DEUXIÈME PARTIE
Ici commence, pour la province du Maine, cette phase historique à la fois triste, nébuleuse, rétrograde, au point de vue des lettres, des sciences, des arts libéraux, et de ces formes polies, dont l'ensemble porte encore aujourd'hui le titre de civilisation ; mais grande, féconde, progressive, au point de vue des sentiments honorables, de l'esprit religieux surtout, qui vint y créer des merveilles.
Au milieu de ce cahos universel, de ces idoles, de ces pelvans brisés; des ruines d'un si grand nombre de villes, des cendres de ces temples chrétiens, incendiés par la torche de la superstition et du fanatisme; au milieu de ces champs arrosés par le sang généreux des martyrs de la foi, des courageux défenseurs de la liberté du pays, apparaît debout et resplendissante, comme le phare protecteur après la tempête, une simple croix : symbole touchant et vénéré d'amour et d'expiation!...
Les Cénomans vont se ranger en foule autour de ce divin signe de la régénération et du véritable progrès : mais par quels nombreux et terribles combats ne devront-ils pas acheter cette importante victoire?...
Il semblerait qu'en sortant de la domination romaine, ils vont entrer dans une voie de facile et véritable affranchissement; quand, au contraire, devant eux, vient s'ouvrir une car-
riôre nouvelle, et plus douloureuse encore, de tribulations, de calamités, de désastres !...
Après avoir, pour ainsi dire, commencé par la civilisation, ils vont retourner à la barbarie, à ces formes grossières, dont les influences prolongées des maîtres du monde avaient sensiblement diminué les aspérités. En effet, pendant une domination de 500 ans au moins, les Gaulois adoptèrent les vêtements, les armes, les lois, les mœurs, les noms, le dialecte des Romains : la langue latine leur devint familière; les mariages, fréquents entre les deux peuples; et, comme le dit avec raison, l'abbé Dubos : « Au commencement du vu siècle, il n'y avait presque plus de Gaulois dans les Gaules. »
Mais à peine délivrés du joug de l'empire, les Génomans vont avoir tout à souffrir de la convoitise et des projets ambitieux de leurs voisins : usurpations injustes et meurtrières des Anglais, des Normands, des Angevins, des Bretons, etc.; ravages, déprédations des campagnes du Maine ; sièges, incendies, sac des villes, massacres des habitants, sans distinction de sexe ni d'âge; guerres de religion, de partis, de brigands; profanations des églises, vol des vases, des ornements sacrés; monceaux de ruines, de cendres, de cadavres; épidémies, désolation, misère et mortalité!... Faut-il ensuite s'étonner du peu de sympathie des Génomans pour les cruels et perfides auteurs de tous leurs maux? Faut-il chercher ailleurs l'origine de cette juste et sage défiance, qui leur fait repousser instinctivement tout projet d'alliance avec des peuples aussi malveillants, aussi dangereux?...
Tel sera l'ensemble des épreuves douloureuses que les Génomans vont avoir à supporter, et dans le triomphe desquelles nous les verrons toujours déployer un courage, un dévouement, une persévérance au-dessus des plus grands éloges.
Toutefois, au milieu de ces tristes créations de l'ignorance, de la superstition et du fanatisme émanés du sentiment humain, apparaîtront, comme de bienfaisantes et célestes compensalions, les sublimes effets du sentiment religieux sur le retour
des lettres, des sciences, des arts, de la morale, de la philosophie, de la civilisation, jusqu'au moment où l'esprit humain, ébloui par les hallucinations de la vanité, de l'orgueil, compromettra ces précieux résultats par les plus funestes excentricités , par tous les genres de paradoxes et d'erreurs, comme nous l'observerons enfin dans les temps modernes.
Désirant embrasser, avec logique et précision, les grandes vicissitudes propres au moyen-âge, et surtout, d'après ces considérations déterminantes, nous retendrons depuis l'affranchissement définitif des Gaules par Glovis, premier roi chrétien des Francs, 486, jusqu'au brillant siècle de Louis XIV, 1643, où nous verrons, en effet, se préparer, au flambeau séduisant et fascinateur des arts, des sciences et des lettres, du luxe des voluptés, du sensualisme et de ses corruptions, la terrible catastrophe révolutionnaire qui semble avoir tout remis en question dans le Maine, comme dans la France entière.
Pour offrir dans un jour suffisant les points essentiels de l'importante phase historique dans laquelle nous allons entrer, nous diviserons cette deuxième partie en trois chapitres principaux, d'après les trois grands faits qui s'y rencontrent : 1° Établissement des Francs, retour a la barbarie; — II0 Développement du sentiment religieux, tendance a la civilisation ; — 111° retour des lettres, des sciences et des