III. Arrondissement de Mayenne
Embrassant toute l'extrémité nord du département de la Mayenne, dont il forme plus du tiers en superficie ; présentant la figure d'un parallélogramme étendu, par son plus grand diamètre, de l'est à l'ouest, cet arrondissement se subdivise en 12 cantons : Mayenne, qui en forme deux; Ambrières, Bais, Couptrain, Ernée, Gorron, Lehorps, Landivi, Lassay, Pré-en-Pail, Vilaines-la-Juhel. Nous y remarquerons surtout Mayenne, par son importance et par ses nombreux souvenirs historiques ; Jublains, comme ayant été le siège de l'antique Nœodunum, capitale des Diablintes.
Mayenne. — Sous-préfecture du département de la Mayenne, offrant un tribunal de première instance, de commerce, un séminaire, un vieux château qui domine la cité ; à 30 kilomètres nord-est de Laval, sur la rivière du même nom, la ville de Mayenne dut son origine, comme celles dont nous venons de parler, à la forteresse qui la protégea tant de fois dans les guerres terribles qu'elle eut à soutenir pendant le moyenâge contre les Normands, les Anglais, et les divers partis politiques ou religieux; dans les temps modernes, tantôt contre les républicains, et tantôt contre les royalistes.
Elle reçut une grande illustration de ses familles seigneuriales; érigée d'abord en marquisat en faveur de Claude Ier,
duc de Guise, elle le fut, vers 1573, en duché-pairie, pour Charles de Lorraine, qui prit le titre de duc de Mayenne.
Avec une population de 9,782 habitants, en 1839, d'après le Mémorial de la Mayenne, et qui paraît aujourd'hui, suivant Bachelet et Dezobry, se réduire à 8,203, elle offre encore un grand nombre de rues tortueuses, de maisons mal bâties; quelques-uns de ses quartiers seulement ont profité des progrès incontestables dans la manière de construire.
Assez longtemps rivale, en importance, de Laval, Mayenne lui céda le pas dès que Hamon, fils de Gui II, prenant cette première ville sous sa protection, l'eut fait entourer de murailles et favorisée de plusieurs importantes immunités. Mayenne aujourd'hui, comme depuis longtemps, se fait remarquer par ses fabriques de mouchoirs, calicots, etc., son grand commerce de toiles, grains, bestiaux. On y trouve deux ponts en pierre sur la Mayenne : le vieux, du ixe siècle ; le nouveau, construit en 1837 ; les restes du château des ducs de Mayenne, servant de prison ; l'hôpital des malades, du xie siècle ; de la Madeleine, établi en 1780, dans l'ancien couvent des Bénédictins, supprimé en 1743, pour les vieillards, les enfants trouvés, etc.
Jublaiiss. — Sur la route d'Évron à Mayenne, à 11 kilomètres sud-est de cette ville, on trouve le bourg de Jublains, appartenant à cet arrondissement, avec une importance de cinquante feux au plus; n'offrant du reste, comme localité moderne, rien de bien remarquable ; mais, au point de vue des souvenirs antiques, présentant le plus grand intérêt, comme ayant été jadis le siège de Nœodunum, ancienne capitale des Diablintes, dont il nous importe surtout de constater l'existence, le pays d'habitation, les précieux vestiges, etc. : points essentiels de leur histoire, devenus, dans nos temps modernes, autant d'objets de contestation entre les savants.
Diabliistes. — Cet ancien peuple de la Gaule celtique, troisième division des Aulerces, a fixé particulièrement l'attention des historiens. Quelques-uns ont douté de son existence; d'autres ont contesté son établissement dans la province du Maine ; d'autres, enfin, discuté sur le nom de sa capitale, sur
le lieu précis qu'elle occupait : nous chercherons, dans les faits eux-mêmes, la solution positive de ces importantes questions.
L'existence des Diablintes paraît suffisament démontrée par le concours des documents positifs qui servent à l'établir. Ainsi : César, dans ses Commentaires, parle, sous le nom de Diablintes, de cette division des Aulerces, qu'il place dans la Gaule celtique. Pline l'ancien les appelait Diablintes, et Ptolémée, qui commençait à écrire vers l'an 128 de l'ère chrétienne : Diaulites. Il dit positivement : « Au milieu des terres, et plus à l'est que les Vénètes, sont les Aulerci Diaulites, dont la capitale est Nœodunum... Après eux, les Arviens et la ville de Vagoritum. » D'autres documents, plus rapprochés de nous, vont confirmer la réalité de ces anciens témoignages.
Par des raisons, qu'il nous semblerait oiseux de produire, et surtout de réfuter, des historiens, et même des géographes, admettant l'existence des Diablintes, les ont placés partout ailleurs que dans la province du Maine. Par exemple, dans le Haut-Perche, en leur donnant pour capitale : Noviodunum, qu'ils croyaient être Nogent-le Rotrou ; dans une partie de l'Armorique ; aux environs de Dol; enfin, jusque dans le Brabant, etc.
Des documents authentiques démontrent qu'ils occupaient, dans la province du Maine, cette partie que représente aujourd'hui l'arrondissement de Mayenne, en s'étendant probablement un peu davantage du côté de la mer, comme le pense notre judicieux compatriote, M. Fr. Étoc-Démazy, dans la consciencieuse dissertation qu'il a publiée vers 1842 : « sur le pays des Diablintes. »
Saint Bertrand, xie évêque du Mans, décédé vers 624, dit positivement, dans un legs fait à sa cathédrale, en indiquant le lieu où se trouvent les objets concédés : «Domum Diablentes, quant meo opère œdificavi; puis les propriétés qu'il avait achetées aux environs : Locum qui dicitur Calviaco, vel quidquid undique in oppido Diablintis juxta ripani Aroenis (luvioli.,.Cum taxonaria quam vindicavi... Excepto res antiquas sanctœ ecclesioe Diablinticce. »
Saint Beraire, xme évêque du Mans, mort en 679, a laissé un testament dans lequel il est textuellement écrit : « qu'il fit bâtir un monastère de filles « : Caladunno in pago cenomanico in condita Diablintica, » en l'honneur de N.-D. de Saint-Pierre. »
Surius, auteur de la Vie de saint Siviard, abbé du diocèse du Mans, écrite au vme siècle, dit positivement : « Natus est in pago cenomanico, et in parochia Diablintica, christianis ac Deum timentibus parentibus. »
Une charte de Gharlemagne, de la fin du vme siècle, parle du : « Monasterium sancti Martini in Diablinto. » Une autre de son fils, Louis le Débonnaire, du commencement du ixe, « range ce monastère au nombre des communautés dépendantes de la cathédrale du Mans, dont Jublains était comme une sorte de succursale : » condition qui, peut-être, a donné naissance à l'opinion de ceux qui voulaient, comme nous le verrons, ériger Nœodunum en évêché; mais qui prouve : « que de temps immémorial l'évéché du Mans eut des possessions -dans le pays des Diablintes. »
Tous les faits coïncident parfaitement avecles documenlshistoriques : ainsi, la petite rivière d'Aron, Aroena, coule dans cette contrée du nord-est au sud- ouest, entre Mayenne et Jublains; Marcillé, à 8 kilom.est de Mayenne, rappelle la : villam Marciliaco sitam secus Diablintas vicum , dont il est aussi question dans le testament de saint Bertrand; « le hameau de Chelay, dit M. Etoc-Demazy, qui représente le Calviacus du même écrit ; le Tridentum, Trans, dont il est fait mention dans la vie de saint Domnole par les Bolandistes; la villa Mensiones, que les chartes jointes à la Vie de saint Aldric publiée par Baluze disent être située in condita Diablintica, et que l'on retrouve dans le bourg de Mezanger, situé entre Évron et Jublains. » Enfin il est de notoriété qu'anciennement il existait, sur la rive gauche de la Mayenne, près et au nord-ouest de Jublains, un ancien monastère sous l'invocation de saint Martin, rappelant exactement : « le monasterium sancti Martini in Diablintico » dont il est parlé dans une charte que rapportent les actes du xxie évêque du Mans : Francon Ier, mort en 816, etc.
842 DEUXIEME EMI'IHE.
En présence de semblables documents, les historiens sérieux : l'abbé Lebeuf, MM. le baron Valckenaer , Verger, Etoc- Demazy, etc., qui se sont particulièrement occupés de ce sujet, n'ont point hésité à partager l'opinion des anciens géographes, de Cluvier, de Danville, etc., qui tous placent les Diablintes dans le Bas-Maine.
Suivant Danville, le pays de cette division des Aulerces devait renfermer les anciens doyennés d'Évron, de Javron, du Passais manceau, peut-être même du Passais normand; des doyennés de Lassay, de la Roche-Mabille, et certainement de Mayenne, d'Ernée, etc.
Pour compléter ces rapides considérations sur le pays des Diablintes nous rechercherons quelle en était la capitale, où se trouvait le siège de cette dernière, et quels sont actuellement les ruines, les objets d'antiquités auxquels se rattachent les principaux souvenirs historiques de ces contrées.
Capitale des Diablintes : Nœodunum. — Les Romains, comme nous l'avons déjà vu par les Commentaires de César, la nommaient Nœodunum lors de leur invasion dans les Gaules. Vers 360, comme le fait observer Dulaure, « Histoire des environs de Paris, » le plus grand nombre des anciennes capitales abandonnèrent leurs noms antiques pour prendre celui des peuples dont elles offraient la principale cité. Ce fut ainsi que Suindinum s'appela Cenomanum; et par aphérèse : Mans; et Nœodunum : Diablentum, Diablent; et par la même figure : Iablent, d'où l'on a formé Jublent ou Jublains.
C'est en effet dans le lieu même qu'occupe aujourd'hui ce bourg de l'arrondissement de Mayenne, que se trouvait Nœodunum, capitale des Diablintes ; aussi, lors même que ces enseignements étymologiques n'existeraient pas ou ne seraient point admis, le fait historique n'en serait pas moins établi, démontré par les ruines, les débris monumentaux, les objets antiques et tous ces grands enseignements archéologiques du passé, dont Jublains et ses environs se montrent aujourd'hui si prodigues; par la place que César, Pline et Ptolémée lui assignèrent au nombre des métropoles ; enfin par le titre de cité qu'elle reçoit
dans la division géographique et civile de la 3e Lyonnaise, où nous la voyons au rang des neuf capitales qui s'y trouvent nommées, sous le titre de metropolis civitas Diablintum, ou Jublains, occupant la neuvième place; ainsi que metropolis civitas Cenomanorum : le Mans, se trouve à la deuxième.
Dès lors, ce petit bourg actuel de Jublains, avec son église du xme ou xive siècle, ne présentant aucune maison remarquable, fut, comme tout paraît le démontrer, bâti sur les ruines de l'antique Nœodunum, capitale des Diablintes.
Ne mettant aucun terme aux aphérèses, aux inductions étymologiques, des écrivains modernes sont allés jusqu'à faire venir, dans leurs métamorphoses grammaticales, Jublains de : Julii Balnea, par contraction : Jules-l es-Bains. Nous ne les soutiendrons pas dans ces inductions qui pourraient bien n'être que des jeux de mots; nous suivrons seulement les hommes plus positifs qui, par leurs découvertes archéologiques, ont élucidé les vérités que nous venons de constater en donnant à ce grand fait historique l'importance qu'il présente et l'intérêt qu'il mérite.
Vers 1776, M. Lair-Lamotte, curé de Jublains, en faisant défricher un champ du presbytère, découvrit l'aire de quelque petit salon offrant 3 mètres 25 centimètres, sur 1 mètre 30 centimètres ; pavé en mosaïque dont les carrés élémentaires offraient 2 centimètres, et les pièces de carrelage, de 40 à 43. Au milieu se voyait la représentation d'un aigle aux ailes déployées. Le fond, d'un beau jaune, se trouvait entouré d'un cadre vernissé, d'une sorte de faïence très-solide.
En 1785, M. Savare, également curé de Jublains, pour donner, comme son prédécesseur, du travail aux indigents, fit commencer des fouilles dans le taillis de la Tonnelle, et mit à découvert une rue assez large bordée par des maisons dont le pavage était couvert d'un encaustique rouge bien conservé; le reste des murailles n'offrait que 65 à 95 centimètres d'élévation. Des cercueils à forme antique, des statues en terre, plus ou moins incomplètes, des médailles anciennes, des fragments
de vases ornés de bas-reliefs, etc., furent trouvés dans ces diverses explorations.
Mais les recherches les plus étendues et les plus suivies, dans cette importante localité, furent effectuées, vers 1834, 1835, 1839 et 1840, par M. F.-J. Verger, puissamment secondé, pour ces dernières, par M. Magdeleine, ingénieur du département de la Mayenne.
En suivant Tordre des habiles investigations de ces deux savants, nous trouvons d'abord « la forteresse romaine connue sous le nom de Camp de César et que les habitants nomment encore : Taillis du mur. » Assez près de l'église, à l'ouest, elle présente un parallélogramme régulier de 118 mètres sur 108; encore entouré de murs assez bien conservés dans quelques endroits; offrante mètres d'épaisseur, et de 3 à 4 d'élévation dans plusieurs parties de ces ruines.
Leur construction est parfaitement romaine; ainsi : Fondation : blocs de granit de 1 m. 10 c. à 65 c. de longueur sur 30 à 35 c. d'épaisseur. Deuxième assise : deux ou trois rangs de briques rouges, de 33 à 35 c. de longueur, sur 2 ou 3 d'épaisseur. Troisième assise : cinq rangs de pierres cuboïdes, petit appareil. Puis alternativement briques et pierres formant ainsi le parement vu. L'intérieur de la muraille est faite de pierres sans échantillon et baignées dans le ciment.
L'enceinte est flanquée de neuf tours, dont quatre occupent les angles. De cette forteresse, on domine tout le pays à 12 et 24 kilomètres; lequel déroule sous les yeux un admirable panorama.
L'assiette de l'ancienne ville qui, d'après M. Verger, peut occuper un espace de 2,000 à 3,000 mètres de circonférence, est aujourd'hui remplie par les maisons du bourg, des jardins, des prés, des taillis, etc. Presque partout on y rencontre des débris de tuiles, poteries, ciments, pierres travaillées, etc. « Tout, dans ces lieux, ajoute M. Verger, respire un parfum d'antiquité qui doit plaire aux amateurs! »
A quelque distance de la forteresse existe une fontaine à laquelle, en raison du nom que la tradition lui conserve, on
donna plus d'importance que sans doute elle n'en mérite bien réellement. On l'appelle, dans le pays : fontaine de Jovance : d'où les partisans du merveilleux ont traduit : fontaine de Jouvence, en attribuant à ses eaux la vertu précieuse de celles de la source du même nom que le maître des dieux forma par la métamorphose d'une jeune et charmante nayade.
P. Renouard était sans doute sous le charme de cette fabuleuse réminiscence lorsque dans ses Essais historiques il faisait, de la modeste fontaine de Jublains, une si pompeuse description : « La fontaine de Jovance est de figure ovale, ceinte de belles pierres de taille; et au bout, vers le nord, il y a une voûte haute de 32 à 65 centimètres par-dessous laquelle l'eau venait à la fontaine par différents canaux. Au travers des fables que la crédulité raconte sur cette fontaine; au travers des apparitions de fées sur ses bords, de vieillards vêtus de blanc, ne pourrait-on pas reconnaître les druides et druidesses qui venaient, d'après leur religion, rendre hommage à cette fontaine? L'erreur, en se perpétuant d'âge en âge, laisse entrevoir la trace de quelques faits anciens?... »
Malheureusement, M. Verger qui, 23 ans plus tard, voyait les objets sur le lieu même, avec beaucoup moins de prestiges, vint dissiper ces poétiques illusions et réduire le tableau delà merveilleuse fontaine à sa prosaïque et naturelle simplicité : « En visitant la fontaine de Jovance, que quelques-uns appellent Jouvence, je me promettais, dit M. Verger, une exploration fort curieuse, surtout après le récit qu'en avait fait Renouard. Les idées connues sur le nom de Jouvence me firent penser qu'elle avait au moins la réputation de guérir ceux qui faisaient usage de ses eaux. Mon désappointement fut complet : je ne trouvai qu'un trou carré, garni de pierres de toutes grosseurs, peu ou point taillées; dont l'eau n'est ni thermale, ni minérale, ni même de bonne qualité pour boire... La ferme qui se trouve auprès, porte le nom de maison de Jovance. » Du reste, les habitants ne savent absolument rien sur les prétendues vertus de la source.
Les recherches faites par M. Verger, en 4834 et 1835, sur
des terrains particuliers au milieu des débris qui ensevelissaient les ruines, des taillis, des ronces, des épines qui en défendaient rapproche, des cultures qui ne permettaient pas de les fouiller en liberté, ne pouvaient pas, malgré son dévouement à la science, lui fournir des résultats bien importants : des sarcophages anciens, des portions de murailles, des fragments de briques, de poteries, des médailles, etc., furent cependant le prix de ses premières investigations. Mais, en 1839 et 1840, il put s'y livrera des travaux à la fois plus faciles et plus fructueux.
M. Magdeleine, ingénieur en chef du département de la Mayenne, comprenant, d'après les fouilles déjà faites à Jublains, toute l'importance archéologique de leur continuation , et l'avantage de conserver ces ruines antiques, obtint du Conseil général que le département fît l'acquisition de tout l'emplacement de la forteresse; et des entrepreneurs de la route d'Évron à Jublains, qu'ils enlevassent gratis, de cette enceinte, la terre et les débris, dont ils auraient besoin pour les remblais; ce qui la débarrassa de plus de trois mille tombereaux de ces débris, de ces terres, en rendant les fouilles plus faciles et moins dispendieuses.
On put alors vérifier les découvertes déjà faites, en effectuer de nouvelles ; observer la base des tours, l'ouverture des portes, les constructions intérieures , le sol des cours enduit d'un ciment bien conservé, présentant une pente assez forte de TE. à PO.; le pavage des appartements en carreaux de terre cuite, rouge, posés très-solidement sur leurs mortiers épais, etc.
Ce camp de César, offrant encore, aux savantes recherches, beaucoup d'autres vestiges, est donc bien évidemment une forteresse romaine , dont il était d'autant plus important de conserver les belles ruines, que des enceintes aussi vastes, aussi complètes, sont bien rares dans la province du Maine, et môme en France. Pourtant ce n'est qu'une petite partie des antiques souvenirs archéologiques de Jublains, signalés par M. Verger lors de ses fouilles sur d'autres points de ce territoire.
Dans le taillis du Temple, ainsi nommé parce qu'il servait d'emplacement à quelque grand édifice consacré , on a retrouvé des traces curieuses : telles que « les murs d'enceinte peints à fresque ; une masse carrée, dit M. Verger, que nous regardons comme les restes d'un temple , deux piliers qui devaient servir de base à deux colonnes formant un pérystile, etc. »
Parmi les principaux objets découverts dans les différentes fouilles de Jublains, nous indiquerons les suivants: des sarcophages en pierre, en béton, en brique, etc. ; offrant ordinairement: longueur 2 m. 10 cent. ; largeur à la tête, 77 cent. ; aux pieds, 43; épaisseur des bords, 8 cent.; cippes de colonnes en grès, tronçons cannelés, fragments de chapiteaux d'ordre corinthien, surtout dans le taillis du Temple ; un morceau de marbre blanc, plat, de 30 centim., avec un feuillage habilement sculpté ; d'autres fragments de beaux marbres de diverses couleurs ; des débris de poteries fines, rouges avec figures en relief; des briques de 42 centim. sur 31 et 4 1/2 d'épaisseur ; des parties de mosaïque ; des pierres gravées, des ustensiles de cuisine en fer, de petite dimension : pincettes, spatules, broches, etc. ; clefs de même métal, en forme de T; agrafes en bronze , avec têtes ciselées ; lames de sabres, fers de lances, javelots, etc. ; bagues chevalières, avec pierres fines ; monnaies en cuivre, la plupart romaines ; médailles de différentes époques, etc.
D'après le caractère, le nombre, l'étendue, l'importance des ruines que le territoire de Jublains offre sur tous ses points ; d'après la nature, la diversité, les conditions des objets que les fouilles ont exhumés de ces immenses débris, et que, chaque jour encore, le hasard fait rencontrer assez souvent à peu de profondeur, il est impossible de ne pas admettre, dans le taillis du Mur, l'existence d'une forteresse romaine, remontant à l'époque de l'invasion ; dans le village et ses environs, celle de la capitale des Diablintes, de Nœodunum, antérieure à l'apparition de César dans les Gaules, dans la province du Maine. Une dernière question se présente : celle de savoir si,
8i8 DEUXIÈME EMPIRE.
dans celte province, Jublains eut quelquefois le titre et la qualité d'évêché.
Dans ces derniers temps, lorsque le département de la Mayenne renouvela ses prétentions à la laveur d'un évéché particulier , prétentions justes et qu'assurément nous sommes loin de condamner, plusieurs écrivains du pays renouvelèrent aussi, par des motifs qu'il est aisé de comprendre, mais que nous n'approuvons pas sans réserves, l'opinion, toujours victorieusement repoussée, de la réalité d'un véritable siège épiscopal à Jublains, dans les premiers siècles de l'occupation romaine.
Plusieurs de ces écrivains sont précisément ceux qui, sans aucune preuve, et contrairement à l'évidence historique, voulurent, sous le prestige d'une autorité sans fondement, retarder jusqu'au milieu du me siècle de l'ère chrétienne la venue de saint Julien au Mans : exactement à l'époque où les plus violentes persécutions n'auraient jamais permis sa longue et paisible administration spirituelle.
Dans cette nouvelle question, ainsi que dans la première, ces écrivains et tous ceux du même système n'ont eu qu'une idée fixe ; et pour la faire prévaloir, ont alors abusé des mots, des choses et des faits historiques les mieux établis : il suffira, pour les réfuter définitivement, de rétablir simplement l'ordre dans ces faits, dans ces choses et dans ces mots.
Le terme diocèse, autrefois, signifia d'abord administration, division administrative d'un lieutenant du prétoire ; ensuite, gouvernement de plusieurs provinces des Gaules , sous la domination romaine; enfin, juridiction d'un évoque sous le gouvernement civil ou militaire de cette domination pendant jes premiers siècles.
On attribue au pape saint Denis l'établissement des diocèses ecclésiastiques vers 260 ; et leur généralisation à Constantin, dont la conversion eut lieu vers 312. Pour ces diocèses, l'Église devait se conformer à l'organisation politique des Romains.
Toute cité possédait alors son évéché particulier; avec un
simple évêque dans celles où les Romains n'avaient que des délégués subalternes ; avec un métropolitain primat , dans celles où se trouvait un gouverneur. La Notice des Gaules, de 400, dans le tableau qu'elle donne de la division géographique de la 3e Lyonnaise en neuf cités, distingue parfaitement celle des Cénomans, qu'elle place au second rang, de celle des Diablintes, qu'elle met au neuvième. Si donc un évêché eût existé chez ces derniers, il serait étrange de trouver ici Nœodunum dans cette condition exceptionnelle, et noté seulement comme cité d'un diocèse civil : ainsi qu'on nommait alors, comme nous l'avons dit, les gouvernements étrangers à l'administration purement ecclésiastique.
Ajoutons, en terminant, comme raisons définitives, que l'on a, dans les anciens temps, par le terme d'évêché, lui-même, désigné tout autre chose que ce qu'il faut réellement entendre parce terme. « Le diocèse, dit Guillaume Britton, Dictionnaire de Trévoux, est proprement le territoire et le gouvernement d'une église baptismale ou paroissiale ; d'où vient que plusieurs auteurs se sont servis de ce nom pour signifier une simple paroisse. »
Voilà précisément l'erreur palpable dans laquelle sont tombés quelques-uns des écrivains du Bas-Maine , à l'occasion de l'évêché prétendu. Ils ont lu dans la Vie de saint Saviard la désignation du territoire de Jublains par les mots Parochia diablintica; « Ce qui doit s'entendre, ont-ils ajouté, d'un diocèse, d'après la remarque de l'abbé Fleury. » En admettant un aussi faux principe, combien de simples succursales plus ou moins anciennes élèveraient aujourd'hui leurs prétentions aux honneurs de l'évêché !
Saint Samson, de 550 à 559, vient d'Angleterre s'établir dans l'Armorique, y fonde un monastère autour duquel se bâtissent des maisons dont l'agglomération forme bientôt une ville sous le nom de Dolum ou Dol ; avec établissement d'un évêché dont saint Samson, déjà métropolitain de la Grande- Bretagne, devint le premier pontife. Or, il arriva, sans qu'il soit possible d'en bien trouver la raison, que cet antique siège épis- II 54
copal fut désigné dans les chroniques sous les noms de : Diablintes vel Dota Britonum; d'où n'ont pas manqué de surgir ces prétentions systématiques de placer d'abord les Diablintes en Bretagne; ensuite, par une idée contraire, de placer, à Jublains, dans le môme temps, le siège d'un véritable évêché. Il existe heureusement un fait historique essentiel, devant lequel toutes ces hypothèses frivoles s'évanouissent et disparaissent entièrement : l'évêché du Mans, institué par saint Julien dès le Ier siècle de l'ère chrétienne, ainsi que nous croyons l'avoir prouvé, n'a pas cessé de fonder soit des églises, des chapelles, des prieurés, des monastères, aussi bien sur le territoire des Cénomans que sur celui des Arviens et des Diablintes; ce qui, bien évidemment, n'eût pas été possible si les Diablintes et les Arviens eussent possédé leur évêché particulier. Celui de Jublains est donc imaginaire, le résultat d'une confusion ou d'une hypothèse; et dans la supposition même où Nœodunum eût offert, pour quelque phase de l'histoire du Maine, des attributions dans l'administration épiscopale, ce n'a jamais été qu'à simple titre de succursale de Suindinum ; de Tévêché du Mans.
§ V. Conclusion.
En terminant l'Histoire de la province du Maine par la solution du grand problème qui se posait naturellement à son principe, qui dominait ses détails et son ensemble, nous espérons avoir mis à ce travail le véritable et le plus utile complément qu'il semblait exiger.
Il nous parait, en effet, actuellement démontré qu'à l'arrivée de César dans les Gaules, notre pays était habité par les anciens Celtes ; que les Aulerces occupaient la province du Maine, divisée en trois peuples confédérés : 1° les Cénomans, 2° les Arviens, 3° les Diablintes; que leurs capitales existaient positivement : 1° Suindinum., au Mans; 2n Vagoritum, sur le territoire de Thorigné-en-Charnie ; 3° Nœodunum, à Jublains.
De telle sorte que ces trois capitales marquaient un triangle rectangle, dont le grand côté se trouvait formé par la voie militaire, qui sous la domination romaine se poursuivit directement de Suindinum à Nœodunum ; le petit, par la voie qui, dans le même temps, fut ouverte de Vagoritum à Nœodunum ; le moyen, par une ligne tirée de Suindinum à Vagoritum, sans voie romaine connue.
Dans chacune de ces antiques cités, les Romains ont, sans doute, fait de grandes constructions , entrepris d'immenses travaux ; le nombre et le caractère des ruines qui s'y rencontrent ne laissent aucun doute à cet égard. Mais il est impossible d'admettre qu'ils aient été les premiers fondateurs de ces métropoles, puisqu'ils déclarent eux-mêmes les avoir trouvées debout lors de l'invasion des Gaules, et qu'aujourd'hui même on y voit réunis, en grand nombre, des types archéologiques appartenant aux époques celtique, romaine et franque. Le Mans, par exemple, ainsi que nous l'avons fait observer, présente, en effet, d'une manière incontestable, ces trois principaux caractères d'édification.
Il est à remarquer, du reste, que, dans le Maine, Suindinum seul, parmi ces trois cités, survécut à la domination romaine, comme ville puissante et forte, sous le nom de Cœnomanum, le Mans ; tandis que Vagoritum et Nœodunum disparurent, pour faire place à deux simples villages, riches seulement de leurs antiques ruines et de leurs glorieux souvenirs.
Cet important et curieux fait historique s'explique d'ailleurs assez naturellement. Nœodunum et Vagoritum n'offraient, en effet, dans cette province, qu'une importance bien secondaire, et, parleur situation, aucune défense naturelle: presque toute leur puissance tenant aux travaux de fortification des Romains. Aussi, dès les premières années de l'affranchissement, leur importance fut-elle détruite, et complètement anéantie dès qu'il fut bien reconnu, par les Francs, qu'elles n'offraient pas les conditions nécessaires pour soutenir ces prétentions de la féoda. lité qui, plus tard, devaient se manifester avec tant d'égoïsme et d'abus.
Alors, comme toute citadelle inutile , abandonnée , ces anciennes places ne tardèrent pas à tomber en ruines. Cœnomanum, au contraire, ville capitale du Maine, position forte par ses conditions naturelles et par ses travaux d'art, soutint son antique réputation, acquit une importance nouvelle par ses longues tribulations et par la manière véritablement héroïque dont elle repoussa les injustes agressions de ses puissants, de ses implacables ennemis.
Là se trouvent, par conséquent, les faits capitaux de notre Histoire du Maine ; ceux que nous avons constatés avec le plus d'attention , et qui méritent , pour cette province , une place éminente, honorable, dans les archives du passé.
Fin de l'histoire du Maine
DU