DOMINATION
La province du Maine alors occupée, comme nous l'avons dit, par les Aulerci : 1° Cenomani ; 2° Diablintes; 3° Arvii; présentant à peu près la circonscription qu'elle offrait encore avant sa division en départements, était, par son étendue, par la variété, la richesse de son territoire, par l'industrie, la valeur de ses habitants, l'une des principales divisions de la Gaule transalpine. Suindinum, sa capitale, avait déjà tant d'importance, que nous devons chercher à fixer, d'une manière précise, le siège qu'elle occupait dans les temps anciens.
Il existe ici, comme déjà nous l'avons fait pressentir, deux, opinions essentiellement opposées. Dans l'une , on pense qu'elle fut, dès le principe, fondée sur l'endroit même où nous voyons aujourd'hui la ville du Mans ; dans l'autre t on voudrait établir qu'elle fut bâtie sur l'emplacement de la commune (VAlonnes, à plus de 5 kilomètres du premier point. Nous ferons même remarquer, dès le début de celte curieuse étude, comme un fait étrange, que tous les historiens du Maine : Renouard,Pesche, Cauvin, Richelet, se copient, souvent d'une manière textuelle, pour soutenir la seconde opinion dont l'erreur est cependant bien facile à démontrer, sans même descendre à la réfutation minutieuse de toutes les futiles considérations sur lesquelles on avait cru pouvoir échafauder un aussi faux système.
Un fait historique important domine tous les autres dans cette grave question , et suffirait à lui seul pour entraîner la
conviction des esprits réfléchis ; nous devons dès lors en préciser le caractère et les résultats.
Dans les temps anciens, les Génomans, comme toutes les petites nations de marches, de frontières, habitant un sol accidenté, riche, fécond, agréable, susceptible, par conséquent, d'exciter les convoitises des étrangers, et surtout de leurs voisins; obligés, pour conserver leur territoire, leur indépendance et leur vie, de lutter incessamment par la force matérielle contre la force brutale de leurs ambitieux ennemis, durent tout naturellement choisir, pour remplacement de leurs villes, des monticules suffisamment escarpés; unissant toujours la défense même des lieux à celle que pouvait ensuite inventer le génie des hommes.
Si l'on désirait une preuve incontestable de la vérité du principe et des avantages du moyen, il nous serait aisé de la trouver : 1° d'une part, dans le soin que prirent, en effet, les anciens peuples, non-seulement du Maine, mais encore de toutes les Gaules, d'établir constamment leurs antiques cités au sommet des lieux abruptes; d'y bâtir d'abord un châteaufort qui, progressivement, s'entourait de maisons, de manière à former une ville dont le nom seul indiqua souvent l'origine, comme on le voit pour : castrum Briantis, château Briant; castrum Caninum, château Ghinon; castrum Landonis, château- Landon ; castrum novum Arii, Gasteinaudary ; Castellodanum, Ghâteaudun ; castrum Ligeris, château du Loir, etc.; de l'autre, dans les résistances glorieuses d'un petit nombre de Génomans, commandés par des héros tels que le baron Hubert, Ambroise de Loi'é, Jean Armange, Hélie de la Flèche, etc.; protégés parles fortes positions de Sainte-Suzanne, de Sillé-le-Guillaume, de Saint-Céneric, du Mans, etc., à des armées entières de Normands, d'Anglais, obligés de prolonger, pendant plusieurs années, des sièges impuissants, ou de se retirer, la rougeur au front, la haine, le désir de la vengeance au fond du cœur!...
Or, si l'on compare actuellement, sous ce premier rapport et sous le point de vue des avantages de la défense militaire.
la situation du Mans et celle d'Alonnes, il faudrait supposer, chez les anciens Génomans, une absence entière de sens, de raison et de prévoyance, pour admettre qu'ils n'ont pas immédiatement choisi la première, et surtout qu'ils ont pu lui préférer la seconde.
La première offre en effet, par sa position, les caractères et les avantages d'une place forte, accessible seulement au N. E. par la grande route ancienne, mais qu'il est aisé de protéger par des travaux d'art. Aussi , lorsque Guillaume le Conquérant vint en faire le siège pour la troisième fois, en 1064, à la tête d'une armée de trente mille hommes, dirigea-t-il son attaque de ce côté, en y élevant, pour dominer la place, ces deux forts dont on voit encore aujourd'hui les terrassements sous les noms de Motte et de Mont-Barbet.
La seconde présente au contraire, par sa belle situation aux bords des rivières de l'Huisne et de la Sarthe réunies, au milieu des riches prairies, des bois charmants, des grandes exploitations agricoles, etc., toutes les conditions désirables pour rétablissement de Tune de ces magnifiques villas gallo-romaines dont nous avons à dessein présenté la description, et dont tous ceux qui ne connaissaient pas ces vastes habitations seigneuriales du temps ont confondu les ruines avec celles des grands thermes publics, et même de l'ancienne capitale du Maine.
Ges considérations générales suffiraient déjà pour établir que Suindinum existait primitivement sur le lieu même où nous voyons aujourd'hui l'ancienne cité du Mans; et que la commune d'Alonnes, presque tout entière, n'était autre chose, alors, qu'une villa magnifique où résidait, soit un riche seigneur gaulois, soit même le chef romain, gouverneur de notre province; et qui, d'après les usages et règlements de l'empire, n'habitait point les villes closes, mais toujours une campagne à quelque distance, dans les pays conquis. Toutefois comme nous désirons porter ici la démonstration jusqu'à l'évidence, et que d'ailleurs le sujet est palpitant d'intérêt pour ceux qui tiennent à bien connaître l'histoire du Maine dans toutes ses époques, nous allons rechercher, et, nous ne craignons pas de le dire à
l'avance, retrouver clans les ruines et dans les souvenirs historiques cTÀlonnes toutes les parties de la magnifique villa qui, bien évidemment, existait sur son territoire pendant la domination romaine.
Ainsi, comme situation favorable, Alonnes est à 5 kilomètres du Mans, sur les bords de la Sarthe, au milieu de l'un des sites les plus agréables du pays, ombragé de bois charmants, dans un terrain sablonneux, d'habitation commode, et cependant encore assez fertile. Comme principaux caractères d'une ancienne villa considérable, nous trouvons les ruines d'un mur d'enceinte de deux mètres d'épaisseur, de construction romaine, formant une circonscription assez étendue. Quant à celle de l'emplacement sur lequel des restes d'antiquités ont été positivement rencontrés, on peut l'estimer à 1,750 mètres. Les fondations d'un ancien palais, avec les vestiges de ses calorifères, de ses thermes, et sur l'aire des appartements des fragments nombreux d'enduits à fresques, de corniches, de mosaïques, de placages en marbre de douze à quatorze variétés, presque tous des Pyrénées ou d'Italie ; et ce qui nous paraît surtout mériter ici considération, les restes bien conservés du château-fort, que l'on voit constamment dominer ces établissements, avec le double avantage de protéger le palais, de mettre en sûreté les objets précieux, les fatœ, ou divinités du second ordre. Ainsi, le gué de la Sarthe, placé vis-à-vis de ces ruines antiques, se nomme Ghahoué, castellum vêtus, vieux château; la tour dont la base existe, et sur les ruines de laquelle, en 1614, on fit placer, déguisées, deux femmes dont l'une devait complimenter Louis XIII et Marie de Médicis, sa mère, à leur passage pour se rendre au Mans, porte le nom de Tour aux fées ; les champs qui l'entourent celui dHnviolata : lieux sacrés; de plus, le bois qui l'ombrage est appelé par les habitants bois de Marshain , et dans les anciens titres : Odiwm Martis, comme pour indiquer ces lieux paisibles où les vainqueurs du monde aimaient à se reposer des préoccupations et des fatigues de la guerre. Indépendamment de ces antiquités romaines, on a trouvé dans les mêmes lieux des briques parti-
culières, des chapiteaux, des statuettes en marbre, des médailles du haut empire en très-grand nombre, des monnaies, des fragments d'amphores, etc. Enfin, ce qui nous parait ici porter la démonstration jusqu'à l'évidence, toutes les métairies et les habitations d'Alonnes ont conservé des noms qui rappellent très-positivement les divisions essentielles d'une vaste exploitation agricole ; disposition qui vient naturellement s'unir à l'existence d'un grand et riche domaine seigneurial, mais qui se trouve incompatible avec celle de l'antique et principale cité dont on voudrait en faire le centre. Aussi, dans une visite sur les lieux mêmes, nous trouvons autour des ruines de l'ancien palais une ferme voisine : Argenton, argentimim, habitation de l'argentier, l'économe de cette époque; la Foreterie, forestaria, logement du garde des eaux et forêts ; plus loin, la vacherie, vaccaria, étables des bêtes à mailles; la chevalerie, caballaria, écuries pour les chevaux; Taratrie, aratria, lieu destiné au dépôt de charrues et de tout le matériel agricole; le vivier, vivarium, ou garenne pour le gibier ; vivier, réservoir pour le poisson ; les aimais, alnetum, où croissaient les aunes, où l'on élevait les oiseaux aquatiques, etc.
Si l'on considère ensuite que toutes ces divisions d'une vaste habitation rurale sont exactement placées dans les endroits les mieux appropriés à leur destination particulière ; que l'on trouve ces différents quartiers, même encore aujourd'hui, dans nos grandes métairies, seulement plus rapprochés, en conséquence de la moindre étendue que présentent ces exploitations agricoles, on sera nécessairement frappé de la vérité d'aussi logiques interprétations; et l'importante question relative aux riches antiquités d'Alonnes se trouvera définitivement résolue dans le sens que nous avions admis par anticipation : ce lieu n'a jamais été le siège d'une cité, de l'antique Suindinum par conséquent; mais bien celui d'une riche villa qu'entouraient ses vastes dépendances, qu'habitait un seigneur gallo-romain opulent ; et, d'après un grand nombre de conjectures fondées, le représentant impérial auquel était confié le gouvernement du Maine.
Dans cette province comme dans toutes les autres, si la persécution religieuse , à la fois exercée par la superstitieuse cruauté des barbares, l'intolérant druidisme des Celtes, la sensuelle et jalouse idolâtrie des Romains, éprouvait le christianisme avec une implacable et sanguinaire persévérance, d'un autre côté, la diplomatie des maîtres du monde cherchait, par les améliorations de l'état civil des citoyens, à consolider ici, comme chez tous les peuples vaincus, la servitude réelle, mais déguisée, qu'ils voulaient avant tout leur imposer.
Ce fut alors qu'Alexandre Sévère, en 222, imagina de flatter la vanité des Gaulois, et même celle des Francs, des Alains, des Saxons, des Allemands, des Frisons, etc., en les attirant dans ses armées par l'appât des récompenses militaires : armes d'honneur, gratifications, privilèges, avancement progressif, etc.; mais surtout de les fixer au sol du pays, en leur donnant, comme prix de bons et loyaux services rendus à l'empire, des terres à faire valoir, quelquefois en toute propriété; dans l'une et l'autre circonstances, à la condition de prêter serment de fidélité à l'empereur, et de faire inscrire leurs fils aux registres de la légion. De cette manière, les enfants se trouvaient rigoureusement enrôlés dans les armées romaines, et les pères, alors vétérans, transformés en châtelains : castellani milites ; véritables soldats en disponibilité, qui s'armaient de suite au besoin. Constance Chlore, plus particulièrement, vers 293, naturalisa, par ces concessions dans les Gaules, un grand nombre d'étrangers. Les cultures qu'on leur accordait portaient le nom de terres lœtiques, de lœtus agréable, de joyeux avènement; on donnait celui de lœtes aux redevances qu'ils payaient annuellement. Ces troupes, ainsi constituées, marchaient comme auxiliaires des légions. Attirées de tous les pays, de la Germanie surtout, par l'espérance d'un avenir plus heureux, on les voyait arriver par familles entières montées sur leurs pesants chariots; apportant, avec elles, dans cette véritable migration, leurs pénates, leurs armes, leurs instruments aratoires, etc.
Cette institution des castellani milites, qui parait avoir serv
de modèle à celle des premiers seigneurs francs, dans rétablissement de la féodalité, du vasselage de la couronne ; autre forme de la servitude sous la domination absolue, offrit, peutêtre, des avantages pour le présent ; toutefois de môme que la seconde amena la révolte des grands vassaux contre les rois, de môme la première favorisa, dans l'avenir, les entreprises des barbares, dont les troupes mercenaires se fortifiaient chaque jour de l'affaiblissement des légions; et dont la mâle vigueur, en opposition avec la mollesse et l'étiolement de leurs maîtres, devait en amener l'expulsion, en couronnant cette mémorable victoire par le retour, si vivement désiré, de l'affranchissement et de l'indépendance nationale.
Il sera, dès lors, à la fois instructif et curieux de voir par quel enchaînement remarquable de causes et d'effets , par quelle rapide succession d'événements, assez souvent providentiels, s'effectua, dans notre pays, cette grande et merveilveilleuse révolution, qui devait reconstituer les peuples asservis, en les arrachant au despotisme, aux corruptives influences de la domination romaine.
Les Génomans, les Celtes, ainsi que tous les Gaulois, furent tellement avilis et maltraités sous l'abrutissant empire du farouche Tibère, du furieux Galigula, de l'imbécile Claude, du cruel Néron, de l'ignoble Vitellius, du lâche Domitien, que des réactions justes, malheureusement impuissantes, cherchèrent alors plus d'une fois à secouer un joug aussi dégradant, aussi lourd. Mais l'administration bienveillante, éclairée, des empereurs : Nerva, Trajan, Adrien, les deux Àntonin, Marc-Aurèle, surtout, par conséquent de 96 à 180, calma les révoltes, rendit la domination supportable, et présenta peut-être l'une des phases les plus heureuses de l'existence politique des Gaules et de la province du Maine. Au milieu de ces paisibles conditions la fusion progressive des vainqueurs et des vaincus s'opérait, à l'avantage de ces derniers, sous le point de vue des arts, des sciences, des lettres et de la civilisation; lorsque sous le brutal et sanguinaire gouvernement de Commode, Seplime-Sévère, Caracalla, Héliogabale, Maximin, Dèce, Aurélien,
Diociétien , de 180 à 292, la dévastation, la ruine du pays, les proscriptions, le meurtre des habitants, les farouches et continuelles persécutions des chrétiens, rallumèrent, dans leur brûlant foyer, les brandons mal éteints de la haine et du plus impérieux désir de vengeance !...
Après quelques démonstrations partielles sans une grande importance, apparut, avec des proportions inquiétantes pour l'empire, l'insurrection presque générale des paysans sous le nom de Bagaudes, que l'on fait venir du terme celtique bagad , attroupement, révolte; et prit, en 170, sous Aurélien, un développement considérable, pour se continuer, avec une grande effusion de sang, pendant seize années, jusqu'en 276, où Probus en suspendit un instant les entreprises par une conduite en même temps ferme, sévère et bienveillante; renouveler ses combats de partisans jusqu'en 284, sous Diociétien, et se trouver enfin écrasée dans un camp retranché, près du confluent de la Seine et de la Marne, par Maximien, en 294.
Constance Chlore , nommé par Maximien gouverneur des Gaules, en 292, y ramena le calme et la sécurité par l'intelligence et la sagesse de son administration. Devenu Empereur par l'abdication de Diociétien en 305 , il mit un terme aux cruelles et sanglantes persécutions des chrétiens, et, par cette mesure à la fois humaine et prudente, se concilia l'estime et l'affection de tous ces peuples depuis si longtemps opprimés, impatients du joug. Sous Constantin Ier, son fils, proclamé empereur, vers30G, les barbares sont repoussés, le christianisme non-seulement toléré, mais protégé par le nouveau César qui, dès 311, commençait à goûter les enseignements de cette religion divine dont il favorisa la propagation, adopta les principes, surtout après sa fameuse victoire sur Maxence, auprès de Rome, en 312. Par l'édit de Milan, qu'il promulga en 313, il accorde aux ministres du culte des privilèges particuliers, sans toutefois inquiéter ou gêner le paganisme; sur ses étendards, il remplace les aigles romaines par la croix de Jésus-Christ, en mémoire de celle qui, dit-on, venait de lui apparaître dans le • ici avec cette devise : lu hoc signo rinces; à laquelle, en effet,
il attribuait la brillante victoire qui le rendait maître de l'empire. En 315, il ordonne la célébration du dimanche, la sanctification du vendredi. En 325, il réunit, à Nicée, le premier concile œcuménique où 318 évoques assemblés condamnèrent la doctrine d'Arius.
Ce fut alors surtout que le christianisme, fécondé par le sang de ses nombreux martyrs, sortit victorieux et plus puissant que jamais de ces terribles combats; et que la chaîne épiscopale, brisée dans presque toutes les provinces gauloises , vint se renouer aux premiers évoques historiques, ainsi que nous allons en avoir la preuve pour celle du Maine dans l'élévation de saint Liboire au siège du Mans.
Saint Liboire, ive évêque du Mans. — Né dans une famille gauloise très-considérée , saint Liboire fut nommé à i'évêché du Mans, en 337, par les vœux unanimes de la province. Jusqu'ici, depuis saint Pavacc, les persécutions n'avaient permis aucune espèce de culte chrétien ostensible. Ce n est pas à dire qu'il n'en existât point un secret, profondément caché dans les lieux solitaires, le silence des forêts, les souterrains mystérieux ; on peut le supposer, mais non pas l'affirmer, ce culte n'ayant rien d'apparent et ne laissant aucunes traces positives de son existence.
A la venue de saint Liboire, le premier des évoques historiques du Maine, tout avait, sous ce rapport, bien changé de face. Non-seulement l'Église n'était plus soumise aux rigueurs des persécutions, mais encore elle se trouvait honorée , protégée; ses ministres étaient environnés d'une grande considéralion, et même investis d'une puissance progressive. Le digne prélat comprit qu'il fallait ici relever la majesté du culte par la décoration des églises et par la solennité des cérémonies. Il accomplit cette double tache à la satisfaction générale, sans ostentation et sans faste. D'une bienveillance paternelle, d'une activité que rien ne pouvait décourager, animé d'un zèle véritablement apostolique, il lit un grand nombre de conversions, répandit incessamment, dans la province du Maine surtout, les bienfaits et les consolations du christianisme. 11 ordonna 217
prêtres, fonda sur divers points de son diocèse 17 églises, et ne perdit jamais une occasion de se distinguer par les bonnes œuvres d'une sainte et féconde charité.
Précisément à cette époque, l'Église de Tours avait pour archevêque l'un des plus puissants, des plus zélés, des plus ardents propagateurs de la foi : le courageux, l'illustre saint Martin. Saint Liboire devint son ami le plus intime : deux hommes de cette valeur étaient faits pour se comprendre, s'estimer, s'unir par la plus cordiale affection. Aussi les voyait-on se faire des visites fréquentes, et s'associer bien souvent pour l'accomplissement de l'œuvre évangélique dans tout le pays. Leur intimité morale était si profonde et si parfaite , que saint Liboire étant tombé dangereusement malade, l'archevêque de Tours en fut averti par le pressentiment d'une inspiration céleste. Il se rend aussitôt près de son ami , lui prodigue les plus tendres soins, les consolations les plus dévouées, les suprêmes et précieux secours de la religion à ses derniers moments ; enfin, après sa mort, le fait solennellement inhumer dans le cimetière des chrétiens. Saint Liboire mourut le 23 juillet 386 , après 49 ans d'un bien digne et bien fructueux épiscopat.
Saint Victor , vc évêque du Mans. — Génoman d'origine , Victor était l'un des disciples de saint Liboire , qui l'avait ordonné sous-diacre, dont il remplissait les fonctions dans son église. D'un caractère simple, mais essentiellement honorable; d'un esprit juste, sage, plein de sens et de sagacité, d'une foi vive et pure, essentiellement dévoué aux intérêts, à la propagation du christianisme, le sous-diacre, dans les moments de loisirs que lui laissaient encore les devoirs de sa charge, cultivait, de ses mains, un petit clos de vigne qu'il possédait auprès de la cité. Suivant les usages de ces temps de la primitive Église, il était marié à Maura, femme d'une piété conforme à la sienne, et père d'un jeune garçon nommé Victeur, alors âgé de dix ans.
En venant au Mans assister saint Liboire à ses derniers instants, saint Martin , avec ce coup-cTœil de l'inspiration qui
pénètre si profondément, avait remarqué le sous-diacre Victor travaillant à sa vigne en chantant, avec piété , les louanges du Seigneur. Il en parla sans doute à saint Liboire dans leurs derniers entretiens; put, de cette manière, s'édifier complètement sur les mérites vrais de Victor et s'affermir ainsi dans la résolution qu'il avait formée de le donner pour successeur à son ami dans l'administration épiscopale du Maine.
Après la mort de saint Liboire, l'archevêque de Tours, dans l'absence du métropolitain archevêque de Rouen, consulta l'assemblée du clergé, des fidèles, pour savoir quel était le nouvel évoque dont ils désiraient faire choix. Tous lui répondirent qu'ils s'en rapportaient h sa haute sagesse. Alors il proposa le sous-diacre Victor, qui fut admis avec d'unanimes applaudissements. Le seul obstacle à cette élection fut la modestie, l'humilité du nouveau prélat, qui ne se rendit qu'aux assurances données par saint Martin que son élévation au siège épiscopal était un sacrifice de dévouement que la Providence exigeait de lui. Maura, consultée parle saint archevêque sur cette détermination grave et qui l'intéressait d'une manière si positive, déclara qu'elle renonçait à tous ses droits d'épouse, afin de laisser à son mari toute latitude pour se consacrer exclusivement au service du Seigneur; et, dans l'intention pieuse d'en pouvoir faire autant de son côté , voulut prendre le voile , et désira surtout le recevoir des mains de l'archevêque de Tours, qui se rendit à ses vœux. Seulement elle lui recommanda son fils, âgé de 10 ans, et qui n'avait point encore été baptisé. Saint Martin comprit les souhaits de cette sainte femme, de cette bonne mère dans toute leur étendue ; baptisa l'enfant, sous le nom de Victeur, fut son parrain, l'emmena dans son diocèse pour diriger lui-même l'éducation qui devait le préparer aux importantes fonctions que la Providence lui réservait.
Après avoir terminé cette importante mission au Mans, par la consécration du nouvel évêque, saint Martin rentra dans sa métropole , accompagné des vœux et des bénédictions de toute la province. Saint Victor prit possession de son siège en 386 ; et, pendant uue gestion épiscopale de 24 ans, s'y lit cous-
tamment admirer par la sagesse, le zèle et la bienveillance de son administration. Il mourut le 26 août 410.
Saint Victeur, vie évêque du Mans. — Fils de saint Victor et de Maura; formé par les soins affectueux et dévoués de saint Martin, qu'il eut la douleur de perdre en 397, saint Victeur avait reçu de l'illustre archevêque la prophétique assurance qu'un jour il serait évêque du Mans. En effet, après la mort de son père saint Victor, le clergé, les fidèles, édifiés de ses éminentes vertus, le nommèrent, d'une voix unanime, au poste honorable que lui avait prédit saint Martin. Une députation des Génomans les plus distingués vint, dans la nouvelle métropole de Tours, lui porter cette grande résolution. Saint Brice, successeur de saint Martin, lui donna la consécration épiscopale. Sa réception au Mans fut aussi cordiable que solennelle; toute la population, le clergé, les autorités en tête, se portèrent au-devant de lui. Son installation eut lieu en
Le nouveau prélat, remarquable par ses moyens naturels, par l'éducation soignée, par la grande instruction qu'il avait reçues de son digne maître, devint, à son tour, une des lumières de l'Eglise ; aussi le vit-on figurer à plusieurs conciles , entre autres à ceux d'Arles, de Tours, etc.; concourir à la rédaction de nombreux canons destinés au maintien de la discipline dans ces temps difficiles; aussi fut-il l'un des trois évoques choisis par le pape saint Hilaire pour défendre et maintenir les Eglises en possession de leurs droits. Il remplit, du reste, avec autant de zèle que de fruit, tous les devoirs de sa charge pendant un épiscopat de 64 ans. Il mourut le leï septembre 474.
Pendant l'administration religieuse de la province du Maine par ces trois premiers évêques historiques de notre pays, des événements d'une grande portée s'étaient accomplis dans toute la domination romaine. Constantin Ier, après avoir choisi Byzance pour sa capitale, et fait bâtir la ville qui porte son nom, avait été remplacé par son fils Constantin II et par leurs successeurs. L'empire, qui marchait rapidement à la décadence,
fut, après le règne de Théodose Ier, vers 395, divisé en deux : 1° celui d'Occident; 2° celui d'Orient.
Dans le Maine, comme dans toutes les Gaules, un mécontententement général se manifestait de nouveau. Les exactions des préfets du prétoire, le despotisme des proconsuls, un dépérissement profond et visible du gouvernement, sa démoralisation progressive, la licence et l'insubordination des légions faisaient en même temps renaître l'impérieux besoin de l'affranchissement, et la facilité des invasions barbares qui devaient l'effectuer.
Déjà quelques attaques partielles avaient été faites par les pirates saxons, ces bandits aux grands couteaux, dont le nom seul est encore une injure dans toute l'Armorique; remontant la Seine et la Loire, pour en piller les bords et disparaître aussitôt dans leurs embarcations légères d'osier , quand ils étaient poursuivis; lorsque tout à coup se fait entendre, au milieu de la stupeur générale, un bruit semblable au mugissement précurseur de la tempête, et de l'ouragan dévastateur des villes et des campagnes.
C'est le farouche Attila, roi des Huns , suivi de sept cent mille barbares, qui tombe, comme une avalanche destructive, sur les Gaules : « précédé par le vent de la terreur. » Plein de confiance dans la réalité de son épouvantable mission, le sanguinaire brigand ne cessait de répéter, avec une cynique forfanterie : « La terre tremble devant moi ; je suis le fléau de Dieu, le marteau de l'univers ! » Et, pour bien faire comprendre la facilité de ses redoutables exécutions chez les nations populeuses, il ajoutait avec une odieuse ironie : « Plus l'herbe est serrée, mieux elle se fauche. » Un pâtre, dit-on, court porter à ce roi tartare le cimeterre qu'il vient de trouver sous les pieds sanglants de sa génisse ; Attila s'en empare avec une joie sauvage, et s'écrie, dans son enthousiasme superstitieux : « Je jure, sur cette arme envovée par les dieux, que nul ne sera jamais mon maître ! »
Voilà cet instrument fatal, par l'action duquel Dieu semble vouloir, en effet, préluder à la destruction définitive do l'em
Mil-
pire ; dans l'intention formelle , et si clairement exprimée , d'humilier l'orgueil de la superbe Rome, d'en punir le sensualisme, la dissolution et l'idolâtrie, en faisant crouler tout l'édifice de son immense domination sous les coups avilissants et décisifs portés par la main victorieuse d'un misérable Tartare.
C'est vers 4M qu'il apparaît dans nos contrées, en y répandant au loin l'épouvante, la dévastation et la mort. Après avoir embrasé tout l'empire , à l'orient comme à l'occident ; ruiné 70 villes, subjugué Théodose II dans trois combats, rendu les empereurs ses tributaires, chassé les Romains des Gaules, avec le concours des autres barbares, qui se ruèrent en même temps sur les possessions du grand peuple, en se disputant ses riches lambeaux, il contribua sans doute à l'affranchissement des Cénomans et des Celtes; mais, assurément, pour les replonger dans un esclavage plus abrutissant encore; si Théodoric, roi des Wisigoths, etMérovée, chef des Francs, n'avaient opposé la plus courageuse et la plus utile résistance aux envahissements, aux désastres de ce farouche usurpateur, qui, vaincu, repoussé dans ses retranchements, termine, en 453. sa criminelle existence au milieu des libations et des plus honteux excès d'une orgie.
Les Romains sont définitivement chassés des Gaules, vers 486, par un dernier exploit de Clovis, général des Francs, contre Syagrius, officier impérial, qu'il battit près de Soissons, et qu'il fit décapiter.
Ainsi se termina dans les Gaules et dans la province du Maine celte longue domination de plus de cinq siècles, qui, sans doute, avait adouci lapreté des mœurs de leurs habitants, répandu les sciences, les arts, la littérature chez les peuples de ces contrées, mais qui les aurait peut-être amollis, démoralisés dans la même proportion, sans la salutaire et protectrice influence du christianisme. Nous allons voir actuellement quelles modifications éprouveront les Cénomans au milieu des nouvelles conditions qui vont les environner.