant au massacre ; ne faites donc plus de prisonniers: ceux mêmes qui se rendraient à merci tuez-les l)^ Dans une autre occasion, il leur criait: « N'avez-vous pas vos baïonnettes pour en finir avec les Polonais? Plus vous eu tuerez et ftioins vous en ferez //risonniers, plus le tzar et la Jiussie vous seront recojinaissants. » C'est avec de tels ordres queces bandits quittent Dunaborg et se répandent dans les campagnes. Le simple soupçon de sympathiser avec Tinsurrection devient un crime capital. Aussi tous les propriétaires et les prêtres des districts de Siebiez el de
3ii HISTOIRE DE LA POLOGNE.
Liisyn sont aux casemates ou dans les fers. La plupart des églises enLivonie sont fermées laute de desservants. Lorsque les paysans viennent porter plainte à Dunaborg, que leurs enfants, leurs malades, meurent sans recevoir le baptême ou les sacrements, on leur offre généreusement des popes russes, tout prêts à les confesser ou même les absoudre, du meurtre de leurs maîtres. « Vous recevrez à ce prix, leur dit-on, les terres de ceux que vous aurez égorgés ; les Polonais sont parmi vous des intrus qu'il faut exterminer jusqu.'au dernier, pour que la terre et son produit vous appartiennent, et pour que vous n'ayez plus d'autre maitre que le tzar. » Des cosaques, envoyés dans les villages, leur portent les mêmes conseils. On enlève aux prisonniers jusqu'à l'air et à la lumière. Enfermés vivants dans une tombe, la plupart meurent avant même que leur interrogatoire ne soit comm.encé.
Dans les cercles de Tavaszcra, Swiersk, Czerkawsk, Orchryn et autres, écrit-on- de l'Ukraine, il ne reste pas un propriétaire libre, pas un château intact. Dans tous les combats livrés aux insurgés, les soldats russes ne marchent à l'attaque que couverts par des bandes de paysans qu'ils forcent la baïonnette aux reins d'avancer. Les nôtres naturellement ne tirent pas sur ces malheureux et tombent le plus souvent victimes de leur générosité. Un témoin oculaire d'une de ces luttes donne les renseignements suivants. Après un carnage horrible, il était resté environ 180 prisonniers, exténués de fatigue, couverts de blessures, mourant de faim. Le commandant
LA POLOGNE RENAISSANTE. oio
russe ordonna aux paysans de dépouiller ces malheureux de leurs vêtements. On leur ôta jusqu'à leur chemise, jusqu'à leur chaussure ; et pourtant ils avaient une longue route à faire (28 lieues environ) avant d'arriver à Kiew' On leur mit des fers, et, complètement nus, on les riva par groupes de trois à des troncs d'arbre, qu'ils devaient traîner dans leur marche pénible. Parmi ces condamnés, il y en avait quelques-uns qui auraient inspiré de la pitié à des tigres. C'étaient d'abord un vieillard de 83 ans, qui avait été livré aux Russes pour 3 roubles et qui respirant à peine, ressemblait plutôt à un cadavre qu'à un être vivant; puis un enfant de li ans dont les traits décomposés, le souffle affaibli et les yeux éteints, présageaient une mort certaine. Leur compagnon de chaîne était un jeune médecin. En lui mettant les fers, on s'aperçut qu'il avait le bras cassé. Le gardien voulut prendre un autre à sa place. Le. commandant le défendit en disant : « Attachez le bras plus bas, » et Tinfortuné, les mains derrière le dos, fut rivé au tronc avec le vieillard et l'enfant, incapables tous trois de faire mouvoir la masse pesante. Ils durent pourtant avancer sous le fouet des cosaques. A Kiew, on les partagea en trois catégories. Les moins coupables furent immédiatement enfermés dans une chambre où quinze personnes auraient eu de la peine à trouver place; ils étaient forcés de se tenir debout, tellement serrés, que tout mouvement leur devenait impossible. C'est dans cet étal qu'on les laissa des semaines entières. La deuxième catégorie a disparu sans que personne ait pu savoir ce
qu'elle était devenue. La troisième a été conduite dans^ les casemates. Lr, on a jeté les malheureux prisonniers dans des puits profonds et tellement étroits, qu'on ne peut y rester couché. Ils y sont sans lumière, et reçoivent une misérable nourriture au bout d'une corde. A force d'argent, l'un d'eux a pu être racheté. Quand son frère est venu pour le- prendre, il crut d'abord qu'on lui remettait un autre prisonnier, tant il était changé. C'est par lui qu'on a appris ces détails dont il est sévèrement défendu de parler, ainsi que des exécutions, à moins qu'elles ne soient publiques ;.mais pour une qui a lieu en plein soleil, combien d'autres s'accomplissent dans l'ombre î
En revanche, les Russes faits prisonniers par les Polonais sont presque toujours relâchés, ou, si on les garde, ils sont traités avec la plus grande humanité et tous les égards possibles; on leur laisse leurs habits, leur argent, tout excepté leurs armes, et ils partagent la nourriture et la vie des insurgés. Le gouvernement national ayant appris que Stamirowski, chef d'une petite bande,, traitait mal ses prisonniers, le destitue aussitôt, comme compromettant la générosité de la cause polonaise.
Ce gouvernement national institue, le 28 mai,àParis^ le comité chargéde centraliser tous les fonds recueillis en Europe pour la Pologne, et le 31, il annonce que la crise qu'il a traversée est terminée, qu'jlest renouvelé et réorganisé d'après les principes démocratiques et avec un certain contrôle. Sur tous les points de la Pologne, la lutte s'étend, se fortifie, prend des proportions qu'elle n'avait pas encore eues jjusqu'aiorsy et déploie une
énergie, une constance, une intrépidité incroyables. Les paysans affluent au camp des insurgés, et l'un d'eux, Parada, qui s'était distingué sous Za-polowicz, à l'affaire de Tuczapy^ forme un corps de faucheurs. L'insurrection éclate à Yilna, augmente en Podolie, se rapproche de Varsovie et se propage dans les provinces méridionales jusqu'à Czerkasi, dans le gouvernement de Kiew. De nouveaux détachements apparaissent sans cesse, et 'dans ces combats innombrables, chaque jour ou plutôt •chaque heure est marquée par un triomphe des Polonais. Ainsi, pour en prendre un exemple au hasard, nous avons patiemment fait le relevé des rencontres qui ont eu lieu du 21 mai au 12 juin; et dans cet espace de vingt-deux jours, nous avons compté plus de vingt-cinq victoires signalées, plus d'une par jour, sans compter une foule d'autres moins importantes. Il y en eut jusqu'à trois et quatre en une seule journée. Elles furent remportées principalement par Albertynski, Jankowski, Kaminski, Wawer, Suzin, Hlasko, Brands, Jablonowski,Oksinski,Oborski,Boncza,JamieIinski,Siiblicki, Niepski,Calixte Ujeski,Gzackhowski, Lelcvel, Sokolnicki <ît Krysinski. Les Russes y perdirent en un seul en^^agement jusqu'à 300 hommes à la fois, des compagnies en-
tièresdecavalericctd'infanterie, canons, chevaux, armes munitions, bagages, et furent mis en fnile souvent avec trente chariots de blessés. Le 28 nini, ils avaient perdu depuis le début de la guerre, plus de 2<>,000 hommes.
Aussi ont-il recours à tous les moyens : ils incendient les forets, exterminent el brûlent tout, niullipiiont les
348 HISTOIRE DE LA POLOGJs^E.
arrestations et les exécutions; pendent, fusillent, déportent sans relâche, et essayent d'établir dans les campagnes une police, mais échouent complètement, les paysans étant acquis à rinsurrection. Le 8 juin, 5,000 soldats de la garde leur arrivent de Saint-Pétersbourg; mais, dans un autre envoi de 600 hommes, 300 périssent par suite de déraillement des trains. Tout tourne contre eux. Beaucoup de leurs officiers passent aux Polonais. Ils ne peuvent avoir un guide sûr, ni rien savoir des forces et des opérations des insurgés, qui, eux, sont parfaitement informés de tous leurs mouvements. Les détachement? ennemis naissent à chaque instant sous leurs pas, et. outre ceux des chefs que nous avons déjà cités, nous voyons ceux de Miastkowski, Fericze, Franguta, Wlodew, Szumlandski, Stroïnowski, Kolowski, Rudzki, Zukowski, Ragulski, Calier, Raczkowski, Kupinski. Le gouvernement national nomme Edmond Tacznowski chef des opérations militaires des palatinats de Kalich et de Mazovie. Une lutte sanglante éclate à Varsovie le 1'' juin, et des traits héroïques signalent chaque jour. Aiiisi, le 28 mai, au combat de Sleszole, en Lithuanie. Koziello se dévoue à la mort avec 80 des siens pour sauver son détachement cerné de toutes parts.
^ Y, Du J2 juin au Vljuillel, Mourqiuieff. Redoublemenl des exécutions et des atrocités.
Le 1-2 juin, le P. Agrypin Konarski, capucin, est pendu devant la citadelle de Yarî-ovie, pour avoir rempli son
ministère religieux en confessant des insurgés près de mourir. Son corps, après être resté suspendu pendant trois heures, est jeté, sans aucune cérémonie religieuse, dans un lieu ignoré. Le jour même, l'archevêqiie de Varsovie proteste solennellement contre cette horrible exécution. « Le prêtre, dit-il, sans considérer celât qui le fait mander, est obligé par sa vocation de porter les secours de la religion à tous les mourants, sans teair compte de leur position politique et sociale. » Il montre que toutes les lois ecclésiastiques ont été violées eÇ réclame le corps du P. Agrypin pour êtra inhumé seloï^ le rit religieux. C'est la voix de l'épiscopat et de l'Églisfc qui s'élève pour vouer'à l'exécration du monde entier les horreurs de cette guerre atroce érigeant en système l'extermination de tout un peuple et la destruction de fond en comble de la Pologne. Pour toute réponse, l'archevêque est saisi, envoyé sous escorte militaire à Saint- Pétersbourg, puis à la Gatchina, et déporté à Jaroslaw. En même temps, Mgr Krasinski, archevêque de Yilna^ qui porte un des plus grands noms de l'histoire, allié i des familles régnantes, à la maison royale de Saxe et i celle de Piémont, est également envoyé à Saint-Pétersbourg, puis déporté à Yialka; un autre évêqne est déporté à Perm. Ce n'est plus seulement la lutte de I» Pologne contre la Russie, mais celle du catholicism** contre le schisme, de la civilisation contre la barbarie. Tel est le caractère de la cinquième phase de ce grand duel à mort.
A côté du franciscain qui mourait avec la noble fierl^; ^^ 20
3oO HISTOIRE DE LA POLOGNE.
d'un saint, était exécuté un étudiant de vingt ans, Abicht. Deux autres étudiants étaient condamnés à la déportation en Sibérie pour avoir passé la frontière sans passeport. Mais ce n'est là qu'un des épisodes de l'œuvre d'extermination poursuivie par la Russie. Ses journaux proclament hautement qu'il faut anéantir le catholicisme et le polonisme, sauf à repeupler ensuite la Pologne par des colonies moskovites. Le tzar envoie en Lithuanie un proconsul, Mourawieff, avec Instructions de fusiller, pendre, déporter, emprisonner, fouetter les prêtres catholiques, les femmes, les suspects, en un mot tout ce qui n'est pas Russe; « de présenter aux paysans les propriétaires comme* leurs ennemis et leurs oppresseurs; de leur fournir des arm^s pour tout exterminer , dévaster et brûler , lui donnant « pleins pouvoirs » pour tous ces crimes. L'horrible proconsul s'acquitta dignement de cette tâche, et se mit, dès le premier jour, à fusiller et pendre lentement etàplusieurs reprises, aiin de faire plus souffrir, torturant avec des raffinements de cruauté inouïe, laissant les corps suspendus aux gibets, faisant fouler les tombes des victimes par des escadrons de dragons, rendant les sentences en secret sans que l'accusé les connût et pût se défendre, foulant aux pieds toutes les lois, même russes; enterrant les blessés vivants pêle-mêle avec les morts ; déportant, incarcérant, fouettant, en un mot commettant toutes les horreurs qui ont fait de ce nom le type de la férocité. C'est de cette manière qu'il fit fusiller à Vilna, le ojuin, l'abbé Stanislas Tszora, âgé de vingt-neuf
ans, et dont il changea la peine de cinq ans de travaux forcés en celle de mort; l'abbé Raimond Tiemacki, âgé de soixante ans; Albert Lasko^^icz, âgé de vingt-deux ans; le 8 juin, l'abbé Rozgo de Lithuanie et le comte de Plater, âgé de vingt-quatre ans, fusillé sur les glacis de la forteresse de Dunabourg, et dont la mort fut admirable ; pendre, le 9, Boleslas Kolysko sur la place de Lukiski, témoin de trois exécutions en huit jours ; pendre, le -27, Sigismond Sierakowski, dit Dolenga, le bienfaiteur de l'armée russe; fusiller le 30, sur la place publique de Lida, le prêtre Adam Falko>^ski. Des milliers d'autres eurent; le même sort, car, outre les exécutions secrètes, on ne connaît que quelques-unes des exécutions publiques.
Ce n"est pas seulement en Lithuanie, mais dans toute la Pologne que fut mis en œuvre cet etfroyable système d'extermination. Ainsi, pour ne citer que quelques exemples :1e 2i mai M. Szward est pendu; le 1 juin Kononowicz, Sadovsicki et Labenski fusillés à Warka; Zielinski fusillé à Kiew ; Korawski, Drabowski et Sokolowski fusillés à Varsovie ; Frankowski pendu à Lublin le 16 juin; Vincent Riallozor, fusillé à Kowno le 18*; Ancypa, Korsak et les deux frères Mace\vicz, fusillés à Mohilew; Wismewski et sept autres pendus le même jouràRadom; Constantin Lebrewski fusillé à Borysow; Chojewski et Urbanski fusillés àZ\l<)mir: Wysocki et Wisniowski fusillés; Modiinski et Domagalski exécutés à Kielce; Janiszewski et Kozachowski, fusillés à Wilkomir; le mèm<^ jour, deux prèlres et deux soldats
de la gendarmerie polonaise pendus à Varsovie... Je m'arrête, car la plume tombe des mains devant un tel exemple d'implacable férocité.
Inutile après cela de rappeler les arrestations, proscriptions et déportations en masse. Dès le milieu de juin la seule forteresse de Dunabourg renfermait déjà 869 prisonniers, et à Mohilew 600 employés et propriétaires étaient enfermés dans les casernes; des femmes et des vieillards étaient à chaque instant amenés sous escorte. Un grand nombre de femmes sont jetées dans les casemates de Yilna. Les prisonniers, privés d'air et de lumière, nourris de pain noir et d'eau , couchés sur la paille, dévorés parla vermine, au milieu de la plus horrible infection, ne quittent leurs cachots que pour mourir ou être déportés en Sibérie. Des convois partent de Varsovie et de Vilna, emportant des déportés par milliers. Un décret impérial ordonne que tous les employés catholiques de laLithuanie soient transportés en quinze jours dans les provinces intérieures de la Russie. Le grand-duc Constantin rend une décision d'après laquelle les commandants de compagnie ont le droit de faire fusiller les insurgés. Mouraw ieff établit partout Fétat de siège, prescrit «d'exterminer les insurgés^» et de les fusiller dans les vingt-quatre heures, principalement les prêtres, les nobles et les propriétaires, lance contre eux des bandes de paysans et de brigands auxquels il distribue pour récompense 2,000 roubles sur les biens des propriétaires, donne pour chaque tête livrée 3 et 5 roubles pris sur les mêmes biens, prêche l'extermination
générale, organise une Jacquerie contre tous ceux qui possèdent, confisque les biens des fermiers qui s'absentent ou semblent suspects, grève ceux du clergé et des propriétaires de charges extraordinaires qui les ruinent, empêche les paysans de faire la moisson afin d'amener la famine, ferme toutes les imprimeries et librairies, poursuit les femmes, les fait dépouiller publiquement, fouetter et promener dérisoirement dans les rues, en un mot outrage, incarcère, maltraite et déporte tout ce qu'il ne peut fusiller et pendre, depuis les évèques jusqu'aux enfants et aux vieillards, et prescrit aux généraux et officiers «de purger les districts de tous les prêtres, propriétaires, nobles, » de déférer aux cours martiales et de faire exécuter quiconque paraîtra « avoir de mauvaises intentions, » de confisquer leurs biens; en un mot, donne au moindre officier le droit de s'emparer de la fortune de tout citoyen et de le tuer sous quelque prétexte que ce soit. Vers le milieu de juillet il avait déjà confisqué 260 propriétés dans le palatinat de Vilna, 210 dans celui de Kowno, et 62 avaient été saccagées par ses soldats; en tout 532 propriétés détruites ou confisquées dans la Lithuanie seulement. Encore, ce qu'on a constaté à ce sujet n'est-il que la moindre partie de la réalité. Nous ne parlons pas des contributions s'élevant à 0 millions de roubles, des amendes innombrables et des exactions de tous genres.
En Podolie, en Volynie, en Ukraine et partout se poursuit le même système. Dès le 2i mai, le général Annrnkoff, commandant en chef de la circonscription
de Kiew, publie un ordre du jour traçant les règles pour le partage des produits du pillage, et en attribuant une forte part aux paysans afin de les exciter à la dévastation et au meurtre. Plus tard, le colonel Wurmser fait une proclamation pour engager tout simplement les paysans à se débarrasser des propriétaires. Le sang des victimes inonde les places publiques, les prisons regorgent de proscrits, l'incendie dévaste tout, les exterminateurs de la nation polonaise accomplissent leur œuvre infernale. Citons quelques faits entre m.ille. Le ^4 mai une horrible boucherie a lieu près de Stare-Lysno, gouvernement d'Augustowno. Un officier russe, Szajecki, passé aux insurgés et devenu chef d'une troupe de Polonais, la livre aux Moskovites, qui furent occupés à les égorger depuis dix heures du matin jusqu'à une heure de l'aprèsmidi. Ils les chassaient dans la plaine comme des bêtes fauves, et les déshabillaient pour les larder à coups de l)aïonnette et leur arracher les entrailles. Ils en traînèrent d'autres attachés aux queues' de leurs chevaux, jusqu'à ce qu'ils eussent rendu le dernier soupir. Le sol était jonché de têtes coupées, de cadavres mutilés, et les officiers russes se firent remarquer dans ce carnage. Plus-de cent Polonais furent ainsi massacrés ; Tun d'eux, qu'on trouva le lendemain encore vivant et caché dans les broussailles, était percé de 18 coups de baïonnette. Ajoutons que deux jours après le traître Szajecki, arrêté parles insurgés près de Tykoom, était immédiatement pendu. Après le combat de KomaroAv, le 20 juin, où fut tué le comte Jules Tarnowski, les Polonais ayant été
accablés par le nombre, les Russes coupèrent la tête aux blessés, en attachèrent aux arbres pour leur servir de cible, arrachèrent à d'autres la peau du visage, les tuèrent et les dépouillèrent tous. Ces atrocités contre les blessés se reproduisent partout comme à Grochowy. Ceux qui par hasard échappent, meurent de faim, de coups, et on empêche de leur donner aucun soin, jusqu'à ce qu'ils soient jetés dans les cachots pour être pendus ou fusillés. Citerons-nous les villes deMiechow, Baran, Radzivilow, Varia et tant d'autres bombardées, saccagées, pillées, brûlées par les Russes? Non, c'est assez de ces horreurs; pour les rapporter toutes il faudrait des volumes entiers.
Déjà du reste l'Europe entière proteste, la France. l'Angleterre, l'Autriche, l'Italie, la Suède, l'Espagne, le Portugal, et jusqu'à la Turquie adressent des remontrances au cabinet de Saint-Pétersbourg, et l'opinion publique, surtout en France^ demande énergiquement la guerre contre la Russie et le rétablissement complet de la Pologne. Après cinq mois de lutte, l'insurrection, ({uoique bloquée par un cordon militaire prussien et autrichien, grandit encore chaque jour et par ses prodiges de constance et d'héroïsme excite l'admiration du monde entier. Les manifestations les plus imposantes continuent même à Varsovie, et le 20 juin plus de 20,000 personnes accompagnent le cercueil du lithographe Sumanski, insurgé mort de ses blessures; son cercueil orné d'immortelles et de couronnes d'épines est porté par les dames de la plus haute clause et accom-
pagné d'un grand nombre d'ecclésiastiques. Les plus hauts dignitaires résignent leurs fonctions et sont déportés. La Russie, ruinée par cette guerre interminable, çnvoie la dernière division de sa garde en Lithuanie, la ^yemière y ayant été complètement détruite. Les communications télégraphiques et autres sont partout rompues, et les Polonais sans armes, sans vivres, sans artillerie, sans remparts, sans forteresses, sans possibilité de garder leurs prisonniers qu'ils relâchent incessamment après les avoir pris, sont évidemment vainqueurs.
Voici quel était vers la fin de juin l'état des principaux détachements insurrectionnels. Dans le gouvernement de Krakovie, celui de Boncza, comptant 300 cavaliers et agissant de concert avec plusieurs détachements d'infanterie. Dans les gouvernements de Sandomir el de Radom, ceux de Czachowski, Lopacki, Kononowicz. Dans le palatinat de Mazovie, ceux de Grabowski et de Rowa. Dans le gouvernement de Luhlin, ceux de Lelewel, Hudzki, Wisniewski, Kuczkowski, Wagner et une foule d'autres. En Podlachie, ceux de Zielinski, Lulynski,Krysinski, Grzymala, et d'autres dont le nom des chefs est inconnu. Dans le gouvernement de Plock, celui de Sokolnicki, et la gendarmerie polonaise. Dans le gouvernement d'Augustowno, ceux d'Andruszkiewicz, Suzin, Wawer, Hlasko, Brandt. Dans le gouvernement de Kalisch, ceux d'Oborski, Slupski, Wlodek, Taczaaowski, Oksinski, Luttich. En Lithuanie, en Samogitie «t en Podolie, ceux d'Albertynski, l'abbé Mackiewicz, Jablonowski, Yislouch, Czarnopolski. En Volynie, ceux
de Hozycki, Wysocki, Dunin. Nous ne parlons ni de Hochebrune, Jankowski, Zielinski, Miniewski, Nusycki, Depulowicz, Frangoli, Swenlorzecki, Parezewski, Dolnicki, ni des détachemenls de cavalerie commandés par Mycielski, Skrzynski, Skowronski, ni d'une multitude d'autres qui surgissent incessamment, se concentrent, se divisent, changent de chefs ou de directions, la plupart d'ailleurs restant inconnus.
Dans les premiers jours de juillet, un grand nombre de nouveaux détachements se forment principalement en Volynie, en Galicie, en Bessarabie et dans le palatinat de Kalisch; d'autres arrivent parles frontières prussienne et autrichienne, comme celui de Wysocki qui occupe Radzivilow avec 2,000 hommes, un second de 800 combattants venus de la Galicie autrichienne, et celui de Rochebrune qui se montre de l'autre côté du Pruth. Les Russes sont obligés d'occuper, avec 10,000 soldats, les chemins de fer dont tous les employés sont partis sur Tordre du gouvernement national. Les corps volants de cavalerie polonaise parcourent les campagnes et enrôlent les jeunes gens. Tout Polonais devient un insurgé; on est obligé de retenir jusqu'aux enfants qui courent aux armes; et les Polonaises, si célèbres par leur patriotisme, ont toutes la noble exaltation de celle qui accourant sur un cliamp de bataille prodiguer ses soins aux mourants et interrogée par un Russe si elle avait là son frère, lui répondit : « Tout Polonais qui combat pour la patrie est mou tVèrc. » xMalgré les renforts qui arrivent constamment aux Russes, l'insurrection compte
chaque jour je ne dis pas par un, mais par plusieurs triomphes. En effet du 2-2 juin au 12 juillet, c'est-à-dire en 20 jours nous avons relevé plus de 30 victoires remportées par les Polonais. Quel peuple que celui qui depuis sept mois, et dans de semblables conditions, soutient une telle lutte 1
^ VI. — bu [-2 juillet au 15 août. Deuil de V Eglise. Gouverne meni nalional. Cotichision.
L'insurrection de la Pologne contre la Russie étant devenue un duel à mort du catholicisme contre le schisme, de la civilisation contre la barbarie, ne fut plus seulement la question d'une nationalité , mais celle de l'humanité ton t entière, et dut entrainer dès lors la double intervention de l'Église et des puissances européennes. L'Eglise commença. Le 12 juillet, le clergé polonais annonce aux fidèles rassemblés dans les églises de Varsovie la déportation de l'archevêque, et, après une allocution, donne lecture de la lettre pastorale, en date du 9, de l'évêque Paul Rze^uski, chargé de l'administration du diocèse, qui ordonne que l'Église prenne le deuil, que les cloches, les orgues, les chants et toute musique cessent de se faire entendre, que la bénédiction même du saint-sacrement se fasse silencieusement, qu'il n'y ait plus que des messes basses et que les prières redoublent de ferveur. Tous les ornements des autels sont emportés, les fleurs enlevées, les cierges éteints. Tout s'accomplit dans un morne silence qu'interrompent
seuls les gémissements et les sanglots. En présence de tant d'atrocités et de cette extermination de tout un peuple, l'Église se voile et pleure, en invoquant la juslice de Dieu. Rien ne saurait peindre l'immense impression produite en Pologne par cette solennelle protestation de r Eglise,
Celle des puissances européennes vient ensuite, et la France, l'Angleterre et l'Autriche s'unissent dans cette revendication. A cette double protestation se joint le prestige d'un pouvoir jusqu'alors inouï dans le monde. Jamais, en effet, à aucune époque de l'histoire, ne s'est accompli un fait aussi prodigieux, aussi extraordinaire que celui du gouvernement national de la Pologne. Dans un pays soumis depuis un siècle à la Russie, en face d'une armée de 300,000 hommes et d'une police supérieure à toutes celles de l'Europe, s'élève un pouvoir occulte qui se substitue au gouvernement moskovite, régit la Pologne d"un bout à l'autre, et fait exécuter partout librement ses ordres avec une autorité qui tient du prodige. Ce pouvoir, insaisissable, invisible, a ses ramifications dans toutes les provinces polonaises. 11 agit jour par jour, minute par minute, avec une incroyable régularité, rend pour tous des arrêts respectés de tous, les signitie dircclement aux chefs russes ciix-mùmes, sans qu'on ait jamais pu savoir la route prise pour leur faire connaître sa volonté à laquelle sont contraints d'(tl)éir, jusqu'au général de Piorg et jusqu'au marquis W ielo« polski.
Il n'est pas une maison, une caserne, un palais, une
prison qui ne soit en rapport avec ce pouvoir ; les chefs «3e détachements disséminés sur tout le territoire agissent sous sa direction, mais nul ne sait où il se tient, qui il est, et cependant tous s'inclinent devant sa toutepaissance. Il n'a qu'à dire un mot et Varsovie se soulève ; mais il Taverlit au contraire d'empêcher le sou- >'èvement que voudrait exciter le gouvernement russe, et îout reste tranquille. La police russe prépare-t-elle un édit, le général en chef ordonne-t-il un mouvement, le grand-duc est-il en correspondance avec son frère, le Comité est instruit de tout et avant tous ; il est rare que k police, le général ou le grand-duc ne reçoivent en mèma temps des avertissements qui les préviennent de !'a responsabilité qu'ils vont encourir. Le piince Gortsdiakoff envoya au prince-lieutenant un courrier porteur èe dépêches invitant le grand-duc à mettre tout en œuvre pour étouffer l'insurrection avant que les grandes puissances aient eu le temps de se mettre définitivement d'accord ; on l'invitait à donner carte blanche à des hommes de la trempe de Mourawieff. Une heure après, U grand-duc recevait un pli dans lequel le comité, après avoir retracé toutes les instructions du prince Gortschakotf, « prévenait le grand-duc que si, à Var.-ovie, il voulait renouveler les massacres de Vilna, le Comité ne répondait plus de la sûreté du frère de l'empereur. » Sous forme d'invitation, on lui dictait en quelque sorte la réponse qu'il aurait à faire à Saint--Pétersbourg. Le grand-duc ne peut ouvrir son 'paquet de journaux ♦^^rangers sans y trouver les numéros du jour do ceux
LA POLOGNE RENAISSANTE. ÎOl
(lu gouvernement national avec le timbre de la poste.
Ce pouvoir a tout ce qui constitue un gouvernement régulier. Il a son armée organisée. Le 10 mai, il ordonne une levée en masse dans la Podolie, la Lilhuanie et la Russie Rouge. Plus tard, il fait en Podlachie une levée générale de tout homme de 18 à 35 ans. Il a ses commissions de recrutement, qui en huit jours enrégimentent à Kalisch 500 jeunes gens, puis ses délégués qui se présentent dans les familles avec des billets lithographies invitant les individus à se rendre sur tel point pour être incorporés et dans l'armée nationale. Au moindre de ses ordres, tous ceux désignés, même parmi les officiers d'origine polonaise de l'armée russe, rejoignent l'insurrection, comme firent le 12 juin Paniutyn, chef d'escadron de la garde impériale, neveu et aide de camp du général Berg, commandant en chef des troupes, le major Zabikowski, le capitaine Bykow, Rozwadoroskiet Alfred Potocki,tous officiers de Tarmée russe. Il publie, sur la formation d'une armée polonaise par districts, et sur celle des détachements d'infanterie, des instructions qui sont suivies à la lettre. Il a sa gendarmerie nationale et ses commissions militaires près des commandants en chef des troupes.
A coté de son armée et de sa gendarmerie, il a son trésor national, son budget, ses impôts partout admirablement payés par les Russes eux-mêmes, sur l'avis imprimé qui leur est reuiis. L'argent dont il dispose arrive scrupuleusement aux destinataires, sans que jamais un denier en ait été détourné. Par décret du .%
juillet il contracte, avec les principaux capitalistes du pays, un emprunt de \'ingt-et-un millions de florins..
Il a sa justice, son code pénal et de procédure criminelle, ses tribunaux militaires, ses tribunaux révolutionnaires , constitués par décrets du 2 juin dans chaque cercle, et composés chacun d'un président, de deux juges et d'un procureur national. On sait par de terribles exemples avec quelle ponctualité sont exécutés ses arrêts. Ainsi, le tribunal révolutionnaire de Varsovie condamna à mort le colonel Leichte, inquisiteur de la citadelle sous Nicolas, et qui venait de reprendre ses jonctions. Le 21 juillet, la sentence fut rendue publique, et le soir même Leichte n'existait plus.
Il adresse un admirable manifeste « à la nation, » et le 31 juillet, un autre non moins remarquable « aux peuples et aux gouvernements de l'Europe. » Il a ses représentants à l'étranger. Ce fut dabord Joseph Ordega, son délégué; c'est aujourd'hui le prince Stanislas Czartoryski, son agent général diplomatique à Paris et à Londres.
Il promulgue les constitutions, les institutions, les lois qui doivent régir la Pologne , comme nous Pavons vu plus haut dans Y Écrit d'Or, adressé aux provinces polonaises de la Podolie, de la Volynie et de l'Ukraine. 11 a ses fonctionnaires de tous les ordres , à Varsovie, sa commission insurrectionnelle, son chef de la ville, dont les ordres, revêtus de son cachet, sont ponctuellement exécutés, qui publie incessamment ses proclamations et a divisé la ville en cinq quartiers, chacun admi-
LA rOLOGNE REXAISSAXTE. 363
nistré par un préposé. Il a ses chancelleries, son sceau, son imprimerie, ses archives et délivre des passe-ports.
Il interdit de payer les impùts au gouvernement moskovite, qui ne les reçoit plus. Il défend de prendre part à ses adjudications publiques, et il ne se trouve personne, même en Russie, qui ose les soumissionner. Il fait passer des caisses russes dans les siennes les sommes et les titres qu'il veut recouvrer, et la police ne peut rien découvrir. Il ouvre, aux bureaux de poste, les correspondances des autorités russes, et les referme avec son cachet, et cette mention : « Révisé par le gouvernement national. » Le fî^ juin, il interdit l'exploitation des chemins de fer et des télégraphes, et aussitôt il est impossible de trouver un mécanicien, im chauffeur, un employé quelconque qui veuille en faire le service. Il institue dans les villes et les villages des gardes de sûreté, défend d'accepter les emplois des fonctionnaires destitués par les Russes, déclare propriété nationale les biens confisqués par Nicolas et Alexandre II dans les provinces polonaises, et en perçoit les loyers et fermages. En un mot, il commande partout en maître, et devant le prestige de sa toute-puissance occulte, nul ne lui n jamais marchandé ni sa fortune, ni son sang, ni sa vie. Quel est le pouvoir légal qui ait jamais joui d'un tel empire?
Sous sa direction, la révolution prend des proportions toujours croissantes et les forces insurrectionnelles augmentent, principalement dans la Polésie, la Lithuanie, la Volynie, et le palatinal de Lublin où Ton compte
10,000 hommes bien armés et aguerris. Dans cette dernière circonscription opèrent cinq principaux détachements commandés par Lelevel, Krysinski, Wagner, Wierzbicki, et partout d'autres plus petits harcellent l'ennemi, interceptent les dépèches, coupent les communications et les transports. En Volynie le détachement de Frangolt est successivement renforcé de plusieurs autres. En Samogitie sont ceux des abbés Mackiewecz, et Jachimowicz, de Jablonowski, Jezierski, Albertus et le comte de Tyszkie^icz. En Podlachie commande, entre autres, Zielanski, qui le 19 juillet remporte une victoire où 200 Russes périssent. Dans le palatinat de Kowno se forment deux nouveaux détachements de cavalerie lithuanienne. Dans celui d'Augustowno se signale Wawer (Ramolowskij. Dans celui de Plock sont les corps de Zameczek, Jalinski , Tromczynski. Dans celui de Kalisz se fait redouter la cavalerie de Taczanowski nommé général de brigade par le gouvernement national. Le 13 juillet un détachement de 900 hommes organisé par le colonel Milkowski, traverse la Valachie pour se rendre en Pologne, soutient contre les Yalaques un combat de 5 heures, et après avoir publié une admirable adresse aux Roumains, est obligé d'aller se reformer en Turquie. Parmi les autres chefs que nous n'avons pas encore mentionnés jusqu'ici, bornons-nous à nommer Wyslouch, Slanie^vicz, Strelecki, Sulecki, Polecka, Jasnicki, Boguz, Ghmelinski. Les rencontres se succèdent tellement nombreuses qu'il est impossible d'en faire réniimération, ou plutôt elles deviennent incessantes sur
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tous les points. Citons-en un exemple : du 6 au 18 juillet on a relevé, dans le royaume seulement, 5^2 combats importants et 10 en Lilhuanie, soit 32 en 12 jours ou près de trois par jour, sans compter tous les engagements secondaires. Les victoires innombrables qui se suivent deviennent aussi plus importantes. Ainsi, le 24 juillet a lieu une véritable bataille rangée, livrée à Krasnystaw par les détachements réunis de Budecki, Jankowski et Kaysinski, contre les Russes commandés par le général ChrustcTieff, qui sont mis dans une complète déroute et perdent 700 hommes. L'effet de celte victoire est immense. Elle est suivie d'une foule d'autres, notamment le 29 juillet, les 5 et 8 août et depuis.
Alors la persécution atteint le paroxisme de la rage. Les exécutions se multiplient, les mesures de rigueur redoublent. Ici ce sont des prêtres, comme les abbés Zubrzycki, Jasiewicz, et Szreders, qui sont fouettés et condamnés à mort ou aux travaux forcés dans les mines de Sibérie. Là d'autres Polonais sont pendus ou fusillés, comme Chojawski, à Zytomir, et les deux frères Joseph et Alexandre Bewkowski. Des convois de déportés partent de Yilna et de Varsovie. Dans cette dernière ville, à Kalisch, Alexandrow, Kowal, Wloclawek, Moszawa, et partout s'opèrent dïnnombrables arrestations. Dans la capitale, tous les religieux Trinitairessont enlevés et jetés dans les souterrains de la citadelle ; dans les districts d'Opozno et de Radom, les propriétaires sont saisis et traînes dans les cacbots. Les femmes sont fouettées, encbainées, emprisonnées. Les prisonniers, comme
a Modlin, sont traités de la manière la plus horrible ; on emploie des peines corporelles pour leur arracher des aveux, et l'on interdit à tout fonctionnaire civil d'assister à leurs interrogatoires. D'un bout à l'autre de la Pologne l'œuvre d'extermination s'accomplit. Les villes, comme celle de Brenica, sont réduites en cendres; les bourgs, comme ceux de Sokdow et Kolno, sont saccagés; les châteaux et les fermes pillés, les moissons détruites, les habitants massacrés. Des bandes de pillards et d'assassins forment l'avant-garde des Russes. Les colonels Machanoff et Pomeranzoff rivalisent de férocité avec MourawiefF, et prêchent publiquement le terrorisme, la jacquerie, Fassassinat des propriétaires.
Cependant l'attitude de l'Europe devient de plus en plus menaçante contre la Russie. La Suisse vote de chaleureuses adresses à la Pologne ; les meetings de Londres proclament que la conduite des Moskovites est un outrage à l'humanité et demandent la guerre. Tout semble s'y préparer. La France, l'Angleterre, l'Italie, la Suède et la Turquie, arment. Un conseil de tous les officiers supérieurs tenu par les Russes constate que leur armée est dans un état d'épuisement et de démorahsation toujours croissant et qu'il devient impossible de poursuivre cette guerre. La Russie est obligée de faire une nouvelle levée de 700,000 hommes. On raconte que visitant l'intérieur de son empire, le tzar rencontra un vieillard vénérable nommé CEblatt, qui vivait depuis 50 ans dans les plus grandes austérités et était considéré comme un saint. Ayant appris qu'il passait pour connaitre l'avenir, il
riûterrogea. «Avant im an, dit CEblatt, ton empire ressemblera à une mer de feu ; en vain tu t'efforceras de l'éteindre. Trois puissances te feront la guerre, mais cela ne t'abattra pas. Ce qui te chagrinera devantage, ce sera de voir tes peuples se soulever contre toi. » Après être resté un certain temps silencieux et absorbé dans ses réflexions, l'empereur ajouta: — «Si ta dis vrai, donne-moi une preuve de la ^ialité de tes prédictions. — L'homme ne doit pas épro.ù'vâi' Dieu, dit le vieillard ; maisaflnquelu,reconnaissei^'ià.î^éracité de mes paroles, écoute : dans une heure, un-m^êssager arrivera près de toi à la hâte pour t'annoncer.qti'il a été commis une tentative d'assassinat sur Fan 'de tes serviteurs les plus zélés, et que le coup fatal a été heureusement détourné. N'y ajoute pas foi ; l'assaosinat n'a pas eu lieu ; ce récit n'est inventé que pour t'exciler contre tessujels.» Le tzar congédia le vieillard. li élait alors onze heures du matin. A midi précis, un messriger arrive et apporte la nouvelle qu'on a attenté aux jôu^è de Wielopolski. Or, plus tard on apprit que cette nouvelle était fausse. Wielopolski aujourd'hui disgracié a été conduit sous escorte de gendarmes hors de la Pologne, et Ja prophétie du vieillard inspiré paraît près de s'accomplir (i).
(1) Nous voulions doniior iciquol(iucs drl.ails pleins d'iiilérOi sur ragriculturo, l'industrie, le commerce, la navigation et les mœurs de ranciennc Pologne, sur l'iiisloire de ses prin('ii)alos villes, de ses eliàleaux, et compléter ce que nous avons dt'jà dit de ses diètes, de l'élection et du couronnement doses rois, de sa législation et de sa littérature. 11 ne nous restait plus qu'à achever la rédaction de mntéxiaux dés longtemps préparés. Mais
/luus sommes arrêté par le cadre déjà dépassé de c? livre. J^eut-être ces études pourront-elles trouver place dans une nouvelle édition î
Nous voulions aussi joindre à cet ouvrage une carte de la Pologne, indispensable pour suivre avec intérêt les événements successifs de son histoire et principalement le récit de ses guerres. Mais on en a publié récomment un si grand nombre que nous avons supposé quil serait facile cà nos lecteurs d'en avoir une sous les veux.
F)X l>r SEr.O>«D VOLUME.
Introduction »••' ^'» •
1. Prophétie de Veniyhora. — U.l^a Pologne centre géographique, politique et social de ,1a' république européenne. — m. Idéal politique et social de iV république polonaise. — lY. Idéal religieux et universel, de la. Pologne.
LA POLOGNE FLOR'SSANTE {sUÎle).