‹ Histoire complète de la province du Maine depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours (volume 2)Chapitre 43 sur 45 · PENDANT LE MOYEN-AGE · texte numérisé non relu

PENDANT LE MOYEN-AGE

Les Cénomans, au moyen-âge, parlaient, dans les campagnes et surtout dans les villes, un langage qu'ils tenaient bien probablement des Romains. Aujourd'hui, dans les villages

de notre province, on retrouve encore ce vocabulaire avec ses caractères essentiels, et qui témoignent positivement de l'origine que nous venons de lui suppose .

Dans la plupart des expressions de ce langage, ainsi que nous l'avons déjà fait observer en étudiant l'origine de notre idiome, on constate aisément l'étymologie latine, ou, pour mieux dire, ce langage n'est lui-même qu'un latin dégénéré : tel qu'on dut le parler quelque temps après l'invasion, pendant la domination romaine, et même dans les siècles qui la suivirent.

L'établissement de cette langue, sinon exclusivement propre, au moins plus particulière à la province du Maine ; de cette langue qui n'est point un patois, comme le provençal; ni surtout un dialecte primitif comme le breton avec sa grammaire, son dictionnaire et même sa prosodie , s'explique, du reste, par les enseignements les plus positifs de l'histoire.

En effet, les Génomans, comme nous l'avons dit plus d'une fois, étaient, sans exception, de tous les peuples de la Gaule, celui qui dans tous les temps s'attacha le plus sincèrement aux Romains; celui que les Romains, de leur côté, parurent admettre le plus particulièrement dans leur confiance et dans leur estime. De ces bonnes dispositions réciproques naquirent tout naturellement des rapports fréquents, habituels, multipliés; et de ces rapports eux-mêmes une fusion progressive dans les coutumes, les mœurs, et spécialement les expressions du langage.

Aussi voyez les résultats des conditions opposées relativement à l'objet qui nous occupe. Moins ces relations des Gaulois avec les Romains, pendant la domination, furent libres, faciles, confiantes, plus l'idiome des premiers conserva son caractère primitif; moins il prit de la nature et de l'expression de celui des seconds. Ainsi, les Rretons, pourtant si voisins des Génomans, avec lesquels ils semblent se confondre par leur territoire, mais rebelles à l'invasion, à la domination romaine, comme séquestrés en dehors de l'influence des vainqueurs, gardèrent si positivement leur dialecte naturel , qu'ils parlent

encore le celtique, avec des modifications relatives aux différentes localités ; mais sans présenter aucune de ces nombreuses et remarquables étymologies latines que nous retrouvons presque partout dans les expressions habituelles de notre vieux langage, et dont nous allons citer quelques exemples ici, pris au hasard, parmi celles qui le constituent. Ceux qui voudraient se livrer à l'étude curieuse du plus grand nombre de ces expressions particulières au Maine, les trouveront exposées, avec autant d'intelligence que de soin, dans la seconde édition de l'intéressant ouvrage de M. Raoul de Montesson, que nous avons déjà cité sous le titre de : « Vocabulaire du Haut- Maine. »

Achaler : ennuyer, contrarier, etc.; a calore fatigare : fatiguer par la chaleur. Adlesi ou Adelaisi : sujet facétieux, désœuvré, etc. : ad lusum. deditus : adonné au jeu, à la plaisanterie. Adenter : poser un vase sur son ouverture : ad dentés ponere, poser sur les dents, sur la bouche. Aleuser, Alouser : louer, vanter beaucoup; ad laudare, vanter avec excès. Affondrer : couler à fond, précipiter jusqu'au fond ; ad fundumpreecipitare, jeter au fond. Anui : aujourd'hui ; a nocte, depuis la nuit. Aveindre : atteindre à un objet, le saisir; advenive, venir à une chose, y arriver. Allumelle : mauvais couteau sans manche, qui n'a, pour ainsi dire, que sa lame ; ad lamellam culter; couteau jusqu'à sa lame seulement.

Accouer : attacher un animal à la queue d'un autre ; adeaudam alligare, attacher à la queue, etc.

Concrire : se former, s'engendrer; cum creare, se créer avec certains éléments. Gorporence : grosse complexion, stature forte ; corporatio, corpulence, etc.

Devaller : suivre une pente, descendre ; de valle, ire, marcher sur le penchant d'une vallée.

Epierrer : poursuivre à coups de pierres, lapider; e petrâ percutere, frapper d'une pierre, etc.

Feni : Amas négligé de foin, de paille, etc., en poussière; feni colluvies, déchets de foin avarié. Fouillard : branche d'arbre avec ses feuilles; foliatus ranius, rameau feuillu, etc.

Longis : lent, paresseux; longus activitate, long pour l'activité, l'action, etc.

Mériennée, méridienne : repos au milieu du jour, sieste ; meridiari, dormir après-midi ; meridiatio , somme après le dîner.

Mollir : faiblir, céder après résistance ; molliri, mollescere, fléchir, ne pas tenir ferme, se rendre, etc.

Nouseux : timide, craintif; non ausus, qui n'a pas la résolution, la hardiesse, etc.

Piaffe : Luxe vulgaire et vaniteux ; Fastus, ostentation déréglée.

Pinger : s'enfoncer les pieds dans l'eau, dans la boue; pinguescere, s'engraisser, se salir, etc.

Quasi, quasiment : presque, à peu près; quasi, ainsi que quasimodô, peu s'en faut, etc.

Reissier : manger entre le dîner et le souper, faire collation ; recœnare, dîner une seconde fois ; ou rursus satiari, se rassasier de nouveau. Requeper: recommencer, prendre une seconde fois quelque chose; recipere, faire encore; rursus capere -, prendre derechef, etc.

Solier : grenier bien exposé au soleil, où l'on met ordinairement les fourrages; solarium, lieu exposé au soleil, vers le haut d'une maison, etc.

Terper : rebondir vivement, avec une sorte de vibration ; trepidare, trembler, frémir, vibrer.

Tollir : diminuer, affaiblir, se dit surtout du jour, de la lumière ; tollere, enlever, ôter, etc.

Vère : oui , assurément ; vere , vraiment , certainement. voaler : crier, appeler à pleine voix, très-haut ; vocem tollere, élever la voix ; vociferari, crier très-fort, etc.

Nous pourrions citer un nombre infini de ces termes, encore en usage dans les campagnes du Maine, évidemment dérivés du latin rustique, et dont l'expression est tellement précise que l'on arrive difficilement à remplacer chacun d'eux autrement que par une périphrase. Si nous voulions pousser encore plus loin cette importante et curieuse étude, il nous serait égale-

ment facile de prouver, par des exemples, que beaucoup de ces termes de notre langue, dite gallo-romaine, dérivent aussi du grec, dont une assez grande partie des mots latins ont également pris naissance ; mais nous laisserons aux savants 'polyglottes, qui s'en acquitteront beaucoup mieux que nous, le soin d'approfondir un sujet dont l'extension dépasserait d'ailleurs les bornes que nous devons naturellement imposer à ce travail, en terminant ici la seconde partie de notre histoire de la province du Maine, pour tout ce qui rentre essentiellement dans les considérations relatives au moyen-âge.

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