ÉVÊQUES TRADITIONNELS DU MANS
Nous en trouvons trois seulement pour le siège épiscopal du Mans : 1° saint Julien ; 2° saint Thuribe; 3° saint Pavace. Après eux, la chaîne des prélats chrétiens est brisée dès le commencement du ue siècle, pendant les sanglantes persécutions de l'Eglise, et ne parvient à se renouer que dans la première moitié du ivp par l'intronisation de saint Liboire : vers 337.
Saint Julien, premier évêque du Mans. — Nous croyons, par tout ce qui précède, avoir établi, d'une manière positive, la mission apostolique de saint Julien, dans la province du Maine, vers la seconde moitié du Ier siècle de l'ère chrétienne; il nous reste seulement ici, pour compléter la mention biographique de notre premier évoque, à retracer, d'après ces nombreux et respectables documents, les faits principaux de l'existence épiscopale du saint apôtre.
Né à Rome, l'an 21 de l'ère chrétienne, d'une famille noble et distinguée, Julien ne tarda pas à fixer l'attention des apôtres par un fond solide, naturel, de véritable piété; par son amour pour l'étude, une grande aptitude à s'instruire; un caractère prévenant, aimable, que relevaient encore les plus belles qualités physiques et le charme des bonnes manières. Saint Clément surtout le prit en affection , s'occupa très-sérieusement de son éducation , l'admit dans son intimité, l'initia de bonne heure aux prédications évangéliques, aux primitives cérémonies du culte, l'ordonna prêtre; enfin, vers 70, par conséquent à l'âge de 49 ans, lui conféra le caractère d'éveque régionnaire, avec missionde venir dans la province du Maine instruire les Cénomans des consolantes vérités du christianisme. Il se
rendit aussitôt à sa destination, accompagné, comme tous les prélats voyageurs, d'un prêtre et d'un diacre pour les secourir dans leurs difficiles travaux : Thuribe fut le prêtre, et Pavace le diacre, composant toute la suite de Julien qui fit partie, comme nous l'avons déjà vu, de la délégation des 70 évêques régionnaires formant la troisième mission apostolique dans les Gaules.
Saint Julien arrive dans notre pays avec le litre, la qualité d'apôtre du Maine, de premier évoque du Mans. Son dessein était de commencer l'œuvre de régénération et d'affranchissement par la capitale môme de la province confiée à la charité d'un zèle éclairé dont il avait déjà donné bien des preuves. Mais il n'était pas facile, à des étrangers, de pénétrer dans une ville de guerre fermée, dont la garnison se tenait constamment en garde contre les périls d'une surprise. En conséquence, rebuté par la sévérité des consignes, le digne missionnaire de saint Clément évangélise plusieurs des faubourgs ; gagne l'affection, l'estime des habitants, par l'onction de ses discours et l'aménité de ses manières; attendant que la Providence vînt ellemême l'introduire dans la cité, par Tune de ces occasions qu'elle seule peut faire naître et conduire à bonne fin : cette occasion ne se fit pas attendre longtemps.
La ville n'offrant alors aucune fontaine, les familles enfermées dans son enceinte étaient encore forcées de sortir chaque jour par la porte de l'Ouest , pour aller puiser à la rivière l'eau nécessaire à leur consommation, en traversant, comme voie la plus courte, le terrain qu'occupe actuellement la place de l'Eperon. Un grand nombre de personnes, disent les uns, une jeune fille seule, affirment les autres : entre ces deux hypothèses, nous accepterons la seconde, comme plus naïve, plus simple, en harmonie plus parfaite avec le caractère du fait raconté par les anciennes chroniques : une jeune fille donc, vient à passer munie d'un vase qu'elle doit remplir à la Sarthe qui coule à quelque distance. Julien l'aperçoit, s'informe avec une bienveillante sollicitude, dont elle est profondément touché»!, du motif qui l'oblige à sortir seule de la ville pour
aller aussi loin puiser de l'eau. Lajeune fille lui fait connaître, sous ce rapport, comme sous tant d'autres, les privations de la cité. Animé de la plus charitable compassion, saisi d'un divin enthousiasme, ajoute l'antique document, le saint évoque frappe »le sol de son bâton pastoral : un miracle vient de s'opérer : ù l'instant jaillit une source d'eau vive et pure dont la jeune fille remplit son vase avec autant d'admiration que de reconnaissance; puis rentre dans la cité. Le bruit du prodige vole de bouche en bouche; un grand nombre d'autres personnes viennent constater la réalité palpable d'un fait aussi merveilleux ; puiser à cette source miraculeuse dont plus tard on conserva le souvenir par l'érection, sur le lieu même du prodige, d'un monument: « où l'on voit encore, disent plusieurs historiens, le digne évéque en habits pontificaux, frappant le rocher, et la jeune fille à genoux aux pieds du saint prélat, recueillant le premier jet de cette eau miraculeuse. »
La nouvelle d'un aussi merveilleux événement parvient bientôt au gouverneur de la ville, nommé Défensor. Voulant en connaître l'auteur, il l'envoie prier, avec courtoisie, de venir le visiter dans son palais. Sur les marches du péristyle il guérit un aveugle, et, disent les chroniques, fait encore plusieurs autres miracles. Ces prodiges, la noblesse des manières de l'apôtre, la précision, le charme irrésistible de sa parole, mais surtout la pureté de sa morale, enfin le caractère divin de la religion qu'il professe, subjuguent tellement l'esprit et le cœur du chef de la cité, qu'il ne veut plus se séparer de ce saint apôtre ; le loge dans la plus belle partie de son palais dont il lui donne la basilique, en y faisant les appropriations convenables pour ses prédications et l'exercice des cérémonies du culte chrétien. Or, cette basilique se trouvait précisément où se voit aujourd'hui la cathédrale du Mans qui, dès lors, n'a pas changé de lieu depuis son premier établissement sous l'invocation de Marie, de saint Pierre nt de saint Paul.
Défensor ne tarda pas à se convertir, à recevoir le baptême avec Godda sa femme, ses enfants, les serviteurs de sa maison, une pai'tie de la noblesse, des habitants de la cité, des fau-
bourgs, formant bientôt un nombre de nouveaux chrétiens qui s'éleva jusqu'à 3,000. On assure môme que saint Julien consacra le gouverneur évoque, et qu'il devint ainsi, quelque temps après, sous son nom de Défensor, le premier prélat d'Angers : c'est du moins, dans cette ville, une opinion établie par les traditions, les chroniques historiques locales, etc.
L'apôtre du Maine, disent les plus anciens documents, débuta, dans sa longue et fructueuse mission, par un grand nombre de miracles ; il en lit beaucoup d'autres pendant le cours de son épiscopat de 47 ans. Nous ne croyons pas devoir en offrir ici rénumération; d'autant moins que l'incrédulité ne manquerait pas de les repousser; que nous allons en. citer un qui les renferme tous et contre l'authenticité, l'évidence duquel ses dénégations systématiques ne trouveront assurément rien à pouvoir opposer.
Le miracle de saint Julien le plus grand, le mieux établi, le plus sublime, celui qui démontre le mieux, à notre sens, toute la divinité de la doctrine qu'il venait enseigner, est d'avoir, sans l'appareil d'aucune force imposante, sans le concours des moyens humains de séduction les plus puissants au milieu des populations; par la seule vérité de ses dogmes, l'irrésistible pouvoir de sa parole, si simple, si touchante, si persuasive à la fois, entraîné, dans les voies salutaires, cette multitude ignorante ou corrompue, dont le christianisme attaquait en môme temps en face, à découvert, sans aucun déguisement : les intérêts matériels dans leurs iniquités; les passions, dans leurs coupables résultats ; les fausses religions, dans leurs principes; la morale et la philosophie, dans leurs périlleux enseignements, dans leurs coupables applications.
En administrateur habile et prévoyant, saint Julien s'occupa soigneusement de l'organisation ecclésiastique de la vaste région qu'il devait évangéliser et qui comprenait au moins toute la province du Maine.
Les lois romaines, qui s'y trouvaient alors en vigueur, prohibant toute sépulture publique dans l'enceinte des villes, saint Julien établit le cimetière des chrétiens, avec un simple ora-
toire, sur la rive droite de la Sarthe, dans le voisinage de remplacement de l'église actuelle du Pré.
Durant le cours d'un admirable apostolat de quarante-sept ans, depuis 70 jusqu'à 117, notre saint évêque fit, dans le Maine et même dans l'Anjou, des visites répétées et toujours fécondes en bons résultats. Il bâtit plusieurs églises et monastères; nonseulement il institua des établissements nombreux pour le salut des âmes de ses frères, mais encore il en fonda pour le soulagement de leurs infirmités corporelles : comme le prouvent les maladreries, les hôpitaux, etc., qui sont attribués à son immense charité.
Courbé sous le poids des ans et de ses longues fatigues, le vénérable apôtre du Maine sentit que ses forces ne répondaient plus au dévouement de son zèle, aux généreux élans de son cœur; aussi, pour l'intérêt de l'œuvre, voulant d'ailleurs se recueillir dans le calme et le silence , pendant les derniers jours d'une vie si pleine, si féconde en moissons évangéliques, il conféra les pouvoirs de l'épiscopat à saint Thuribe, son digne coadjuteur, et vint s'établir dans la paisible retraite qu'il s'était choisie aux bords de la Sarthe, paroisse de Saint-Marceau, à 18 kilom. nord du Mans. Ce fut dans cet humble asile, où se voit encore une chapelle révérée en l'honneur de ce grand apôtre, que le 27 janvier 117, à l'âge de 96 ans, après un épiscopat de 47 ans, 3 mois, 10 jours, il terminait une si belle vie, remerciant Dieu des grâces dont il l'avait comblé : de tout le bien qu'il avait pu faire en son nom !...
Les restes mortels de saint Julien furent transférés au Mans le 28 juillet suivant, avec une pompe digne, à tous égards, de cette pieuse et noble cérémonie; au milieu des regrets touchants et du plus profond respect des populations formant l'imposant et silencieux cortège de leur bon père, de leur meilleur ami ; enfin déposés dans un caveau du cimetière des chrétiens, qu'il avait lui-même pris soin d'établir.
Saint Thuribe, 11e évêque du Mans. — Lors de sa retraite à Saint-Marceau, saint Julien désigna tout naturellement, pour son successeur, saint Thuribe, noble Romain d'origine, qui
l'avait accompagné comme prêtre auxiliaire, et s'était dignement acquitté, près de sa personne, des fonctions de zélé coadjuteur : ce choix fut sanctionné par l'approbation générale.
Nous devons, ici, foire observer que l'apostolat de saint Julien, dans la province du Maine, fut peut-être de tous ceux des Gaules, vers la fin du Ier siècle et le commencement du 11% à la fois le plus long, le plus paisible, le plus important et le plus fructueux. Mais il faut dire aussi que tout semblait s'être ici réuni pour lui garantir ces grands et précieux caractères : l'absence de la persécution, qui, tout au plus excitée dans Rome, n'avait pas encore eu le temps de se propager dans les pays soumis à sa domination; le peu de conviction et de zèle dans la propagation de l'idolâtrie; le caractère simple, modeste, persuasif du christianisme, qui pénétrait doucement dans les masses, entraînait les populations dans ses voies , sans afficher la volonté provocatrice de renverser et d'asservir; les éminentes qualités de l'apôtre, son heureux ascendant sur le gouverneur de la province du Maine, la prolongation même de son épiscopat, qui lui donna la faculté de consolider ses œuvres avec toute la puissance de cette unité d'action que les changements de personnes affaiblissent nécessairement toujours. Aussi, lors de la retraite obligée de saint Julien, l'œuvre évangélique, malgré les nobles qualités de saint Thuribe, qui la prenait dans sa direction, éprouva-t-elle, sous le vent de la persécution qui commençait à souffler de loin , une grande souffrance, pour se trouver ostensiblement suspendue après la mort de saint Pavace, 111e évêque du Mans.
Dans les Actes de ces trois premiers évêques traditionnels, il est souvent question de serpents énormes, infestant le pays, et miraculeusement détruits par ces vénérables évêques. On a fait observer, avec raison, que la province du Maine, où ces faits s'accomplissaient, n'était pas un pays propre à l'existence de ces reptiles ; mais quelques historiens ont répondu que les Druides, élevant des serpents dans la profondeur de leurs bois siicrés, les uns comme objet d'un culte particulier, les autres comme des moyens d'en imposer par la crainte, il n'était pas
impossible que ces animaux, échappés de leur asile, ne fussent alors venus désoler plusieurs contrées voisines; et que, dans quelques-uns de ces cas, le mot serpent, employé au propre, ne trouvât sa juste application. Il est, d'un autre côté, positivement établi que, dans plusieurs de ces récits, ce mot serpent se trouve pris au figuré; le reptile étant alors un mythe servant à désigner des lieux de corruption fermés par les saints évoques, ainsi que nous en trouverons un exemple remarquable dans la Vie de saint Pavace.
Saint Thuribe occupa le siège épiscopal du Maine de 117 à 124; d'après les plus anciens documents, pendant une durée de cinq ans, six mois et seize jours. Saint Julien avait particulièrement évangélisé les Cénomans, saint Thuribe s'occupa surtout des Arviens et des Diablintes. Nous rapporterons seulement les faits principaux qui lui sont attribués par les mémoires du temps.
Il avait, dit-on, converti Sabine, femme de Gaïan, l'un des plus puissants et des plus riches seigneurs du Bas-Maine. Ce mécréant, dans sa colère, fait enfermer Sabine, et l'accable des plus mauvais traitements. Il est bientôt puni de ses cruautés par la perte de la parole et de la vue. D'après les conseils de sa généreuse victime, il s'adresse alors au digne prélat qu'il n'avait cessé de persécuter, pour lui demander le pardon charitable de ses fautes et la guérison de ses maux. Saint Thuribe, en véritable chrétien, lui pardonne et le guérit. Passant aussitôt des violences de l'incrédulité aux ferventes aspirations de la foi, Gaïan rend un hommage public au saint évoque, lui fait accepter son habitation pour l'approprier aux réunions des chrétiens, aux pratiques de la religion ; cette habitation était, disent les anciennes chroniques, d'une grande importance et placée très-agréablement sur les bords de la petite rivière d'Ànille. Gaïan donne encore à saint Thuribe la plus grande pai'tic de ses immenses richesses, fait bâtir plusieurs églises ; entre autres, une sous l'invocation de Marie et de saint Pierre. Quelques historiens en ont voulu conclure que ces fondations avaient été l'origine de l'abbaye de Saint-Calais. Mais on peut
tenir pour certain qu'elles furent entièrement détruites pendant les persécutions qui suivirent; par les ravages des guerres dont la province du Maine devint le sanglant théâtre; surtout dans les derniers temps de la domination romaine et pendant les efforts d'invasion des Francs ; enfin, que vers le commencement du vie siècle, lorsqu'il vint instituer son monastère, saint Calais, comme nous le verrons, n'y trouva qu'une vaste forêt, des terres incultes et d'antiques ruines désignées, par les vieilles traditions du pays, sous le titre, cependant assez significatif, de Casa Caïani.
Dans le cours de ses visites pastorales chez les Arviens, arrivé au lieu nommé Àxiacum, aujourd'hui Assé-le-Berenger, disent encore les anciens documents, il fut touché de compassion en voyantles habitants complètement privés d'eaupotable, et, cédant à leurs instances, fit apparaître la fontaine qui porte encore son nom, et qui, dit-on, est une des principales sources de la petite rivière d'Erve.
On assure que saint Thuribe fonda, chez nous, un grand nombre d'églises, consacra beaucoup de prêtres, de diacres, de sous-diacres, et se distingua toujours par un zèle infatigable, une charité véritablement évangélique; et pourtant il fut pendant presque tout son épiscopat éprouvé par d'assez violentes persécutions que lui suscitèrent d'autres seigneurs également puissants, et qui ne reculaient devant aucun moyen pour soutenir l'idolâtrie contre les victorieux efforts du christianisme. Un jour que le saint évêque, disent les mémoires qui paraissent les mieux fondés, évangelisait au pays des Cénomans, à Juliacus, Juillé, village dont la population était en grande partie romaine, une véritable insurrection payenne se manifeste; des menaces on passe rapidement aux voies de fait. Saint Thuribe, en danger de perdre la vie, est obligé de s'enfuir ; poursuivi à coups de pierres, est atteint plusieurs fois et l'amené à Saint- Marceau grièvement blessé; il y mourut le 16 avril 122, des suites de ses contusions; ce qui probablement le fit ranger au nombre des premiers martyrs de la foi, par quelques historiens. Mais aucune autorité sérieuse ne justifie cette qualifica-
tion dans l'acception positive qu'elle doit présenter. Saint Thuribe fut immédiatement inhumé, au Mans, dans le cimetière des chrétiens, à côté de saint Julien, son prédécesseur et son ami.
Saint Pavace, me évèque du Mains. — Venu de Rome dans le Maine, comme assistant de saint Julien, avec le titre de diacre; ensuite ordonné prêtre et eoadjuteur de saint Thuribe, saint Pavace, également d'origine patricienne, et s'étant déjà bien distingué par son zèle, sa charité, ses travaux évangéliqucs, fut nommé, d'une voix unanime, successeur de saint Thuribe en 122. Il fit, dit-on, beaucoup d'ordinations, de miracles, de fondations pieuses ; bâtit des églises et se montra noble et digne propagateur de la foi. Son courageux dévouement le fit admirer pour les secours qu'il prodigua dans une affreuse épidémie qui, sous son épiscopat, vint affliger le Maine. On a beaucoup parlé d'un horrible serpent : « qui ravageait au loin la contrée, l infectait de son souffle pestilentiel^ etc., et que le saint évêque fit miraculeusement périr, disparaître dans les entrailles de la terre. » Sans vouloir infirmer la valeur de ce récit, nous ferons seulement observer que, dans le même temps, existait, sur le territoire actuellement occupé par le bourg de Saint-Pavace, une maison de prostitution, que le digne prélat fit courageusement fermer; ce qui pourrait expliquer la présence du monstre ; pris dans le sens figuré. Saint Pavace mourut dans un Age très-avancé, le 24 juillet, sans indication d'année, mais assurément après un épiscopat assez court; et fut inhumé à côté de saint Thuribe et de saint Julien.
Ici la chaîne épiscopale se trouve naturellement rompue sous le coup des persécutions romaines; et, dans notre province, ne pourra se renouer d'une manière ostensible que vers 337, par la venue de saint Liboirc, c'est-à-dire lors qu'après les massacres généraux des chrétiens gaulois sous Commode, Septime Sévère, Caracalla, Maximin, Dèce, Aurélien, Galère, etc., Constance Chlore, par la sagesse, la modération de son gouvernement dans les Gaules, et malgré les
sanglâmes prescriptions du farouche- Dioctétien, ramènera le
calme et la confiance au milieu de ee malheureux pays. C'est, du reste, un point important sur lequel nous allons insister dans la discussion qui nous reste à soutenir.
§ VI. Réfutation du système qui place dans le 111e ou ive siècle l'établissement du christianisme dans les gaules, en général; dans le Maine, en particulier.
Nous venons d'exposer, au point de vue de l'établissement du christianisme dans toutes les Gaules, dans la province du Maine plus particulièrement, les croyances généralement admises jusqu'au xvne siècle. Les principales Eglises de France, et, parmi ces dernières, notre ancienne Eglise du Mans, étaient heureuses et Hères d'avoir eu pour missionnaire etpour instituteur évangélique un délégué des premiers apôtres, et par conséquent un apôtre lui-même.
Aujourd'hui, l'esprit d'innovation, de secte, ou de système, prétend leur contester cet antique droit de propriété si bien acquis par la possession, appuyé d'ailleurs sur des titres aussi nombreux, aussi positivement constitués que ceux dont nous venons de présenter la masse imposante, et d'établir évidemment la respectable unanimité.
C'est cependant au milieu de telles conditions qui leur inspirent une sécurité parfaite, que l'on vient résolument dire à l'ancienne Eglise du Mans, aux principales Eglises de France : « Nous pouvons opposer des probabilités aux probabilités que vous invoquez : dès lors notre croyance est aussi bien fondée que la vôtre!... »
Nous admirons l'habileté, surtout la portée de cet argument si plein de puissance, qu'en lui supposant le moindre fondement clans son principe, et la plus mincelogique dans ses inductions, avec lui, pas un possesseur ne conserverait sa propriété; pas un fait historique ancien ne resterait debout!...
Il nous suffirait donc ici, pour unique réponse, au nom de
toutes les Eglises chrétiennes fondées par les délégués des premiers apôtres, de repousser les vaines prétentions des novateurs par une simple fin de non-recevoir, en formulant ainsi notre légitime protestation : d'après les enseignements de la plus saine logique, d'après les sages lois de tous les temps, de tous les pays, lorsqu'un droit de propriété se trouve consacré par les siècles passés, le possesseur eût-il perdu tous ses titres n'a point, pour la conserver, à démontrer la légitimité de sa jouissance, contre celui qui voudrait la faire cesser : il possède avec entière prescription : c'est par conséquent au dernier à fournir des preuves incontestables de V illégitimité de la possession du premier. Or, les Eglises principales de France, et, parmi ces dernières, celle du Mans, possèdent un fait histo rique dont elles s'honorent et se glorifient : la réalité d'une origine véritablement apostolique; ce n'est donc point au moyen des plus futiles probabilités, mais surtout par des suppositions gratuites, intéressées, que l'on peut avoir la prétention de les en dépouiller.
« Quand on a des témoignages anciens qui établissent qu'une tradition a élé reconnue pendant une série de siècles, dit M. Arbellot, il suffit qu'on n'en trouve pas le commencement pour supposer, avec raison, qu'elle existait dans les siècles antérieurs où l'absence de documents ne permet pas d'en rechercher les traces : en fait de tradition, possession vaut titre. »
Mais, comme nous venons de le démontrer, les Eglises chrétiennes de France, attaquées dans leur propriété la plus précieuse, avec autant d'irrévérence que de légèreté, ayant à montrer, d'une part, les titres fondés, imprescriptibles de leur possession; de Vautre, les novateurs, pour appuyer leurs injustes prétentions, ne pouvant trouver que des fondements si ruineux qu'il suffit de les découvrir pour faire crouler tout l'échafaudage d'hypothèses , d'illusions, dont ils forment la base, nous accepterons un débat où la vérité, l'unité du christianisme trouveront encore une preuve de plus.
Trois grandes considérations, importantes à préciser, nous
semblent dominer tout ce bruyant et regrettable débat religieux des temps modernes.
1° Un premier fait bien triste à constater, et qui semblerait au moins étrange, si f expérience n'avait déjà prouvé, sous tant de rapports, la légèreté, l'inconséquence, l'amour de la nouveauté, du changement, qui, dans notre pays, font trop souvent un fâcheux contrepoids aux plus belles, aux plus nobles qualités; et portent des esprits, plus brillants que solides, à compromettre, à briser les principes de leurs croyances, de leurs institutions , comme Tentant inconstant et capricieux repousse et brise les objets auxquels il avait attaché d'abord le plus grand prix : ce fait que nous aurions voulu pouvoir couvrir d'un voile impénétrable, mais que l'évidence révèle malgré nous, est : l'attaque, en France, des anciennes traditions relatives à F origine apostolique des principales Eglises chrétiennes, lorsque cette croyance antique se trouve si religieusement respectée dans presque tous les autres pays!...
IT° Toutes les fois qu'un problème important s'est trouvé débattu pendant une assez longue durée, dans le monde civilisé; que l'opinion s'est partagée en deux camps principaux opposés; l'homme sérieux et réfléchi ne doit jamais, avant de s'engager dans la discussion , manquer de bien apprécier le caractère essentiel des champions rangés sous Tune ou l'autre de ces deux bannières. Or, que trouvons-nous, sous ce rapport, dans les deux partis en présence? Nous le dirons avec d'autant plus de franchise et de liberté que nous ne citons aucun nom propre. Nous trouvons, pour les deux côtés, des hommes distingués, honorables, nous sommes heureux de le proclamer; dos hommes de bonne foi, consciencieux dans leurs prétentions, nous aimons à le croire; mais ensuite, et d'une manière bien remarquable pour tout observateur judicieux : dans le camp des courageux défenseurs des anciennes traditions, des esprits calmes, positifs, graves, tellement sûrs dans leurs appréciations, qu'ils n'ont jamais varié ; qu'ils ont au contraire toujours procédé avec cet ensemble, cette unité qui forme le remarquable et sublime caractère du christianisme : dans le
camp des novateurs systématiques, au contraire, des imaginations ardentes et peu mesurées; des esprits distingués, mais auxquels il faut du mouvement, du bruit, de la renommée ; des consciences droites, mais égarées par les erreurs du schisme, etc., par conséquent intéressées à déprécier les privilèges de l'Eglise-mère, dont elles ont eu le malheur de s'éloigner. Nous voudrions n'avoir pas à noter ici des hommes égarés par la vanité, l'orgueil, et jetés, à leur insu, dans les voies glissantes et fatales de tous les genres d'excentricités.
IIP Le système des novateurs est exactement semblable, dans ses conditions d'existence et de progressif développement, à la pyramide renversée dont l'assise n'est qu'un point, et dont l'expansion, plus ou moins large, offre, pour le premier coupd'œil, un aspect assez imposant aux regards superficiels du vulgaire , mais incapable de tromper ceux de l'observateur attentif; qui, voulant arriver des effets à la cause, descend avec circonspection les degrés du cône, et s'aperçoit bientôt d'un décroissement progressif qui le conduit, en définitive, à ce point étroit, et souvent même sans consistance, qui soutient cependant le vaste échafaudage élevé sur ce fondement ruineux et précaire.
En parlant de cette idée capitale dans la question, et sans nous laisser imposer, comme tant d'autres, par cet échafaudage adroit et spécieux, découvrons la base de cette pyramide ainsi renversée; voyons sur quels documents les démolisseurs de saints et d'apôtres, comme on les nomma dans le temps, ont bâti leu^r étrange et fabuleux système.
Deux simples passages, l'un de Sulpice-Sévère ; l'autre, de saint Grégoire de Tours; historiens ecclésiastiques : le premier, du ive siècle; le second, du vie : voilà toute la base du nouveau système ; la cause première de cette espèce de croisade moderne contre les plus anciennes et les plus respectables traditions; le principe de ces faux enseignements, de ces graves et regrettables erreurs qui, depuis 1641 surtout, en se glissant par surprise, ou par entraînement irréfléchi, dans un grand nombre d'écrits, oui envahi jusqu'à nos meilleures histoires et
jusqu'aux plus sérieuses dispositions liturgiques de plusieurs Eglises de France; mais, il faut le dire de suite pour le triomphe de la vérité, avec des réhabilitations ultérieures d'apôtres, détrônés par ces vaines doctrines; et l'amende, ici doublement honorable, d'historiens savants et consciencieux, fatalement entraînés par le torrent des innovations à la mode. Nous reviendrons sur ce point important. Mais avant tout examinons avec soin les deux textes qui servirent étrangement à motiver d'aussi nombreux, d'aussi tristes résultats.
1° Sulpice-Sévèke s'exprime ainsi : « Post Adrianum, Antonio Pio imperante, pax Ecclesiis fuit. Sub Aurelio deindè, Antonini filio, persecutio quinta agitata ; ac tùm primùm intrà Gallias mautyria visa, serius trans Alpes Dei religione suscepta. » Hist. Sacr., I. II, cap. 32.
Après l'empire d'Adrien, sous celui d'Antonin le Pieux, l'Eglise était en paix. Sous Marc Aurèle fils d'Antonin, sévit la cinquième persécution. Ce fut alors, pour la première fois, qu'on vit des martyrs dans les Gaules, parce que la religion chrétienne fut reçue tard au delà des Alpes.
En faisant de ce passage une question de temps, la seule qui soit en discussion, il signifie positivement : que, de 117 à 161 de l'ère chrétienne, la persécution avait, à Rome, déjà cinq fois exercé toutes ses cruautés, alors qu'elle ne faisait qu'apparaître dans la Gaule transalpine; d'où l'on prête à l'auteur cette induction peu logique à notre sens : que la religion du Christ n a pénétré que tard dans ce pays; en faussant, comme nous le prouverons, la signification naturelle des motsmartyria et suscepta qui se trouvent dans le texte.
Loin de voir, dans ce passage de Sulpice-Sévère, une pensée à l'appui du système des novateurs, nous y trouvons au contraire une évidente confirmation de la réalité des traditions anciennes, et de la manière simple et rationnelle dont il est si facile d'interpréter les faits de l'histoire ; tant la vérité sait trouver de force, jusque dans les principaux textes, et même dans les arguments par lesquels on cherche vainement à la combattre.
Ainsi, comme déjà nous l'avons fait observer, le christianisme révélant, à Rome, ses merveilles, sous les yeux attentifs des empereurs, dut exciter, dès le principe, la sanguinaire violence de ceux que leur naturel féroce y portait avec entraînement; aussi, de 117 à 161, les chrétiens y souffraient déjà la cinquième persécution, tandis que, dans la Gaule transalpine, la religion du Christ, moins en évidence, et moins inquiétante, ne faisait alors qu'éprouver les premiers effets de la haine qu'elle inspirait aux tyrans de la métropole; et jusqu'ici les évéques régionnaires avaient pu, sans fournir, comme plus tard, des martyrs de la foi, remplir assez paisiblement leur mission ; ainsi que nous l'avons prouvé pour un assez grand nombre d'Eglises de France, et particulièrement pour celle du Mans, dans l'apostolat de saint Julien.
La persécution tardive des Gaules est donc un fait non-seulement vrai, mais encore nécessaire dans sa liaison avec tous les autres événements; le martyre des chrétiens gaulois, ne commençant qu'à cette époque, ne prouve donc, en aucune manière, que la religion de Jésus-Christ n'ait franchi les Alpes qu'à cette même époque; c'est-à-dire de 117 à 161 ; car, môme dans le système des novateurs, on ne pourrait pas reculer plus loin cette mission évangélique; mais seulement qu'elle ne fut pas dans les Gaules ostensiblement persécutée avant ce temps. En effet, dans son texte, Sulpice-Sévère ne dit assurément pas qu'on ne vit point dans les Gaules des martyrs isolés, martyres, avant la cinquième persécution; mais seulement des immolations nombreuses, publiques, décrétées parles édits impériaux. Aussi prend-il un soin particulier à les désigner sous le terme propre de martyria : massacres généraux des chrétiens; expression qu'on n'a pas su ou voulu traduire dans sa véritable acception. C'est un premier fait capital dont les hommes réfléchis comprendront toute la portée.
Enfin, ce passage de Sulpice-Sévère, à moins qu'on ne veuille h; traduire avec un véritable contresens, confirme également, d'ailleurs, tout ce qui devait être alors, et tout ce qu'enseignent, avec unanimité, les anciennes traditions. En effot : « Seriùs
tram Alpes Dei religione suscepta, » ne veut nullement dire : la religion chrétienne ayant pénétré tard au delà des Alpes ; mais tout naturellement, qu'elle n'y avait été que tardivement acceptée. Ce que nous avons déjà fait observer, en donnant même comme raison essentielle de ce fait, l'opposition de l'idolâtrie dans les villes; et du druidis?ne, dans les campagnes.
« Entendons-nous bien sur la valeur du mot suscepta, dit aussi M. L. W. Ravenez; le verbe suscipeue signifie accueillir, agréer. Sulpice-Sévère n'a point voulu dire, sans doute, que le christianisme n'avait été prêché que tardivement dans les Gaules; il a seulement prétendu que le peuple n'y avait goûté que tardivement cette prédication. C'est, en effet, l'exacte vérité. »
« D'un autre côté, saint Epiphane, qui est plus ancien que Sulpice-Sévère, nous dit : Sicut et de quibusdam suis comitibus idem Paulus dicit in suis Epistolis : « Crescens in Gallia, non enim in Galatia, sicut quidam decepti putant, sed in Gallia 7nissus est. » Saint Paul, dans ses lettres, parle ainsi de saint Crescent et de plusieurs de ses collaborateurs : Grescent fut envoyé dans la Gaule, et non point dans la Galatie, comme plusieurs l'ont avancé par erreur.
« Eusèbe de Gésarée, plus ancien de cent ans qu'Epiphane, dit en parlant des disciples de saint Paul : « Ex reliquis sectatoribus Pauli Crescens in Gallias missus esse ab ipso apostolo teslimonium habet. » Il est de notoriété que saint Grescent fut envoyé dans les Gaules par l'apôtre saint Paul lui-même, au nombre de ses derniers disciples. Cette opinion est du reste adoptée par Adon, qui écrivait dans son Martyrologe au ive des kalendes de janvier : « Eodem die sancti Crescentis apostoli Pauli discipuli, Viennensis Ecclesiœ primi doctoris. » On célèbre dans ce jour la mémoire de saint Grescent disciple de saint Paul, et premier instituteur évangélique de la ville de Vienne. Avant lui, le pape Paul Ier écrivait au roi Charles que l'Eglise de Vienne a mérité d'avoir, pour premier évoque, saint Crescent, collègue des apôtres, etc., etc.
Ainsi se détruit, par le plus simple examen, le caractère spécieux de cette arme prétendue que les novateurs croyaient pouvoir employer à l'attaque des plus respectables documents de l'histoire ecclésiastique ; alors qu'en réalité les esprits justes et sérieux n'y trouvent qu'un premier texte en harmonie parfaite avec ces documents, dont il vient encore démontrer la raison et la vérité. Étudions le second au môme point de vue.
II0 Saint Grégoire de Tours y dit positivement : « Decii tempore , septem viri episcopi ordinati ad prœdieandum in Gallias missisunt, sicut historia passionis sancti martyris Saturnini denarrat. Ait enim : sub Decio et Grato consulibus, sicut fidei recordatione retinetur, primum ac summum Tolosana civitas sanctum Saturninum habere cœperat sacerdotem. Hi ergo missi sunt ; Turonicis, Gatianus episcopus; Arelatensibus , Trophimus episcopus ; Narbonœ , Paulus episcopus ; Tolosœ , Saturninus episcopus ; Parisiacis, Dyonisius episcopus; Arvernis Stremonius episcopus ; Lemovicinis , Martialis est destinatus Episcopus. n Hist. Franc, Lib. 1. cap. xxvin.
Au temps de Dèce, sept missionnaires furent ordonnés évêques, envoyés dans les Gaules pour y prêcher l'Evangile, comme le rapporte l'histoire du martyre de saint Saturnin. Elle dit en effet : « Sous le consulat de Dèce et de Gratus, comme rétablit une fidèle tradition : la ville de Toulouse eut alors saint Saturnin pour éminent et premier évoque. Voici du reste de quelle manière les sept délégués épiscopaux se trouvèrent dirigés : saint Gatien, à Tours; saint Trophime, h Arles; saint Paul, à Narbonne; saint Saturnin, à Toulouse; saint Denis, à Paris; saint Austremoine, en Auvergne; saint Martial, à Limoges.
Si nous ne possédions, sur la venue des sept évêques régionnaires de la Gaule , que ce texte seul de saint Grégoire de Tours, il faudrait bien supposer, pour l'honneur de l'historien ecclésiastique des Francs, qu'un copiste ignorant aurait traduit par le nom de Decius l'abréviation, D. C. : Domilius Gœsar, dont il s'agit évidemment ici; en reportant alors, d'après cette
erreur matérielle, à 250, la mission des sept évoques, fixée par les anciennes traditions de 68 à 75 de l'ère chrétienne.
Mais un autre texte, en contradiction évidente avec le premier, nous dispense de tout autre moyen de sérieuse et définitive réfutation. Nous lisons en effet, dans un autre ouvrage de saint Grégoire de Tours : De Gloria martyrum, cap. xlviii : « Saturninus vero martyr , ut ferunt, ab apostolorum discipuhs ordinatus, in urbem Tolosatium est directus. » Saint Saturnin, martyr, fut, comme on le rapporte, ordonné par les disciples des apôtres. Ainsi le même saint Grégoire de Tours fait arriver le même saint Saturnin de Toulouse dans les Gaules : de la Gloire des martyrs : au 1er ou tout au plus au commencement du ne siècle ; et : Histoire ecclésiastique des Francs, reporte sa mission jusqu'à la moitié du ni''.
Dans le premier ouvrage, il est plus positif encore pour admettre la délégation apostolique dès le Ier siècle : « Entrepius quoque, martyr santonicœ urbis, a beato Clémente episcopo fertur directus in Gallias, ab eodem etiam pontifiraïis ordinis gratia consecratus est. » De Glor. martyr, cap. lvi. Saint Eutrope martyr, évoque de la ville de Saintes, fut consacré, avec la grâce de V ordination pontificale, par le pape saint Clément, et délégué dans les Gaules, d'après la tradition.
Il nous semblerait difficile de réunir, en aussi peu de mots, un aussi grand nombre de contradictions ; de détruire , soimême, plus complètement toute la valeur d'un texte, par Topposition d'un autre ; enfin de mériter plus entièrement les qualifications d'érudition peu sûre et mal digérée, d'inexactitude et surtout d'irréflexion, données par tous les écrivains, et même par ceux qui s'en font une arme, aux ouvrages dont nous venons d'apprécier le défaut de portée.
« L'Histoire ecclésiastique des Francs, 591, dit M. Bachelet, Dict. gén. dlrist., article Saint Grégoire de Tours, comprend dix livres. Dans les trois premiers l'auteur fait une revue de l'histoire universelle sans critique et sans intérêt, et s'arrête à 547 de Jésus-Christ. La tin seulement présente des peintures naïves de l'état des esprits et des mœurs. Les sept autres
livres, de 547 à 591, contiennent les événements dont Grégoire a été témoin. C'est la partie capitale de son ouvrage. Le style en est lourd, incorrect, souvent barbare. »
« Le consulat do Dèce et de Gratus, ajoute encore M. L. W. Ravenez, est de 250 ; si ce que dit Grégoire de Tours était vrai, comment expliquer que, trois ou quatre ans plus tard, le siège d'Arles aurait été occupé, depuis longtemps, par Marcien, que les évoques des Gaules dénoncèrent, au pape saint Etienne, comme un partisan de l'hérétique Novatien ? « Sufficiat multos illic exfratribus nostris, annis istis superioribus, excessisse sine pace. » S. Cypriani epistol. 68 ad Steph. (Baluz.p. 116.)
Il y a longtemps , dit saint Gyprien , qu'il s'est séparé de notre communion; qu'il lui suffise d'avoir laissé mourir, les années précédentes, plusieurs de nos frères sans leur donner la paix. Saint Gyprien écrivait cette lettre avant sa dispute avec saint Etienne, c'est-à-dire au plus tard l'an 254. Elle démontre ainsi que celle du pape Zozime, déjà citée, combien peu de foi il faut ajouter au texte de Grégoire de Tours ; elles s'appuient en effet, l'une et l'autre sur ce fait que saint Trophime est venu le premier prêcher la foi dans les Gaules; et cependant il est prouvé que l'Eglise de Vienne, dont ces lettres combattaient les prétentions mal fondées aux privilèges de celle d'Arles, était déjà florissante au ne siècle, comme le démontrent les lettres de cette Eglise de Vienne, et celle de Lyon aux Eglises d'Asie sous Marc-Aurèle, en 177. Donc saint Trophime n'a pu venir à Arles sous le consulat de Décius et de Gratus, donc le passage de Grégoire de Tours est complètement erroné. »
Tels sont les ouvrages que les novateurs ont pris pour guides; les seuls textes qu'ils ont pu trouver en faveur de leur hypothèse ; la seule base positive sur laquelle ils ont osé fonder leur bien regrettable et bien ruineux système.
Des autorités autrement sérieuses que celle de Grégoire de Tours, des ouvrages savants et, de plus , antérieurs aux siens, portent d'ailleurs le dernier coup à la valeur chronologique de ces textes. Ainsi : Sulpice-Sévère le contredit positivement dans plusieurs endroits, et M. L. W. Ravenez dit, à cette occasion :
« Grégoire de Tours se trouve eu contradiction flagrante avec un auteur qui a vécu avant lui, et qui, par conséquent, a dû mieux connaître les événements... La conclusion logique de ces prémisses est que Grégoire de Tours n'a rien su de positif sur les origines de son Église. »
Enfin, ajoute M. Jacquenet, professeur de dogme au grand séminaire de Besançon, à l'occasion de la réhabilitation de saint Lin : « Ce sera la gloire du xixe siècle d'avoir repoussé victorieusement l'agression des novateurs sur tous les points; grâce à des études plus consciencieuses qui ont fait découvrir la vérité, à une foi plus ferme qui a inspiré le courage de la dire, il deviendra de plus en plus évident que saint Innocent Ier, élevé sur le siège pontifical en 402, savait mieux les origines de l'Église que Launoy, Baillet et autres dénicheurs de saints du dernier siècle. On comprendra alors le sens et la portée des paroles mémorables que le saint pontife adressait, en 416, à l'évoque Décentius : « Quis nesciat aut non advertat ici quod a 'principe apostolorum Petro Roînanœ Ecclesiœ tmditum est, ac nunc usque custoditw, ab omnibus debere servari ; nec superinduci aut introduci aliquid quod aut auctoritatem non habeat, aut aliunde aceipere videatur exemplum : prœsertim cum sit manifestant in omnem ltaliam, Gallias et Hispanias, et Africam atque Siciliam, nullum instituisse ecclesias nisi eos quos venerabilis apostolus Petrus aut ejus suceessores constituerunt sacerdotes? »
Qui ne comprend et ne sait que tout ce qui fut enseigné de l'Église de Rome par saint Pierre, prince des apôtres, et conservé jusqu'ici, doit être observé par tous ; qu'il n'est permis d'y rien ajouter ou introduire sans que l'exemple ou l'autorisation en soient donnés; surtout, lorsqu'il est si clairement établi que nuls autres que les prêtres ordonnés par le vénérable apôtre saint Pierre, ou ses successeurs, n'ont institué d'églises dans l'Italie, les Gaules, l'Espagne, l'Afrique, la Sicile, etc. ?
De leur côté, MM. Faillon , Ravenez, Lottin, Arbellot, Voisin, etc., ont si bien démontré la nullité traditionnelle de
ces textes, le caractère historique peu sérieux de ces ouvrages, que nous ue croyons pas devoir insister davantage sur ce point; et qu'il nous suffira, pour amener la solution définitive du problème, en faveur des anciennes et respectables croyances, de jeter un simple coup d'œil sur la manière habile, mais peu mesurée, dont les novateurs ont exploité celte mine inféconde et sans aucune valeur. Il sera curieux de voir par quel enchaînement de subtilités, de vaniteuses prétentions et de manœuvres intéressées, des esprits souples et remuants sont parvenus, en plein xixe siècle, à tromper l'opinion publique en élevant cet autre colosse aux pieds d'argile; en accréditant une triste et dangereuse erreur , contre laquelle tous les esprits justes, consciencieux, d'abord trompés, viennent, comme nous le verrons, protester aujourd'hui.
Vers l'an 996, un moine, nommé Léthald, après avoir voulu prendre la place de son abbé dans le monastère de Mici , où lui-même était chancelier, fut obligé d'abandonner sa communauté pour venir se réfugier au Mans, dans celle de la Couture.
Avesgaud, évoque de cette ville, pour utiliser la présence du moine de Mici dans son diocèse, le pria de revoir la Vie de saint Julien, faite, disait-il, jusqu'alors avec peu de soin et de correction.
1° Léthald commence par suivre les documents anciens avec la confiance et le respect dont ils sont dignes; mais séduit par un vaniteux caprice d'innovation, et soutenu dans ses prétentions erronées par la découverte du fameux texte de Grégoire de Tours, texte dont nous venons d'apprécier la valeur, il ne craint pas de se mettre dans une opposition formelle avec les témoignages unanimes des siècles ; de contester le caractère apostolique de saint Julien, en reportant sa mission épiscopale, clans le Maine, jusqu'au milieu du me siècle; en le faisant arriver, par conséquent, à l'époque des plus violentes persécutions, qui, loin de permettre sa longue et paisible prédication évangélique au milieu des Cénomans, n'auraient pas même toléré sa présence dans cette province romaine, comme dans toutes les autres.
Du reste, le peu de précision que l'interprète mit dans ses dates et dans les commentaires de l'historien ; l'espèce de scrupule consciencieux avec lequel il semble s'excuser d'avoir imprudemment sacrifié les anciennes traditions à ses inspirations personnelles, prouvent assez le peu de confiance qu'il accordait lui-même à cette nouvelle manière de travestir et de fausser ainsi les plus authentiques et les plus respectables enseignements du passé ; de plus, ils nous expliquent le peu de retentissement et d'effet qu'eurent alors ces doctrines inconsidérées dans l'Eglise du Mans et dans plusieurs autres, où des tentatives semblables se trouvèrent alors faites, puisqu'il faut ensuite arriver jusqu'au xvne siècle, pour voir le fil de cette intrigue monacale et de cette hérésie de l'histoire ecclésiastique se renouer et prendre l'importance que l'esprit de secte, surtout, voudrait bien encore aujourd'hui donner au système intéressé dont il forme la trame.
Le passage de Grégoire de Tours, sur la mission des sept évêques, ajoute M. l'abbé Arbellot, n'est pas un document traditionnel : c'est une supposition erronée, et une conjecture fautive, qui n'a d'autre base que la comparaison faite par cet écrivain entre deux légendes antérieures : celle de saint Ursin de Bourges, et celle de saint Saturnin de Toulouse.
« Dans la première légende, celle de saint Ursin, il a puisé le dénombrement des sept évêques, et leur mission simultanée; dans la seconde légende, il a pris la date de la mission de saint Saturnin, qu'il a appliquée de son chef, et étendue de sa propre autorité aux six autres évêques qu'il lui donne pour compagnons.
« Or, ce qui démontre que le passage de Grégoire de Tours n'est pas un document traditionnel conforme aux traditions d'alors, c'est qu'il est en contradiction, non-seulement avec la tradition de l'Eglise d'Arles, écrite un siècle et demi avant Grégoire de Tours, mais encore avec les traditions des Eglises de Paris, de Narbonnc , de Limoges et de l'Aquitaine, qu'on trouve écrites dans le VIe siècle.
« La prétendue antiquité de Grégoire de Tours n'est donc
pas un argument en sa faveur, puisque nous avons, contre son système, des témoignages plus anciens que lui.
II0 Launoy, Jean, surnommé « le dénicheur de saints, » d'après l'orgueilleuse prétention et la coupable persévérance qu'il mit vainement à ruiner les plus anciennes traditions apostoliques ; d'abord docteur de Sorbonne, ensuite exclu de cette congrégation savante pour l'excentricité de ses paradoxes , reprit, d'abord avec plus de succès, en 1641, les opinions abandonnées et les chimériques interprétations de Léthald; bâtit sur les mêmes fondements un système plus vaste , mais aussi plus faux et plus ruineux encore. Dans son ouvrage sous le titre : « De tempore quo primùm in Galliis suscepta est Christi fides : » Du temps où, pour la première fois , le christianisme fut reçu dans les Gaules : Paris, 1659 ; il émit des idées si contraires aux anciennes traditions, à la vérité, que le pieux D. Emery le nommait: Scriptovem diffamatum, écrivain déshonoré; et le pape Benoît XIV : Impudentem mendacem : impudent menteur : « Launoïum, dit-il, impudentissimè, turpissimèque mentitum : » Launoy a menti de la manière la plus impudente et la plus honteuse.
Après avoir rappelé que vingt-neuf des ouvrages de cet écrivain ont été flétris de la censure par l'Eglise romaine, sur le rapport de la congrégation de V Index, avec approbation et confirmation dans le xvnr3 siècle, par Benoît XIV, qui veut qu'on regarde cette censure comme son propre jugement, M. l'abbé Faillon ajoute : « Nous pourrions rapporter ici les opinions d'une multitude de savants, non suspects de partialité, qui confirmeraient ce jugement en montrant eux-mêmes combien Launoy était peu versé dans l'art de la critique. » Du reste, les auteursdu nouveau traité de Diplomatique s' expriment ainsi : « Nous rendons volontiers justice aux talents, à la probité de M. Launoy; mais, hardi et outré critique, il n'est lien moins qu'antiquaire. L'éditeur de ses ouvrages reconnaît lui-même « les excès de sa plume,)) et n'excuse ses erreurs que sur la nouveauté des sujets qu'il traitait dans un temps où les règles de la bonne critique et la science des diplômes étaient
presque inconnues. Ces auteurs citent beaucoup d'exemples à l'appui de leur jugement.
Il suffit de se reporter à cette phase de l'histoire ecclésiastique de la France particulièrement, pour comprendre l'effet que devait produire une attaque aussi violente, aussi téméraire des anciennes traditions, des monuments les plus respectés du christianisme, au milieu des désirs immodérés de ces novateurs modernes auxquels il fallait du changement; et des besoins pressants, éprouvés par les sectaires, de jeter au moins la déconsidération sur les origines apostoliques de l'Eglise-mère dont ils s'étaient violemment séparés. Tous alors se groupèrent autour de leur nouveau docteur, de leur dangereux prophète. Les manœuvres furent assez dissimulées, assez habiles pour glisser l'erreur dans la littérature moderne, dans l'histoire et jusque dans les liturgies de quelques Eglises chrétiennes, et dans plusieurs esprits orthodoxes, mais qui ne s'aperçurent pas, d'abord, que, sous l'apparence d'une simple polémique relative à des points de chronologie sans importance bien sérieuse, on faisait une guerre positive et fatale : ouvertement, à l'origine apostolique des Eglises de France; et dans le secret des innovations et des schismes, au caractère sérieux et vrai de l'unité, de la divinité du christianisme.
« Launoy, dit M. L. W. Ravenez, fit un tel étalage d'érudition ; il rencontra tant d'appui dans la disposition où se trouvaient les esprits, qu'il groupa autour de lui tous les novateurs. Ce fut en vain que la congrégation de l'Index condamna vingtneuf de ses ouvrages; ce fut en vain que le pape Benoît XIV le flétrit du titre d'impudent menteur; son nom devint un drapeau à l'ombre duquel se réfugièrent tous ceux qui, par une cause quelconque, voulaient faire opposition aux traditions romaines. Pendant le xvne et le xvine siècles, l'influence de Launoy et de son école fut si grande, qu'elle ébranla trop souvent les convictions des hommes les plus consciencieux et les plus érudits. »
Le temps et la réllexion ont fait justice d'aussi étonnants, d'aussi fâcheux résultats : les esprits logiques ont voulu
remonter aux principes de ces graves erreurs, aux motifs de cette croisade anti-chrétienne; le voile mystérieux, nécessaire qui couvrait les uns et les autres, une fois arraché, la lumière s'est faite, les illusions mensongères se sont évanouies, les anciennes traditions ont reparu plus fortes et plus concluantes au grand jour de la vérité; ceux qui les avaient abandonnées par inadvertance y sont revenus avec les protestations de la bonne foi ; ceux qui n'ignoraient pas que leur système n'était qu'une vaine chimère, voyant sa base détruite avec tant de facilité, n'ont plus raisonné pour le soutenir; mais, comme tous les avocats d'une cause perdue, sont descendus à leur dernier moyen : à l'inutile mais spécieux recours des lieux communs et des divagations.
« Jusqu'en 1641, ajoute M. L. W. Ravenoz, époque où Jean Launoy écrivit sa dissertation : De commentitio Lazari et Maximini, Magdalenœ et M art hœ in Provinciam appulsu, » l'Eglise de France tout entière avait admis, sans contestation, avec tout l'Occident, l'apostolat de saint Lazare et de ses sœurs en Provence.
« Cette publication produisit un effet tel, les écrivains qui répondirent à Launoy montrèrent une faiblesse si grande, que les nouveaux liturgistes et les hagiographes qui écrivirent depuis, comme Tillemont, Fleury, Baillet, se crurent obligés d'abandonner la tradition, et d'adhérer au sentiment de Launoy. Leur exemple fut suivi par des hommes éminents : comme Denis de Sainte-Marthe, le père Papebrock ; puis par un grand nombre d'auteurs érudits de troisième ou quatrième ordre, qui, par système ou par ignorance, se rendirent à l'opinion en crédit »
Il est temps enfin qu'un aussi regrettable état de choses ait son terme, et que, dans une époque nommée le siècle des lumières, celles de la foi, de la raison et de la vérité ne se trouvent plus obscurcies par les manœuvres ténébreuses de l'esprit de système, de secte ou d'innovation. C'est précisément ce qu'ont bien compris tous les hommes de*sens, de conscience, môme ceux qu'un moment d'illusion avait égarés
et qui reviennent aux saines doctrines avec une bonne foi qui les honore. Ecoutons leurs consciencieuses rétractations :
« On peut croire, dit Tillemont, que les sept évoques avaient été envoyés durant la paix dont jouit l'Eglise sous Philippe Ier. Il ne faut pas s'arrêter absolument au règne de Dèce pour y mettre la venue de ces évoques. Car la persécution qu'il excita contre l'Eglise, dès le commencement de 250 au moins, n'était pas bien propre pour envoyer en France une mission de cette nature. »
« Bollandus s'était appuyé sur les documents erronés, dit M. L. W. Ravenez, pour rejeter au mft siècle l'apostolat de saint Materne. Le Père Van Heck, qui a commenté, au huitième volume, la vie de saint Firmin, l'un des successeurs de saint Materne sur le siège de Trêves, abandonnant, sur ce point, les traces de son illustre maître, a rétabli à sa véritable date la fondation des Eglises de ïrèvres, Tongres, Mayence et Cologne... ainsi, les doctes Bollandistes, appréciant ces mêmes documents à leur juste valeur, en récusent complètement aujourd'hui l'autorité. »
Les éditeurs de Grégoire de Tours eux-mêmes, craignant que son autorité fût prise trop au sérieux, viennent acquitter un devoir de conscience, en la réduisant à ses minimes proportions. Dom Ruinart dit en effet, dans la préface de son édition : « ld afftrmare ausim... falli eos qui Gregorium estimant ità de martyribus lugdunensibus, aut de septemepiscopis quos sub Decio adventasse seripsit, looutum fuisse, ut ante illos aut martyres, aut alios divini verbi prcecones advenisse negaverit. »
J'ose affirmer que ceux- là se trompent qui croient que Grégoire de Tours, en faisant venir les martyrs de Lyon et les sept évêques sous l'empire de Dèce, a prétendu soutenir qu'avant eux il n'y avait pas eu d'autres martyrs et d'autres prédicateurs de la parole divine.
Les auteurs de Y Art de vérifier les dates sont aussi dans une voie de retour qui, dépassant le doute, semble conduire assez directement à la vérité des anciennes traditions, lorsqu'ils s'expriment ainsi : « Quoi qu'en disent plusieurs savants
modernes, il y a bien de V apparence que c'est à saint Clément et non à saint Fabien que Ton doit l'apporter la mission des premiers évoques dans les Gaules : tels que saint Saturnin de Toulouse; saint Gatien de Tours; saint Denis de Paris; saint Paul deNarbonne; saint Austremoine de Glermont; saint Martial de Limoges. »
Si nous avions besoin d'invoquer un plus grand nombre de témoignages pour démontrer que les meilleurs esprits, et les historiens les plus compétents se trouvent aujourd'hui dans cette voie de retour à la foi des anciennes traditions, nous pourrions, avec M. l'abbé Arbellot, citer encore : Longueval, Hist. de l'Egl. gallic; Denys de Sainte Marthe, Gallia christiana; Flcury, Hist. Ecclés.; les auteurs de l'histoire du Languedoc, etc.; mais ce point important de la question se trouvant en évidence, il ne nous reste plus, après avoir détruit, par sa base, le système des novateurs, qu'à taire entrevoir l'abîme où conduisait sa doctrine ; à renverser les dernières et les plus spécieuses objections faites à la valeur positive, à la vérité des anciennes traditions.
Nous l'avons dit, le système de Launoy , surtout avec les captieux et funestes développements que lui donnèrent des sectateurs habiles, intéressés, ne tendait à rien moins qu'à voiler des ombres du doute, et même de l'incrédulité, les vérités les plus importantes et les plus sublimes de la foi , de la religion chrétienne!... Ecoutons sur le même objet M. L. W. Ravenez, il sera plus positif encore et nous montrera le fond même de cet abîme.
« Launoy, dit-il, avait, à son usage, un moyen très-commode quand il déniait l'exactitude d'une tradition hagiographique : ou bien il prétendait que les instruments qui lui étaient présentes étaient trop modernes; ou bien, s'ils avaient une antiquité suffisante , il les disait interpolés par les moines, ou bien enfin il prétendait que l'on ne savait à quelles sources les auteurs avaient puisé.
«Mais, en matière de tradition, ce raisonnement poussé dans ses dernières limites conduit directement à la négation
des Actes des Apôtres, de l'Evangile, et même de la divinité de Jésus-Christ; c'est par une méthode semblable que certaines sectes protestantes de la Suisse et de l' Allemagne sont arrivées à proférer cet horrible blasphème : « Que le Sauveur ri était qu'un sage, comme Platon et Socrate, qui avait reçu de Dieu une plus grande somme de grâces que les autres hommes /... »
Les écrivains érudits et surtout consciencieux sont du reste aujourd'hui parfaitement unanimes sur l'erreur profonde et les dangers réels de la doctrine de Léthald, Launoy et leurs adhérents. « Le moine Léthald, ajoute en effet M. l'abbé Arbellot, préférant les conjectures erronées de Grégoire de Tours aux antiques traditions de son Eglise, faisait venir saint Julien, avec les sept évoques indiqués, sous l'empire de Dèce ; et le précurseur de Launoy donnait la mesure de sa science chronologique en plaçant dans la même compagnie saint Pothin de Lyon, martyrisé en 177. Cette contradiction de Léthald vaut tout au plus l'honneur d'être mentionnée ; et les critiques modernes, plus raisonnables que leurs devanciers, doivent s'en tenir à la tradition immémoriale qui attribue à saint Clément la mission de saint Julien. »
Espérons que ces réflexions bien tristes sans doute, mais encore plus sérieuses, plus vraies, ne resteront pas sans enseignements et sans fruits pour les hommes de sens et de conviction : que tous en effet comprendront la nécessité de s'entendre et de s'aider pour ne plus laisser, par une légèreté coupable et par une indifférence plus condamnable encore, à l'esprit d'innovation, de secte ou de système, la faculté de saper ainsi dans ses fondements l'existence intellectuelle et morale des nations, en les plongeant par degré dans le gouffre encore béant du matérialisme et de l'incrédulité!... Cette espérance est aujourd'hui d'autant mieux fondée, que recueil est signalé, que la prudence et la raison commencent à s'entendre pour l'éviter.
« Ainsi se détruit peu à peu, dit en effet, M. L. W. Ravenez, l'échafaudage dressé, aux xvnc et xvme siècles, par Launoy et ses disciples. Les origines des Eglises, mieux étudiées, se
dégagent peu à peu de l'obscurité qui les enveloppe ; les traditions, dépouillées de ces légendes parasites qui les étouffaient, reviennent à leur simplicité première; et, chaque jour, les travaux des Baronius, des de Marca, reçoivent une plus éclatante consécration. »
Enfin, voici les principales objections des novateurs et des sectaires à la valeur historique des anciennes traditions. Nous allons y répondre, pour ne rien laisser d'incomplet dans la solution de notre important et grave problème. Comme il sera facile de s'en assurer, la plupart de ces objections se trouvent en partie résolues par les faits nombreux que déjà nous avons exposés; c'est un point essentiel que nous devions constater pour éviter ici d'inutiles et fastidieuses répétitions.
§ VII. Réponses aux objections des novateurs.
Les plus nombreuses ont été formulées contre l'origine apostolique de l'Eglise de Reims et victorieusement réfutées, à ce point de vue, par M. L. W. Ravenez. Mais un fait important à noter pour l'édification des hommes de sens et de conscience, est de voir ces objections réunies, pour la première fois, en corps de doctrine, avec une adresse et des intentions faciles à dévoiler, précisément dans la préface des auteurs de l'édition française, publiée en 1848, de la meilleure histoire de l'Eglise de Reims, par le bénédictin dom Guillaume Marlut, convaincu de l'origine apostolique de cette Eglise. D'autres objections furent adressées, au môme point de vue, à celle de Limoges, par le chanoine Descordes, vers le commencement du xvne siècle, et se trouvent habilement repoussées dans le savant ouvrage de M. l'abbé Arbellot, 1855. Enfin, ainsi que la plupart des métropoles de France, l'Eglise du Mans ne fut pas non plus épargnée : M. Lottin, lac. cit., 1854, a déjà fait bonne justice de ces attaques sans portée sérieuse; qui se détruisent aisément par les enseignements positifs de l'histoire, et par la judicieuse logique du simple bon sens. Nous reprendrons ces
objections dans ce qu'elles ont de commun aux Eglises de France, et de particulier à celle du Mans.
4° « Pour admettre V origine apostolique de l'une des Eglises de France, il faudrait prouver que les traditions des principales concordent avec les traditions de cette Eglise; et qu'elles ont un caractère certain d'authenticité. »
Ces deux conditions nous paraissent, en effet, nécessaires à justifier, pour toute Eglise qui prétend à l'honneur d'une origine apostolique; aussi les avons-nous solidement établies pour celles d'Arles, Paris, Limoges, Clermont, Tours, Toulouse, Narbonne, Tout, Besançon, Metz, Périgueux, Bourges, Vienne, Reims, Le Mans, etc.; que les novateurs avaient plus particulièrement attaquées dans leur précieux droit de possession, et que, dès lors, il nous importait, plus spécialement, d'étudier au point de vue qui nous occupe.
Pour toutes ces études individuelles, nous avons d'anciennes traditions, des témoignages sérieux, respectables, nombreux, invariables, et pour les considérations d'ensemble, cette unanimité constante qui fait la force, qui n'appartient qu'à la vérité, qui donne à toutes ces preuves, quelquefois simples présomptions, lorsqu'elles sont isolées, la force et la valeur des preuves évidemment historiques, lorsqu'elles viennent se grouper et se corroborer autour des antiques faits dont il faut établir toute la réalité.
Un penseur profond l'a dit avec beaucoup de raison : « Dans une si grande antiquité, il faut tenir pour vraies les choses vraisemblables. » Ces anciennes traditions, ainsi rassemblées autour du principe et de l'origine, apostolique de nos Eglises chrétiennes, sont, pour en soutenir l'esprit, ce que deviennent, pour en affermir le corps, ces appuis artistement rangés à la base de nos antiques métropoles. « Toutes ensemble, dit M. L. W. Ravenez, elles se soutiennent et s'arc-boutent comme ces solides contreforts que l'on remarque autour des temples élevés par la foi de nos pères. »
« Nous donnons, ajoute M. l'abbé Paillon, l'ancienne Vie de sainte Madeleine, écrite au Ve ou vie siècle, et qui confirme de
point en point la tradition. Nous produisons, comme monuments plus anciens encore, divers tombeaux de la crypte de sainte Madeleine : d'abord celui de saint Maximin. Nous montrons que ce tombeau confirme la vérité de l'ancienne Vie, et prouve que dès les premiers siècles les chrétiens de Provence honoraient saint Maximin leur apôtre, comme l'un des 70 disciples du Sauveur. Ensuite, celui de sainte Madeleine, qui prouve aussi la vérité de l'ancienne Vie, et que, dès les premiers siècles de l'Eglise, les chrétiens de Provence croyaient posséder et honoraient, en effet, le corps de sainte Madeleine, la même dont l'Evangile fait mention. Nous montrons que longtemps avant les ravages des Sarrasins en Provence, la Sainte-Baume était honorée comme le lieu de la retraite de sainte Madeleine; l'oratoire de Saint-Sauveur, à Aix, comme un monument sanctifié par la présence de saint Maximin et de sainte Madeleine. Que les actes du martyre de saint Alexandre de Brescia prouvent que sous l'empire de Claude, saint Lazare était évêque de Marseille; et saint Maximin, d'Aix ; qu'avant les ravages des Sarrasins, le corps de saint Lazare était inhumé à Marseille dans l'église de Saint-Victor; que la prison de Saint-Lazare, à Marseille, est un monument antique qui confirme l'apostolat et le martyre de ce saint; que le tombeau de sainte Marthe, à Tarascon, était en grande vénération aux v1' et vie siècles ; que l'apostolat de saint Lazare , de sainte Marthe et de sainte Madeleine, est confirmé par les plus anciens martyrologes d'Occident; enfin qu'au vme siècle les Provençaux cachèrent les reliques de leurs saints apôtres pour les soustraire aux profanations des Sarrasins, et mirent dans un sépulcre avec le corps de sainte Madeleine une inscription de 710. » M. Faillon termine par cette question pleine d'à-propos : « Launoy disait que s'il lui était produit un monument ayant dix siècles d'existence, il renoncerait à la discussion, et se reconnaîtrait vaincu. Les écrivains modernes, qui ont suivi ses errements, tiendront-ils la parole du maître? »
Nous le désirons plus que nous n'osons l'espérer, en voyant les motifs d'une aussi regrettable controverse; motifs qui ne
seront pas en effet détruits même par le triomphe de la vérité. Cependant il serait facile de citer, à l'appui des anciennes traditions, des monuments d'une antiquité plus haute encore. Ainsi, dès le 1er siècle, comme le démontre une inscription trouvée à Rio-Pisnerga, le sang des martyrs chrétiens avait coulé dans l'Espagne. Voici le texte précis de ce remarquable document : « À Claude Néron César, Auguste, grand pontife, pour avoir purgé la province des voleurs, et de ceux qui prêchaient au genre humain une superstition nouvelle. » L'authenticité de ce monument, d'abord contestée, pour des raisons faciles à comprendre, fut mise en évidence par le savant et consciencieux J. E. Walch, professeur à l'université d'ïéna.
Des témoignages aussi respectables par leur antiquité, par le caractère de leurs auteurs, se trouvent également pour les Gaules, pour le pays des Celtes en particulier. Ainsi , saint Irénée qui naquit dans l' Asie-Mineure vers l'an 140, et vint prêcher l'Evangile dans la Gaule vers 177, dit positivement : qu'alors il existait déjà des Eglises chrétiennes dans tous les pays : « Les Eglises qui ont été fondées dans la Germanie, ajoute saint Irénée dans ses œuvres, ne croient pas différemment, et non pas d'autres traditions que relies qui sont en Ibérie, chez les Celtes. »
Enfin, comme le fait judicieusement observer M. Arbellot, « à défaut de témoignages oculaires et contemporains, on doit se contenter de témoignages traditionnels; et ceux-là même qui prétendent faire l'histoire des commencements de nos Eglises avec un passage isolé de Grégoire de Tours, ne peuvent donner à ce passage une valeur plus grande que celle d'un document traditionnel. »
Voici donc la question nettement posée au point de vue le plus importantant de cette première objection : Les novateurs, pour soutenir l'échafaudage de leur système, n'ont à présenter qu'un passage de Sulpice-Sévère traduit avec un contre-sens; un passage de Grégoire de Tours sans précision, sans autorité; de plus complètement détruit par un autre passage du même auteur. Les orthodoxes peuvent au contraire solidement établir
et fonder l'édifice de leur doctrine sur des monuments des ive et 111e siècles et môme du 1er; sur des témoignages historiques du 111e et môme du 11e ; sur de nombreuses, d'unanimes traditions de tous les temps chrétiens, de tous les pays. Or, comme l'affirme Tertullien avec tout le poids de son autorité : « Quod apudmultos unum invenitur non est erratum, sed traditum.» De Prœscrip. cap. 28. « Une tradition qu'on trouve la môme en divers lieux, et chez différents peuples, n'est pas une erreur ni un mensonge : c'est une vérité transmise de vive voix. »
II0. En plaçant au premier siècle de l'ère chrétienne la venue des premiers évèques des principales villes de France, il existerait entre eux et leurs successeurs évidemment constitués par l'histoire, une lacune très-considérable et qui ne peut être comblée d'une manière positive, qu'en rapprochant la mission des premiers de celle des seconds , c'est-à-dire en les faisant arriver dans les Gaules vers la moitié du me siècle.
Voilà, certainement, de toutes les objections des novateurs la plus adroite et la plus spécieuse; mais en môme temps la moins fondée, la plus facile à ruiner.
Sans doute, il existe, dans presque toutes les Eglises de France, une grande lacune entre les évoques apostoliques traditionnels, et ceux que, par opposition , on pourrait nommer électifs historiques : par exemple, dans notre province du Maine, entre saint Pavace, troisième évoque traditionnel , et saint Liboire, premier évoque historique; c'est-à-dire à peu près de 126 ou 130 jusqu'à 337.
Le fait est vrai. Loin de chercher à le contester, nous l'admettons comme nécessaire; nous en précisons les causes , nous en expliquons les motifs; mais, en même temps, nous prouvons l'impossibilité de le faire servir de base à V échafaudage des inductions que l'on voudrait en inférer.
Ces lacunes, entre les évoques traditionnels et les évoques historiques, ont dix nécessairement exister au milieu des conditions générales de rétablissement du christianisme dans les Gaules; cl si quelque chose pouvait nous étonner, ce serait assurément de ne les y pas rencontrer.
i?)() DOMINATION ROMAINE :
Au premier siècle, comme déjà nous l'avons fait observer, la religion du Christ n'avait encore excité l'attention sérieuse des persécuteurs que dans la métropole et ses environs; le sang des martyrs, par conséquent, à quelques exceptions près, n'avait coulé que dans Rome et ses faubourgs. Dans les provinces, en général, et dans les Gaules en particulier, son humilité, sa bienveillance , l'ineffable douceur de ses enseignements , la charité de sa morale n'avaient encore dû provoquer aucune sérieuse réaction de l'idolâtrie dans les villes, du druidisme dans les campagnes; mais, avec le temps, les merveilleux résultats de cette prédication apostolique, et surtout le grand nombre des conversions à la foi chrétienne, les désertions du druidisme et particulièrement de l'idolâtrie, excitèrent l'attention de ces cultes, menacés d'une destruction prochaine ; soulevèrent la jalousie, la haine et toute la violence des persécutions. Ce second fait historique nous explique la nécessité du premier; nous démontre jusqu'à l'évidence que, dans le premier et le commencement du second siècle, nos évéques apostoliques purent effectuer leur mission avec assez de calme et beaucoup de succès; mais qu'ensuite, et jusqu'à la paix du christianisme ramenée par Constance Chlore, avec les premiers évêques historiques, il fut à peu près impossible aux successeurs immédiats des premiers évêques traditionnels, en supposant même cette succession, de manifester assez ostensiblement leur présence, d'exercer assez publiquement leur ministère, d'obtenir des archives assez certaines de l'enregistrement des actes qu'ils accomplissaient, pour que la chaîne épiscopale ne semblât pas au moins rompue dans toute cette funeste et sanglante période : à peu près inaccessible aux missionnaires de l'Evangile, que les novateurs, avec une bien complète inadvertance, font précisément arriver au plus fort des persécutions : sous l'empire deDèce, en 250!...
Il nous semble impossible de se mettre en contradiction plus évidente avec les faits les mieux constatés de l'histoire, que ne le font Grégoire de Tours, Léthald, Launoy, tous leurs partisans; alors que ceux des anciennes traditions non-seule-
ment s'accordent parfaitement avec les faits, mais encore les font servir à rétablissement, dès lors inattaquable, de leur antique et noble croyance.
« Sans doute, sur les premières Eglises, dans la liste des premiers évoques, dit M. Henry, de l'académie impériale de Reims, il y a des obscurités impénétrables, des lacunes qu'on ne peut remplir. En vérité, le contraire paraîtra bien plus étonnant si on pense à la situation précaire des premiers chrétiens, aux persécutions, aux Eglises solitaires et cachées qui changent selon les nécessités; aux évèques qui meurent martyrs, ou voyagent sans cesse pour de nouvelles missions. Cachées ou non, avec ou sans évèques, les Eglises de Gaule, et surtout celle de Reims, existent dès le premier siècle. »
D'un autre côté, nous devons à M. Lottin, chanoine du Mans, une réflexion judicieuse qui porterait à penser que l'interruption de la chaîne épiscopale n'est peut-être pas aussi prolongée que sembleraient l'indiquer les faits régulièrement enregistrés : plusieurs prélats ayant positivement occupé des sièges épiscopaux sans laisser aucune trace véritablement historique. Il fait en effet observer que, dans les premiers temps du christianisme, on n'inscrivait sur les diptyques, tablettes romaines adoptées par nos Eglises jusque vers le commencement du ix,v siècle, que les noms des évèques honorés du titre de saints. Il explique ainsi la qualification dont jouissent nos douze premiers pasteurs, et comment il se fait que Badégisile, qui devrait y figurer le dixième, par conséquent entre saint Domnole et saint Bertrand, ne s'y rencontre pas ; bien qu'il soit malheureusement impossible de contester les déplorables souvenirs du séjour qu'il a fait sur le siège épiscopal du Mans, de 581 à58G. Les esprits justes comprendront la portée de cette observation, sans qu'il nous soit nécessaire de la développer davantage.
Après avoir positivement réfuté cette deuxième objection, nous la prendrons actuellement comme preuve incontestable de la mission apostolique des évèques régionnaires envoyés dans les Gaules, et de saint Julien en particulier comme premier pasteur de la province du Maine.
Tous les écrivains, les novateurs, les systématiques, les sectaires eux-mêmes, admettent la réalité, l'ordonnance, les résultats de ces missions; la longueur, l'accomplissement facile et paisible du plus grand nombre d'entre elles: toute la discussion roule sur l'époque de ces missions que les orthodoxes placent dans le rr et le commencement du 11e siècle où seulement elles pouvaient s'effectuer avec ces caractères; et que les novateurs voudraient reporter jusqu'au 111e et même aux premières années du ive, où ces missions tranquilles et prolongées étaient à peu près impossibles avec la publicité qu'elles offraient. Il s'agit, en effet, ici de faits historiques non-seulement incontestables, mais encore nécessaires et dont nous avons donné l'explication. Voici, du reste, le raisonnement bien naturel et bien simple qui doit , même à défaut de preuves historiques directes, conduire à la vérité par une voie tout aussi positive, aussi certaine.
Les évêques régionnaires des Gaules ont accompli, dans ce pays, une mission évangélique sans contestation de sa réalité; ils n'ont pu l'effectuer dans la fin du 11e; pendant le 111e; dans les premières années du ive siècle, en raison des persécutions qui désolaient ces contrées avant l'apparition des évêques historiques sous Constance Chlore : ces premiers évêques traditionnels sont donc venus dans les Gaules au Ier et dans le commencement du 11e, envoyés par saint Pierre ou par ses collaborateurs, par conséquent avec le grand et noble caractère d'apôtres.
Si nous rentrons actuellement dans l'histoire plus particulière de l'Eglise du Mans, voici, relativement à cette question importante, les considérations spéciales qu'elle nous offre et dont les principales s'appliqueront encore, sous ce rapport, aux premières métropoles de France.
Humble, modeste, simple dans ses démonstrations, le christianisme passe d'abord à peu près inaperçu des fausses religions; comme une lumière douce, bienfaisante , il s'infltre, par degrés insensibles, dans les esprits et dans les cœurs ; mais divin par son principe, immense et sublime dans ses résultats,
il jette enfin répouvante et l'effroi dans l'âme des cruels sectateurs d'Odin, du polythéisme et de l'idolâtrie; la haine a remplacé l'indifférence, la férocité sanguinaire fait partout alors des martyrs et des saints!...
Les plus horribles persécutions se renouvellent souvent, pendant plus de deux siècles : ainsi sous Dioclétien , par exemple, elles se continuent, au moins dix années presque sans interruption !...
Au milieu de ces immolations criminelles des victimes de la foi, les pasteurs disparaissent dans le Maine comme dans presque toutes les Gaules, et leurs troupeaux dispersés, poursuivis dans les villes par l'idolâtrie, dans les campagnes par le druidisme, vivent retirés, cachés au milieu des rochers, dans le fond des souterrains; imitation des catacombes romaines, et dont les traces nous sont peut-être laissées dans ceux que nous voyons encore, pour le Maine : à Sauges, à louvoie, à Sillé-le- Philippe, etc.
Telle fut, pour notre province du Maine, cette lugubre phase de l'histoire ecclésiastique, embrassant, depuis saint Pavace jusqu'à saint Liboire, un intervalle de deux siècles au moins.
Déjà même pendant l'épiscopat de saint Thuribe Ier, qu'il ne faut pas, comme l'ont fait des écrivains inattentifs, confondre avec saint Thuribe II, les réunions des chrétiens commençaient à faire naître des inquiétudes, elles étaient surveillées. La calomnie leur prêta des caractères séditieux; on trouva le moyen de soulever les masses contre elles : dans une de ses missions évangéliques à Juillé, au pays des Génomans, disent les Gestes des évoques du Maine, le saint prélat y fut assailli par la populace idolâtre de cette contrée, maltraité, frappé de plusieurs pierres, et ne parvint qu'avec peine à gagner Saint- Marceau , retraite qu'il avait aussi choisie pour y terminer, comme saint Julien, sa moins longue, mais déjà plus difficile carrière épiscopale. Il ne mourut pas immédiatement de ses blessures, mais comme elles avaient été peut-être assez graves pour abréger sa vie, plusieurs anciennes légendes le placent au nombre des martyrs de la foi.
Dans le Maine, comme dans les autres provinces, la persécution ne s'arrêta pas à ces premières et simples démonstrations populaires ; elle fut décrétée par les empereurs et flétrit à jamais leurs sanglants édits. Elle se montra bientôt implacable et terrible dans la seconde moitié du 11e siècle; ce ne fut plus alors seulement des : « Martyres » ou victimes isolées, que Ton vit dans quelques parties du sol chrétien, mais des : a Martyria » ou massacres généraux, inondant toutes les régions de la terre par le sang innocent des adorateurs du Christ î
Sans parler ici des persécutions : 1° de : Néron, 66 à 68; — 2° Domitien, 95; — 3° Trajan, 107 ; qui ne furent pas trèssérieuses pour toute la Gaule; nous citerons, comme l'ayant plus cruellement éprouvée, celles : 4° de Marc-Aurèle, 164 à 177; 50 Septime-Sévère, 199 à 204; — 6° Maximin, 235; — 7° Dèce, 250 ; — 8° Valérien, 257 à 258 ; — 9° Aurélien, 273 à 275; — 10° Dioctétien ai Maximien, 303 à 313. Par conséquent huit ans encore après leur abdication, en 305; mais avec une diminution progressive dans les Gaules dont Constance Chlore était alors gouverneur.
Ainsi, l'histoire même des persécutions du christianisme, aujourd'hui si claire et si précise, vient donner le dernier degré d'évidence à la vérité des anciennes traditions qui fixent l'époque de l'introduction de la doctrine évangélique dans les Gaules à la seconde moitié du Ier siècle, à la première du 11e : en établissant ainsi l'origine apostolique des principales églises de France et particulièrement de celle du Mans.
IIP Les novateurs ont dit encore : « Si telles Églises de France remontent aux temps apostoliques , pourquoi l'histoire na-t-elle pas daigné s'occuper de leurs premiers pasteurs? Pourquoi offrent-elles si peu de pontifes pour occuper leur siège épiscopal, pendant un aussi long espace de temps? Si les églises de la province étaient, en effet, établies au temps de saint Pierre, il fallait qu'elles demeurassent inaperçues pendant plus de 250 ans pour jouir de la paix au milieu de neuf persécutions générales et n'avoir à citer aucun martyr, surtout parmi les évêques. »
C'est bien ici qu'il convient de répéter que les objections laites à la vérité ne servent qu'à mieux établir son triomphe.
Comment ! c'est à nous que Ton vient demander une incontestable, une évidente biographie des saints apôtres : Trophime, Denis, Martial, Austremoine, Gatien, Saturnin, Paul, Mansuit, Lin, Clément, Front, Ursin, Crescent , Sixte, Julien, etc., dont nous avons démontré la mission dans le 1er et le commencement du 11e siècle ; tandis qu'on ne sait rien nous fournir de semblable, même en retardant, par une simple et gratuite supposition, leur venue jusqu'aux me et ive. En vérité, c'est par trop abuser de la logique et du bon sens. Eh bien, cependant, voyons s'il n'est pas encore facile de tout interpréter ici dans le sens vrai des anciennes traditions.
Déjà M. Lottin nous explique l'absence des premiers évoques non sanctifiés, sur les diptyques des Eglises chrétiennes où l'on n'inscrivit, pendant longues années, que les prélats honorés de ce litre glorieux; nous ajouterons avec M. L. W. Ravenez, qui s'est occupé sérieusement de cette question : « Les délégués des Apôtres et de leurs disciples, aux deux premiers siècles, étaient romains; ou, dans l'hypothèse contraire, le plus souvent étrangers aux provinces gauloises, dont la domination impériale avait à peine, encore, modifié les institutions, les mœurs et l'ancien langage. Ces premières missions durent, par conséquent, offrir des obstacles, des difficultés naturelles, faciles à comprendre; et ne trouver qu'un bien petit nombre de moyens pour assurer la tradition de leurs actes, et révéler historiquement, aux temps à venir, les noms et les gestes de leurs auteurs. Sans doute, la nomination et la mort des successeurs du premier évoque apostolique seront inscrites à Yobituaire ; mais celui-ci n'est pas fait pour la publicité... Si l'ôvèque décédé, ajoute M. Ravenez, n'a pas accompli une vie tellement admirable, tellement sainte, qu'après sa mort Dieu ne daigne pas révéler cette sainteté par des miracles qui frappent l'imagination des hommes, son nom s'oubliera lentement, à mesure que les pas des générations effaceront l'épitaphe de sa pierre sépulcrale, ou que la main du temps lacérera les pages de robituaire.»
N'est-ce pas, du reste, précisément ce que Ton trouve aussi, même pour l'histoire civile des nations antiques; où tout semblait, au contraire, favoriser les souvenirs du passé? Pourquoi donc serait-on plus exigeani pour leur histoire ecclésiastique, lorsque les faits qui la constituent n'avaient que des archives insuffisantes, et même presque toujours détruites par le fer ou par le feu des persécutions ?
Nous dirons dès lors aux novateurs : Où sont donc les biographies plus positives et plus complètes que vous pouvez nous donner de nos premiers évoques régionnaires, en les prenant ailleurs que dans les anciennes traditions ; en retardant même de plusieurs siècles, contrairement à l'unanimité de ces documents , la mission de ces apôtres, de ces instituteurs évangéliques? Expliquez-nous surtout comment vous pouvez concilier ici la prolongation paisible de l'épiscopat d'un assez grand nombre, de saint Julien par exemple, avec les temps les plus orageux du christianisme, sous Maximin, Dèce, Valérien, etc., temps où vous les faites précisément arriver; comment enfin, la plupart de ces missionnaires, au lieu d'avoir présenté, comme cela pouvait être au Ier siècle où nous les plaçons, des saints mourant paisiblement dans la retraite après un long et fructueux épiscopat, ne se trouvent pas inscrits, dans les 11e, 111e et ive, auxquels vous les renvoyez, dans la série si nombreuse alors des victimes de la foi , que cette fatale époque fut nommée Vère des Martyrs?...
Forcés dans leurs derniers retranchements, les novateurs, incapables de justifier les inexactitudes, les ambiguïtés, les formelles contradictions du seul auteur sur le témoignage duquel puisse reposer leur fabuleux système, en sont réduits à demander aux partisans des traditions anciennes l'explication de ces graves erreurs, de ces évidentes inexactitudes, qui détruisent toute valeur historique dans la seule autorité que les novateurs puissent invoquer. Telle est en réalité la substance de leur dernière objection.
IV0 « Comment expliquer, dans Grégoire de Tours, auteur grave, instruit et consciencieux, les erreurs et les contradictions
que Von a trouvées, en opposant les textes de ses deux principaux ouvrages : 1° Histoma Ecclesiastica Francorum ; 2° de Gloria Martyrum? D'aussi complètes anomalies ne sauraient venir que d'altérations positives dans les textes. »
C'est aussi notre opinion. En rétablissant en effet, comme nous l'avons dit, Historia Francorum, Domitius, ou D. C. Domitius Cœsar, au lieu de Décius, toutes les contradictions cessent; l'Histoire Ecclésiastique des Francs s'accorde alors non-seulement avec la Gloire des Martyrs, mais encore avec toutes les anciennes traditions.
Quant à l'explication des erreurs et des contradictions de Grégoire de Tours, en supposant les textes conformes aux idées de l'auteur, et, dans son intérêt, nous voudrions ne pas admettre cette supposition ; il nous semble qu'elle appartient bien plus aux novateurs, dont ces textes forment le seul point d'appui, qu'aux orthodoxes qui les combattent comme erronés et qui croient avoir assez fait pour leur cause en y signalant des erreurs matérielles et d'évidentes contradictions. Aussi, ne prendrions-nous pas celte peine qni nous semblerait, alors, surabondante, si nous ne trouvions cette explication toute faite et parfaitement établie, comme un riche complément de nos démonstrations, dans l'excellent ouvrage de M. l'abbé Faillon : « Monuments inédits sur Vapostolat de sainte Marie-Madeleine. »
Le P. Longueval, Tillemont, avaient déjà mis sur la voie de cette explication ; dom Ruinart lui-même, éditeur de Grégoire de Tours, l'avait presque trouvée lorsqu'il dit : « In Gregorii Turonens. Histor. Franc, lib. 7, cap. 20 : Acta sancti Saturnini ejus in Gallias missionis tempus exhibent; sed nihil habent de cœteris hic recensitis , quorum in Gallias adventum alii aliis temporibus assignant. Gregorius tamen , qui eos putavit simul in Gallias accessisse, ex certa epocha quœ in actis sancti Saturnini habetur, cœterorum etiam tempora deduxit. »
Les actes de saint Saturnin précisent l'époque de sa mission dans les Gaules. Mais ils ne disent rien, sous ce rapport, des autres délégués dont ils font seulement rémunération, et que
plusieurs font arriver à d'autres époques dans le pays. Cependant Grégoire, admettant qu'ils y étaient venus en même temps, infère celui de leur épiscopat de la date certaine fournie par ces actes de saint Saturnin.
Enfin, M. l'abbé Faillon a mis cette explication dans une évidence parfaite : en prouvant que saint Grégoire de Tours n'avait eu d'autres documents, pour établir ce qu'il dit des sept évoques régionnaires, que les actes de saint Saturnin et ceux de saint Ursin; qu'il avait pris, dans le premier texte, les noms de ces prélats; et dans le second, le temps présumé de leur mission.
« Voici, dit en effet M. l'abbé Faillon, ce que nous lisons dans le précieux manuscrit que nous avons retrouvé, appartenant à l'église de Saint-Germain, et contenant les actes de saint Ursin : » « Saint Ursin fut envoyé de Rome par les saints Apôtres, avec plusieurs compagnons, qui sont : saint Denis de Paris; saint Saturnin de Toulouse; saint Throphime d'Arles; saint Paul de Narbonne; saint Martial de Limoges; saint Austremoine d'Auvergne; et l'évèque saint Gatien. a
« Or, Grégoire qui avait sous les yeux les actes de saint Ursin, y a puisé le dénombrement qu'il fait des sept évoques. Mais, sachant que saint Denis n'était venu à Paris que sous les successeurs des Apôtres, il a dû inférer de là que l'époque assignée par les actes de saint Ursin à cette mission était fautive. Lisant ensuite , dans les actes de saint Saturnin , que celui-ci avait souffert sous Dèce, il en a conclu que l'empire de ce prince était la véritable date de cette mission... Ainsi, il a pris des actes de saint Ursin le dénombrement des sept évoques; et de ceux de saint Saturnin, l'époque de leur mission. »
§ Vlll. Conclusions.
Nous croyons avoir démontré, par toutes ces preuves aussi graves dans leur caractère que véritablement authentiques dans
leur constante unanimité, que l'introduction du christianisme dans les Gaules s'est effectuée positivement à l'époque, au milieu des conditions que nous avons exposées d'abord comme expression de la vérité; mais nullement avec les circonstances, au temps que les novateurs ont voulu gratuitement supposer, en se fondant sur des textes contradictoires, sans aucune valeur, pour l'érection d'un système dont le moindre défaut, au sens des hommes clairvoyants, est d'être entièrement erroné. Terminons cette consciencieuse discussion par le résumé des faits principaux qu'elle nous paraît évidemment et pour toujours établir.
1° Dans les dernières instructions que le Sauveur donne à ses disciples, avant la consommation du plus sublime des sacrifices, il prescrit aux Apôtres de répandre, après sa mort, dans tout l'univers, la doctrine dont il va sceller, de son précieux sang, l'objet et la divinité. Mais pour que renseignement de celte doctrine conserve, toujours et partout, l'unité fondamentale sans laquelle ne procède jamais la vérité, Jésus-Christ institue saint Pierre prince des Apôtres, chef suprême de toutes les missions évangéliques, dont la délégation doit être faite et l'impulsion donnée par lui seul, ou dans son nom par les coadjuteurs qu'il en aura chargés.
« L'évangélisation de la Gaule, du monde entier, s'est faite, dit M. Ravenez, d'après un plan conçu par saint Pierre et les apôtres. Chacun de leurs disciples a reçu un mandat spécial , déterminé, dont ils ont prescrit et surveillé l'exécution ; en un mot, dès le jour où le prince des apôtres est devenu la pierre fondamentale sur laquelle est bâtie l'Église, toute impulsion part de Rome; la ville éternelle est le soleil immobile autour duquel gravite la chrétienté tout entière; et Innocent Ier put dire avec raison : « Il n'est aucune Église qui n'ait été fondée par saint Pierre et ses successeurs. »
II0 Le christianisme, qui s'est miraculeusement répandu par toute la terre, dès le Ier et la première moitié du 11e siècle, ne pouvait pas laisser en dehors de ses nombreuses délégations, les Gaules , qui tenaient alors , après les États-Romains, le
premier rang parmi les provinces conquises. Toutes les traditions ecclésiastiques sont en effet dans un accord parfait avec ces présomptions de l'histoire, pour démontrer que les Gaules en général, et le Maine en particulier, furent au nombre des pays qui les premiers se trouvèrent éclairés des lumières de rÉvangïle.
III0 Pendant le ier siècle et le commencement du 11e, les Gaules reçurent évidemment trois missions : l°de sainte Marie- Madeleine; saint Lazare, premier évêque de Marseille; saint Maximin, d'Aix; sainte Marthe, etc.; 2° des sept évoques, désignés chacun avec ses attributions particulières; 3° des soixante-dix évoques régionnaires au nombre desquels nous plaçons naturellement saint Julien, apôtre et premier évoque du Mans, comme nous croyons l'avoir établi sur des preuves incontestables.
IV0 Enfin, V origine apostolique des principales Eglises de France, de celle du Mans en particulier, nous paraît ajourd'hui , d'une manière satisfaisante, et pour toujours si positivement démontrée par une masse de preuves tellement imposantes, que dans l'hypothèse, peu rationnelle, où quelques esprits justes, sans partialité, conserveraient encore un simple doute, nous avons la conviction intime que , pour le dissiper sans retour, il leur suffirait de remettre un seul instant en présence, comme nous venons de le faire, avec le seul désir d'arriver à la vérité, d'une part, le texte, mal traduit, mal interprété, de Sulpice-Sévère ; les passages inexacts, contradictoires, sans autorité, de Grégoire de Tours, seuls appuis du système faux et dangereux des novateurs; de l'autre, l'unanimité si puissante, si remarquable, des martyrologes chrétiens de tous les pays; les légendes, les actes des saints, des évoques; les décisions des conciles, des papes; les faits les plus positifs de l'histoire; l'amende honorable des hommes consciencieux, égarés un instant; la réhabilitation des saints, des apôtres un moment détrônés, etc. : fondements à jamais inébranlables de la doctrine salutaire et vraie des anciennes traditions.
Pondant que le christianisme s'établissait dans les Gaules,
au milieu de la domination étrangère et des persécutions, le peuple conquérant de ce pays y continuait ses grands et merveilleux travaux de construction; et, dans toutes les directions importantes, le couvrait, comme d'un réseau, de ces belles voies romaines dont les archéologues retrouvent aujourd'hui le parcours, et qui, d'après les judicieuses expressions de M. Villemain : « ouvertes par la politique, d'un bout à l'autre de l'empire, devaient servir à la propagation du christianisme. »
Toutefois, si la Gaule, au point de vue religieux, était fréquemment soumise à des traitements injustes et cruels par les empereurs idolâtres, elle avait moins à souffrir, au point de vue politique, des maîtres chargés d'en gouverner les nombreuses populations, et craignant sans doute, avec raison, d'exciter des réactions subversives de leur puissance, en rivant, avec trop de souffrance, les fers de ce nouvel esclavage.
Aussi, dans ce vaste pays, dans la province du Maine qui doit actuellement fixer notre attention d'une manière à peu près exclusive, des rapports assez bienveillants s'établirent entre les étrangers et les indigènes ; de telle sorte que les premiers, acquérant chaque jour plus de confiance dans les seconds, leur confièrent quelques parties de l'administration et même du gouvernement de plusieurs localités secondaires. De leur côté, les Cénomans, dans les villes, surtout par ces continuels rapports et cet échange de bons procédés, prirent un peu la forme romaine sous le rapport des costumes , des armes, du langage, des usages et même des mœurs. Il serait en conséquence difficile de prévoir à quelles funestes conséquences un pareil état de choses aurait conduit nos aïeux, si le christianisme ne les eût protégés de sa main puissante, et si la décadence de l'empire n'eût amené leur affranchissement.
§ IX. Influences de la domination romaine.
Pour mieux comprendre les profondes influences de la domination romaine sur les Gaulois en général et sur les Cénomans
on particulier, nous devons sommairement examiner les principales conditions de leur existence commune : 1° Cités galloromaines; 2° habitations; 3° cimetières; 4° voies romaines; 5° véhicules; 6° repas; 7° costumes; 8° armures; 9° instruction; 10° superstitions; 11° fêtes païennes; 12° monnaies et jeux d'argent. Etudions chacune de ces conditions.
T° Cités gallo-romaines.
Dans les sièeles antérieurs, cité désignait un Etat avec toutes ses dépendances; c'est ainsi qu'à l'époque même de l'invasion, César donne le nom de cités, civitates, aux différents pays de la Gaule qui se trouvaient constitués en Etats particuliers. Plus tard, on désigna sous ce titre les métropoles de ces pays ; enfin, toutes les villes où se trouvait un sénat. Aujourd'hui cette qualification est particulièrement réservée, dans celles dont l'extension est devenue considérable, à la partie qui formait autrefois l'ancienne ville.
L'examen des ruines découvertes à Paris, Nîmes, Autun, Saintes, Narbonne, Arles, Besançon, etc., tend à prouver que les cités gallo-romaines étaient ordinairement environnées de murailles en granit; que cette enceinte était fortifiée de tours carrées ou rondes, que l'on entrait dans les villes closes par des portes monumentales, à plusieurs arceaux, et prés desquelles, ainsi qu'il est dit au code Théodosien, se trouvaient des gardes chargés de percevoir les droits d'entrée et de sortie. Les rues étaient étroites, les maisons isolées par des ruelles. La place principale se nommait forum; elle présentait, à la fois, un lieu de réunion pour les habitants, l'emplacement des marchés ordinairement au nombre de quatre par mois, et des foires, à celui d'une ou deux par an. On y trouvait, presque partout, la maison où s'assemblaient régulièrement les curiales, où siégeaient les tribunaux, où le gouverneur de la cité rendait la justice. Comme nous l'apprennent les historiens, et particulièrement Grégoire do Tours, l'église était à pou de distance et
n'offrait pas alors un aspect cligne du culte qu'on y célébrait: elle se trouvait en effet représentée, dans les premiers temps du christianisme, tantôt par une ancienne halle, un temple païen approprié, tantôt par une simple et provisoire construction en bois. On arriva cependant bientôt à bâtir des églises en forme de croix, avec deux ailes, un chœur, un triple portail tourné vers Y orient; une sacristie, salutatorium , où l'évêque recevait les hommages de son clergé. A la principale entrée, comme vestibule, se trouvait un portique où stationnaient les mendiants, les lépreux, les pénitents qui n'avaient pas encore obtenu leur pardon et l'acte de réconciliation qui leur permettait de rentrer en communion avec les autres fidèles. Ces rassemblements, dont le cynique aspect fait un si pénible contraste avec la dignité du lieu, ne devraient plus, comme on le voit encore, être tolérés aux abords de nos temples religieux, surtout depuis l'abolition de la mendicité. A gauche du péristyle, était le baptistère, large cuve où, même après la domination , d'après Fleury , le baptême était admi nistré par une triple immersion.
Iï° Habitations gallo-romaines.
A l'époque de l'invasion romaine, les paysans gaulois avaient encore pour habitations, soit des huttes en argile, rondes, offrant assez bien l'aspect d'une ruche; surmontées, pour toiture, d'un cône creux en chaume, en joncs, en roseaux, etc.; soit des cabanes en planches grossièrement façonnées; quelques-unes présentaient des cheminées, simples conduits en faible saillie au-dessus du faîtage; dans un grand nombre, la fumée du foyer sortait, en partie surabondante, par une ouverture ménagée dans la toiture. Les logements des villes offraient, au double point de vue de la construction et du confortable, des imperfections proportionnelles et dont on peut se former une idée, peut-être assez juste, en considérant les vieilles maisons de nos antiques cités.
Mais les rapports qui s'établirent alors entre la civilisation romaine et la rusticité gauloise changèrent ces conditions primitives, pour y substituer celles d'un luxe progressif, dont le développement, sous ce rapport, deviendra facile à bien apprécier par la description abrégée des habitations que les riches occupaient à la ville, à la campagne, surtout vers les derniers temps de cette longue domination ; nous aurons d'ailleurs , dans cet examen, l'avantage de savoir ce que devaient être ces immenses villas dont on retrouve chaque jour les ruines : souvenirs précieux de ces habitations riches et considérables : ainsi que nous le voyons, par exemple, pour celles de notre commune d'Alonnes, dont, par défaut d'attention ou de lecture, on a pris les antiques vestiges pour ceux d'une ancienne cité : erreur grave, comme nous espérons bientôt le démontrer.
Maison de ville. — On y trouvait, en la supposant avec ses plus vastes et ses plus complets développements :
1° Le vestibule. — A l'extérieur, sur les côtés de l'entrée, les suppeditanea ou bancs en pierre servant de siège aux piétons et de montoirs aux cavaliers. La porte, ordinairement à deux vantaux, ouvrant en dehors par les soins de Vostiarius ou portier, avec cette inscription, lors même que le cerbère, compagnon du gardien habituel, n'était là qu'en peinture : « Prenez carde au chien. » Du reste, aucune fenêtre sur la rue. Autour de ce vestibule se trouvaient groupées les étroites boutiques des marchands libres, des clients et des esclaves de la maison. Dans cette pièce commune se tiennent : les nomenclateurs, esclaves chargés d'annoncer, par leur nom, les personnes qui entrent ; les atrienses, ceux qui doivent introduire les étrangers.
2° L'atrium, — vaste cour entourée de portiques; en face, le tablinum , galerie décorée de tableaux , de portraits de famille, etc.
3° Le triclinium, — ou salle à manger, dont l'ameublement est presque toujours somptueux. La table ronde se trouve couverte de \&mantile, ou nappe en toile; entourée de lits cintrés, suivant la courbe qu'elle présente. Les Gaulois s'habituèrent
difficilement à manger ainsi couchés, et conservèrent pendant longtemps leurs sièges garnis, leurs bancs, leurs escabel-
les, etc.
4° Le peristylium — venait ensuite ; c'était une seconde cour, vaste, carrée, avec une colonnade , et sur laquelle s'ouvraient les cubiculœ , ou chambres: diurna, de jour; nocturna , de nuit. Les lits gallo-romains offraient l'apparence d'une grande caisse oblongue dont on aurait enlevé le côté antérieur. Ils étaient garnis de matelas en bourre avec des oreillers de plume. Ces lits offraient une élévation telle qu'il fallait une escabelle pour y monter. On trouve encore cet ancien type dans un assez grand nombre de métairies de notre province, du Bas- Maine surtout. Ils étaient alors comme aujourd'hui, pour leurs propriétaires, un signe de richesse, de somptuosité ; aussi donnait-on le titre de grabat à ceux qui ne s'élevaient pas audessus de douze à quinze pouces. On s'y couchait sans draps; ayant pour toute couverture les grands vêtements que l'on portait dans le jour. Le défaut de linge explique la nécessité des bains dont les Gallo-Romains faisaient un fréquent usage. Le venereum, lieu mystérieux qu'il suffit de nommer; Yœcus , salon de cérémonie; Yexedra, ou l'exèdre, salon de conversation ; la bibliotheca, ou bibliothèque: le sacrarium, ou chapelle domestique.
5° Le gynœceum, — ou quartier des femmes, qui s'y trouvaient reléguées et servies par des esclaves nombreuses, toujours occupées à des travaux manuels.
Les principaux appartements de ces riches hôtels offraient un pavage en mosaïque et sous lequel on avait ménagé les conduits de Y hypocaustum , ou hypocauste, pour la répartition de la chaleur fournie par ce calorifère placé à l'extérieur, et constamment alimenté par les fornacatores , esclaves particulièrement attachés à ce genre de service. Les chambres individuelles étaient petites, de trois mètres en tous sens; les portes s'y trouvaient remplacées par des tapisseries ou portières en étoffe; on y plaçait un clepsydre, pour la mesure du temps.
G0 Le valetudinarium, — ou l'infirmerie, se trouvait reléguée
au fond de l'habitation , dans ce que l'on nomme aujourd'hui les communs. Là se voyaient en effet encore :
7° Les servitia, — ou logements des esclaves. Ordinairement disposés avec assez de soin et de propreté.
8° Les cellœ vinarice, — ou celliers; le pistrinum, ou boulangerie; Yolearium, ou huilerie ; les horrea, ou greniers placés à l'étage supérieur: solaria , dont nos ancêtres ont tiré peutêtre le terme de soliers , encore employé dans le Maine pour désigner cette partie des bâtiments comprise entre le plancher supérieur et la toiture.
Enfin, l'habitation se terminait par une terrasse qui conduisait au jardin d'agrément coupé d'allées droites : ambulacra; ornées de vases à fleurs, statues, grottes, fontaines, etc.
Maison de campagne. — On la désignait généralement alors sous le nom de villa, mais elle pouvait offrir dans son objet et ses dispositions deux caractères bien différents.
1° Villa luxuriosa. — Habitation de luxe, offrant, sous le rapport des distributions, du confortable et des somptueuses recherches du sensualisme, à peu près les mêmes dispositions que la maison de ville; se trouvant seulement environnée de plus vastes jardins, de prairies, de bois, etc.
2° Villa agricola. — Habitation rurale avec une vaste exploitation agricole. Sans comparaison la plus importante, cette villa couvrait, quelquefois alors toute l'étendue que présente l'une de nos petites communes actuelles. Elle se divisait en trois parties principales : 1° urbana, l'urbaine, habitation du maître ; %°rustica, la rustique, habitation des ouvriers, des esclaves, des animaux ; 3° fructuaria , la fructuaire , ensemble de bâtiments destinés à la préparation, à la conservation des produits. Chacune de ces parties offrait à son tour des subdivisions.
1° h'urbana, l'habitation du maître, indépendamment de toutes les conditions de la villa luxuriosa, présentait, au-dessus du faîtage, le supei tegulum, véritable observatoire en forme de tourelle, dominant tout le pays, et d'où l'on pouvait aisément voir ce qui se passait dans les différents quartiers de l'exploitation , et même dans les campagnes environnantes. Après le
jardin d'agrément venaient le pomarium, le verger, où Ton cultivait un grand nombre d'arbres fruitiers: le vivarium , le vivier, ou réservoir pour le poisson ; le leporarium, le parc des lièvres; le thcristrophium, celui des chevreuils, daims, etc. De telle sorte que dans l'intérieur même de son propre domaine le maître pouvait, à toutes les époques de Tannée, se livrer aux plaisirs de la chasse et de la pêche. Les Gaulois aimaient beaucoup ces exercices, le premier surtout; ils étaient fiers de l'adresse qu'ils pouvaient y montrer ; et comme preuves de leurs succès , les plus grands seigneurs se faisaient gloire de clouer sur la porte principale de leur habitation les têtes des bêtes sauvages qu'ils avaient abattues. C'est peut-être en conséquence de cet usage tant soit peu barbare que l'on trouve encore, chez nous, les mêmes exhibitions par des motifs semblables et sans plus de raison.
Les bains froids, chauds, de vapeur, etc., étant d'un usage très-fréquent chez les Celtes gaulois, chacune de ces habitations somptueuses, à la ville , à la campagne, avait ses thermes établis sur des proportions si vastes, que des écrivains étrangers à la connaissance entière de ces grandes habitations, en voyant les ruines considérables de ces thermes, n'ont pas manqué de les regarder comme celles d'un établissement public de bains, et, par induction, d'admettre l'existence d'une cité là précisément où n'avait existé qu'une villa gallo-romaine.
Les dépendances de ces bains occupaient en effet un grand espace, et tenaient une légion d'esclaves habituellement occupée à tous les emplois de cet important service. On y voyait, comme indispensable complément, Yonctuaire, où fonctionnaient : les tractores, ou masseurs, pour frotter la peau, allonger les membres, masser les articulations, les muscles, etc.; les alipili ou épileurs, barbiers, coiffeurs, etc; les unctuarii, ou parfumeurs, pour laver le corps avec des essences, l'assouplir avec des huiles, des pommades aromatiques, etc.
2° La rustica. — L'habitation des ouvriers, des esclaves, des animaux, était séparée de celle du maître. Elle se composait des bâtiments appropriés aux hommes et de ceux qui ser-
vaient au bétail dont les Gaulois faisaient de nombreux élèves et des exportations fructueuses, particulièrement en Italie. On trouvait dans les différents quartiers de cette vaste exploitation rurale complète : le gallinaria, Vaviarium ornithon, ou bassecour; le seclusorium, ou Ton engraissait la volaille avec des pâtons préparés; Yapiarium, où les ruches des abeilles se trouvaient réunies en grand nombre ; les stabularia, ou é tables appropriées à la nature du bétail; les caballaria, ou écuries, disposées suivant les espèces de chevaux, et leur genre de service; les ovilia, ou bergeries pour les moutons; les porculatoria, ou porcheries, pour l'élève et l'engraissement des porcs, etc.
3° La fructuaria, — quartier de l'exploitation où les produits de la terre étaient déposés, travaillés pour la vente ou conservés pour l'usage de rétablissement. Là se trouvaient : le nubilarium, ou grange, dans laquelle on égrenait les blés sous les pieds des bœufs et des chevaux; les fenilia paliaria, ou pailliers, greniers à fourrages; le torcular, ou pressoir ; duquel le moût, ou jus du raisin passait dans la cortina, ou chaudière, pour s'y réduire de moitié par la cuisson, et se trouver définitivement entonné dans les dolia , grands vases en terre cuite, où s'effectuait la fermentation. Enfin, dans l'endroit le plus éloigné, le moins exposé aux regards, se trouvaient : la pistrina, ou boulangerie ; la cella lignaria, ou bûcher; le sterquilium, ou fosse aux fumiers, murée, dallée avec soin.
Telles étaient les conditions remarquables de ces grandes villœ agricoles des Gaules, sous la domination romaine. Combien ne sera-t-il pas dès lors curieux, pour l'histoire du Maine, d'en retrouver les détails au milieu des anciennes ruines de cette province, et particulièrement de la commune d'Alonnes, ainsi que nous aurons bientôt l'occasion d'en fournir la preuve certaine ?
Mais ce qu'il serait aujourd'hui difficile de comprendre et surtout d'admettre, si le fait n'était pas établi d'une manière incontestable, c'est la population innombrable des esclaves employés, dans ces riches maisons gallo-romaines, à l'accomplissement des services réel et personnel.
Dans coite masse énorme d'agents domestiques, chacun avait son emploi spécial, comme dans une machine chaque rouage a son objet particulier; ainsi les : ostiarii, portiers, qui veillaient à la garde continuelle des principales entrées extérieures; velarii, à celles de l'intérieur, en se tenant dans les antichambres; cubicularii, pour la sûreté des chambres à coucher pendant le jour et la nuit ; servi adores, pour l'administration intérieure de la maison ; obsonatores , maîtres d'hôtel, pourvoyeurs de vivres; aquarii, porteurs d'eau; venatores, gardes, fournisseurs de gibier; structures, chargés de dresser, d'orner les tables; peniculi, de les desservir, de les nettoyer; scissores, découpeurs, écuyers tranchants ; cellarii, chargés du soin des caves, du gouvernement des vins ; triclinarii, de leur choix, de leur disposition pour les repas; pocillatores , échansons : de les verser à table, lorsqu'ils avaient été jugés convenables par les prcegustatores ou essayeurs; analectœ, ou balayeurs, de nettoyer les appartements; silentiarii, défaire observer le silence, en marchant de groupe en groupe, le doigt sur les lèvres, avec la gravité la plus étudiée; vestipici, de soigner les habits: molitôres, d'écraser le blé en faisant tourner des meules à bras : meuniers ; pistores, de fabriquer le pain : boulangers; cursorii, coureurs de pied; cursores, courriers; mensarii, caissiers; enfin, dispensatores, économes, réglant les comptes de chacun et soldant les dépenses quotidiennes de la maison.
Au milieu de ce troupeau d'esclaves, qu'il ne regardait pas comme des hommes, vivait avec insouciance, mais non pas toujours sans danger, l'opulent Gallo-Romain ; satisfaisant toutes ses passions, faisant même de l'athéisme en leur présence, comme s'ils étaient aveugles, sourds, idiots et muets. 11 les achetait, les vendait au marché suivant leur spécialité, leur mérite. On les surveillait comme très-dangereux, et les châtiments qu'on leur infligeait avaient presque toujours les caractères delà torture. Si l'un des maîtres était clandestinement assassiné sans qu'on pût reconnaître le vrai coupable, tous les esclaves de l'habitation étaient condamnés à mort. Les église?
ISO DOMINATION ROMAINE :
chrétiennes étaient leur seul refuge contre l'injustice et la persécution de leurs tyrans.
III0 Cimetières gallo-romains.
Une loi très-ancienne, celles des douze Tables, défendait l'inhumation dans les villes. Cette sage mesure de police et d'hygiène publiques était rigoureusement observée par les Romains. Aussi, pendant toute la durée de leur domination dans les provinces gauloises, dans celle du Maine en particulier, les cimetières furent toujours placés hors les murs d'enceinte, près des portes de la cité , sur le bord des grands chemins. Ils étaient ornés d'arbres verts, et l'on y voyait s'élever des obélisques, des colonnes, des pyramides, etc. Les familles avaient, du reste, la liberté de brûler ou d'enterrer leurs morts. Vers le Ve siècle de l'ère chrétienne on trouvait encore, dans ces anciens cimetières, Yustrinum, aire disposée à ce premier effet, au milieu de laquelle on élevait un bûcher où les pollincteurs, embaumeurs chargés du soin de préparer les corps avec des essences aromatiques, de dissimuler, aux regards, les ravages de la mort en couvrant la face de fleur de farine nommée pollen, d'où leur vint ce titre, plaçaient les cadavres, ainsi disposés, en surveillaient la combustion; renfermaient ensuite les cendres dans le cinerarium, urne funéraire en terre cuite, en pierre ou bien en verre, dont on fermait soigneusement l'ouverture; enfin, on les déposait dans les niches des columbaria, colombaires de la famille. On réunissait quelquefois, dans une môme urne, les cendres des époux galloromains.
Pour les enterrements, le corps était placé dans un cercueil en terre cuite, en pierre, en maçonnerie, en plomb, etc., dont la forme, d'abord à peu près analogue à celle d'un parallélogramme, lut ensuite en diminuant de la tête aux pieds. Du reste, on avait l'attention, eu confiant les restes mortels à la
terre, de placer toujours la première de ces parties vers l'orient.
IV0 Voies gallo-romaines.
Avant l'invasion, les Gaules, couvertes de forêts, entrecoupées de lacs, de marais, ne présentaient partout que des communications difficiles, des chemins étroits, mal entretenus, peu nombreux, souvent impraticables. Mais, pendant la domination romaine, et surtout par le travail habituel des légions, les marais sont desséchés, les forêts abattues par intervalles, et des voies faciles ouvertes dans les principales directions.
Ces voies gallo-romaines étaient de deux espèces bien distinctes par leur importance et par leur destination : 1° militares viœ, les voies militaires, encore nommées : consulares, prœtoriœ , consulaires, prétoriennes; parce qu'elles étaient spécialement destinées aux mouvements des troupes commandées par les préteurs et par les consuls. 2° Vicinales viœ, les voies vicinales, servant aux exploitations agricoles, aux communications des bourgs, des villes pour leurs affaires, leurs intérêts civils, et s'embranchant, au besoin, avec les voies militaires.
Les unes et les autres, en raison du petit nombre et de l'étroitesse des véhicules, n'offraient pas beaucoup de largeur, comparativement à nos grandes routes actuelles; ces voies présentaient, en effet alors, seulement, pour la chaussée, en moyenne, de 3 m. 30 c. à 3 m. 50 c, et, pour chaque berme, de 1 m. à 1 m. 30 c. , en tout 5 m. 30 c. à 6 m., largeur approximative de nos chemins vicinaux.
Les voies militaires surtout présentaient quelquefois une grande longueur. Tracées en ligne droite, elles franchissaient les marais, les ravins profonds, etc., soit au moyen de remblais suffisants, ou de viaducs en maçonnerie.
Leur construction était soignée avec tant d'attention et tellement solide, qu'il est encore aujourd'hui facile d'en retrou-
ver les traces et d'en suivre le parcours, dans les endroits même où des attérissements les ont fait disparaître. L'alignement, une fois tracé, les ouvriers creusaient la forme jusqu'au point où se trouvait un sol assez ferme. Alors, ils y étendaient une couche de sable fin sur laquelle on établissait quatre principales couches de maçonnerie ainsi nommées et disposées : 1° la fondation, lit de mortier couvert d'une assise de grandes pierres plates ; 2° la rudération, blocage en cassis fortement battu, corroyé, réduit à 25 centim. d'épaisseur; 3° le noyau, mélange de sable gras et de chaux vive convenablement épaisse, étendu sur ce blocage en couche de 15 à 20 centim., et que Ton y fait pénétrer au moyen d'un lourd cylindre en fer promené à la surface ; 4° la couverte, ou l 'endossement supérieur, qui tantôt présentait, suivant les besoins et les différentes localités, un simple béton en cailloux, de 15 centim., tantôt un véritable pavage en mortier. On encadrait, dans les marges, à la distance de 4 à 5 m., des dés en pierres, de 60 centim. de hauteur, qui pouvaient servir de sièges aux piétons et de montoirs aux cavaliers, surtout à cette époque où les étriers n'étaient pas en usage. Ces marges, en grosses pierres, bordaient solidement la chaussée dans une largeur de 22 centim.; des bornes militaires étaient placées de mille en mille pas géométriques, dont 125 formaient un stade. De 50 en 50 stades, ou à peu près de 10,416 m. en 10,416 m., existait une station, véritable relais de poste, où 40 chevaux de course, de voiture, de trait, entretenus par les employés du gouvernement, se trouvaient en service actif. Pour les obtenir, il fallait présenter des lettres (Tévection; et si la valise que le voyageur avait droit de placer derrière le postillon pesait plus de 30 livres, le premier était obligé, pour la faire transporter, de prendre à ses frais un cheval supplémentaire. Lorsque ces lettres d'évection, ou permis de voyager avec ces relais, étaient délivrées par l'empereur ou les principaux gouverneurs de la province , elles donnaient l'avantage de courir, sur toute la ligne, en poste, sans frais, avec la seule formalité de les représenter à chacune des stations.
Ces routes étaient fuites, entretenues, sous la direction des viacures, curateurs des routes, quatuor viri, magistrats particulièrement chargés de ce soin. Les voies militaires offraient déjà, sous la République romaine, un remarquable développement : il en existait une des Pyrénées aux Alpes, traversant la Gaule aquitaine et la narbonnaise ; une seconde, le pays des Allobroges; une troisième, la Germanie; une quatrième, l'Epire, allant jusqu'à l'Hellespont, à travers la Macédoine, ete. Sous l'empire, ces vastes réseaux prirent une extension merveilleuse. Auguste en fit ouvrir quatre dans les Gaules. Offrant Lyon pour centre, elles coupaient toute la province dans ses principales directions : 1° à travers les Cévennes, se dirigeant vers l'Aquitaine ; 2° jusqu'au Rhin ; 3° à l'Océan ; 4° à la Méditerranée. Sous Antonin, de 138 à 160 de l'ère chrétienne, l'ensemble du parcours des militares vice dépassait l'énorme chiffre de 52,000 kilomètres.
V° Véhicules gallo-romains.
Dans l'ancienne Gaule, même sous l'influence de la civilisation romaine, le commerce et l'industrie n'offraient pas un développement que l'on puisse mettre en parallèle avec celui que nous voyons actuellement en France et chez la plupart des nations modernes; aussi le roulage et la circulation s'y trouvent-ils bien moins actifs qu'ils ne le sont aujourd'hui. Cette considération, l'étroite voie des chars, qui n'était alors que de 1 mètre 35 centimètres, nous expliquent naturellement le peu de largeur que présentaient les grandes routes impériales, comparativement à leur belle construction, à l'étendue considérable de leur parcours.
Toutefois, les véhicules destinés aux transports des hommes et des choses se trouvaient alors diversifiés d'une manière assez remarquable. On se promenait en chaise, en litière : cathedra, sella gestatoria* avec des coussins en duvet; portées par des esclaves : des lecticarii servi. La basterne, litière des femmes, soutenue par deux mulets ou deux bœufs.
Les voitures, en général, n'étaient pas communes. Elles variaient déjà de forme et de nom, suivant leurs principaux usages : 1° Pour le roulage : le vehiculum, c'était la charrette rudimentaire, simple, à deux roues fortes. Le camulus, camion à deux ou quatre roues basses; et comme diminutifs : les tragœ ou trahœ, traîneaux sans roue. Le plaustrum, grand chariot à quatre ou même six roues massives. Pour 200 livres on employait le char à deux roues ; pour 600, la charrette fermée de claies ; pour 1,000 la rhède h quatre roues, à caisse carrée, découverte, attelée de huit à dix mules; pour 1,500, Vanc/aria, chariot massif, traîné par quatre ou six bœufs. — II0 Pour les voyages : le cisius, chaise roulante; de poste, carriole, coche; ordinairement en osier clisse, à deux roues, très-léger, traîné par deux ou trois mules, avec une vitesse, dans les grandes occasions, d'un peu plus de deux lieues à Theurc ; il pouvait, en effet, dans cet espace de temps, d'après le témoignage de Cicéron, parcourir un espace de 5,600 pas. Cette voiture fut peut-être le premier modèle du corricolo napolitain. Lepetoritum, voiture souvent découverte, suspendue, à quatre roues, destinée aux transports accélérés. Le pilentum, carrosse à quatre roues, suspendu, couvert d'une étoffe disposée en forme de voûte. 111° Pour les cérémonies et les promenades a la ville. — La carruca, carruque, voiture à deux roues, incrustée d'or et d'ivoire; attelée de deux chevaux, destinée surtout aux premiers fonctionnaires publics, ordinairement précédés par des coureurs, dans les déplacements relatifs à l'exercice de leur emploi. Le carpentum, calèche offrant une caisse longue, montée sur quatre roues, couverte, enrichie d'or, de pierres précieuses; à l'usage seulement des grands dignitaires. IV0 Pour la guerre : — Vesseda, l'essède, char de combat que les Celtes, et particulièrement les Bretons, approprièrent ensuite à leurs usages domestiques. Le covinus, coven, chariot à trois places, que l'on armait de lames tranchantes, de faux Varcera, espèce de litière, de voiture à couvercle, fermée comme un caisson, et que l'on employait au transport des malades et des blessés.
VI0 Repas gallo-romains.
Ils étaient somptueux, et l'on y réunissait, avec une recherche infinie, tout ce qui pouvait exciter et satisfaire à la fois la sensualité : décorations brillantes et riches; guirlandes nombreuses de fleurs naturelles et rares, ou bien artificielles et parfumées ; spectacles variés, concerts harmonieux, etc. : tout se trouvait mis en œuvre pour flatter les sens et charmer les convives.
Les repas étaient alors au nombre de quatre : 1° le juntaculum, ou déjeuner, ordinairement assez léger comme alimentation; 2° le prandium, ou dîner, plus abondamment servi; 3° le cama, ou souper, choisi de préférence pour les festins d'apparat; 4° enfin, le commessatio, ou réveillon, repas extraordinaire que l'on faisait quelquefois avant le coucher; soit par besoin, dans ce cas il était assez peu substantiel; soit par débauche, il dégénérait quelquefois alors en véritable orgie.
Dans les réunions invitées, Yarchitriclinus, ou maître d'hôtel, annonçait le souper. Les convivœ, ou invités, se lavaient les mains, prenaient les vestes, cœnatoriœ convivales, ou vêtements du repas; les pantoufles, qu'ils laissaient ensuite sous les lits avant d'y monter. Uhospes, ou maître de maison, ne fournissait pas ordinairement les serviettes; ceux qui en avaient apporté les dépliaient devant eux. Les lits supérieurs étaient réservés aux personnages importants; les inférieurs aux ombres , individus amenés par les invités ; aux parasites, que le maître admeltait à sa table par simple tolérance.
Les convives étant placés , des esclaves apportaient les viandes habilement découpées et disposées artistement par les mayistri-scissores, ou écuyers tranchants. On dégustait le ■mulsum, ou vin cuit; puis on mangeait les viandes, les œufs, les légumes, le poisson, etc. Enfin les vins généreux passaient
ensuite à la rondo jusqu'à la fin du repas, ordinairement animé par les incidents les plus variés.
Le roi du festin, qu'un coup de dé improvise, règle magistralement les santés, le mouvement, le choc des verres; provoque des saillies plus ou moins spirituelles, mais toujours plaisantes ; pose des problèmes joyeux ou même philosophiques, dont la solution ne se fait pas attendre ; préside au tirage des loteries, où, comme de notre temps, se trouvent des lots satisfaisants pour les numéros heureux, et d'autres dérisoires qui provoquent les bruyantes hilarités de toute l'assistance. Les mimes, les baladins, les jongleurs et les musiciens, etc., complétaient, par des chants variés, le jeu des instruments, les pantomimes, des exercices de tout genre, les divertissements de ces festins, qui se prolongeaient alors presque toujours assez avant dans la nuit.
Peut-être n'aura-t-on pas une idée bien favorable de la cuisine et de la cave des Gallo-Romains, si Ton considère les dispositions de Tune et de l'autre.
La cuisine, au milieu de cette profusion du gibier, du poisson de toute espèce, des viandes ordinaires, des œufs, des légumes, etc., présentait, en effet, comme assaisonnements, nonseulement les épices,le sel, mais encore, dans un mélange plus ou moins indigeste, les jaunes d'œufs, la saumure, le cumin , le safran, les graines de pavots , le benjoin , le miel, etc.
La cave, ordinairement bien garnie, laisserait sans doute beaucoup à désirer pour nos gourmets d'aujourd'hui, par la détestable habitude qu'avaient les Gallo-Romains de fumer leurs vins les plus estimés; de les aromatiser avec l'énula campana, l'absinthe, le romarin, le myrte, l'anis, l'hysope , l'aloès, etc., d'y jeter, pour en faciliter l'épuration, de la cendre, du plâtre, du goudron, etc.
VII0 Costumes gallo-koiviains.
Les classes inférieures seules conservèrent pendant longtemps l'ancien costume gaulois, mais les riches et les hommes
titrés prirent, d'assez bonne heure, celui des Romains. Ils portaient les cheveux courts, la barbe longue. Quelques peuplades, surtout les Celtes, les Armoricains, etc., au rapport de César, de Pline, se tatouaient les bras en y représentant des figures d'hommes, d'animaux. Ils étaient assez propres, assez recherchés dans leur toilette, dit Ammien Marcellin; et, même dans les familles pauvres, on ne voyait point ces habits déchirés, ces haillons malpropres, qui, depuis, offrirent presque partout les stigmates repoussants de la dégradation et de la misère. Ils aimaient les ornements d'or; tels que bracelets, colliers, boucles d'oreilles, etc.
Les femmes riches, dans certaines occasions, portaient quatre tuniques superposées : 1° camisia, chemise en étoffe ; 2° subucula, tunique à manches; 3° castula, corset et jupon; 4° stola , tunique sans manches, serrée à la taille au moven d'une ceinture. Pour sortir, elles jetaient sur leurs épaules un palla, ou manteau, dont l'un des pans leur servait de coiffure, quand elles n'employaient pas à cet usage la mitira, ou bonnet phrygien , pour abriter leur chevelure entrelacée de bandelettes, plus ou moins riches ; ou bien enfermée dans un réseau, lorsqu'elles n'en formaient pas un édifice artistement élevé par les soins du coiffeur. Au milieu des cosmétiques employés par la coquetterie pour masquer les ravages du temps, nous trouvons la solution de la craie dans le vinaigre, dont le principal effet les favorisait au contraire en détruisant la beauté, la fraîcheur du teint. Les mêmes résultats étaient produits par les diverses préparations, plus ou moins bizarres et dangereuses, au moyen desquelles on prétendait changer la couleur des sourcils, des cheveux, etc.
Les hommes, les Gaulois particulièrement, étaient vêtus des braccœ, ou braies, pantalons attachés sur les hanches par une ceinture, et, sur les chevilles, par des cordons; vêtement qui donna son nom à la partie des Gaules où son usage était pluf particulier : Gallia Braccata. Ils portaient, en outre, lesagum, ou saie, manteau agrafé sur la poitrine, serré à la taille par une ceinture. C'est lui qui servait de couverture pendant la
nuit. Le roccus, ou rochet, espèce de surtout en peau de chèvre ou de mouton. Les Gallo-Romains portaient le colobium, tunique à manches larges, par-dessus laquelle on mettait primitivement la toge, dans laquelle se drapaient, avec majesté, les citoyens de l'ancienne Rome, et que remplaça, dans notre pays, la lacerne, manteau de feutre, agrafé sur l'épaule et sur la poitrine, La Peniile, espèce de sac, tantôt en cuir, tantôt en étoffe de laine à longs poils, au milieu duquel on pratiquait un trou pour le passage de la tête, et deux fentes latérales pour celui des bras. La coiffure présentait, suivant le temps et les lieux : le pileum, ou casquette en feutre, en peau de mouton ; le pileum phrygium, ou bonnet phrygien, surmonté d'un cimier, décrivant une courbe gracieuse, accompagné latéralement de deux fanons pendants qui lui donnaient plus d'ampleur ; le birrus, bonnet conoïde et pointu ; le petasus, chapeau en feutre à larges bords, et que Ton fixait par une mentonnière. La chaussure variait aussi beaucoup suivant les conditions de son emploi : la solea, semelle sans dessus ni quartiers, fixée par des bandelettes régulièrement croisées sur la jambe nue; la sandale, semelle avec un quartier postérieur, le plus ordinairement en usage dans les appartements. Le calceus, soulier en cuir, attaché avec des cordons; le soccus, chaussure sans liens, soit en cuir, soit en bois, servant aux courses ordinaires; les alutœ, bottes molles en peau fine, pour la parure et la promenade. Les ocreœ, fortes bottines, ordinairement en peau de chèvre; couvrant le mollet, montant quelquefois jusqu'au genou ; ordinairement employées, à la chasse, à la guerre ; le cothurnus, ou cothurne, chaussure de luxe, h talons élevés, en usage à peu près exclusivement à la scène tragique, et dont se servaient les acteurs chargés de représenter les héros de la pièce.
VIII0 Armes gallo-romaines.
Constamment en guerre, souvent obligés d'attaquer l'ennemi dans ses villes fortifiées, dans ses camps retranchés, privés de
la terrible puissance de projection, dont les armées font, depuis nos temps modernes, un usage si dévasteur et si meurtrier dans les sièges et dans les combats, les Gallo-Roinains avaient cependant à leur disposition un assez grand nombre d'armes offensives et défensives; leurs principales affaires occasionnaient même, presque toujours, la mort d'un grand nombre de guerriers, dont les dernières luttes se faisaient à l'arme blanche et corps à corps.
Ils employaient, pour les sièges, comme premiers moyens d'attaque, les batistes, les onagres, les pierriers, les catapultes, etc., pour lancer des pierres, des balles, des boulets, des flèches, des javelines de douze à quinze pieds de longueur ; les béliers, pour battre les murailles; et, comme moyens de défense, les tortues, voûte protectrice qu'ils formaient par la réunion de leurs boucliers, et sous laquelle s'effectuait leur approche des retranchements à l'abri des projectiles dirigés contre eux.
Pour les combats en rase campagne, les esclaves et les valets qui suivaient l'armée avaient des bâtons ; les mercenaires, des frondes, avec une provision de cailloux; les troupes légères , des arcs , des flèches, qu'ils venaient lancer contre l'ennemi dès le commencement de l'attaque; les hastaires succédaient aux archers, aux frondeurs, véritables tirailleurs de l'époque; les premiers, plus à redouter, agissant à moindre distance, lançaient à la vigueur du bras, avec une admirable adresse, le pilum ou javelot. Les flèches, garnies de plomb, n'étaient que bien rarement empoisonnées. Le couteau , le poignard, le glaive, l'épée, les piques, les lances, etc., décidaient l'issue des combats dans les attaques définitives; mais ce ne fut qu'à l'apparition des Francs qu'on vit le terrible angon. pique dont la pointe garnie de barbes tranchantes et recourbées déchirait cruellement les chairs quand on cherchait à la retirer; la masse d'armes, la francisque, hache à deux tranchants : redoutable dans les luttes corps à corps. Les armes défensives étaient surtout le bouclier, les bottines de guerre, le casque, etc. Ce fut plus tard qu'apparurent les cottes
de mailles, les cuirasses, les brassards, etc., et que l'on vit des guerriers couverts de fer, écrasés sous le poids d'une armure qui les protégeait sans doute, ainsi que leurs coursiers auxquels on finit par l'étendre , mais qui nuisait bien souvent d'une manière funeste pour l'un et pour l'autre à l'agilité si nécessaire dans l'attaque et dans la défense, au milieu de ces violents conflits.
IX0 Instruction gallo-romaine.
Les empereurs, assez intelligents pour comprendre que l'éducation et surtout l'instruction étaient les meilleurs moyens do civiliser les Gaulois, d'exciter leur intérêt aux progrès des lumières, de flatter leur amour-propre en développant leurs moyens naturels, en les rendant capables d'exercer les emplois auxquels on avait alors soin de les associer, pour les accoutumer et même les attacher à la domination romaine, fondèrent en conséquence, dans les Gaules, un assez grand nombre d'écoles où l'on enseignait, à la fois, le latin, le grec, l'éloquence, la philosophie, les belles-lettres, la jurisprudence, la médecine, l'astrologie, etc. Les premières et les principales de ces écoles furent celles de Lyon, Marseille, Bordeaux, Toulouse, Poitiers, Vienne, Besançon, Arles, Narbonne, Autun, etc. Des hommes expérimentés dirigeaient ces établissements; des professeurs habiles, en y développant le goût des lettres, des sciences, des arts, y faisaient affluer un grand concours d'élèves. Elles contribuèrent surtout à répandre l'usage du latin jusque dans les campagnes, et particulièrement chez les Celtes; sans toutefois parvenir à l'étendre jusque chez les Armoricains , dont le dialecte primitif se conserva dans presque toute son intégrité, au milieu de ces transformations du langage des autres Gaulois. Chez ces derniers, le grec lui-même avait fait assez de progrès pour que les peuples des grandes localités chantassent les hymnes religieux écrits dans cet idiome.
Toutefois, il ne faudrait pas croire, d'après certains auteurs,
que cette invasion du grec et même du latin dans les Gaules se fût effectuée assez tut, avec assez de facilité, pour faire disparaître, de ce côté, les difficultés que rencontraient les missions des premiers instituteurs évangéliques. Saint Irénée, évêque de Lyon, qui écrivait au 11e siècle, dit en effet, en parlant de toute la peine qu'il éprouvait à communiquer avec les populations de son diocèse : « Apud Celtas commoramur, et barbarum sermonem plerumque evocamus. » Chez les Celtes, nous sommes arrêté dans nos discours; et souvent obligé, pour nous faire comprendre, d'employer un langage barbare.
Mais dans le ive siècle, comme le prouvent, avec beaucoup d'autres positifs documents, les lettres de Gratien écrites, en 376, à Antoine, préfet du prétoire des Gaules , une assez grande masse d'instruction avait pénétré dans ce pays , et l'usage du latin, favorisé d'ailleurs par l'emploi qu'en faisait à peu près exclusivement la liturgie romaine, était alors devenu presque populaire dans plusieurs provinces, particulièrement dans celle du Maine : fait qui nous explique le grand nombre d'étymologies latines, plus ou moins altérées sans doute , mais que nous retrouvons encore aujourd'hui, comme nous le démontrerons ailleurs, pour l'espèce de patois ou de français peu châtié que l'on parle dans la plupart de nos campagnes, et même de nos anciennes villes.
X° Superstitions gallo-romaines.
Aux abus de la crédulité gauloise, étaient venus s'ajouter ceux de la fatalité romaine. Le fatum, ou destin, était, chez cette nation, la divinité la plus redoutée, celle que l'on invoquait de préférence; aux arrêts de laquelle on accordait une confiance plus profonde et plus générale. De cette fâcheuse alliance résultèrent, pour les Gallo-Romains, une foule de superstitions formant un contraste choquant avec les progrès incontestables des lumières et de la civilisation de celle époque.
La Grèce et l'Italie avaient donné naissance à la regrettable coutume des sorts, qui consistaient dans l'aveugle prétention d'inférer un pronostic, souvent même des règles sérieuses de conduite, suivant la première lettre de la page sur laquelle on tombait en ouvrant un livre; ou suivant le sens prophétique de la première phrase de cette page. Chez les Italiens et chez les Grecs, on employait à cette expérience divinatoire, pour lui donner plus d'autorité, les ouvrages des auteurs les plus fameux de la nation ; comme le prouvent ces dénominations de sortes Homericœ: sorts d'Homère ; sortes Virgilianœ : sorts de Virgile. En passant dans la Gaule chrétienne, cette superstition, en conséquence des livres pieux, dont elle faisait usage, y fut connue sous le titre bien regrettable de : sortes Sanctorum : sorts des Saints.
Si l'on eût alors borné ces pratiques d'un sortilège innocent, par sa théorie, à des futilités sans conséquences graves, il mériterait à peine considération ; mais lorsque nous en voyons les applications s'étendre aux actes les plus importants de la vie des peuples, il est impossible de ne les pas frapper d'une utile et juste réprobation. Un seul exemple suffira pour faire comprendre toute la vérité de ce principe.
« Ce mode de divination était en vogue aux ive et ve siècles, même pour les affaires les plus sérieuses, dit M. E. de la Bédollière, Mœurs des Français. Vers l'an 340, Tévéque d'Orléans, Euverte, se sentant vieux et cassé, proposa au peuple de donner sa démission en faveur d'Aignan. Gomme les fidèles hésitaient, il entre dans l'église après un jeûne de trois jours, dépose en même temps sur l'autel : le livre des Psaumes, les Épîtres de saint Paul, le Nouveau-Testament, et des billets portant les noms des divers candidats. L'enfant chargé du tirage prend au hasard un de ces billets : il portait le nom d'Aignan, que l'on montre au peuple en disant : « Voilà le pontife que Dieu nous a désigné. » On ouvre les Psaumes : On v lit ce passage également fourni par le sort : « Heureux celui que vous avez choisi et pris! il demeurera dans votre temple.» On ouvre les Epîtres; on y lit : « Personne ne peu! mettre un
autre fondement que celui qui a été posé. » Dans l'Evangile : « C'est sur cette pierre que je bâtirai mon Eglise. » Tant de témoignages réunis décidèrent le succès d'Aignan. » [Recueil des Bollandistes.)
Les déplorables impulsions du système de la fatalité ne s'arrêtèrent pas à l'emploi de ces moyens, plus dangereux par leurs conséquences possibles, que réellement coupables dans leur essence; mais nous les verrons se multiplier, s'étendre, se propager au delà même du moyen-âge, dans ces ridicules consultations des augures, des devins, des astrologues, des magiciens ; mais surtout, dans les condamnables pratiques des épreuves par l'eau, le feu, les combats judiciaires, si étrangement nommées : le jugement de Dieu!...
XT° Fêtes gallo-romaines.
Il est curieux et triste à la fois de voir sur les usages , les mœurs et les démonstrations publiques des peuples, cette influence combinée des trois religions : druidisme, idolâtrie, christianisme, qui se partageaient, se disputaient alors, avec une puissance d'avenir et de civilisation bien différente, l'empire de l'existence morale des Gaules en général, et de la province du Maine en particulier; de voir surtout le christianisme si pur, si vrai dans son essence divine, souillé, presque avili par des cérémonies symboliques, des fêtes profanes exclusivement imaginées par la barbarie des temps, des hommes; et qui se continuèrent jusqu'au delà du moyen-âge, malgré l'indignation et les nobles efforts des prélats pour en débarrasser le culte chrétien avec les progrès éclairés de la morale et de la raison.
Dans les Gaules, de même qu'en Italie, on célébrait en effet les brumes, en l'honneur de Bacchus; les saturnales en celui de Saturne, vers le 16 ou 17 décembre, durant d'abord trois, ensuite sept jours; dont les pratiques intéressées offraient beaucoup d'analogie avec relies de notre jour de Van, et les
excentricités, pour ne rien dire de plus, avec celles de notre mardi-gras; enfin, les lupercales, plus anciennes, plus immorales encore , ou fêtes de Pan , abolies seulement dans le ve siècle par le pape Gélase ; les fêtes des fous, de l'âne, etc., qui furent trop longtemps aussi, comme nous le verrons, la honte et l'opprobre de la religion chrétienne mal comprise.
Les remontrances des évêques , les réflexions critiques des plus graves auteurs, s'élevèrent inutilement, pendant longues années, contre ces folies humaines enfantées par la superstition, l'ignorance ; conservées par l'habitude, l'intérêt matériel et la sensualité. En vain Tertullien écrivait-il, au 111e siècle : « Nous qui avons horreur des fêtes juives, pourquoi nous familiariser avec les saturnales, les brumes, les kalendes de janvier? Les étrennes marchent; les dons volent de toutes parts ; on ne voit en tous lieux que joies et banquets. Oh ! combien les païens observent plus strictement leur religion ! Ils se gardent bien de célébrer la moindre de nos fêtes, de peur de paraître chrétiens, tandis que nous ne craignons pas d'imiter leurs cérémonies ! »
Si l'on veut du reste une preuve de l'analogie des grossiers travestissements, des impudiques orgies de ces fêtes païennes, avec les orgies et les travestissements qui dégradent si regrettablement encore notre xixe siècle, il suffit de lire ce que dit, au ive siècle, saint Augustin dans son homélie sur les kalendes de janvier : « Maximam fartent hominum diebus istis gulœ vel luxuriœ observire, et ebrietatibus et sacrilegis saltationibus inhiare. Assumebant formas monstruosas; alii pellibus pecudum, alii capitibus bestiarum, alii vestientes tunieas muliebres, alii auguria observabant. » Dans ces tristes jours, la plupart des hommes, asservis à la gourmandise, à la luxure, semblaient comme hébétés par l'ivresse et par les danses les plus indécentes. Ils prenaient des formes repoussantes par leur monstruosité : les uns se couvraient de la peau des animaux , les autres cachaient leurs têtes sous celles des bêtes; ceux-ci révélaient des habits de femme , ceux-là consultaient les augures ; etc.
Enfin, si Ton désire savoir à quelle époque remontent nos usages du jour de l'an, et combien ils se trouvent encore aujourd'hui semblables à ee qu'ils étaient autrefois, il faut se reporter à la description fidèle que nous en a laissée, au Ve siècle, Astérius, évêque d'Amasée, en parlant aussi des kalendes de janvier : « Je veux, dit-il, peindre cette fête profane, de couleurs si noires, que j'en inspirerai la haine à tous ceux qui la préconisent. On me dira qu'il faut bien se réjouir au renouvellement de l'année : mais appelez-vous réjouissances les visites que l'on se rend? Combien sont-elles suspectes et peu sincères ! On se salue à voix basse; on vend le baiser que l'on donne : c'est un baiser d'intérêt et non d'amitié ; car la véritable amitié agit gratuitement et ne fait point payer ses services. On donne de fortes sommes sans aucun motif valable : ce n'est pas une somptuosité nécessaire comme celle d'une noce; ce n'est pas une aumône, puisque les pauvres ne sont point secourus; ce n'est pas un contrat, puisqu'il n'y a point d'échange; ni une donation, puisque la dépense est forcée... Y a-t-il rien de plus ridicule que de voir des gens courir de tous côtés pour grapiller quelque présent? Des bandes d'artisans déguisés, sous prétexte de faire des vœux pour vous, vous harcèlent de leurs cris et de leurs applaudissements. Les enfants vont de maison en maison, et font de légers présents pour en recevoir de plus considérables; de sorte qu'ils s'habituent à l'amour d'un gain et d'un profit illicites. Les soldats se relâchent; apprennent l'art des bateleurs. Montés sur un char, ils jouent publiquement de honteuses parades; se coiffent, se parent comme des femmes, s'affublent de robes qui leur descendent jusqu'aux talons; altèrent leurs voix, parlent en fausset pour mieux imiter la voix féminine, etc. Voilà les fruits, voilà les avantages de cette grotesque solennité ! »
Sans doute nos relations, nos repas de famille, d'intimité, au renouvellement de l'année, pendant les jours gras, ne peuvent être compris dans la satire que fait avec un peu d'humeur et tant de vérité le saint prélat d'Amasée, à l'occasion des fêtes gallo-romaines des premiers siècles, qu'il serait impos-
sible de n'y pas retrouver une peinture fidèle, au moins des nombreux abus qu'offrent encore aujourd'hui celles que nous avons trop exactement copiées sur ces antiques et déplorables modèles.
XII0 Monnaies gallo-iiomaines. Jeux d'argent.
Avant l'invasion romaine, les peuplades gauloises avaient des monnaies grossières, faites avec des métaux communs; elles furent progressivement remplacées par celles que Ton frappa depuis avec plus de soin, en argent, en or, à l'effigie des empereurs, dans les villes de Lyon, de Trêves, d'Arles, etc. Chez les Gallo-Romains comme chez les nations de la Grèce, comme chez tous les peuples anciens, l'émission des monnaies amena tout naturellement les jeux d'argent, de hasard.
« Le jeu, dit M. E. de la Bédollière, dut naître avec la monnaie : du moment que : pour faciliter les échanges, on eut créé une valeur transportable, représentative de toutes les autres, elle devint promptement, sans doute, l'objet de conventions aléatoires. Las d'amasser un capital par une lente et pénible accumulation, les hommes furent séduits par la possibilité de le doubler instantanément; ils le risquèrent, sans songer qu'ils s'exposaient à le perdre. Et l'amour-propre vint en aide à la soif du gain, en persuadant à chacun que, dans la lutte, il aurait le hasard pour complice. »
Avec la civilisation romaine, les besoins des peuples de la Gaule faisant chaque jour de funestes progrès; les sujets peu laborieux préférèrent alors, comme aujourd'hui, les chances précaires, peu dignes, mais expéditives, du jeu, pour s'enrichir promptement, aux lenteurs d'un travail pénible, mais honorable, pour assurer son bien-être et celui de ses enfants. Alors apparurent, comme funestes instruments de la fatalité, de la ruine, souvent aussi du déshonneur des familles, ces jeux de hasard condamnés par la raison, la sagesse, la morale de tous les lieux et de tous les temps.
Au nombre de ces jeux, les dés, les osselets furent peut-être
les premiers; mais, dans toute hypothèse, du moins les plus dangereux par leur simplicité, les plus tristement célèbres par leur antiquité, par leurs désastres. Suivant Hérodote, ils furent en vogue chez les Égyptiens, chez les Grecs, et particulièrement chez les Lydiens, auxquels on en rapporte l'invention. Les Romains surtout en firent ostensiblement un bien scandaleux et déplorable usage. Les empereurs ne rougissaient pas d'établir de véritables tripots jusque dans leurs palais. Suétone rapporte qu'Auguste lui-même écrivait dans ce but, à sa fille Julie : « Je t'ai envoyé 250 deniers, que j'ai donnés à chacun des convives pour jouer entre les services du repas, aux dés et à pair ou non. »
Les censures de la philosophie, de la morale, de la religion, les plus sévères prescriptions contre les jeux de hasard n'empêchèrent point leur introduction chez les Gallo-Romains, les Francs, la plupart des peuples civilisés. Il fallut chez nous, pour en détrôner le premier instrument, en multipliant à la fois leur attrait et leurs chances, la folie de Charles VI, et l'invention des cartes; imaginées, dit-on, mais d'une manière peu certaine, pour amuser ce prince, par le peintre Jacquemin Gringonneur, en 1392. Si du reste on considère, parmi nous, dans toutes les classes de la société sans aucune exception, avec quelle fureur et quels désastres ces jeux sont en usage, on verra que, sous ce rapportées Français d'aujourd'hui n'ont rien à reprocher aux Gallo-Romains d'autrefois.
Le ludus tabulée, jeu de table, participant du tric-trac et des dames; les equi lignei, chevaux de bois, jeu qui se faisait avec des boules numérotées pour chacun des joueurs, placées dans une boîte avec chance de gain pour celle qui sortait la première ; la marelle, inventée par les Phéniciens ; la fossette; caput aut navis : pile ou face , etc., étaient les principaux jeux qui décidaient, soit la ruine, soit la fortune des Gallo-Romains, soit même quelquefois l'élection des magistrats; les entreprises militaires ou civiles du gouvernement, et qui, dans tous les cas, occupaient les tristes loisirs des hommes libres sans profession utile et sans amour du travail.
Tel se trouvait, sous la domination romaine, l'état général des Gaules, dont il nous était indispensable d'établir, avec précision, les conditions et les caractères. Etudions actuellement celui de la province du Maine, dans cette grande phase de son histoire, au point de vue des particularités qui la concernent.
§ X. Etat particulier de la province du maine sous la