T. U. JO
i>(U:i HISTOIRE DE LA POLOG^'E.
Mais de nouveaux dangers semblaient menacer encore la république. En 1787, on répandit le bruit d'un second partage. Poniatovski eut une entrevue avec Catherine, qui lui « garantit fie la manière la plus solennelle rintégrité delà Pologne. » Dans une autre entrevue du roi de Pologne avec Catherine et Fempereur d'Autriche, Joseph II. ce dernier lui dit : a Soyez parfaitement siirque je m\j[jposerais contre quiconque voudrait V effectuer ; jx' ne souffrirais jamais qu\in seul arbrisseau fut enlevé à lu Pologne. » Rassuré par ces promesses, Poniatovski revint à Varsovie ouvrir la mémorable diète de 1788. Elle tenait ses séances lorsque le traité entre la Prusse et la Russie expira. Celle-ci ne voulant point le renouveler, le roi de Prusse se tourna vers la Pologne, lui fit les plus belles protestations, s'engagea à maintenir l'inviolabilité de son territoire, demanda un traité d'alliance défensive contre la Russie, et, en parlant de l'influence de Catherine dans les affaires polonaises, la qualifia d'o/»pression étrangère^ déclarant hautement devant la diète qu'il n'y avait de vrais et bons patriotes que ceux qui combattaient la tzarine et qu'il se joindrait constamment ù eux. De son côté, Catherine craignant avec vd'ison que la diète régénératrice n'arrachât la Pologne à sa tutelle, renouvela l'affaire des dissidents en même temps qu'elle faisait des ouvertures au roi de Prusse, qui ne refusa pas ces offres, mais continua à re'chercher Pamilié des Polonais. Son ministre à Varsovie agissait de concert avec la diète et l'ambassadeur anglais, de sorte que tout le monde pouvait croire à une ligue de la Turquie,
de la Prusse et de TAngleterre contre les prétentions toujours croissantes de la Russie.
L'armée polonaise fut portée à 60,000 hommes; les lois et les institutions furent réformées, le veto et les confédérations abolis, et le roi lui-même s'unit à la nation pour cette grande œuvre. Le 29 mars 1791 , la Pologne et la Prusse conclurent un traité d'alliance, par lequel elles s'engageaient à se prêter un appui réciproque, par les négociations ou par les armes, dans le cas où une puissance quelconque voudrait se mêler des affaires intérieures de la république, en quelque temps et de quelque manière que ce fût. Enfin, on promulgua la constitution du 3 mai 1791, dont voici les dispositions principales : La religion catholique est celle de l'État; tous les cultes sont libres et tous les chrétiens admissibles à toutes le? fonctions ; le trône est héréditaire et le roi doit être catholique ; rintégrité des droits de la noblesse est garantie; la bourgeoisie, assimilée à la noblesse, a ses députés à la diète ; les paysans sont placés sous la sauvegarde de la loi commune, et leur liberté individuelle assurée; le pouvoir législatif réside dans les deux chambres de la diète, qui s'assemble tous les deux ans, même sans ètr(' •onvoquée, et plus souvent s'il en est besoin ; la chambre -les députés se compose des nonces terrestres et des députés des villes, élus dans les diétines comme représentants de la nation par tout propriétaire, quelle que soil rétendue de ses propriétés ; les lois adoptées par la chambre des députés passent aux délibérations du sénat, formé des évoques, des palatins, des caslellans, des ministres.
et présidé par le roi; la pluralité des voix décide partout; le pouvoir judiciaire est indépendant et exercé par des juges élus ; le pouvoir exécutif est confié au roi, à qui Ton donne un conseil, composé du primat et des ministres et qu'on appelle garde-loi (slaz) ; il est divisé en administration de l'éducation nationale, de la police, de la guerre et du trésor; tous les vingt-cinq ans on procédera à la révision et à l'amélioration de la constitution , dans une diète constituante convoquée à cet effet. Le jour de l'adoption de la constitution sera célébré tous les ans, et une église sera élevée pour perpétuer le souvenir de ce grand événement.
Cette constitution pleine de sagesse, qui déracinait tous les abus sans porter atteinte à aucun droit, fut votée par acclamation le 3 mai, acceptée à l'unanimité par la diète le 5, soumise pendant neuf mois au jugement de la nation, puis sanctionnée séparément par chaque diétine, qui lui prêta serment. Elle obtint les éloges du roi de Prusse, de diverses cours, de Pitt et de Burke. Stanislav- Auguste jura de l'observer, et se rendit ensuite à l'église de Saint-Jean, où les deux chambres prononcèrent le même serment.
On est frappé d'admiration en présence de cette paisible et majestueuse réforme opérée par la Pologne au milieu de telles circonstances; et cette courte période de huit ans à peine nous offre le spectacle peut-être unique dans les fastes du monde d'une nation qui, par ses seules forces, se relève complètement de létat épouvantable où elle était tombée.
§ VIT. — Second démembrement.
Depuis quelques années déjà avait éclaté la révolution française, contre laquelle s'unirent l'Autriche, la Prusse et la Russie. Les deux premières étant exclusivement occupées de la France, la dernière en profita pour envahir de nouveau la république polonaise, sous prétexte que la constitution du 3 mai 1791 avait établi la royauté héréditaire en même temps qu'elle proclamait l'émancipation dès paysans. Le l i mai 179^2, quelques traîtres formaient à Targoviça un complot contre leur pays, en le décorant du titre de confédération ; le 18, l)Oulghakoff, ministre russe, déclarait la guerre à la Pologue, et le 2*2, 100,000 Moscovites, franchissant la frontière, s'avançaient à marches forcées. Que voulait encore cette implacable Catherine ? N'allez pas croire (lu'elle vienne de nouveau démembrer la Pologne. Non, elle se sacrifie uniquement pour y rétablir le gouvernement républicain. C'est du moins ce que déclare, en son nom,. le manifeste de Félix Potocki, qui vante les vues nobles et désintéressées de fimpératrice de Russie, disant (ju'elle ne voulait que voir en Pologne une constitutioït répu/jlic<ii)ie ferme et durable ; que ni les h'tats, ni la liberté, ni V indépendance de la répnblif/ue, n'étaient menaeées d'aucun flatu/cj^ qu'il s'agissait uniqucnwnt de détruire la nouvelle inonarchie despotique et de rétablit ftintique liberté républicaine des Polonais. Ces mêmes phi'ases sont constamment répétées par tous les gêné-
raux russes qui occupaient la Pologne avec leur armée, dans tous leurs manifestes et proclamations. Une leltre de Catherine à Stanislav-Auguste se sert des mêmes termes que Potocki, en les amplifiant par des protestations plus solennelles encore en faveur de la Pologne. Dn va voir blenlùt à quoi elles aboutirent.
L'armée polonaise , qui n'avait qu'un effectif de i5,000 hommes^ marcha à la rencontre des Russes. Le 18 juin, Joseph Poniatovski, neveu du roi, secondé par Thaddée Kosciuszko, gagna contre eux la bataille de Ziélincé. Bientôt Mokranovski remporta un autre avantage; et le 17 juillet, Kosciuszko, à la tête de 4,000 braves, battit à Dubienka une division russe de 18,000 hommes, commandés par le général en chef. La nation tout entière se levait contre l'ennemi, et en eût triomphé sans la trahison du roi, qui la livrait en traitant secrètement avec Catherine. Il neuîralisa Faction de l'armée et lui donna ordre de se retirer. Varsovie ayant été occupé par les Moskovites, il accéda au complot de Targoviça, et désavoua publiquement la constitution de 1791 qu'il avait juré de maintenir.
La Pologne réclama en vaiu du roi de Prusse l'accomplissement de ses engagements ; il répondit effrontément qu'il en avait contracté de nouveaux, fidèle à la politique de son prédécesseur, qui disait : a Lorsque nos intérêts changent, il faut changer avec eux. Qui veut passer pour un héros doit s'approcher hardiment du crime. » Non content de manquer à sa parole, il avait envahi de son côté le territoire de la république.
alin d'en partager les dépouilles; lui qui, en août 1791 encore, s'était engagé ainsi que TAutriche, par le traité de Pilnitz, à reconnaître et à garantir l'indépendance de la Pologne et l'inviolabilité de sa constitution.
Les deux puissances annoncèrent^ dans leurs manifestes, le démembrement qu'elles avaient arrêté, accusant les Polonais d'idées extravagantes, insensées, antisociales, et traitant de démagogique et diQ jacobine, cette même constitution de 1791, que la tzarine était venue combattre, comme ultra-monarchique. Elles voulurent recommencer l'odieuse comédie du premier partage, en convoquant à. Grcdno une diète chargée de sanctionner leur double spoliation. Pour en exclure tous les vrais Polonais, el'.es décidèrent que' l'entrée de cette assemblée serait interdite r à tous ceux qui n'avaient pas accédé a la confédération de Targovica^ ou avaient protesté contre ses décisions; 2° à tous ceux qui avaient pris part à la constitution du 3 mai ou s'étaient déclarés en sa faveur; 3° aux représentants des contrées déjà occupées par les troupes étrangères. En revanche, « pour faciliter le choix d'hommes vertueux et capables,» elles admirent tous ceux que la justice avait frappés d'arrêts flétrissants.
Malgré toutes ces précautions, qui ne favorisaient que les traîtres et excluaient l'immense majorité des citoyens; malgré toutes les menaces, les violences et l'or prodigué, la diète, ouverte le 17 juin 1793, résista. Alors l'ambassadeur russe, Sievers,met sous le séquestre les biens des citoyens dévoués, ceux du roi, s'empare
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des caisses publiques, arrête tous les payements et fait garder neuf nonces comme prisonniers. L'assemblée dresse une protestation qu'elle insère dans ses registres et envoie à toutes les cours étrangères. Le roi veut abdiquer. Les violences redoublent et deviennent inouïes. V Sievres annonce, dans la séance du 17 juillet, que si on ne se rend pas aux volontés des puissances, il fera enlever les récalcitrants, cantonner des troupes moskovites dans toutes les propriétés des membres de la diète, dans les domaines royaux et saisira tous les revenus de la république. Alors une effervescence terrible se manifeste, l'exaspération est à son comble, Grelavski s'écrie : « Périssons avec honneur, dignes de l'estime des autres puissances, et ne nous couvrons pas d'une honte éternelle, dans l'espoir illusoire de sauver le reste de la patrie. » Kimbar ajoute : « Les souffrances ne sont rien pour la vertu; il est de son essence de les mépriser.. .On nous menace de la Sibérie'.... Ses déserts ne seront pas sans charmes pour nous; tout nous y retracera notre dévouement... Eh bien! oui; allons en Sibérie. Condui- ' sez-nous, sire, là où notre vertu et la vôtre feront pâlir nos ennemis. » Électrisée , l'assemblée tout entière s'écria : « Oui ! en Sibérie ! partons.»
La diète restait inébranlable depuis deux mois déjà; et lorsque, le 17 août, Stanislav Auguste proposa de ratifier le traité de cession à la Russie, Kimbar lui dit : (( Quoi ! sire, n'ètes-vous plus le même qui, en signant la constitution du 3 mai, nous disait : Que ma main sèche plutôt que de souscrire à tout acte contraire. Ton le
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TEurope vous accuse de n'être que le roi de Catherine...» Le lieu où se tenait la diète était entouré de troupes moskovites. Ce n'était pas assez; Sievers, pour faire adopter immédiatement la cession à la Prusse, fit placer deux bataillons de grenadiers russes sur la terrasse et dans la cour du château, braquer quatre pièces de canon, mèche allumée, contre la salle des séances, et mettre le général russe Rautenfeld auprès du trône. Alors éclatèrent les plus terribles imprécations contre la perfidie et la tyrannie des cours étrangères.
Près de trois mois et demi s'étant écoulés sans que rien pût vaincre cette opiniâtre résistance, Sievers résolut d'en finira tout prix. Dans la nuit du :2'2 au 23 septembre, il fit enlever quatre représentants. Les autres s'étant assemblés comme à l'ordinaire, gardèrent un silence absolu, malgré les instances les plus pressantes de Sievers et Rautenfeld, qui avait pris position avec ses soldats et ses canons, annonçant «« qu'il était autorisé à prendre toutes les mesures de violence qu'il jugerai I convenables. » Au même instant, Sievers écrivait au grand-maréchal de Lithuanie : « Le roi lui-même doit demeurer fixé sur son trône jusqu'à ce qn"il ait cédé, •le ferai coucher les sénateurs sur de la paille, dans la salle des conférences, tant que ma volonté ne sera pas exécutée. » En elTet, on avait décidé de les retenir tous à leurs places jusqu'à ce qu'ils eussent signé, et de les laisser mourir de faim. Nul ne put sortir, et on défendit d'apporter aucune nourriture. Deux jours s'écoulèrent ain^îi. Ijt troisième, Stanislav-Augusto t,'t plusieurs
sénateurs et députés tombèrent de défaillance. « Alors Kautenfeld, toujours assis à côté du trône, prit la main du vieux monarque, y mit un crayon et signa l'acte de partage. » Puis il fit entrer dans la salle la soldatesque russe. On demanda trois fois si la diète autorisait la délégation; pas une seule voix ne répondit. On conclut que le silence tenait lieu de consentement. Et voilà ce qu'on a osé nommer le libre vote de la Pologne. Déjà, du reste, d'innombrables protestations avaient été faites publiquement et solennellement.
Forte de cette adhésion, la Russie s'empara de la moitié des provinces lithuaniennes et russienncs, sur lesquelles elle s'était interdit aucun droit par sa déclaration de 1764, et, traçant depuis Textrémilé orientale de la Kourlande, ses frontières par le milieu de la Lithuanie et de la Yolynie, s'incorpora 4,553 milles carrés, avec 3 millions d'âmes. La Prusse prit Thorn, Dantzik et la grande Pologne, ou 1,061 milles carrés du pays le plus fertile, peuplé de 1,100 habitants. La république ne compta plus que 4-, 016 milles carrés et une population de 4 millions d'hommes. Ce partage, dit de Raumer, c( fut conclu dans un jour que la justice divine marqua d\m doigt sanglant sur le livre des crimes des grands de la terre, jour qui plus tard aura son châtiment, le 14 octobre 1793. »
L'Autriche n'y prit point part, et, pour être juste, nous devons dire qu'elle paraît même avoir été d'abord opposée au premier. C'est du moins ce qui résulte de la dépêche suivante, du baron de Breteuil, ambassadeur de
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France à Vienne, datée du 23 février 1775 : « Après avoir fait, dit-il, quelques remontrances à l'impératrice Marie-Thérèse sur le partage de la Pologne, elle me dit avec l'exclamation de la douleur la plus vive : « Je sais, Monsieur l'ambassadeur, que f ai mis une grande tache à mon règne par tout ce qui vient de se faire en Pologne ; mais je vous assure qu'on me le pardonnerait si on savait à quel point j'y ai répugné, et combien de circonstances se sont réunies pour forcer mes principes, ainsi que mes résolutions contre les vues immodérées de rinjv.ste ambition russe et prussienne. Après bien des réflexions, ne trouvant aucun moyen de m'opposer seule au plan inique de ces deux puissances, j'avais cru qu'en formant pour ma part des demandes et des prétentions exorbitantes, ou me refuserait et que la négociation se romprait ; mais ma douleur et ma surprise furent extrêmes en recevant, en réponse de ces demandes, l'entier consentement du roi de Prusse et de la tzarine. Jamais je n'ai été si affligée. » Elle tenait à peu près le même langage au comte de Barck, ambassadeur de Suède. «Ce partage me désespère, disait-elle. C'est une tache à mon roguo.^-> Le comte de Barck lui faisant observer que les souverains n'ont d'autre juge que Dieu, uAh! répondit l'impératrice, c'est bien celui-là que je crains.» Dès avant 1775, elle avait exprimé ses répugnances, comme plus tard elle exprima ses remords. Elle écrivait à son premier ministre : « Le droit crie contre nous : jr n'ai jamais été plus tourmentée de ma \ie,ety'(//en quehiue sorte h(jntrde )ne /v>//'. » Vax eflet, (piatir-vingt-
dix ans à peine auparavant, Sobieski sauvait Vienne et l'empire.
Du reste, cet exécrable partage fut réprouvé par le& spoliateurs eux-mêmes. Frédéric le Grand hésita. Son successeur s'allia quelque temps à la Pologne ; Paul et Alexandre I" en manifestèrent ostensiblement leur répugnance, et l'on dit même que l'empereurNicolasen avouait l'iniquité. « Les lois , dit M. Chodzko, furent bouleversées, l'armée réduite ou incorporée dans celle de Catherine, et toute la Pologne livrée aux horreurs de l'anarchie, aux vengeances des traitres et aux persécutions des usurpateurs étrangers. L'armée fut réduite à 15,000 hommes, et encore les troupes moskovites tenaient garnison dans toutes les places qui restaient à la république. Tl ne resta donc aux troupes nationales que des cantonnements sans défense, et encore il fut pris des mesures pour les tenir entourées de détachements ennemis qui épiaient leurs mouvements. Enfm, le proconsul Igelstrom, général-ministre de la Izarine, semblait prendre à tâche de rendre le joug moskovite plus dur et ses chaînes plus intolérables. »
D'innombrables protestations, signées des plus hauts dignitaires polonais, éclataient partout. «Je remets entre les mains de Dieu et de sajustice éternelle le sort de ma patrie,» disait le maréchal de la diète, Stanislas Malenez, dès le 25 juillet 1792. La justice des hommes devait bientôt accomplir celle de Dieu.
§ VIII. - Kosciuszko.
Ce second démembrement, cette horrible domination souleva l'indignation générale. Quelques courageux citoyens de Varsovie prirent l'initiative d'une ligue patriotique à laquelle l'armée tout entière s'unit avec transport, et qui choisit pour chef Thaddée Kosciuszko. alors exilé en Saxe. Dans cette pensée commune, il n'exista d'autres distinctions que celle d'un patriotisme plus ardent, d'un zèle plus dévoué. Jean Kilinski, cordonnier, Joseph Sierakonski, boucher, et André Kapostas, banquier, se signalèrent entre tous.
Kosciuszko, né le 16 février 17iG dans le palatinat de Novogrodek, avait fait ses études à Varsovie et à Paris. Étant en France vers l'époque où éclatait la guerre de l'indépendance des États-Unis, il s'embarqua pour Philadelphie, se fit remarquer, notamment aux batailles de Saratogaet de Jellowsping, et fut nommé par Washington brigadier, puis gouverneur de la forteresse de Westpoint. A la paix il revint en Pologne, fut fait général de brigade, s'illustra dans la campagne de 171V2 contre les Russes, et, pour se soustraire à leur vengeance, quitta son pays avec 500 officiers, élite de l'armée, alla en France où, dans sa séance du 20 août 1792, l'Assemblée nationale lui décerna le titre de «citoyen français, » parcourut l'Allemagne, l'Italie, et résida à Leipzig et à Dresde. Uéiiondant à Tappel de ses concitovens, il ariiva aussitôt à Krakovie, et les habitants de
ce palatinat s'assemblèrent pour dresser l'acte d'insurrection, sur lequel furent copiés ceux des autres palatinats. Cet acte, publié le 24 mars 1794, contient d'abord le tableau émouvant de tous les maux dont la tyrannie russe accablait la Pologne et de toutes les perfidies qu'elle avait employées pour l'asservir. Puis il poursuit ainsi :
Foulés par ce poids immense de malheurs, vaincus par la trahison plutôt que par la force des armes ennemies, privés de toute protection du gouvernement national ; après avoir perdu la patrie, et avec elle la jouissance des droits les plus sacrés de la liberté, de la sûreté et de la propriété, tant individuelle que celle de nos biens; trompés par quelques gouvernements et abandonnés des autres, nous, Polonais, habitants du palatinat de Krakovie, en sacrifiant à la patrie nos vies, comme runi(jue bien .]ue la tyrannie n'a pas daigné nous arracher, nous nous saisissons de ces moyens extrêmes et violents que le désespoir civique nous suggère. Ayant ainsi la ferme résolution de périr et de nous ensevelir sous les ruines, de notre pays, ou de déhvrer la terre natale d'une oppression féroce et d'un joug plein d'opprobre, nous déclarons à la face du ciel et de tout le genre humain, et surtout des nations qui savent apprécier la liberté et la mettre au-dessus de tous les biens, qu'en usant du droit incontestable de défense contre la tyrannie et l'oppression armée, nous réunissons dans un esprit de patriotisme, de civisme et de fraternité, toutes nos forces ; et, persuadés que le succès de notre grande entreprise dépend surtout et le plus de notre étroite union, nous renonçons à tous les préjugés de Vopinion et des distinctions qui ont partagé ou qui ont pu séparer jusqu'à présent les citoyens, habitants d'une même terre et les fils d'une même patrie; et nous nous promettons mutuellement tous de n'épargner des sacrifices quelconques, mais au contraire d'user de tous les moyens que l'amour sacré de la liberté peut inspirer aux hommes que le désespoir a fait lever pour sa défense.
Affranchir la Pologne des troupes étrangères; recouvrer et assurer l'intégrité de ses frontières; anéantir ton l<3* sorte
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«r Usurpation, tant intérieure qu'extérieure; affermir la liberté générale et l'indépendance de la république : tel est le but sacré de notre insurrection...
Suit toute l'organisation de la révolution ; le pouvoir dictatorial le plus étendu est confié à Kosciuszko. Le manifeste se termine ainsi :
Les malheurs les plus cruels, les difficultés les plus insurmontables ne sauraient affaiblir ni décourager la vertu ni le courage civique... Remettant entre les mains du généralissime et du conseil suprême national le pouvoir d'employer nos personnes et nos biens, pendant que durera la lutte de la liberté avec le despotisme; de la justice avec l'oppression et la tyrannie, nous voulons qu'ils aient toujours présente ceUe grande vérité : «Le salut de la i)atrie est la suprême loi. »
Le premier signal de Tinsurrection avait été donné dès le 12 mars par Madalinski qui, refusant de dissoudre sa brigade, avait exécuté une marche glorieuse à travers les armées prussiennes, des environs d'Ostrolinka à Krakovie. Le serment militaire fut prêté à Kosciuszko. En deux jours Krakovie, si longtemps opprimée par les Russes, recouvra toute sa liberté, et n'en abusa pas. La religion consacra les premiers efforts des insurgés. Avec enthousiasme, mais sans désordre, ils se portèrent en foule à la cathédrale, et, prenant les autels à témoin de la justice de leur cause, ils contractèrent Tobligation de ne la souiller par aucune violence. Ce fut dans cette même église qu'ils firent la lecture de la constitution du 3 mai, et que tous s'engagèrent par serment à la maintenir aux dépens de leur fortune et dt* leur vie. Le même serment fnl prèle dans los provinces,
et des contributions volontaires furent offertes de toutes parts.
Investi d'un pouvoir dictatorial sans limites, Kosciuszko fit des adresses à l'armée, à la nation, et une proclamation spéciale aux femmes polonaises, célèbres en tout temps par leur patriotisme. 11 envoya ces actes aux cours de Danemark, de Suède, d'Angleterre, au gouvernement révolutionnaire de France, aux États- Unis et même au cabinet de Vienne. Confiant dans l'exaltation du patriotisme, il s'avança vers Varsovie à la tête de 4,000 hommes mal armés, et rencontra près du village de Raclavicée 12,000 Russes, qui pensaient l'écraser au premier choc. Ce fut dans cette mémorable journée que les paysans polonais, sans autres armes que leurs faux, se précipitèrent sur les batteries ennemies et s'emparèrent de tous les canons. La défaite des Russes fut complète ; ils perdirent 3,000 hommes, 12 bouches à feu, et ce premier fait d'armes exalta au plus haut degré l'énergie patriotique (4 avril 1794).
Le 12 avril, les habitants de Varsovie reçurent la nouvelle de cette victoire, et les journées du 17, 18 et 19 furent témoins de l'insurrection de la capitale, qui devait jouer un grand rôle dans celte révolution populaire. C'était pendant la semaine sainte. Igelstrom, général russe, s'était proposé d'égorger les habitants pendant qu'ils seraient réur.is dans les églises. Son atroce projet fut dévoilé parKilinski, et les Varsoviens en prévinrent de vingt-quatre heures l'exécution. Femmes, enfants, vieillards, tous coururent aux armes; les Russes furent
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chassés de toutes les positions et abandonnèrent la ville après avoir perdu 4,000 des leurs tués, 2,000 faits prisonniers et 15 pièces de canon.
Les détails de cette insurrection sont admirables ; tous les mouvements des insurgés furent dirigés avec un ordre et un ensemble qui se trouvent rarement dans les révolutions. On nomma le général Mokronovski commandant de la ville et Zakrzevski président de la régence. Ils ne se servirent de leur autorité que pour ramener le calme et proclamer leur adhésion à la constitution du 3 mai et le vœu dé l'expulsion des troupes ennemies. Tout se passa avec l'ordre le plus parfait. Pendant l'insurrection, le palais d'Igelstrom avait été pillé. Trois jours après, sur un ordre du président de la régence, le peuple rapporta les 96.000 ducats qui y avaient été pris: il semblait qu'il n'en eiit dépouillé ses ennemis qne pour en faire un don à la patrie. Des députations furent envoyées au roi. Le résident prussien et même les perf^onnes attachées à la légation russe furent traités avec tous les égards. On prit les mesures de sûreté les plus sages pour qu'il ne fût rien fait aux individus qui avaient été compromis dans le parti russe. Toute perquisition chez un particulier, sous quelque prétexte que ce soit, fut défendue, et les citoyens qui n'étaienl point de garde ne purent porter les armes dans les rues. Les Russes qui se flattaient sans doute de trouver des partisans parmi les dissidents, furent étonnés de voir la conmiunauté luthérienne de Varsovie venir oflriiune contribution volontaire. Le bruit s'étant répandu
que les luthériens avaient des armes et qu'ils devaient se joindre aux Russes, le gouvernement fit faire une perquisition' en plein jour dans cette communauté^ et n'y ayant rien trouvé, il publia une proclamation pour improuver cette calomnie. Tout se faisait avec un calme et un sentiment de justice admirables.
Dans son rapport à la Pologne, daté du camp près de Stemniski, Kosciuszko s'écriait ; «Nation, donne l'essor à ton courage, à ton patriotisme ; l'Eternel veille-sur ta cause ; toutes les âmes honnêtes répandues sur la surface du globe font des vœux pour toi i » Cet appel fut partout entendu. Pendant la nuit du 23 au 24- avril, éclata la révolution de Viina, capitale de la Lithuanie, dont Jasinski s'empara avec 300 soldais et quelques centaines de paysans. Dans cette insurrection, concertée et préparée, depuis trois semaines, entre plus de 200 individus, le secret fut si religieusement gardé que les Russes ne purent en être instruits. L'explosion se fit avec un tel accord, qu'en un instant la garnison fut faite prisonnière avec son état-major. Les districts de Grodno, de Brzesc, le duché de Samogilie, le palatinat de Sandomir, accédèrent sans réserve à l'insurrection générale, et chassèrent les troupes russes cantonnées sur leur territoire. Partout enfin se révélait cette unité d'action si nécessaire à un peuple qui veut reconquérir sa liberté. Les enfants de ceux qui avaient servi l'étranger, voulaient réhabiliter leur nom à force de dévouement. Parmi eux, François Sapiéha se distingua tellement, qu'il fut nommé, à 23 ans, grand-général de Lithuanie;
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mais dès qu'il sut que Kosciuszko était le seul chef, il résigna ce titre entre ses mains et envoya à Krakovie une partie de sa fortune, ainsi que le fit le comte Oginski. Ce dernier, outre cela, leva, à ses frais, un régiment complet de chasseurs.
Kosciuszko, voyant régner dans toutes les provinces polonaises une si parfaite entente, crut que le conseil provisoire, créé au moment de l'insurrection, devait être remplacé par un Conseil national siégeant à Yarscvie, auprès du roi, et chargé de toutes les parties de l'administration. Ce changement se fit sans le moindre trouble, et le roi accéda sur-le-champ au nouveau conseil. Il remercia m.ême Kosciuszko de ce qu'il passait avec tant de prudence du gouvernement provisoire à un gouvernement régulier. Celte lettre de Stanislav-Auguste est très-remarquable : elle se termine par les vœux les plus ardents pour le triomphe de l'insurrection.
Les Russes, outre les différents corps déjà en Pologne, venaient de recevoir un renfort de 40,000 hommes ; mais ces renforts étaient en très-mauvais état. Sur leur passage, ils commettaient les plus horribles excès; aussi, lorsque leur approche était annoncée, le tocsin sonnait de toutes parts, et les paysans, armés du faux et de fourches, lombaient sur eux et ne faisaient aucun quartier. Kosciuszko eut donc pu détruire complètement l'armée russe. Layant rencontrée le 0 juin, déjà ses soldats et ses faucheurs en étaient victorieux, lorsque tout à coup 24,000 Prussiens tombèrent sur l'aile gauche des Polonais. Malgré la disproportion ctlrayante du nombre,
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ceux-ci firent de tels prodiges de valeur que lorsque, épuisés mais non battus, ils se replièrent, leur attitude était encore si menaçante que les Prusso-Russes n'osèrent les poursuivre. Dans cette mémorable journée, deux généraux polonais périrent, et Kosciuszko eut deux chevaux tués sous lui. On se demande à quel titre le roi de Prusse joignait ses troupes aux Russes pour attaquer une nation chez laquelle un ministre prussien résidait encore, qui avait laissé faire une retraite paisible au général prussien Wolki, lorsqu'il fut assez imprudent pour venir sous les remparts de Varsovie lors de l'insurrection, une nation à laquelle il n'avait fait aucune déclaration de guerre, dont l'insurrection était dirigée exclusivement contre les Russes, et qui avait formellement annoncé ne pas regarder les Prussiens comme ennemis. Mais Frédéric-Guillaume tenait à être considéré comme tel, car ce n'est qu'à ce titre qu'il pouvait avoir sa part dans les derniers débris de la Pologne.
Convaincu du perfide accord de ces deux puissances, le Conseil national fit une proclamation aux habitants de la Prusse polonaise, qui jusqu'alors ne s'étaient point révoltés. Tous les griefs contre la Prusse étaient appuyés de pièces justificatives publiquement connues. On y relatait la déclaration du roi de Prusse du 17 mai 1791, dans laquelle les auteurs de la constitution du 3 mai sont appelés vrais patriotes et bons citoyens, etc. Et c'est contre les défenseurs de cette constitution qu'il venait combattre, les traitant maintenant d'intrigants^ de meurtriers^ etc.
Kosciuszko, dans plusieurs combats, avait remporté
des succès signalés ; mais le 8 juin, le général Zaïonczek perdit la bataille de Chelm contre les Russes et se retira sur Lublin. Le 15, Vieniaski, commandant de Krakovie, acheté par l'ennemi, livra aux Prussiens cette ville, sa citadelle et 50 pièces d'artillerie. Cette trahison exaspéra les esprits, et le peuple de Varsovie craignit de se voir ainsi vendu par des traîtres. Lors de sa fuite. Ingelslrom avait voulu brûler ses papiers. Beaucoup lui échappèrent, et ils compromettaient des seigneurs polonais qui avaient livré la République à la Russie. Il fallait les juger et l'on ne pouvait les déférer à un tribunal soumis à la domination russe ; d'un autre côté, pour montrer toute la modération de l'insurrection, on hésitait à les livrer cà des juges cj'éés par elle. Les papiers retrouvés à la chancellerie furent donc examinés par un comité composé de 21 membres, qui gardèrent le plus religieux secret, atin que l'effervescence populaire ne se rendît pas justice elle-même. Mais le peuple qui savait qu'il y avait des traîtres compromis, demanda qu'ils fussent jugés promptement. Le jugement tardait toujours ; et on en vint à persuader à la population qu'on ne voulait point condamner les coupables. L'eflervescence s'accrut; on courut en foule au lieu où siégeait le conseil, demandant avec exaspération la mort des traîtres. Le conseil eut beau faire, il ne put maîtriser la foule. Il commença une instruction sommaire, pendant laiiuello les potences furent dressées, et douze de ces malheureux payèrent de leur vie leur crime de lèse-nation. Du reste, l'instruction [tortait sur des faits notoires, dont les cou-
pables eux-mêmes avaient fait ostentation, lorsqu'ils opprimaient leur patrie au nom de la Russie.
Cependant, dès que Kosciuszko apprit ces faits, il publia une proclamation où il dit : « Ce qui vient de se passer à Varsovie, remplit mon cœur d'amertume et de tristesse. Le désir de punir les coupables était bon; mais pourquoi ont-ils été punis par un jugement violent? Pourquoi le respect et la sainteté des lois ont-ils été violés ? Est-ce là le procédé d'un peuple qui a pris les armes pour rétablir la liberté légale, l'autorité suprême de la loi , et le bonheur durable qui ne peut jaillir que de ces sources? Considérez si ce ne sont pas des séducteurs secrets et artificieux , d'intelligence avec les ennemis , qui vous ont égarés et ont rempli vos; cœurs d'aigreur, parce qu'ils ne veulent point de gouvernement, afin que voire ardeur se mette au-dessus de la justice et de la loi. Us n'ont d'autre but que de se frayer ce chemin-là, pour renverser votre puissance et votre force, au milieu du désordre et de la confusion... » Bien plus, Kosciuszko ordonna aussitôt au Conseil national de punir les principaux auteurs de ces actes. Us furent arrêtés, leur procès instruit, et malgré les dépositions des témoins, qui affaiblirent les preuves d'un déUt qui ne portait que sur des coupables, néanmoins sept furent condamnés à mort et cinq bannis à perpétuité. On avait m.is dans cette instruction plus de célérité que dans celle des crimes trop manifestes des agents de la Russie. N'était-ce pas pousser jusqu'à l'excès le sentiment de la légalité?
LA POLOGNE EN DÉCADENCE. ^i'
En Lilhuanie , Jasinski , toujours infatigable , alla chercher les Moskovites pour leur livrer trois combats consécutifs, à Niemenczyn, à Polany et à Soly. Cependant, malgré ces victoires, la position de Kosciuszko devenait difficile. Aussi fit-il une proclamation à toutes les provinces pour qu'on se répandît sur le territoire ennemi. C'est ce qui fut fait d'abord en Lithuanie ; et malgré iO,000 Russes qui s'y trouvaient, les Polonais obtinrent des avantages considérables. Les 19 et 20 juillet, quelques religieux carmes, postés dans une chapelle miraculeuse dédiée à la sainte Vierge, repoussèrent, avec 250 hommes de garnison, 10,000 Russes de la ville de Vilna, qui ne tomba au pouvoir de l'ennemi que le 12 août, et paya par des torrents de sang qui coulait dans les rues, laudace d'avoir voulu conserver son indépendance.
De son côté, Kosciuszko était de plus en plus resserré près de Varsovie. Le 9 juillet, le roi de Prusse campait à Nadarzyn, et le 13 ouvrait le siège de la capitale, à la tête de 50,000 Prussiens et 9,000 Russes. Une très-forte redoute fut enlevée par l'ennemi, qui fit sommation au commandant de la ville de se rendre dans les vingtquatre heures. Frédéric -Guillaume accompagna cette sommation d'une lettre au roi de Pologne, où il dit qu'en cas de refus la ville serait mise à feu et à sang. Le roi répondit que tout pouvoir étant entre les mains de Kosciuszko, généralissime des armées polonaises, Varsovie ne pouvait ni accepter ni refuser la sommation, el que, restant neutre, rien ne justifierait les extrémilés
dont elle était menacée. Les forces redoutables de Tcnnemi n'ébranlèrent pas la fermeté des habitants ; au contraire, les membres du Conseil, le clergé, les artisans, les femmes et les enfants se mirent à l'œuvre et travaillèrent aux retranchements. Déjà, depuis deux mois, Varsovie était attaquée et bombardée, et toujours défendue avec une héroïque constance, lorsqu'une heureuse diversion vint délivrer les assiégés.
Le 22 août , une insurrection éclata dans les provinces polonaises échues à la Prusse par les deux démembrements. L"acte de confédération fut signé , et les insurgés s'emparèrent de Szrem, de Gnèzne, dont la garnison resta prisonnière, de Brzesc, de Vroclavek, et de plusieurs autres villes. Ce qui peint le caractère de cette révolution, sur quelque point qu'elle se manifestât, c'est que partout magistrats et habitants prêtaient serment de fidélité à la constitution de 1791. Le 28 août, après avoir perdu beaucoup de monde, les Prussiens furent obligés d'abandonner leurs batteries devant Varsovie. Cet avantage était dû au général Dombrovski, puissamment secondé par le dévouement des habitants de cette capitale. On les voyait fréquemment, sans distinction de rang ni de sexe, faire des sorties jusque sur les batteries ennemies, et enclouer des canons. Dans plusieurs de ces attaques, des prêtres, des religieux, des juifs, des grecs, des musulmans se firent remarquer par leur intrépidité. D'immenses munitions de guerre et des pièces de siège remontaient la Viblule pour arriver au camp prussien ; c'est un chanoine qui rassemble les paysans, et, à leur
tête, attaque le convoi, défait l'escorte et coule les navires à fond.
Ce dernier fait fut le signal d'une insurrection qui éclata sur les derrières des armées assiégeantes. Ce fut l'insurrection de Posen qui, concertée depuis cinq mois, s'était approvisionnée de munitions, darmes, de vivres, etc., en quantité considérable ; ces approvisionnements avaient été cachés dans des forêts écartées avec un secret et une habileté admirables. Les paysans furent chargés de les garder, et s'en acquittèrent si bien qu'ils ne purent jamais être soupçonnés par Fennemi. Cette insurrection formidable éclata le même jour sur trente points différents, et défit complètement les troupes cantonnées dans la province. Saisis d'une terreur panique, les Prussiens craignant d'être pris entre deux feux, levèrent en toute hâte le siège de Varsovie, et les Russes se dirigèrent surLublin. La dévastation et les horreurs que commirent les troupes prussiennes sur leur passage, sont inénarrables. Kemarquons-le , ces dévastations avaient li'^u dans des provinces restées polonaises, sur lesquelles le roi de Prusse n'avait jamais formé de prétentions, et chez un peuple que lui-même avait exhorté à soutenir son indépendance, et qui ne combattait que pour elle.
Atin de profiter de tout lavanlage que lui donnait cette retraite, et d'appuyer les patriotes de la Grande- Pologne, Kosciuszko leur envoya les généraux Madalinski et Dombrovbki, qui s'emparèrent, le 30 seplelnbi-e, de la ville de Hydgoszcz (Hromberg) et firent Irem-
bler Frédéric-Guillaume jusqu'au sein de sa capitale. Malheureusement ce n'étaient plus seulement deux ennemis, mais trois qui attaquaient la Pologne : l'Autriche, avec laquelle on était en relations pacifiques, envahit la terre de Chelm et une grande partie de la Volynie, et Kosciuszko se trouva ainsi cerné par trois armées considérables, outre celle que les Russes venaient d'envoyer de nouveau. Déjà, d'ailleurs, des désastres arrivaient. Le général Sierakovski, après s'être maintenu le 17 et le 18 septembre dans sa position de Krupczicé contre des forces infiniment supérieures, et avoir fait perdre aux Kusses cinq mille hommes, fut complètement défait près de Terespol.
Alors Kosciuszko se porte à la rencontre de Souvarof etdeFersen avec sept mùUe Polonais et vingt-deux bouches à feu, laisse trois mille soldats et dix pièces de canon àPoninski pour empêcher la joq^ticn dis deux généraux ennemis et prendre position à Macieiovicé. Mais Poninski, auquel il donne Tordre de le rejoindre, ne l'ayant pas fait, il se trouve, le 10 octobre 1794, avec sa poignée de braves, en face de dix-sept mille Russes et quatre-vingt-dix pièces d'artillerie. Deux fois ceiLx-ci sont repoussés, en laissant sur leurs pas des monceaux de cadavres. Fersen les ramène à l'attaque en colonnes serrées. Le combat redouble de fureur et s'engage à la baïonnette ; on lutte corps à corps; chaque pouce de terrain est pris et repris, et, malgré les masses qui les écrasent, les Polonais restent invincibles tant que Kosciuszko est debout. Mais un coup de lance atteint le héros, son
LA poloctXE ex décadence. 231
sang jaillit; il rallie cependant ses escadrons, quand son cheval blesse^ se cabre et le jette dans un marais ; un coup de sabre ouvre son front, et, en perdant connaissance, il s'écrie : «Frères, donnez-moi le dernier coup.» Un kosak allait exaucer ce vœu, lorsqu'un autre l'arrête en disant : « Ne le lue pas, c'est Kosciuszko. » Tous les Polonais tombèrent à leur poste avec héroïsme. Relevé par les Russes, le généralissime languit deux ans dans les cachots de Saint-Pétersbourg. Rendu à la liberté par Paul I", il partit pour l'Amérique, et y resta dix-huit mois,, revint en France où il fit tout pour provoquer quelque tentative en faveur de la Pologne, puis se retira en Suisse, à Soleure^ où il mourut le 15 octobre i817. Son corps, transporté à Varsovie, repose à côté des tombes royales.
« Kosciuszko, dit un de ses biographes, est le dernier des chevaliers et le premier des citoyens, l'un de ceux qui ont porté le plus haut le drapeau de Tancienne cause polonaise : une générosité sans bornes ni mesure; un cœur net comme l'acier, et avec cela une âme tendre, confiante et crédule; une douceur, une facilité d'enfant , un héros, un siint, un simple... Appelé à la défense d'une cause désespérée, à la lutte la plus inégale, il accepta, crut au miracle, et, comme un chevalier, un saint, embrassa magnanimement les deux chances, victoire ou martyre. »
§ IX. — Troisième paiiage.
Il restait encore trente mille hommes de troupes nationales, tant anciennes que de nouvelles levées, mais elles étaient mal armées, sans approvisionnements et accablées par les revers et les fatigues. Poniatovski, neveu du roi, était à la tête de quinze mille hommes. Instruit du désastre de Kosciuszko, il manœuvra avec succès pour se replier sur Varsovie, dont il était indispensable de couvrir les approches. Madalinski et Dombrovski se joignirent à lui , et les troupes polonaises prirent position on avant du faubourg de Praga. Le 1V> octobre, elles furent attaquées par les troupes prussiennes, commandées par Klinckowstrom, qui leur fit beaucoup de prisonniers. Le 26, les Russes remportaient aussi un avantage assez considérable.
Le 2 novembre, Souvarof, après avoir opéré la réunion de toutes ses tronpes, s'approcha du faubourg de Praga, à la tête de quarante mille combattants. Tout avait été employé pour mettre ce faubourg en état de défense. Plus de cent pièces de canon y avaient été portées, et près de douze mille hommes de troupes réglées y étaient secondées par une nombreuse population déterminée à une énergique défense, qui eût pu triompher, si on avait fait un siège régulier. Mais, le -4, l'ennemi ordonna un assaut général sur tous les points. Les colonnes russes s'affaiblissaient déjà, lorsqne trois d'entre elles pénétrèrent à la fois dans le faubourg et furent sui-
vies des autres. Alors commença un carnage horrible, malgré lequel lesPolonais résistaient toujours. Dix mille habitants, sans distinction d'âge ni de sexe, furent égorgés dans les rues, dans leurs maisons, dans les églises ; hommes, femmes, enfants, vieillards, tout fut massacré; les enfants, arrachés du sein de leurs mères, furent lancés sur les piques des kosaks; les prêtres tués sur leurs autels inondés de sang; en un mot, toutes les cruautés de la soldatesque effrénée signalèrent cette atroce boucherie. Souvarof criait aux siens : «Amusezvous, » et se faisait tranquillement préparer un bain, tandis que les os d'un monceau d'agonisants craquaient sous le poids de la grosse artillerie qu'on roulait sur eux. Tous ceux qui voulurent se retirera Varsovie, tombèrent dans la Vistule, le pont ayant été miné par les Russes; enfin, la moitié de la troupe réglée avait péri sous les coups de l'ennemi, et lorsque Souvarof entra dans le faubourg, il ne put marcher que sur des cadavres. La nuit vint cacher le spectacle effroyable de Praga dépeuplé, et le lendemain fut employé à balayei* et à laver les rues qu'obstruaient dix-huit mille morts et des torrents de sang.
La négociation pour la reddition de Varsovie fut aussitôt entamée, et, remarquons-le, le général russe ne voulut point traiter au nom de la Uéiiubliiiue, disant que Catherine n'était pniut en (jncrrenccc lu lUpublique, que son orinèe n'avait d'autres ordres que de réduire à l'obéissance ceux qui avaient t rouble le repos de l'Etat. Enfin, le 7 novembre, convaincue de rimpossibilité de
résister, \ arsovie capitula. Le 8, on fit publier dans toute la ville que la capitulation était signée et que le> troupes ennemies entreraient le lendemain. Les prisonniers russes et prussiens furent aussitôt mis en liberté, et chacun, morne et silencieux, attendit avec angoisse le jour qui allait, pour la dernière fois, se lever sur un peuple libre.
Lorsqu'on pouvait craindre pour Varsovie un massacre plus terrible peut-être encore que celui de Praga, Ignace Potoçki se présenta à Souvarof et offrit sa tête pour sauver celle de ses concitoyens : « Je suis, lui dit-il, l'auteur de la constitution du 3 mai, Finstigateur principal de l'insurrection ; je viens m'offrir en expiation. » Le farouche vainqueur fut lui-même ému de ce noble sacrifice ; il fit son entrée dans la capitale le 9 novembre. Les débris de l'armée polonaise, qui s'étaient dispersés, furent successivement désarmés, et tous les citoyens qui s'étaient signalés par leur patriotisme furent déportés en Sibérie ou jetés dans les prisons et les forteresses de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche.
Pour épargner le récit dignobles intrigues, nous passerons sous le silence les scandaleux débats qui s'élevèrent entre les trois cours pour le partage des restes de cette Pologne avec laquelle ils déclaraient n'être « point en guerre, » venant seulement rétablir « son repos troublé. » C'est à qui sera le plus cupide, à qui sera le plus fourbe, à qui exclura son allié. Quoique anéantie depuis i79o, la république ne sut à qui elle appartiendrait jusqu'à raccord qui eut lieu le 21 octobre 1791).
Remarquons qu'à chaque démembrement les gouvernements spoliateurs s'obligeaient solennellement, « pour eux et pour leurs successeurs,» par les traités mêmes de partage, à respecter ce qui restait des possessions polonaises. Or, voici de quelle manière ils tinrent leurs engagements. La Russie, qui s'était déjà emparée de la Kourlande et de Sémigal, prit toute la Lithuanie, la presque totalité de laSamogitie, delà Yolynie et du pays de Ghelm, c'est-à-dire 2,183 milles carrés. L'Autriche obtint les contrées entre le Bag et la Vistule, ou une portion des palatinats de Lublin, de Sandomir, de Brzesc, de Belz, de Mazovie, de Podlachie et de Krakovie, 834 milles carrés. La Prusse eut tout le territoire situé sur la rive gauche du Bug et de la Vistule, une partie des trois derniai^s palatinats, outre d'autres provinces, en tout 697 milles carrés. Le point de réunion des partages fut Niemirov, ville dont le nom signifie discorde. c( Ainsi, dit un historien moderne, fut rayée de la liste des États européens la vaillante nation qui avait servi si longtemps de barrière à l'Europe contre les Russes, les Turcs et les Tartares; ainsi fut consommée cette longue et persévérante iniquité qui emporta pièce à pièce, qui mutila membre à membre l'infortunée Pologne, qui trois fois mit la hache dans ses chairs vives, et enfin la frappa au cœur. »
L'exécution de cette grande spoliation ne fut pasmoin> atroce que l'acte lui-mèmo. Tout ce que possédait Vaisovie , archives, actes publics, bibliotlièques, musées, fut enlevé, transporté à Saint-Pétersbourg, pillé, dispersé,
'âSG HISTOIRE DE LA POLOGNE.
brûlé. Il en fut de même des insignes royaux, archives, joyaux du trésor et autres objets qui furent emportés de Krakovie par les Prussiens. Toutes les villes polonaises furent ainsi dépouillées.
Quant au roi Stanislav-Augusle, il reçut dès 1795 l'ordre de se rendre à Grodno, où, par un raffinement d'ironie, on lui fit signer un acte d'abdication, le 25 novembre, jour anniversaire de son couronnement. Appelé en 1797 de Grodno à Saint-Pétersbourg, il y vivait de la pension de 200,000 ducats que lui faisait la Russie, lorsqu'il mourut, le 12 février 1798, à l'âge de soixante-six ans. Le tzar Paul I"'" lui fit faire des obsèques royales.
Cependant la Pologne avait eu la gloire, avant sa chute, de réformer complètement ses lois, ses institutions, ses mœurs, d'étouffer tous les germes de discordes intestines, de rallier à elle tous ses enfants et de se montrer au monde telle qu'elle était, radieuse et régénérée même en succombant sous les efforts coalisés des trois puissances spoliatrices. La noblesse elle-même avait appelé toutes les autres classes à la jouissance de tous les droits civiques et de toutes les libertés sociales et politiques. La bourgeoisie, pleine du sentiment national le plus ardent, était toute dévouée à la république. Les dissidents, recouvrant la liberté la plus entière et Texercice de tous les droits de citoyen, ne songèrent plus qu'à demander à la patrie l'appui qu'ils avaient en vain si longtemps espéré de l'étranger. Les paysans émancipés étaient devenus les plus intrépides soldats de Kos-
cJuszko. La constitution du 3 mai 1791 avait uni tous les esprits, tous les cœurs. La Pologne élait une, elle n'avait puisqu'une âme. Aussi devint-elle impérissable, immortelle au moment même où fut consommé l'attentat qui la fit disparaître du rang visible des nations; et à la Pologne en décadence nous allons voir succéder la PohHjne renaisfi'inte.
Lésions i aloxaises ex Italie, en Allemagne, a Saint- Domingue (1795-1806).
Un peuple vit tellement de l'idée commune qui le constitue, qu'il peut continuer d'exister même sans territoire. C'est ce qui eut lieu autrefois pour l 'S Juifs, et dans les temps modernes pour la Pologne. « Les races slaves, dit M. Saint-Marc-Girardin, ne meurent pas; elles s'éclipsent. Dans réclipse qui commença alors, la Pologne était toujours debout, quoique son sol fût aux mains des trois puissances spoliatrices. Celles-ci le comprenaient si bien qu'elles emprisonnèrent et déportèrent en Sibérie, et jusqu'au Kamtschatka, U,000 de ses plus illustres et de ses plus généreux enfants. Mais, dans les cachots ou l'exil, tous répétaient ce chant patriotique : « Lu Polof/,i(> fie périra, pas tant que nous vivrons.' y>
Ceux qui échappèrent à la captivité et à la déportation se rendirent en Turquie et surtout en France et en Italie, où ils reconstituèrent déjà l'armée delà Pologne, mise au service de notre patrie. Cimentant cette union de leur sang, ils combattirent avec nous sur tous les champs de bataille, et déployèrent dans cette intime confraternité d'armes cette intrépidité proverbiale qui depuis longtemps les avait rendus célèbres. Leur histoire continua, sous le drapeau de la France, par \es légions polonaises qui nous rendirent d'incalculables services militaires en Italie, en Egypte^ sur le Rhin, à Moskou et partout.
Appelé à Paris, au nom des Polonais, le général Dombrovski y arriva le 30 septembre 179G. Il y fut précédé par l'act^ de confédération, que les patriotes polonais, réunis secrètement à Krakovie, avaient dressé le 0 janvier. Par cet acte, les confédérés s'engageaient à sacrifier biens, existence et tout ce qui était en leur pouvoir, au premier appel de la nation française. Dombrovski fut reçu avec empressement par le Directoire, qui l'envoya à Milan seconder les opérations de Bonaparte. Avant qu'il y arrivât, Michel Oginski avait écrit à Napoléon une lettre remarquable pour lui demander son appui dans la cause polonaise. Bonaparte dit à Sulkoskvi, qui lui avait présenté la lettre : u l^xrivez à voire compatriote que j'aime les Polonais et que j'en fais grand cas; ijue le partofje (Je la Pologne est hh (irted'inimi.iiè ([ui n«' peut se soutenir; (ju'après avoir terminé la guerre en Italie, firai inoi-nunue à la tète des Frai/rais fonr formles puissances à nstit oc I' la l*(tlngne» »
Le 9 janvier 1797, Dombrovski signa avec la république lombarde une convention par laquelle il lui garantissait les services de ses compatriotes pour la défense de sa liberté, et, en échange, la république accordait aux Polonais le droit de citoyens lombards et tout ce qui serait nécessaire à l'entretien des troupes. Les Polonais gardèrent leur uniforme, prirent la cocarde française et les contre-épaulettes aux couleurs nationales lombardes, avec cette inscription : (/// nomini liheri so)yj fratelli (les hommes libres sont frères). Après cette convention, ratifiée par Bonaparte, Dombrovski adressa, le ^0 janvier, à ses compatriotes une proclamation remarquable, et tous accoururent en Italie rejoindre les soldats qui formaient la première légion. Ils n'y arrivèrent qu'après bien des obstacles, obligés de traverser six cents lieues d'un territoire ennemi, exposés à être pris et enrôlés de force dans l'armée autrichienne.
Si la formation des légions polonaises, en Italie, servait les intérêts de leur nation, elle rendit aussi directement d'immenses services à la France, et contribua puissamment aux victoires et aux prodigieux succès de Bonaparte. Il ne fut pas longtemps à s'apercevoir que les Polonais lui étaient indispensables et qu'il ne pouvait attaquer la Prusse, TAu triche et la Russie sans les avoir pour lui. Il s'efforça donc de nourrir leurs espérances par ses émissaires ; il eut soin de séparer tous les prisonniers polonais que le sort de la guerre mettait entre ses mains, pour compl-éter les légions d'Italie et du Rhin : il travaillait sourdement dans les provinces polo-
LA POLOGNE RENAISSANTE. iîi l
naises, soumises aux trois cours, et ses constantes victoires augmentaient chaque jour le nombre de ses adhérents.
Déjà en avril 1797, Dombrovski était à la tête de 5,000 Polonais et proposa un plan d'insurrection slave au Directoire, qui allait Taccepler, lorsque Napoléon signa la paix à Leoben, le 18 avril, puis à Campo-Formio, le 27 octobre, et détruisit ainsi l'espoir des Polonais. Dombrovski se rendit au camp de Bonaparte et lui fit de justes reproches sur sa conduite ; Bonaparte lui répondit que le moment n'était pas encore venu, et qu'il fallait patienter et persévérer.
Les Polonais persévérèrent en effet. Cette déception ne les refroidit pas, et leur dévouement fut le même depuis le premier appel, pour la cause républicaine, jusqu'à la défaite de Waterloo. A la fin de 1797, les légions polonaises comptaient déjà 7,li6 combattants, et s'étaient signalées à Rimini, Salo, Brescia, et en prenant Vérone d'assaut. Bientôt après, elles furent appelées à la campagne de Rome. Dombrovski en Ira dans la ville éternelle à la tête de ses légions, le 3 mai 1798, jour anniversaire de la constitution de 1791 ; le premier bataillon et l'artillerie occupèrent le Capitule. L'étendard de Mahomet, que jadis Sobieski, après la délivrance de Vienne, en 1G83, avait déposé avec son sabre à Notre- Dame de Lorette, furent les glorieux trophées que le consulat romain offrit à Dombrovski. L'étendard suivit dès lors le quartier général des légions, et le sabre fut onvoyé à Kosciuszko. Le général en chef autorisa la célé-
' T. II. ti
2i2 HISTOIRE DE LA POLOG>E.
bration solennelle de la fête de Saint-Stanislas, leur patron, dans leur église nationale de Rome, fondée en 1580 par le cardinal Hosius. Dans tout le cours de leurs campagnes, les soldats polonais observaient scrupuleusement toutes les pratiques du culte catholique.
Sans solde, sans habits, dépourvus de tout, ils se couvrirent de gloire à Ferenlino, àlaCoza, à Frosinone, à Magliano il'' décembre 1798), à Civitta-Castellano (-4 décembre), où une charge de la cavalerie polonaise décida la victoire de 6,000 hommes contre iO.OOO Napolitains, enlevèrent d'assaut Fabricia et Fellari, firent 3,000 prisonniers, prirent 16 canons; se signalèrent à Sezza, à Castano, à Terracine, à Trajetto (9 janvier 1799), forcèrent le passage du Garigliano, et le 22 janvier occupèrent Naples. Leur conduite, si remarquable, avait provoqué l'ordre du jour suivant, donné au quartier général français le 2 décembre 1798 :
c( L'armée est prévenue qu'une colonne de Napolitains, forte de cinq mille hommes, a attaqué hier le poste de Magliano et s'en était emparée. Le général polonais KniazievicZjà la tête de trois cents hommes de sa légion a reçu l'ordre d'attaquer Magliano. Il a forcé l'ennemi de s'enfuir, en a tué un grand nombre, fait des prisonniers, pris tous les équipages de campements, toute la pharmacie et les bagages. Les Polonais se sont conduits avec infiniment de bravoure. Il est à remarquer qu'un corpsde trois cents hommes en a repoussé un ■de cinq utille. — Léopold Berthier. -^
Pour prix de tant de faits d'armes, Championne!,
f LA POLOGNE RENCAISSANTE. 213
commandant en chef des troupes franco-polonaises . envoya Kniazievicz présenter au gouvernement français les drapeaux pris sur l'ennemi. Le général polonais prononça devant le Directoire un discours remarquable qui se termine ainsi : « Mes compatriotes, pénétrés de reconnaissance et pleins d'espoir dans la bienveillance de la grande nation , ont juré, dans leur âme, que la cause de la république française leur sera toujours sacrée, car ils la considèrent comme commune et à jamais inséparable de la leur. Vive la république! »
Barras, président du Directoire, répondit au général polonais et finit en ces termes : « Retournez, citoyen, vers les vainqueurs de Gapoue et de Nai^les ; revoyez ces braves Polonais qui ont préféré l'exil à l'esclavage : la république les a adoptés, la France est leur patrie. Revoyez les rangs de ces héros républicains, compagnons et témoins de vos exploits; allez partager avec eux toute l'estime de la patrie et les félicitations du Directoire ; dites à vos légions que leur courage a démontré qu'elles étaient dignes de la liberté, et que l'histoire n'oflre rien de comparable à leurs triomphes. »
A peine le bruit de ces victoires était-il arrivé au Directoire qu'une nouvelle coalition du Nord s'était formée contre la France ; Souvarof , le bourreau de Praga, commandait les Austro-Russes. La perle qu'essuyèrent les Polonais dans les combats du :2<) mars et 15 avril 1799 témoigna de l'énergie de leur résistance. A celte occasion le Directoire leur adressa, le iî«^ avril , les romerrîmonts iuivanls : <( Uraves Polonais! vous
n'avez pu arracher votre patrie à l'asservissement, n:iais vous avez juré de défendre la liberté partout où elle portera ses étendards î C'est avec un courage digne d'elle que vous avez combattu le 6 germinal. Le Directoire, à qui le général en chef de l'armée d'Italie en a rendu compte, vous en témoigne toute sa satisfaction. En cimentant de votre sang l'édifice républicain, vous laisserez à vos compatriotes votre souvenir, votre exemple et le noble désir de vous imiter. »
Cependant au milieu de ces triomphes, continués à Ocella, Cortone, Pérouse, les Polonais épuisaient les dernières gouttes de leur sang. Les combats de Grassano, de Trebia, de Tidone, de Rivalta leur enlevèrent plus de 7,000 hommes. A celui de Trebia, qui dura trois jours (17, 18 et 19 juin 1799), ils perdirent plus de 1,000 hommes, et à celui de Novi, 1,500. La deuxième légion, réduite de 4,000 à 800, fut faite pri.-onnière par trahison à la capitulation de Mantoue. La première, partie de Naples, fit sa jonction avec la grande armée, après-avoir surmonté des difficultés inouïes, et, le 5 nivôse an VIII (1799), Bonaparte adressa la lettre suivante ;\ Dombrovski qui la commandait : « De retour en Europe, citoyen général, j'ai appris la conduite que vous et vos braves avez tenue en Italie pendant la dernière campagne; dites-leur qu'ils sont toujours présents à ma pensée, que je compte sur eux, que j'apprécie leur dévouement pour la cause que nous défendons, et que je serai toujours leur ami et leur camarade. »
Les Polonais avaient aussi mêlé leur sang à celui de
la France dans la campagne d'Egypte où se dislinguèreiit Ziaonczek, Sulkovski et une foule d'autres.
Détruites une première fois par leurs propresvictoires, les légions polonaises se reformèrent bientôt et reparurent simultanément en Italie et en Allemagne. Celles d'Italie, réorganisées par l'infatigable Dombrovski, araient, dès le 3 octobre 1800, quatre nouveaux bataillons que d'autres suivirent, elles furent réduites à 800 hommes par la campagne de Marengo, mais le 20 novembre elles comptaient 5,000 combattants. Elles s'illustrèrent à Castel-Novo, Calvacello, Sermione et au siège de Peschiera.
De leur côté, les légions, dites du Danube, et réunissant 3,600 Polonais commandés par le général Kniazievicz, se couvrirent de gloire sur les champs de bataille de Francfort et d'Offembourg, et le 3 décembre 1800 décidèrent la célèbre bataille de Hohcnlinden, en délivrant la division française Ricbepanse, assaillie par les Autrichiens. Le commandant en chef, Moreau, reconnut publiquement, dans son rapport, « que l'armée française devait le succès de cette glorieuse journée à l'inébranlable constance du général Kniazievicz, dont les soldats avaient pour la première fois combattu sous ses yeux. » Us ne se signalèrent pas moins au passage de la Saltza, et, depuis, formant Favant-garde de l'armée du Rhin, ils ne laissèrent aucun repos à rennemi. Mai& la trêve de Styrie et la paix de Lunéville ("20 janvier 1801) vinrent tromper pour la quatrième fois les espérances de la Pologne. Non-seulemenl Napo'éou ne sli-
pula rien pour elle, mais il eut la faiblesse de consentir à la demande de TAutriche , qui exigea que le nom de légions polonaises disparût des cadres de Tarmée française.
Quelle ne fut pas la douleur des Polonais en présence de si cruelles déceptions! Cependant, après tant de combats meurtriers, les légions polonaises comptaient encore 15,000 hommes. Le premier consul voulut en composer sa garde; mais les Polonais, se prêtant peu à ce projet, quelques-uns furent dirigés sur Naples et incorporés dans les troupes de Murât, après la paix d'Amiens conclue le 27 mai J802. Huit cents autres, malgré leurs protestations, leur résistance et sous la menace du feu de la mitraille, furent embarqués à Gènes et à Livourne pour la fatale expédition de Saint-Domingue, où presque tous périrent par le climat, la maladie, la guerre. Voilà comment furent récompensées six -années de luttes, de privations inouïes, de sacrifices héroïques pour la France. Kosciuszko avait-il donc raison lorsqu'il disait : « Je ne sais pourquoi, malgré la sympathie qui règne entre les Français et les Polonais, les Français nous abandonnent toujours dans les crises les plus décisives? » Ce n'était plus là seulement un abandon, mais une odieuse ingratitude.
Cependant une partie de la légion sous les ordres de Dombrovski, dissoute et dispersée sur plusieurs points de l'Europe, vit bientôt des jours meilleurs (1800).
Grand-duciié de Varsovie (1807-1815).
§ 1, Les Polonais sous VEmpire, de 1807 à ISlî.
Pendant ce temps, les trois puissances spoliatrices s'efforçaient de détruire tout ce qui pouvait rappeler> nationalité polonaise, sa religion, ses lois, ses institutions, ses mœurs, ses coutumes, ses monuments historiques, et faisaient sentir leur domination par des exactions et des persécutions de tout genre. Mais la Pologne, toujours vivan'o, luttait avec succès. Le zèle infatigable du prince Adam Czartorvski assurait Vexistence des écoles nationales, et les mettait à Vabri des spoliations russes. L'université de Yilna, organisée par Jérôme Stroïnovski, ancien piariste, acquit bientôt une grande célébrité, et devint un fover de lumière pour toute la Lithuanie. ïhaddée Czacki fonda le lycée de Krzemieniec, et repandit l'instruction dans toutes les provinces du midi. La célèbre Société des Anu's des sciences, établie en 1801 :\ Varsovie, eut pour but principal la conservation de la langue polonaise. Ainsi la Pologne, qui avait déjà une armée àVétranger, se réfugiait à Vintérieur dans deux citadelles inexpugnables, la religion et la science. C'est ainsi quelle renaissait même sous le joug, (jui d'ailleurs allait sous peu être brisé pour une partie de ses anciennes provinces..
Bientôt il se forma, malgré les traités, une nouvelle
2i8 HISTOIRE DE LA POLOGNE.
coalition austro-russe, que Napoléon brisa à Austerlitz, le 2 décembre 1805. Avant cette bataille^ il avaitenvoyé des agents à Varsovie pour préparer le rétablissement de la Pologne qu'il méditait. Mais il n'osa pas, et ce fut cette grande faute politique qui le perdit. La victoire d'Iéna, remportée le 1-4 octobre 1806, lui fournissait cependant roccasion la plus propice de relever ce grand empire, dont le dévouement à la France était sans bornes, et qui, tenant en respect à la fois la Prusse, l'Autriche et la Russie, aurait prévenu la chute de Napoléon et les fatales invasions de 18U et 1815.
Napoléon comprit pourtant la nécessité de rétablir au moins la partie de la Pologne dont s'était erfiparée dans les derniers temps la Prusse qu'il venait d'écraser. La restauration du duché de Varsovie pouvait être le germe de celle de la Pologne tout entière. Le 3 novembre 1806, Dombrovski fit un appel à la nation polonaise ; le 7, les troupes françaises entrèrent à Posen et le 28 à Varsovie, où elles furent accueillies avec des transports de joie et d'enthousiasme. Le gouvernement fut confié à des Polonais et la justice se rendit au nom de Napoléon. Le 1 1 décembre, celui-ci avait conclu un traité d'alliance offensive et défensive avec le roi de Saxe, et dans la nuit du 18 au 19 il arriva à Varsovie. Une commission suprême de gouvernement fut instituée par décret du 14 janvier
Dès le mois de novembre précédent, des députés polonais étaient venus, à Berlin, présenter à l'Empereur les vœux de la nation et le solliciter de proclamer l'indé-
pendance de leur patrie. «Za France, leur répondit-il, lia jamais reconnu les différents partages de la Pologne; je ne puis néanmoins proclamer votre indépendance que lorsque vous serez décidés à défendre vos droits comme nation, les armes à la main, par toutes sortes de sacrifices, celui même de la vie... Instruits par vos malheurs, unissez-vous, et prouvez au monde qu'un même esprit anime toute la nation polonaise.» Ils l'avaient assez prouvé depuis longtemps, et Napoléon luimême avail pu voir s'ils savaient mourir pour la défense de leur nationalité.
Le 27 du même mois de novembre 1806, le comle Radzinunski, à la têle des sénateurs polonais, adressa à Napoléon un discours où il le suppliait' de faire renaître la Pologne de ses cendres. L'empereur lui répondit : «Ce qui a été détruit par la force, ne peut être rétabli que par la force. Je verrais avec un vif intérêt le royaume de Pologne se relever, et son indépendance assurer celle de ses voisins, menacée par l'ambition démesurée de la Russie. Mais des discours et des vœu\ stériles ne suffisent pas ; si les prêtres, les nobles, les bourgeois font cause commune, prennentla ferme résolution de triompher ou de mourir, ils triompheront, et ils peuvent toujours compter sur ma protection. »
Trente mille Polonais déjà sous les armes se couvrirent de gloire à Dirschau, à Mewe, à Grandentz et au siège de Danlzik. Le 3 mai 1807, la garde nationale de Varsovie fut organisée, le faubourg de Praga fortifié et les travaux de la forteresse de Modlin activement pour-
suivis. Enfin le 7 juillet, Napoléon^ par le traité de Tilsitt, constitua de la Prusse polonaise et de plusieurs autres provinces de l'ancienne Pologne, le grand-duché de Varsovie, qu'il concéda à Frédéric-Auguste, roi de Saxe, le même que la constitution du 3 mai appelait au trône, pour succéder à Stanislav-Auguste Poniatovski. Le 22 Juillet, Napoléon signa à Dresde le Statut constitutionnel du grand- duché, dont les articles proclamaient l'émancipation complète des paysans décrétée par la diète de 1791, l'égalité devant la loi, le catholicisme, religion de l'État, la liberté des cultes, une diète nommée par les diélines et les assemblées communales divisée en deux chambres, un sénat à vie et une chambre des nonces, le vote du budget, l'indépendance des tribunaux, l'administration des villes et des bourgs par des palatins et des castellans, et la création d'une armée permanente composée de douze régiments d'infanterie, six de cavalerie et d'une brigade d'artillerie. La première diète se réunit le 1" mars 1809, et le Code Napoléon y fut adopté par cinq cents voix contre deux .
Frédéric-Auguste nomma des palatins et des castellans, et rétablit l'ordre militaire, Virtuti militari, fondé en 1792, et aboli par la confédération de Targovica. Bientôt l'armée fut complètement organisée. On vit s'élever à Varsovie des écoles militaires, de génie, de droit, de médecine, et une Chambre d'éducation s'occupa d'une nouvelle organisation de l'instruction nationale. Les Polonais conçurent les plus hautes espérances, en voyant ce pays, qui n'avait, il est vrai, que trois mil-
lions d'habitants et dix-huit cents lieues d'étendue divisées en six déparlements, administré comme un État •destiné à jouer un grand rôle, entretenant une puissante armée, ayant un sénat, un corps législatif^ un conseil d'État, des ministres pour toutes les parties de Fadminislration, un résident français, etc.; ils ne doutèrent pas du rétablissement complet delà Pologne, surtout en rapprochant Tétai de leur grand-duché des promesses de l'empereur à Berlin, à Posen, à Varsovie.
A peine ce duché étail-il constitué, que Napoléon déclara la guerre à l'Espagne, et l'élite des Iroupes polonaises, connues sous le nom de Légions de la Vistule, allèrent dans ces pays lointains soutenir les efforis de l'armée française. Comme partout et toujours les Polonais s'illustrèrent sur les bords de TEbre et du Tage. Les annales de cette guerre sont remplies de leurs hauts faits d'armes, principalement aux deux prises de Sarragosseet au passage deSommo-Sierra. Mais, tandis qu'ils servaient la France en Espagne, l'Autriche envahit le duché de Varsovie, sans déclaration de guerre, et occupa la capitale à la suite d une sanglante bataille livrée le 19 avril 1809. Joseph Poniatovski porta son quartier général à Serok, battit les Autrichiens à Grochov, à |{adzymin, surtout à Gora, et entra à Lublin le li mai; les i8 et 20, les généraux Sokolnicki et Pelletier prirent les forteresses de Zamosc et de Sandomir, et le 28 mai Rozniecki occupa, au nom de Napoléon, Léopol, capitale de la vieille Galicie, province envahie par TAutriche dès 4772, et qui revint ainsi à la Pologne.
A la suite de semblables victoires des armes polonaisesdans la grande Pologne et la Mazovie, Tarchiduc Ferdinand d'Esté se sauva, dans la nuit du 1" au 2 juin, de Varsovie, qui le même jour fut réoccupée par les Polonais. Alors les dames quittèrent le deuil qu'elles n'avaient pas cessé de porter pendant les quarante jours de Toccupation ennemie. Le 15 juillet, Poniatovski fit son entrée àKrakovie, et Favant-garde polonaise était déjà sur la route de Vienne, lorsqu'arriva la nouvelle de la paix conclue entre Napoléon et le gouvernement autrichien, le 14 octobre 1809. Rien ne saurait peindre la consternation des Polonais, qui, voyant l'Autriche écrasée à Wagram, prise entre deux feux, s'attendaient à faire reconnaître Texistence de la Pologne qu'ils venaient de reconquérir à force-d'héroïsme et de sacrifices. L'ancienne Galicie leur fut arrachée et la nouvelle Galicie fut organisée en quatre nouveaux départements auxquels s'appliqua la constitution du grand-duché de Varsovie, qui fut ainsi augmenté de 2 millions d'àmes.
Les années 1810 et 1811 furent consacrées à l'organisation complète de Tarmée et de tous les services publics, à d'utiles fondations, à de sages mesures pour ramener partout l'ordre et la prospérité.
§ IL — Indépendance de la Pologne prodamée. Campagne de Russie, Joseph Ponialovslii Xapolcon P'' et la Pologne (181'î- 1815).
Les trois puissances co-partageantes avaient lieu de craindre le rétablissement de toute l'ancienne Pologne.
LA POLOGNE RENAISSANTE^ 2o^
La Russie, pressentant que, pour sa part^ elle y serait bientôt forcée par une prochaine rupture avec Napoléon, prétendait prendre elle-même l'initiative, en organisant le duché deLithuanie comme État distinct et indépendant, sur ces bases, d'après les Mémoires du comte Oginski : « L'administration serait confiée à un chef qui devrait avoir une cour et une représentation; les loisj statuts et formes de procédure de la Lithuanie seraient seuls admis; les Lithuaniens seraient placés au rang des autres gouvernements de Tempire, pour les impôts et leur mode de perception, etc., etc. » Il fut même question du rétabhsseroent du royaume entier de Pologne. Mais déjà il était trop tard. Le J 4 mai 181:2, la France concluait avec l'Autriche un traité dont un des articles secrets garantissait à cette dernière puissance la possession de rillyiie en échange de la Galicie, qui devait être restituée à la Pologne; ce qui eut fait ainsi du duché de- Varsovie un puissant État de 17 millions d'âmes. L'abbé de Pradt fut nommé ambassadeur extraordinaire de la France à Varsovie, et le baron Bignon chargé d'affaires, résidant à Vilna. Le 2 juin. Napoléon était à Posen; le 2i, son armée passait le Niémen à Kovno; et le jî8, luimême faisait son entrée à Vilna.
Ce jour marquait un acte mémorable et solennel dans les annales polonaises. Le 26, le vieux prince Adam Czartoryski, staroste général de Podolie, avait ouvert la. diète. Le conseil dos ministres proposa, au nom du roi, d'appeler la nation à se confédérer pour l'indt^pondance de la patrie. Le 2H, la diète proclama , au milieu des
acclamations les plus enthousiastes, la Pologne rétablie, et réunissant de nouveau dans un seul et même Ëlat le peuple polonais et lithuanien; elle convoqua lesdiélines. déclara la nation confédérée pour recouvrer son indépendance et somma tous les Polonais employés par la Russie de se mettre au service de la Pologne. «Quel jour! quel joie! quels transports! Qui pourra jamais, les peindre! » s'écrie M. de Pradt, témoin de ce grand acte de réparation. C'était une ivresse qui tenait du délire; on pleurait de bonheur; toutes' les rues retentissaient de cris et de chants populaires. Tous les édifices furent subitement pavoises des anciennes bannières polono-lithuanicnnes, et chaque habitant arbora la cocarde bleue et amarante.
La diète, transformée en confédération générale du royaume, jura solennellement de poursuivre jusqu'au bout et par tous les moyens l'œuvre de l'indépendance nationale, appela tous les citoyens aux armes, et toute la population voulait prendre part à cette lutte sacrée. La Lithuanie, la Samogitie, la Volynie, l'Ukraine, la Podolie répondirent avec transport à l'appel de la patrie, et des étrangers même s'y associèrent. Une députation, envoyée à Napoléon, lui dit :
Sire 1 la diète du grand-duché de Varsovie réunie à lapproclio des armées do V. M. a reconnu d'abord qu'elle avait des droits à réclamer et des devoirs à remplir. Elle a déclaré le rétablissement du royaume de Pologne... Nation indépendante depuis des temps reculés, nous n'avons perdu notre territoire ni par des traités, ni par des conquêtes, mais par la trahison qui n'a Jamais constitué de droit. Nous avons vu le dernier roi traîné à
Pélersbonrg où il a iiéri, el noire nation mise en lambeaux par des princes avec qui nous n'avions pas la guerre.
Oui, sire, la Pologne est proclamée, elle existe par les lois, mais elle doit exister par le fait. Dites, sire : Le royaume de Pologne existe, ce décret sera pour le monde équivalent ta la réalité. Nous sommes seize millions de Polonais, parmi lesquels il n'y en a pas un dont le sang, le bras, la fortune ne soient dévoués à V. M... Depuis trois siècles, la Pologne a toujours tourné ses regards vers la France ; nous présentons à Y. M. l'acte de la confédération par lequel nous réclamons l'existence de la Pologne. Nous renouvelons devant vous, au nom de tous nos frères, le serment de persévérer dans cet engagement solennel en y concourant de toutes nos facultés morales, de tous nos moyens et, s'il le fallait, avec tout le sang qui coule dans nos veines, afin d'achever une entreprise qui n'aura pas été formée '"'n vain, si Y, M. daigne l'appuyer.
L'empereur répondit :
Gentilshommes, députés do la confédération de Pologne, j'ai entcmlu avec intérêt ce que vous venez de me dire. Polonais, jo penserais et j'agirais comme vous, j'aurais volé comme vous dans l'assemblée de Yarsovie. L'amour de la patrie est la première vertu de l'homme civilisé.
Dans ma position, j'ai bien des intérêts à concilier et bien des devoirs à remplir ; si j'eusse régné lors du premier, du second ou du troisième imrlage de la Pologne, j'aurais armé loul mon iieiiple pour vous secourir. Aussitôt f[uc la victoire m'a permis de restituer vos anciennes lois à votre capitale et à une partie de vos j^rovinces, je l'ai fait avec empressement.
J'aime votre nation ; pendant seize ans j'ai vu vos soldats ù mescôtésdans les champs d'Italie etd'Esi)agne;j'applaudisàtout ce que vous avez fait; j'autorise les elTorts que vous voulez faire ; tout ce qui dépendra de moi pour seconder vos elTorts, jo le ferai.
Si vos efforts sont unanimes, vous pouvez concevoir ICsiioir de réduire vos ennemis à reconnaître vos droits; mais dans ces contrées si éloignées et si étendues, c'est surtout sur l'unanimité
des efforts de la population qui les couvre que vous devez fonder vos espérances de succès.
Je vous ai tenu le même langage lors de ma première apparition en Pologne.... Que la Lithuanie, la Samogitie, Witepsk, Pololsk, Mohilow, la Wolhynie, l'Ukraine, la Podolie soient animées du même esprit que j'ai vu dans la grande Pologne, et la Providence couronnera par le succès la sainteté de votre cause; elle récompensera ce dévouement à votre patrie, qui vous a rendus si intéressants et vous a acquis tant de droits à mon estime et à ma protection, nir laquelle vous devez compter dans toules les circonslances.
Deux jours auparavant , Napoléon parlait en ce? termes, dans son 6*" bulletin du 12 juillet :
Le peuple de Pologne s'émeut de tous côtés. L'aigle blanche est arborée partout. Prêtres, nobles, paysans, femmes, tous demandent l'indépendance de leur nation. Les paysans sont extrêmement jaloux du bonheur des paysans du grand- duché, qui sont libres : car, quoi qu'on dise, la liberté est regardée par les Lithuaniens comme le premier des biens. Les paysan? s'expriment avec une vivacité d'élocution qui ne semble pas appartenir aux climats du nord; et tous embrassent avec transport l'espérance que la fin delà lutte sera le rétablissement de leur liberté.
Dans celte fatale campagne de Russie, le duché de Varsovie, qui ne comptait guère que quatre millions d'habitants, trouva moyen de fournir à la France une armée de 80,000 hommes, placée sous les ordres de Joseph Poniatovski et divisée en quatre corps, commandés par Dombrovski , Zaionczek, Kaminski et Kniazievicz. Comme toujours, elle fit des prodiges et se montra admirable partout, notamment dans les combats des i7 août, 5, 8 et 29 septembre, 18 octobre, 27 novembre, à Smolensk, àBorodino, et entra pour la cinquième fois triom-
LA POLOGNE RENAISSANTE. 2oT
phante à Moskou. Mais rien ne peut dire ce qu'elle souffrit, sans solde, sans habits, sans chaussures, sans pain, se nourrissant de chair de cheval, assaisonnée de poudre et de suif, par cet hiver terrible, où les soldats brûlaient des maisons entières pour se jeter en démence dans les flammes et où plusieurs dévorèrent les cadavres de leurscompagnons qui tombaient par milliers. Bobruisk fut assiégée par la division de Dombrovski, Riga par une autre division polonaise, et le corps de Kotinski appuyait l'aile droite des troupes du feld-maréchal Schwartzemberg. Zaionczek avait été amputé sur le champ de bataille, au passage de la Bérézina. A peine 3,000 Polonais parvinrent-ils à regagner leur patrie : 7-2,000 avaient payé de leur vie leur dévouement à la F:ance.
De ces débris, une partie défendit Dantzik, Thorn, Modlin, Zamosc ; une autre, sous les ordres de Dombrovski, suivit la grande armée en Allemagne; et une troisième, commandée par Poniatovski , se maintint quelque temps aux environs de Krakovie et de Czènstochova, et, augmentée d'une nouvelle levée de 13,000 hommes, rejoignit en Saxe Tarmée française, dont ellt^ partagea tous les périls. Le 19 octobre 1813, elle perdait son chef, Joseph Poniatovski, ce héros si populaire en Franco comme en Pologne, et qui a été surnommé ajuste titre le Bayard polonais.
Né le 7 mai ITGG, il s'était signalé dès 1787 dans la guerre contre la Turquie, où il fut dangereusement blessé lors de la prise de Sabafch. Après ses glorieuses campagnes de 1792 et 1791 au service de la Pologne contre
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la Russie, il avait repris pour la seconde fois le chemin de l'exil, et repoussa les offres brillantes de Catherine II pt de Paul I" ;-ce dernier l'en punit par la confiscation de tous ses biens. Rentré dans sa patrie en 1806, il fut ministre de la guerre après la paix de Tilsit, et fil ensuite contre l'Autriche l'admirable campagne de 1809, dont nous n'avons pu même indiquer le sommaire, et qui lui valut la lettre autographe la plus flatteuse de Napoléon, le grand cordon de la Légion d'honneur, un magnifique sabre d'honneur et d'autres présents. Il s'illustra dans la campagne de Russie et surtout dans celle de 1813; paya de sa personne en tous lieux, à Gabel, à Friedland, à Richeberg, fit le J6 octobre devant Leipzig des efforts su: humains, et Napoléon 'o mit le soir même à l'ordre du jour de rarmée , en 1:^ proclamant maréchal de l'^rance. Chargé le 19, après de continuels combats, de couvrir la retraite des débris de Tarmée française, il contint, avec 700 fantassins et 60 lanciers, des masses formidables, s'écriant : « Compagnons, mourons comme il convient aux enfants de la patrie 1 » Deux fois blessé, on le conjurait de ménager ses jours : « Non, répondit-il, Dieu m'a confié l'honneur des Polonais; c'est à lai seul que je veux le remettre. » Atteint d'une troisième blessure et cerné de toutes parts, il passe la Pleisse à la nage, et sommé de se rendre, préfère braver la hauteur et l'escarpement des rives de TElster et s'élance dans ses flots rapides où, affaibli par une lutte de plusieurs jours et la perte de son sang, il s'engloutit, malgré les efforts de son fidèle aide de camp Rléchamp, qui périt avec lui.
LA POLOGNE REXAISSAXTE. 259
La Pologne tout entière versa des larmes de désespoir ; l'ennemi même s'arrêta pour assister aux funérailles de ce grand homme, dont le corps fat inhumé dans la cathédrale de Krakovie, entre Sobieski et Kosciuszko. Une souscription nationale lui éleva une statue équestre, et les plus humbles chaumières de la France conservent son image avec une sorte de culte.
Avec lui succomba de nouveau la Pologne ; les Russes étaient entrés à Varsovie dès le mois de février 1813. Cependant les Polonais, suivant toujours le drapeau de la France, continuèrent à combattre avec leur bravoure accoutumée. Mais au moment de repasser le Rhin pour entrer en France, ces chevaleresques débris qui se sacrifiaient avec tant d'enthousiasme, voulurent obtenir de Napoléon une déclaration à leur égard. Le 27 octobre, sur un tertre écarté de la route, non loin de Fulde, et au milieu d'un cercle composé d'officiers polonais, l'empereur leur dit :
« On m'a rendu compte de vos intentions : comme empereur, comme général, je ne puis que louer vos procédés ; je n'ai rien à vous reprocher. Vous avez agi loyalement envers moi; vous n'avez pas voulu m'abandonner sans me rien dire , et même vous m'avez promis de me reconduire jusqu'au Rhin... Aujourd'hui je veux vous donner de bons conseils... Vous êtes maîtres de retourner chez vous, si c'est votre intention ; deux ou trois mille hommes de plus ou de moins, liant braves que vous êtes, ne changeront rien à mes affaires. Mais craignez que vos frères, que la postérité n'ait à vousre-
prêcher si la Pologne n'exisle plus! Si vous m'abandonnez, je n'aurai plus le droit de parler pour vous; et je crois que, malgré les désastres qui ont eu lieu, je suis encore le plus puissant monarque de l'Europe. Le? choses peuvent prendre une autre face... Et d'ailleurs, comme vousexistez par des traités, jusqu'à ce qu'il yen ait un autre, votre existence politique n'est pas anéantie... J\d toujours tenu à votre existence et je chercherai constamment à vous en donner la preuve. »
A ces mots, les cris de vive l'Empereur! les protestations qu'on ne l'abandonnerait pas retentirent de toutes paris; et, en effet, les Polonais restèrent fidèles à la France jusqu'à lile d'Elbe , jusqu'à la journée de Waterloo; que dis-je! jusqu'à cette heure, où ils attendent Taccomplissement de tant d'anciennes promesses.
Royaume de Pologne (1815-1830).
Le duché de Varsovie n'était que le don d'un conquérant. La confédération de J812fut le premier effort général de la nation pour recouvrer son indépendance. En succombant matériellement , la Pologne perdit son unité politique, mais reconquit son unité nationale; ce qui était un pas immense vers sa complète reconstitution ; en disparaissant comme État, elle reparut comme nation, et cette nationalité , niée jusqu'alors par toutes
les puissances , fut publiquement et solennellement reconnue par elles dans les traités qui lièrent toute lEurope. C'était toute une révolution.
L'empereur de Russie, Alexandre lui-même, demanda son rétablissement comme une réparation vraiment morale , proclamant hautement que « le partage de la Pologne avait été un attentat^ » et que « rétablir une Pologne incomplète, mensongère, qu'on laisserait russe, c'était vouloir faire à l'Europe une illusion à laquelle elle ne se prêterait jamais. » L'Angleterre voulait plus, et demandait sa complète indépendance de la Russie. Le 11 octobre, son plénipotentiaire, lord Castlereagh, déclara qu'il c( s'opposait itérativemeiit et avec force, au nom de sa cour, à l'érection d'un royaume de Pologne qui fut uni et qui fit partie de la couronne impériale de Russie... le désir de sa cour étant de voir une puissance indépendante , plus ou moins considérable en étendue, établie en Pologne sous une dynastie distinete et comme un Etat intermédiaire entre les trois grandes monarcJiies. » Bien plus, l'empereur d'Autriche lui-même avait déclaré que loin de consentir à la réunion de tout le duché de Varsovie à la Russie, il était plutôt disposé à concourir par des restitutions à l'entier rétablissement de la Pologne, comme empire indépendant.
Un traité définitif mit fin à ces débats, mais en réservant expressément les droits de l'indépendance et de la nationalité polonaises. Dans ce traité signé le 3 niai 1815, on lit en effet : « Les Polonais, sujets respectifs des hautes parties contrariantes, obtiendront des insti-
tutions qui assurent la conservation de leur nationalité. »
L'article l" de Tacte général du congrès de Vienne, du 9 juin 1815, porte aussi : « Les Polonais, sujets respectifs de la Russie, de TAutriche et de la Prusse, obtiendront UNE représentation ET DES INSTITUTIONS NA- TIONALES. »
Par l'article P'", l'empereur de Piussie « se réserve de donner à cet État (le duché de Varsovie), yo^/Zs^Ym^ d'toœ administration distincte, l'extension intérieure qu'il jugera convenable. Il prendra, avec ses autres titres, celui de roi de Polofjne. » Par l'article 4, « les principes établis sur la libre navigation des fleuves et canaux dans toute l'étendue de Vancienne Pologne seront invariablement maintenus. »
Il résulte évidemment de l'ensemble de ces dispositions que, malgré la séparation politique de ses provinces, Tunité nationale , civile et commerciale de la Pologne est proclamée et garantie par toute FEurope. En outre, Tarticle 6 déclare à perpétuité cité libre , indépendante et strictement neutre, sous la protection de la Russie, de l'Autriche et de la Prusse, la ville de Krakovie avec son territoire. Érigée en république, elle aura une constitution faite par ses habitants.
Sous ces conditions, l'Autriche garda la Galicie, les districts de Tarnopol, de Podgorze et les salines de Vieliczka ; la Prusse conserva ce qu'elle avait, plus le duché de Posen, Danizik, Thorn et l'ancien palatinatde Culm ; enfin la Russie eut, outre ses possessions anté-
rieures, le duché de Varsovie et le cercle de Bialystok. Mais le duché de Varsovie recouvra le nom de « royaume de Pologne, » et forma un « État jouissant d'une administration distincte,» d'une étendue de 2,270 miDes de superficie, divisé en 8 palatinals, 39 arrondissements, 77 districts, et peuplé de A millions d'âmes (1). Le duché de Posen, comptant plus d'un million d'habitants, était distinct de la monarchie prussienne^ et la répubhque do Krakovie proclam.ée indépendante.
La Prusse, l'Autriche et la Russie prirent elles-mèmei? soin de constater solennellement les droits de la nationahté polonaise, en donnant chacune à leurs provinces de la Pologne une représentation nationale. Dès le 27 novembre 1815, le tzar promulgua, pour le royaume de Pologne proprement dit, une charte constitutionnelle dont voici les principaux articles : «Le gouvernement se compose de trois pouvoirs : le roi, une chambre haute et une chambre basse. Le roi, ou son lieutenant, est assisté d'un conseil d'État. Il y a cinq ministres responsables de tout acte ou de tout décret contraire à la constitution. Le roi et les deux chambres forment l'autorité législative. Le sénat présente deux candidats quand une place vieni ù vaquer dans ce corps, et le roi choisit. Les membres de. l'autre chambre sont élus par les diélincs et les communes. La diète doit se réunir tous les deux ans. Toutes les motions sont décidées par la majorité des votes. La reli-
(1) Vers I83G la population iviinic de raMci''m:v' Pologiit- «lépatjsail 30 millions <l'lioniinos.
^6i HISTOIRE LE LA POLOGNE.
gion catholique romaine, professée par la plus grande partie des habitants de la Pologne, sera l'objet des soins particuliers du gouvernement, mais sans déroger en aucune manière à la liberté des autres cultes. La liberté de la presse est garantie. La loi protège également tous les citoyens, sans distinction de classe ou de condition. Nul ne peut être arrêté qu'en vertu des lois existantes. Toute propriété est déclarée sacrée et inviolable. Toutes les affaires publiques, administratives, judiciaires et militaires seront traitées en langue polonaise. Les emplois publics, civils et militaires, ne peuvent être exercés que par des Polonais. Lanalion polonaise aura à perpétuité une REPiiÉ^.XTATiON NATIONALE ; elle consistcra dans la diète, composée du roi et de deux chambres : la première sera formée du Sénat, la seconde des nonces et des députés des communes. Tous nos successeurs au royaume de Pologne sont astreints à se faire couronner rois de Pologne dans la capitale, et ils prêteront le serment ci-après : « Je jure et promets, devant Dieu et sur l'Evangile, de maintenir et faire exécuter de tout mon pouvoir la Charte constitutionnelle. » Tl y aura dans chaque arrondissement une assemblée communale ; elle choisira un député à la diète, un membre pour le conseil de palatinat, et formera une liste de candidats pour les emplois administratifs. La dette publique de l'Etat est garantie. La peine de la confiscation est abolie et ne pourra être rétablie dans aucun cas. Les ordres civils et militaires de Pologne sont maintenus. »
En ouvrant la dièle, le -27 mars 1818, l'emporeur
LA poloCtXE renaissante. 2Gd
Alexandre annonça que cette constitution serait bientôt appliquée à toutes les provinces polonaises possédées par la Russie, et qui, réunies au royaume de Pologne, ne formeraient plus avec lui qu'un seul et même Etat. « Votre existence nationale, dit-il, est garantie par les institutions. Polonais... votre restauration est définie par des traités solonnels : elle est sanctionnée par la Charte constitutionnelle. L'inviolabilité de ces engagements extérieurs et de cette loi fondamentale assure désormais à la Pologne un rang honorable parmi les nations de l'Europe. »
Cette « existence nationale définie par des traités solennels et garantie par les institutions» était confiée à la garde d'une armée polonaise de 35,000 hommes. Cependant «l'inviolabilité de ces engagements extérieurs et de cette loi fondamentale» fut bientôt violée. En ouvrant la seconde diète, le i3 septembre 1820, Alexandre ne dissimulait pas son peu de respect pour ces institutions; dans son rescrit du 25 mai 1821, il menaçait de détruire «l'existence nationale de la Pologne » et la déclarait un mm-seus dans un ukase de 1824. Déjà, au mépris des articles de cette constitution, la liberté de la presse était supprimée, la censure la plus odieuse établie, des tribunaux d'exception créés, les impôts prélevés par simple ordonnance, les écoles détruites, un vaste système du plus abominable espionnage partout organisé, d'innombrables arrestations illégales opérées el des violences inouïe? exercées jusque sur des enfnnls.
Alorsladièle forma uneénergiqne opposition complnnl
117 voix contre 3, et la Pologne tout entière se couvrit d'un immense réseau de sociétés secrètes. Thomas Zan, fervent catholique, institua à Yilna la Société des frères rayonnants, dont les sept classes représentaient les sept ra;^ons de la lumière, et relia bientôt en faisceau toute la jeunesse universitaire. Lukasinski et Manicki organisèrent une vaste franc-maconnerie, en en adaptant les symboles à la nationalité polonaise. La mort d'Hiram représenta les partages ; ses trois assassins étaient les trois cours spoliatrices; et- la foi en sa résurrection était celle du rétablissement de la Pologne par la reconstruction de l'Eglise ou du Temple. Szczaniecki introduisit cette francmaçonnerie dans le duché de Posen où elle devint ensuite la Société des faucheurs dirigée par le général Mielzynski. les loges se transformant en communes. Il y eut encore une foule d'autres associations comme celles des Templiers, des Gueux, des Carbonari, des Philomates et Pkilarètes ou Amis de la vertu. Mais toutes se fondirent bientôt dans la Société nationale patriotique. Malgré l'espionnage, les emprisonnements, les déportations, les persécutions les plus atroces, dont on ne peut lire sans une profonde horreur le dramatique et lugubre récit dans V Histoire de la révolution de 1830 par Miéroslavski, malgré la suppression de toutes les garanties légales et un système de terreur partout exercé, la Pologne se préparait à revendiquer ses droits si indignement foulés aux pieds.
Alexandre mourut le 1''' décembre 1825, peu après la clôture de la diète polonaise, dont il avait interdit la
publicilé et fait enlever un des nonces, mais qui rendit de grands services par l'établissement de YAssocûition de rrédit territorial. Le '25 décembre, Nicolas, son successeur, prêtait serment à la constitution polonaise, et le lendemain une insurrection russe éclatait à la fois à Saint-Pétersbourg et en Ukraine; mais étouffée sur ces deux points elle provoqua de nombreuses arrestations. Les prisons regorgèrent, l'élite de la jeunesse fut déportée ou envoyée aux mines, et cinq condamnés subirent la peine du gibet. A la suite d'une enquête, plus de mille Polonais furent jetés dans les cachots, et huit, dont un vieillard octogénaire, traduits devant le sénat jugeant comme haute cour nationale, et qui les acquitta à l'unanimité, moins la voix de Krasinski, aide de camp de Nicolas, que ce fait couvrit d'opprobre aux yeux de tous. Comment, disait Bielinski au tzar, trouver le crime là où nous n'avons vu que les preuves des plus grandes vertus? Les accusés ne furent rendus à la liberté qu'après quatre ans de captivité : encore ceux qui appartenaient à l'armée furent- envoyés, quoique absous, aux casemates de Zamosc. Ce mémorable arrêt, prononcé le 24 mai 1828, fit une vive impression en Pologne. Quant aux Polonais jugés par le sénat de Saint-Pétersbourg, il n'est pas besoin de dire que, conformément à la volonté du tzar, ils furent tous condamnés et déportés en Sibérie. Le IT) déceml)re 1828, déjeunes officiers de l'armée arrêtèrent chez Visocki les bases définitives d'une société pour rindép.'Midance nationale. Lorsque Nicolas vint en 1820 à Varsovie, pour s'y faire couronner roi de
Pologne, les conjurés convini ent qu'une députalion de la diète lui demanderait la révocation du décret qui interdisait la publicité de ses débats, et qu'en cas de refus on ne prêterait pas le serment de fidélité. Le grand-duc Constantin ayant prévenu ']ue la députation ne serait pas même reçue, dans leur exaspération ils résolurent de se défaire du tzar et de toute sa famille; mais au moment d'exécuter cet audacieux projet^ ils y renoncèrent et préparèrent une insurrection générale.
Après une iuterruption illégale de cinq ans, la diète fut convoquée le 28 mai 1830, re;ioussa le projet de loi du gouvernement sur le mariage et le divorce, et le 28 juin demanda la mise en jugement des ministres pour leurs innombrabljs violations de la constitution : le lendemain elle fut dissoute. Un mois après éclataient les révolutions de France et de Belgique, l'Allemagne était en feu, et le tzar voulait faire de la Pologne l'avantgarde de son armée d'invasion contre la France; alors elle se leva. Les traités de 18 J 5 eux-mêmes, en lui garantissant les droits de son indépendance et de sa nationalité, l'autorisaient à les revendiquer même par les armes, lorsque tout autre moyen Un serait enlevé. C'est ce qu'explique le manifeste que la diète de 1831 adressa au peuple polonais et qui retrace assez l'état de la Pologne de 1815 à 1830 pour compléter le rapide aperçu que nous en avons tracé. En voici les principaux passages :
On ne connaît que trop les infâmes machinations, les viles calomnies, les violences ouvertes et les trahisons secn^tes qui
ont accompagné les trois démembrements de l'ancienne Pologne; l'histoire, dont ils sont devenus la propriété, les a flétris du sceau de crime politique... Lorsque la Pologne se fut relevée quoique dans les limites étroites du grand-duché de Varsovie, le congrès de Vienne bcntit que pour se partager encore une fois nos dépouilles, il fallait au moins adoucir par des mesures libérales ce nouvel outrage fait aux Polonais. Une nationalité et une liberté de commerce réciproque furent garanties à toutes les parties de l'ancienne Pologne, et celle que la lutte européenne avait trouvée indépendante, morcelée de trois côtés, reçut le titre de Royaume sous la domination immédiate de l'empereur Alexandre, avec une charte séparée. En exécution de ces stipulations, il donna une constitution libérale au royaume et promit de réunir à leurs frères les Polonais soumis à la domination russe...
Mais ces conditions n'ont même jamais été remplies. Les Polonais n'ont pas tardé à se convaincre que cette nationalité el ce titre de Pologne donné au royaume par l'empereur de Russie, n'étaient qu'une amorce jetéeùleurs frères soumis à d'autres Etats, qu'une arme oiTensive contre ces mêmes Etats, et qu'une vaine chimère pour ceux auxquels ils avaient été garantis. Us se sont convaincus qu'à l'abri de ces noms sacrés, on voulait réduire la nation à un asservissement complet. Les mesures prises contre l'aruu'e ont dévoilé pour la première fois ce i^lan mystérieux.
Après avoir rapporte comment toute» les libertés, toutes les garanties représentatives et constitutionnelles furent enlevées à la Pologne, en violation des traités, le manifeste poursuit :
Les provinces polonaises incorporées à la Russie perdirent /ont espoir de se voir réunies au royaume de Pologne qui, lui aussi, devait être successivement dépouillé de tous ses privilèges. On ne tarda pas à mettre ce dessein à exécution. L'instruction publique fut coiroiupuc et entravée : on enleva au peuple tout moyen d histruction ; à des palalinats entiers leur représentation dans 1..' cons.-il ; aux chambres, la faculté d.^ voter sur
le Ludgel. Ou imposa de nouvelles charges propres ù tarir la source des richesses nationales, etc , etc.
*La calomnie, l'espionnage avaient pénétré jusque dans l'intérieur des familles, y avaient infecté de leur venin la liberté de la vie domestique, et l'ancienne hospitalité des Polonais était devenue un piège pour l'innocence. La liberté individuelle, solennellement garantie, était violée, les prisons encombrées, des conseils de guerre, nommés pour prononcer dans des cas civils, soumettaient à des peines infamantes les citoyens les plus innocents. C'est en vain que quelques autorités et les représentants du peuple traçaient au roi le tableau des abus commis en son nom : non-seulement les abus ne furent point réprimés, mais encore la responsabilité des autorités était paralysée par l'action immédiate du frère de l'empereur et par l'etfet du pouvoir discrétionnaire qui lui était confié. Cette autorité monstrueuse fut la source des plus grands abus.
Les provinces anciennement incorporées à la Russie,
non-seulement ne furent point réunies au royaume, non-seulement nos anciens ûvres n'ont point été admis à la jouissance des institutions libérales, stipulées par le Congrès de Vienne; bien au contraire, les souvenirs nationaux éveillés en eux, d'abord par les promesses, par des encouragements, puis, par une longue attente, devinrent un crime d'Etat, et le roi de Pologne fit poursuivre dans les anciennes provinces de cet Etat, des Polonais qui avaient osé s'appeler Polonais. La jeunesse des écoles fut particulièrement en butte aux persécutions : on arrachait de jeunes enfants du sein de leurs mères, on transportait en Sibérie les rejetons des premières familles, ou bien on les faisait entrer dans les rangs d'une soldatesque corrompue. Dans les actes administratifs et dans l'instruction publique la langue polonaise fut supprimée -, des ukases anéantissaient les tribunaux et le droit civil polonais , les abus de l'administration réduisaient à la misère les propriétaires fonciers, et, depuis l'avénement de Nicolas, cet état de choses a toujours été en empirant;" et l'intolérance rehgieuse mettait tout en œuvre pour extirper le rit grec-uni et subjuguer de plus en plus le catholicisme.
Le manifeste montre ensuite comment, après avoir
LA POLOGNE RENAISSANTE. il' [
aboli de fait toutes les garanties, toutes les libertés, on voulut en anéantir jusqu'au droit.
C'est sous ces auspices, coiitinue-t-il, que fut convoquée la diète de 1825, d'où l'on chercha, par tous les moyens, à écarter les plus intrépides défenseurs de nos libertés. Un nonce fut enlevé de vive force et transporté en exil (1)
L'indignation générale et l'exaspération de la nation entière amenaient depuis longtemps l'orage dont l'approche commençait à se manifester, lorsqu'à l'avènement de Nicolas au trône, il prêta le serment de maintenir la Constitution et nous promit la cessation des abus et le retour de nos libertés. Cette espérance fut bientôt déçue, car non-seulement les choses restèrent dans leur ancien état, mais la révolution de Péters])ourg servit diprétexte pour emprisonner les citoyens les plus distingués du sénat, de la chambre des nonces, de l'armée et des autres classes. En peu de temps, les prisons de la capitale furent encombrées-, tous les jours de nouveaux édifices étaient destinés à recevoir des milliers de victimes Mais il fallait nécessairement rendre cette mesure légale. La conscience du sénat trompa cette attente, et les prévenus qui gémissaient depuis* deux ans dans les cachots, furent reconnus innocents à l'unanimité. Cet arrêt fit disparaître dès lors toute différence entre les prévenus et les juges: les premiers, malgré la sentence qui proclamait leur innocence, loin d'être élargis, furent transportés à Saint-Pétersbourg et jetés dans les cachots des forteresses "• les seconds furent internés à Varsovie et surveillés pour s'être montrés juges indépendants.
C'est l'autorité elle-même qui a rapproché le moment de l'explosion. A la suite des l)ruits de plus en plus confirmés d'une guerre contre la liberté des peuples, des ordres furent <lonnéspour mettre sur pied de guerre l'armée polonaise, destinée à une marche prochaine, et à sa place les armées russes devaient inonder le pays ; les sommes considérables provenant
(l) Dans s;i Polin/nc, p .M 1-3 1:5, M. Charles lM)r.-.ler résum.> toutes les violations de la consiilution ([ui oiuviit lieu de 1815 à 1830.
de Temprimt illégal el de raliénation des domaines nationaux, devaient couvrir les frais de cette guerre meurtrière pour la liberté. Les arrestations recommencèrent; tous les moments étaient précieux ; il y allait de notre armée, de notre trésor, de nos ressources, de notre honneur national, qui se refusait à porter aux autres peuples des fers dont nous avons horreur, et à combattre contre la liberté et contre nos anciens compagnons d'armes. Chacun partageait ce sentiment... Une étincelle électrique embrasa en un instant l'armée, la capitale, toutle pays. La nuit du 29 novembre fut éclairée par les feux de la liberté, dans un seul jour la capitale délivrée; dans quelques jours, toutes les divisions de l'armée unies par la même pensée , les forteresses occupées, la nation armée, le frère de l'empereur se reposant avec les troupes russes sur la générosité des Polonais, et ne devant son salut qu'à cette seule mesure. Voilà les actes héroïques par lesquels débuta cette révolution, noble et ])ure, comme l'enthousiasme de la jeunesse qui l'a enfantée