‹ Histoire complète de la révolution française (volume 2)Chapitre 86 sur 93 · PROTESTATION DE CARNOT · texte numérisé non relu

PROTESTATION DE CARNOT

an fantôme de moins. Il n'acqoit par-là que des ornemens, il n'y eut rien de changé dans la nation. — Quand les soccesseorsde Gharlemagnc^ perdirent la puissance, Hagaes Capet tenait les deux clés du royaume^ on lui déféra uoe couronne qu'il était seul en état de défendre. » Les tribuna^ étaient » on frappés de crainte , ou séduits ; plusieurs s'étaient Iftchement vendus^ quelques-uns, il faut l'avouer, obéissaient de bonne foi à la croyance de la nécessité du gouYernement d'un seul pour la France; la proposition de Curée fut adoptée. Le seul Garnot s'honora par une généreuse opposition , et par un discours digne d'un publiciste et d'un citoyen. Nous allons citer les principaux traits de ce discours qui restera. « J^ai voté dans le temps contre le consulat à vie ; je voterai de même contre le rétablissement de la monarchie en France.

c( Tous lesargumens faits jusqu'à ce jour en faveur d'une semblable transformation , se réduisent à dire que, sans elle, il ne peut exister aucun moyen d'assurer la stabilité du gouvernement et sa tranquillité politique , d'échapper aux discordes intestines , de se réunir contre les ennemis du dehors-, qu'on a vainement essayé le système républicain de toutes les manières possibles-, qu'il n'a résulté de tant d^efforts que l'anarchie , une révolution prolongée ou sans cesse renaissante , la crainte perpétuelle de nouveaux désordres, et par suite un désir universel et profond de voir rétablir Tantique gouvernement héréditaire, en changeant seulement la dynastie. C'est à cela qu'il faut répondre.

« J'observerai d'abord que le gouvernement d*un seul d'est rien moins, qu'un gage assuré de stabilité et de tranquillité. La durée de Tempire romain ne fut pas plus longue que ne l'avait été celle de la république ; les troubles intérieurs y furent encore plus grands, les crimes plus multipliés ] la fierté républicaine , Théroïsme , les

mO BBVOLUTtON FRANÇAISE

verto» mâles j farent remplaGés par rofgoeil le plos ridicale , la plus yile adalalion, la cupidité la ploa effrénée, riiigoociaace la plus absoloe soc la prospérité nationale. A quoi eût remédié ^hérédité dn trône?. Ne fot-il pas -regardé par le fait éomme Théritage légitime de la maison d' Aagoste ? Un Domitien ne fut-il pas le fils de Yespasien , un Caligula le fils de Germanicos, un Commode le fils de Marc-Aurèle ?

(c En France, à la vérité, sa dernière dynastie, s est soutenue pendant huit cents ans *, mais le peuple fut-il moins tourmenté ? Que de dissensions intestines l Combien de guerres entreprises au-dehors pour des prétentions , des droits de succession , que faisaient naître les alliances de cette dynastie avec les puissances étrangères ! Dn moment qu'une nation épouse les intérêts particuliers d'une famille y elle est obligée d'intervenir dans une multitude d'événemens , qui , sans cela , lui seraient die la plus par- £Biite indifférence.

« Nous n'avons pu établir parmi nous le régitne républicain , quoique nous layons essayé sous diverses formes plus ou moins démocratiques *, mais il faut observer que, de toutes les constitutions qui ont été successivement éprouvées sans succès , il n'en est aucune qui ne fût née an sein des factions , et qui ne fût l'ouvrage de circonstances aussi imprévues que fugitives , voilà pourquoi toutes ont été vicieuses. Mais, depuis le 18 brumaire, il s'est trouvé une époque unique peut-être dans les annales du monde, pour méditer à Tabri des orages , pour fonder la liberté sor des bases solides. Après la paix d'Amiens , Bonaparte a pa 4^hoisir entre le système républicain et le système monarehique ; il eût fait tout ce qu'il eût vouln , sans rencontrer la plus légère opposition. Le dépôt de la liberté lài était confié^ il avait jnré de la défendre; en tenant sa promesse, il eût rempli l'attente de la France ; il se fut couvert d'une gloire immortelle.

PmOTSSTATION DB CâENOT. )|01

«c n est très Tiai , qu'avant le 18 bramaire , Tétat tombait ewt dissolatioB 9 6t qoe le pouvoir absolu l'a retiré des bords de l'abîme ; mais que conclure de li ? Ce que tout le monde sait , que les corps politiques sont sujets à des maladies qu'on ne saurait guérir que par des remèdes violens , qu^une dicature momentanée est quelquefois nécessaire pour sauver la liberté... [Les Fabius , les Gncinnatos sauvèrent la liberté romaine par le pouvoir absolu ; s'ils Teossent gardé , ils auraient tué cette liberté par le fait même. César fut le premier qui voulut garder le pouvoir abolu , il fut la victime de sa témérité, mab la liberté fut anéantie à jamais. . . .

«Jusqu'ici on n'a rien inventé pour tempérer le pouvoir suprême , que ce qu'on nomme des corps intermédiaires ou privilégiés'; serait-ce donc d'une nouvelle noblesse qu'on voudrait parler par ce mot d'institutions ? Mais le remède n'est-il pas pire que le mal ? Car le pouvoir absolu n'ôte que la liberté » au lieu que l'institution des corps privilégiés ôte tout à la fois la liberté et l'égalité. . . .

La liberté fut-elle donc montrée à l'bomme pour qu'il ne pût jamais en jouir ? Fut-elle sans cesse offerte à ses vœux comme un fruit défendu auquel il ne peut porter la main sans être frappé de mort ? Ainsi , la nature qui nous fait de cette liberté un besoin si pressant , aurait voulu noua traiter en marfttre? Non , je ne puis consentir à regarder un bien si généralement préféré à tous les autres y comme une simple illusion. Mon cœur me dit que la liberté est possible , que le régime en est fiicile et plus stable qu'aucun gouvernement arbitraire, qu'aucune olygarcbie*»

L'opposition de Camot honorait son courage ^ il disait avec une certaine âoquence des vérités qui auraient dû produire la conviction. C'était à la fob , de la part des autorités -, un attentat aux dr<Hts du peuple , une violation de la constitution y et une grave erreur politique de relever la monarchie dont le renversement avait coûté tant

BOS EBVOLCITiœV FRANÇAISE.

de sang qai se trouvait ainsi répandu en pure perte \ c'était de la part de Napoléon une faute énorme que de Yonlèir changer le titre de consul par lequel il était le premier en France , et le seul en Europe , contre le nom d*cmpereur qui, malgré son ambitieuse apparence» ne faisait toujours de lui qu'un intrus dans la famille des rois et un parvenu couronné ; mais l'orgueilleux espoir de fonder one quatrième dynastie fit illusion à sa haute raison. Dans le fait, la France ne demandait pas un empereur, elle n'en avait pas besoin , mais ce qu'elle sentait profondément , c'était l'indispensable nécessité de la continuation de la dictature du premier consul. Des hommes d'état devaient surtout comprendre cette nécessité \ les membres de l'opposition fermaient les yeux pour ne la point voir , ou bien ils se trouvaient aveuglés par la passion ? Toutefois on devine dans l'opinion de Carnot la conviction qui manquait sur ce point à ses collègues ; mais , par suite de l'espèce de tyrannie que les partis exercent même sur leurs chefs les plus hardis et les plus en faveur, il n'osa pas émettre franchement sa pensée sur une sujet trop délicat. Si Bonaparte n'eût pas conservé alors tout entière lantorité qu'il avait conquise ou reçue , la tribune nationale serait redevenue une tumultueuse arène; les corps délibérans auraient voulu empiéter sur Tautorité executive et lui donner la loi \ les patriotes ardens se seraient de nouveau précipités dans les rouies dangereuses où ils s'égaraient avant le 18 brumaire , et auraient poussé de toutes leurs forces à une révolution ; les patriotes, modérés seraient devenus furieux par peur , ou auraient abandonné la lutte par impuissance de la soutenir, mais en gardant au cœur les profonds ressentimens;dont la réaction nous avait montré les terribles conséquences.. Au milieu de ces divisions, le gouvernement consulaire inr suite, menacé , attaqué comme le directoire , aurait perdu réquilibre , et serait bientôt tombé dans le mépris qu'amène

ERECTION DE LEMPIUS. S85

la &ibleflse. Alors Tordre public , radministraiion , les finances, auraient péri de nouveau. L^Europe» toujours occupée du désir de nous abattre , aurait repris les armes ^ d'autres revers seraient tenus accabler la France, sans qu'elle pût appeler à son secours rhomme prodigieux qu'elle aurait usé ou détruit, ainsi qu'elle avait usé ou détruit ses autr<!s gouvernans Je n'ai jamais pu penser sans frémir aux suites qu eût entraînées alors ia cbute du gouvernement consulaire, et dans nK)n cœur français, avant tout, je disais des vceux ardens pour sa conservation ; mais en mênie temps , je m*af]9igeais de le voir infidèle à son origine , miner lui-même les bases sur lesquels il reposait , et corrompre sa propre nature par le mélange des idées despotiques qui faisaient invasion de toutes parts. Ces idées ne tendaient à rien moins qu'à mettre la France, tous ses droits, toutes ses conquêtes de liberté, tous ses élémens de puissance à la merci de Napoléon ; certes, il y avait de quoi s'effrayer à cette idée , et l'on pouvait, *sans être doué du don de prophétie, prévoir l'avenir de ia France , et les suites funestes d'une résolution qui effaçait de la constitution le nom et les droits du peuple, pour y substituer le nom et le pouvoir d'un homme. Beaucoup de tribuns devinaient cet avenir*, néanmoins la proposition de Curée passa , rédigée en ces termes : le tribunat , exerçant le droit qui lui est attribué par l'article 20 de la constitution, émet le vœu, !<> que Napoléon , premier consul , soit proclamé empereur des Français *, 8^ que le titre d'empereur et le pouvoir impérial soient héréditaires dans sa famille, de mâle en mâle, par ordre de primogénituro ^ 5o qu'en faisant, dans l'organisation des autorités constituées , toutes les modifications que pourra exiger rétablissement du pouvoir héréditaire, légalité , la liberté , les droits du peuple soient conservés dans leur intégrité. Il fallait être bien aveugle pour ne pas voir une dérision dans ce dernier article^ T. VI 58

894 RÉYOLL'TION IHtANÇAISE.

qai , assarémeni , ne pouvait tromper personne , puisque les prétendas représentàns de la nation ne prenaient aucune précaution pour imposer des conditions, et mettre des barrières à un monarque d'un caractère aussi entreprenant et aussi peu favorable & la liberté que celui de Napoléon. Au moment où le vœu du tribunat vint à être connu , le corps législatif n'était point assemblé , mais la presque totalité de ses membres se trouvait à Paris. Us se réunirent chez leur président , et exprimèrent , dans une adresse rendue publique, leur adhésion entière à la proposition du tribunat. Le sénat , plus empressé encore , se hAta , dans une séance extraordinaire présidée par le consul Gambacérès, d'adopter cette «proposition appuyée de l'adhésion du corps législatf... Le même jour un projet de sénatus-consnite fut présenté au sénat par les conseillers d'état Portails , Defermond et Treilhard. Portails , constamment ami des doctrines monarchiques mal déguisées sous son masque républicain , parlait avec l'accent de la conviction , en développant les avantages de l'hérédité; mais quelle bonne foi supposer ici à Gambacérès, k Defermond, à Treilhard, qui avaient condamné Louis XVI et aboli la royauté ! Personne ne leur demanda compte de leur conduite ', et peut-être n'eurent-ils pas eux-mêmes le sentiment des contradictions de leur politique, tant les hommes sont sujets à suivre Timpulsion du moment sans interroger leur passé! Deux jours après la présentation , le sénat adopta le sénatus-consuite, par lequel, usurpant les droits de la nation^ il changeait, de son autorité privée, la dignité consulaire en dignité impériale. c( Au moment, disait le rapporteur, où vous aurez imprimé' le sceau de votre autorité au sénatus-consuite, Napoléon est empereur des Français. » Voilà ce qu'osent dire , entendre et approuver des hommes qui avaient proclamé tant de fois le dogme de la souveraineté nationale, devant laquelle ils forçaient tout le monde à s'incliner. Cependant,

PUOTESTATICM DU COMTE DE LILLE. tt9$

par une espèce de soropole assez difficile à comprendre, le sénat ne préjage pas la question de Thérédité : « Le. peuple sera consulté sur la proposition de Thérédité de là dignité impériale dans la famille de Napoléon « » Le sénat n'admettail à rhérédité^ après Napoléon et ses héritiers directs » que deux de ses frères , Joseph et Louis , le nouveau maître ayant exclu Lucien et Jérôme» dont il était mécontent. Le 18 mai, le sénat se rendit en corps à Saint-Gloud, et présenta au premier consul» par Torgane du président GambacérëSy le sénatus-consulte adopté avec une si ser« i^ile complaisance. Napoléon répondit à Torateur :« Tout ce qui peut conlribuex au bien de hi patrie est essentiellement lié à mon bonheur. J accepte le titre que vous croyez utile au bonheur de la nation. Je soumets à la sanction du peuple la loi de Thérédité. J'espère que la France ne se repentira jamais des honneurs dont elle environne ma famille. Dans tous les cas , mon esprit ne sera plus avec ma postérité le jour où elle cesserait de mériter la confiance et Tamour de la grande nation, » L'empereur prêta ensuite , conformément à hi constitution , un serment conçu en ces termes :

a Je jure de maintenir Fintégrité du territoire de la république f de respecter et de faire respecter les lois du concordat , et de la liberté civile et politique , Tirrévocabilité de la vente des biens nationaux » de ne lever aucun impôt , de n établir aucune taxe qu'en vertu de la loi , de maintenir Tioatitution de la légion d'honneur^ de gouverr ner dans la seule vue dé l'intérêt, du bonheur et de la gloire de la France. » Ce serment, remarquable parce qu'il contient et par ce qu'il omet , par exemple , Finstitution du jury, est- la seule garantie que la nation reçoive de l'empereur , auquel personne n a osé proposer un traité tel que ceux que les peuples libres font avec leurs rois.

Le comte de Lille , qui se regardait toujours comme propriétaire de la France et du trône, protesta hautement

886 ' RÉVOLrTfON FflA^'ÇAISE.

contre {*aYènement de Napoléon. « En prenant le titre d'empereur, disait le prince déchu , Bonaparte vient de mettre le sceau k son usurpation. Ce noarel acte d'nne réTolution, oâ toutj dès t origine, est nul, ne peut sans doute infirmer mes droits; mais comptable de ma conduite à tous les souverains dont les droits ne sont pas moins lésés que les miens , et dont les trônes sont tous ébranlés par les principes que le sénat de Paris a osé mettre en ayant-, comptable à la France, à ma famille, à mon propre honneur, je croirais trahir la cause commune en gardant le silence dans.cette occasion. Je déclare donc, après avoir au besoin renouvelé mes protestations contre tons les actes illégaux qui, depuis Tonverture des Etats-Généraux en France y ont amené la crise effrayante dans laquelle se trouvent la France et TEurope, je déclare , en présence de tous les souverains que, loin de reconnaître le titre impérial que Bonaparte vient de se faire déférer par un corps qui n'a pas même d'existence légitime , je proteste contre ce titre et contre tous les actes subséquens auxquels il pourra donner lieu. »

Le comte de Lille , qui avait participé k la révolution , s'accusait lui-même dans cette étrange déclaration ; d'un autre côté, il commettait une faute grave en politique, et se montrait peu instruit du véritable esprit de la France , en osant la menacer d'une contre-révolution complète. L'Europe, déjà liée par des traités avec Bopaparte» ne fit qu'une attention médiocre aux prétentions de son impuissant compétiteur; la France ne parut pas même les remarquer. Indifférente au sort de ses anciens princes qui s'étaient trahis eux-mêmes en laissant tomber le trône sans le défendre^ elle se précipita tout entière du côté de l*homme qui avait ravi son admiration et relevé toutes ses espérances de bonheur si long-temps déçues; la France crut récompenser le consulat par l'empire ; et certes le consulat avait bien mérité d'elle. En effet , comme il b'j a

RÉFLEXIONS GIJNfiRALES. tt07

rien de plas grand peat-être dans la Tie militaire de Ronaparte que ces batailles d Italie qai le réyélèrent au monde 9 de même sa Tie politique n'a-t-elle rien de sopérieur au gouvernement consulaire *, et malgré tout l'éclat dont l'empereur va couvrir le nom de Napoléon qu'il adopte , peut-être encore celui de Bonaparte, qu'il semble répudier comme ne suffisant plus à sa nouvelle fortune , est-il le plus grand des deux. Au moment où le consulat expire, la révolution fiiit une halte; la république se meurt, la royauté renatt de ses cendres » Tastre de la liberté souffre une éclipse après avoir jeté la plus vive lumière , et l'on voit commencer une grande dictature qui couvrira la France de gloire , en mettant l'Europe à ses pieds. Mais un homme a pris la place d'un peuple, et peut dire , comme Louis XIV : « L'Etat c'est moi. »

Il y a dans cette usurpation un sujet d'étonnement et de deuil pour la raison qui n'en prévoit que trop les funestes conséquences. Depuis long-temps des passions et des intérêts s'appliquaient à flétrir la révolution pour ruiner ses principes et détruire son ouvrage-, maintenant, pour plaire au pouvoir, on continue à la poursuivre de calomnies. Il semblerait, à entendre ses détracteurs et ses apostats, qu'elle doive être regardée comme une longue et sanglante bacchanale qui n'aurait produit que des crimes et des malheurs. Et cependant elle avait plus amélioré, eu quelques années, le sort de tout un peuple que ne 1 auraient pu plusieurs siècles et une succession de sages princes àr* mes de la toute-puissance ! Et cependant elle avait produit tous les prodiges dont Napoléon devait se servir pour féconder la France, dompter TEurope, et nous mettre & la tête de ses peuples. La révolution française, en donnant a chacun de ses défenseurs un sentiment exalté de ses forces, leur avait imprimé une puissance qu'ils n'auraient jamais trouvée en eux, s'ik eussent été abandonnés i leur seule nature ; tel est le secret de nos triomphes au dedans et au-dehors.Nàpoléoa

886 AÉVOLUTIOSi FEANCAISE.

lai-mëme » malgré foa ingratitade ponr la source de sa gloire , D*avalt fait jusqu'alors et ne devait faire encore de si graades cfaoset que par la conformité de son génie ayee le génie de la réyolntion. C'e^t elle qui avait appris à cet esprit attentif et sérieux qoe le peuple firançab, agrandi et transformé » renfermait en lui nne source intarissable de prodiges tonjours prêts à éclore ; la révolution avait encore révélé i Bonaparte le secret de cette irrésistible autorité qui commande le^ sacrifices, entraîne les volontés» domine les actions , et pousse un peuple tout entier vers un même but sans lui laisser le temps de jeter un regard en arrière. Sous Napoléon» comme sous le comité de salut public , l'exécution des ordres unit la rapidité de la pensée qui les a conçus, à la précision de la volonté qui les a dictés. Napoléon empereur continuera de déserter les principes de la révolution qull avait proclamés si hautement en Europe et dans l'Orient , et cependant elle est tellement incorporée k cet homme extraordinaire qu'elle éclatera sans cesse dans les paroles et dans les actions qui .sortiront de lui. Ainsi au moment où il semblera uniquement occupé de ressusciter Tempire de Gharlemagne, nous le verrons dédier au peuple français un monument qui devra dominer, du haut des Alpes, sur la France et sur l'Italie-^ ainsi, avant de donner, comme César, le signal à ses aigles impatientes de prendre l'essor, il annoncera la chute d'un empire ou la ruine d'une dynastie condamnée dans sa pensée par un arrêt souverain -, de même, il foulera aux pieds les couronnes qu'il se plaira cependant à replacer sur la tête des rois humiliés par des victoires qui seront des coups de foudre comme celles de la république ^ ainsi encore nous le verrons recevoir à son bivouac les princes réduits à quitter leur palais en deuil , pour venir implorer le vainqueur dans une cabane à moitié recouverte de chaume. Toutes ces choses ne sont-elles pas dans l'esprit ,^t dans le caractère de la révolution ? Celui qui secoue

RÉFLEXIOKS GÉNÉRALES. ^89

ainsi les trôoes , remue les natioDS jusque dans leurs fondemens , en leur parlanl le langage de la rérolution , et répand partout, à son insu, des germes de liberté, avec nos soldats qu'il électrise par les mêmes moyens que la république» au nom de la patrie et de la gloire. Aussi le peuple, qui ne creuse pas an fond des événemens, croit que la ré¥olution continue, et que Napoléon et la révolution sont une seule et même chose. Hélas ! il y avait deux hommes en lui : le premier frappé au type de la révolution , lancé avec elle dans les voies de Taffranchissement des peuples , et aspirant comme elle à des destinées meilleures et plus grandes pour Thumanité \ le second profondément imbu des doctrines monarchiques, avide de domination, et plein de foi dans les choses du passé qui avaient reçu la sanction du temps. Un jour sa perte viendra de la guerre in* testine de deux principes dans son caracti^e , et de l'ascendant qœ les idées de pouvoir absolu auront fini par prendre sur lui ^ un jour, abandonné du génie de la révo-lution qui lui aurait conservé Fappui du peuple, son génie, aux prises avec la fortune, multipliera vainement les prodiges et ne fera que jeter une vive lumière sur son cou* chant. Maintenant il est dans son ascension^ maintenant il découvre , par un instinct prophétique , toutes les merveilles de la seconde vie qu'il commence en levant les yeux vers le ciel. Laissons-le s'éblouir lui-même desagloire; laissons-le plonger dans cette ivre3se enthousiaste et réfléchie pourtant qui, mêlée à un orgueil immense (i), le maintiendra si long-temps au faite des grandeurs humaines \ quant à nous, terminons le tableau de la révolution par le tribut d'uno religieuse reconnaissance envers les auteurs de cette grande réformation politique.

Honneur à tous les hommes généreux qui ont embrassé

(i) Un jour, au temps de sa plus haule fortune , Napoléon disait à Vtxtk de ses conseniera d'Etat : « Real , navez-Tous bien qu'il fant tout Vot^ guaS qne j'ai pour me maintetiir où je suis. »

000 néVOLUTION FRANÇAIsir.

CD 1780 la cause da peuple ! Honneur aux guerriers, ans magistrats, aux simples citoyens, aux orateurs qui ont combattu pour elle ! Hélas ! il ne reste plus que quelques débris épars de cette race d*éIito qui slgnorait elle-même, an moment où la liberté Tint lui donner le signal et la puissance des plus grandes cboses t Les uns sont morts n Asie on dans les sables de T Afrique*, les autres, comme le sublime équipage du Fengtur^ reposent dans les profonds abtmes de la mer ; ceux-ci peuplent de leurs ossemens les cbamps de bataille de l'Europe*, ceux-là sont ensevelis, ayec la garnison de Hayence, dans les bruyères de la Vendée , et ont pu du moins baiser en mourant le sol de la patrie, que sans doute leurs adversaires baisaient aussi k leur dernier soupir; tous étaient Français et dignes de retre \ des deux ctttés , il y eut des courages sublimes el des trépas de Décius ! Dans la cité, quelle moisson la mort a feite aussi parmi les serviteurs du peuple ! Où sont ces orateurs inattendus de la France et d'eux-mêmes, qui, brisant tout à coup le sceau du silence imprimé sur leurs lèvres par le despotisme, s'élancèrent à la tribune pour le foudroyer î Où est , avec ses rivaux et ses successeurs, celui d'entre eux qui, le premier, fit reculer des armées devant la puissance de la parole? Où sont ces bommes nouveaux assez bardis pour saisir le timon de l'Etat abandomié par l'ancien pilote, assez babiles pour gouverner au milieu des tempêtes ?Qui nous rendra cette foule de citoyens remplis de lumières, ou inspirés par Vamour de la patrie, qui devenus magistrats par Tordre de la révolution et à la voix du peuple , veillaient nuit et jour sur ses besoins avec un zèle sans bornes , ne commandaient qu'au nom sacré de la loi, et ne suspendaient leurs travaux que pour venir ailronter et calmer les orages populaires? Là parurent des béros non moins grands peut-être que ceux du cbamp-de bataille ou de la tribune , mais que la France ne remarc[nait pas , parce que les prodiges de leur dévouement étaient

RÊFLEXIOXS GÉKBRALBS. 001

renfermés dans leur commune, et qa'ils ne songeaient point k demander lear salaire de gloire. Presque tons ces serviteurs de la patrie ont été moissonnés de bonne heure, car les révolutions dévorent presque aussi rapide* ment Texistence des citoyens et surtout celle des fonctionnaires , que la guerre dévore la vie des soldats. Les travaux qui surpassent les forces , les obstacles sans cesse renaissansy les inquiétudes qu'il faut cacher sous un front sereiiDi , surtout lorsqu'on tremble pour la subsistance de tous, trop souvent menacée on compromise , les mouvemens irréguliers du peuple qui renverse tout sur son passage, les profondes angoisses du citoyen quand il voit sa patrie y comme nous avons vu la nOlre, sur le bord de Tabime \ certes, voilà bien plus de causes qu'il n'en faut pour empêcher un homme de toucher le seuil de la vieillesse. Je n'ai pas compté parmi toutes ces causes de mort prématurée l'insupportable douleur de se trouver abreuvé de calomnies , ou llrréparable malheur d'£tre enlevé tout à coup à sa famille, à ses fonctions, et méconnu peutêtre du peuple trompé sur un magistrat fidèle qu'il accuse de trahison ! Ces mots réveillent des souvenirs qui arrachent des larmes sur les trop nombreuses hosties d'une époque aussi terrible qu'elle Ait grande^ mais quel honneur ont fait k l'humanité ces simples citoyens, ces magistrats, ces grands orateurs, ces guerriers, ces faibles femmes, toutes les viclimes enfin que nous avons vues marcher d'un pas si ferme à la mort, et parmi lesquelles la plus vénérable s'appelait Malesherbes, comme la plus su<* blime se nommait Bailly.

C'est pour nous que tous ces hommes se sont dévoués, c'est pour nous qu'avec le secours d'une nation pleine d'enthousiasme, et ramenée tout à coup aux temps antiques où l'amour de la patrie était la passion première de chaque citoyen, ils ont uni leurs efforts pour faire triompher la liberté; c'est de leurs sacrifices, de leur courage.

de leur saog qoe nous rtoos acheté toutes les conqaètes de la France, et tous les progrès de sou état social; ah! du moios ne soyons pas insensibles on ingrats à tant de bienfaits, et gardons un souvenir éternel aux héros comme aux martyrs d'une cause sublime et sainte qui est celle de rhumanité tout entière.

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