PROPOSITION DE L AMOURETTE
Condorcet. En royant les chefs de la Gironde attaquer d'une manière si foudroyante la royauté , avec laquelle ils espéraient pouvoir traiter encore , trouver contre Louis , qu'ils ne voulaient pas perdre , des * paroles si amères et si propres à exaspérer le peuple , on ne peut que s'étonner du peu de sens politique de ces hommes puissans par la parole, bien peu conséquenset peu d'accord avec eux-mêmes. Quand les républicains de l'extrême gauche attaquèrent la royauté, ils disaient ouvertement : Nous voyons en elle une puissance sous laquelle se cachent une infinité d'ennemis qu'il nous faut atteindre. Une fois libres des entraves et des duplicités royales, nos bras frapperont et les ennemis du dehors , et ceux du dedans ! Au milieu de ces dissensions et des dangers qui grandissaient à nos frontières, quelques hommes convaincus qu'un rapprochement de tous les citoyens qui , avec des plans différens, étaient animés du même désir de sauver le pays , serait le moyen de rendre la France invincible, résolurent de faire une grande démarche au sein de la représentation nationale. Le 7, au moment où l'on allait reprendre la discussion sur les dangers de la patrie, Lamourette, évêque constitutionnel de Lyon et député du Rhône, demanda la parole pour une motion d'ordre qui donna lieu à l'une des plus mémorables séances de la session législative. Animé des vues les plus généreuses, et d'un admirable esprit de conciliation, l'orateur disait à ses collègues : « Il ne tient qu'à vous de vous ménager un moment bien beau et bien solennel , un moment plus utile à l'excellent peuple dont vous êtes les organes, que vos journées les plus mémorables. . . Ramenez à l'unité la représentation nationale ! le plus précieux événement ne tient qu'à un fil que vous pouvez rompre dans un instant, la plus malheureuse des scissions ne tient qu'à un malentendu misérable. Une partie de l'assemblée attribue à l'autre le dessein séditieux de renverser
et d'établir la république» et celle-ci prête k la première le crime de vouloir l'anéantissement de l'égalité constitutionnelle et de tendre à la création des deux chambres. . . « Eh bien , messieurs , foudroyons par une exécration commune et par un dernier et irrévocable serment, foudroyons et la république et les deux chambres... Jurons de n'avoir qu'un seul esprit, qu'un seul sentiment; juronsnous fraternité éternelle... Je fais la motion qu'un jour et une heure soient déterminés où le président dira : Que tous ceux qui abjurent et exècrent la république et les deux chambres se lèvent ! »
La chaleur, le ton persuasif, la voix émue de l'orateur, son accent d'honnête homme, avaient remué toutes les âmes; aux derniers mots qu'il prononcç , l'assemblée tout entière est debout ; chaque représentant, le bras tendu, se lève avec enthousiasme comme les membres de l'Assemblée constituante au moment du serment du Jeu de Paume : Oui , je le jure ! nous le jurons !
Dans les galeries, le même serment est répété avec les mêmes transports, et l'assemblée, dans un décret rendu par acclamations , voue à t exécration publique tout projet et altérer la constitution , soit par l'établissement de deux chambres , soit par V établissement de la république, soit de toute autre manière.
Tous les membres, quittant leurs places, s'étaient mêlés et confondus ensemble , et avaient fait disparaître pour un moment la distinction de côté gauche et de côté droit : Dumas, et Basire , Jaucourt et Merlin , Chabot et Gentil , Albitte et Ramond, Galvet et Gensonné se donnent le baiser de fraternité et d'oubli; Pastoret, qui la veille s'était cru insulté par Gondorcet , court à lui, le presse entre ses bras ! À ce touchant spectacle l'espérance renaît ; tous pa missent croire que la concorde va s'établir, et, pendant plus d'une demi-heure, la salle retentit de ce cri parti du cœur : La patrie est sauvée ! la patrie est sauvée l Hélas !
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ce n'était là que l'enthousiasme d'un instant , qu'une espérance qui avait jailli comme un éclair du sein d'une scène dramatique! La patrie sera sauvée sans doute, mais non par la concorde-, il en coûtera du sang et des larmes pour parvenir à ce but, que le trop confiant Lamourette croyait atteindre par sa proposition ! Mais pendant la durée de l'illusion générale , les motions se succèdent rapidement au milieu de la représentation nationale -, on décrète sur-lechamp qu'il sera fait un message au roi pour lui faire part de ce beau mouvement , et que le procès- verbal d une séance si décisive pour la France sera envoyé à tous les corps administratifs et judiciaires, ainsi qu'aux quatre-vingttrois départemens.
La députation, qui , d'après l'ordre de l'assemblée, s'était rendue chez le roi, ne tarda pas à revenir. Lamourette annonce que Louis, « après avoir entendu la lecture du procès-verbal , avait répondu qu'il ne pouvait pas recevoir une nouvelle plus chère à son cœur, et qu'il cédait au besoin devenir témoigner à l'assemblée combien cette réunion lui causait de bonheur et de joie. » A peine Lamourette a-t-il fini son rapport que te roi entre, accompagné de ses ministres. L'assemblée l'accueille par des cris d'enthousiasme , et ce n'est qu'à ta faveur d'un silence fréquemment interrompu parles cris de vive le roi! que Louis prononce ces paroles : « Messieurs , le spectacle le plus attendrissant pour mon cœur est celui de la réunion de toutes les volontés pour le salut de la patrie. J'ai désiré depuis long-temps ce moment fortuné; mon vœu est accompli-, je viens vous l'exprimer moi-même. La nation et le roi ne font qu'un, ils marchent vers, le même but , et leurs efforts réunis sauveront la France ! La constitution est le point de ralliement de tous les Français; le roi leur en donnera l'exemple! » Cette courte et franche allocution excite des appiaudissemens unanimes et des cris de vive le roi ! Le président Stanislas Girardin répond en cédant à la même inspiration ;
les applaudissemens recommencent avec une nouvelle force. Le roi semble désirer d ajouter quelques mots. (Le silence se rétablit.)
Le roi reprend : « J'étais fâché d'être obligé d'attendre une députation , car il me tardait bien de venir au milieu de vous ! »
II faut être français pour se figurer le fol enthousiasme qui éclata de nouveau en ce moment : la salle , l'assemblée, les Tuileries, le château , tout retentit des cris « Vive le roi ! la patrie est sauvée ! Il semblait qu'il n'y avait plus ni Autrichiens ni Prussiens aux frontières ; ni Français dans l'intérieur qui appelassent de tous leurs vœux, les uns l'étranger, les autres la république!
Au reste, les journaux , trop enclins à tout désenchanter, et à substituer la triste réalité aux illusious les plus douces, tournèrent en ridicule cette réunion des partis , qui, le soir, n existait déjà plus; on accusa même Lamourette d'être vendu aux intérêts de la cour. L'évêque Fauchet , dit le journal de Prudhomme, se défendit d'avoir embrassé M. Ramond. Les Jacobins, parmi lesquels régnait un sentiment profond des dangers publics et de l'impossibilité de corriger la cour, donnèrent à la scène de la réconciliation le nom de baisers de Lamourette, ou de baisers d'amourettes.
Le 10, Brissot reprit la discussion sur les dangers de la patrie , et combattit l'opinion de Dumas avec une franchise de vérité , avec une force d'argumentation extraordinaire; mais, en parlant au nom de la raison, un langage souvent digne d'elle , il prouva que pour lui il n'avait rien pardonné ni au parti de la révision, ni au directoire du département de Paris, ni à Lafayette , ni aux ministres, ni au roi, qu'il traita au contraire avec une sévérité toute républicaine. Les applaudissemens prodigués à cet acte d'accusation du pouvoir exécutif et du chef de l'état achevèrent de démontrer que les intentions conciliatrices de Lamou-
EFFET QU'ELLE PRODUIT DANS PARIS. iOO
rette n'avaient obtenu qu'un moment de triomphe. En effet chacun dans L'assemblée avait repris sa place et son esprit -, toutes les causes de défiance subsistaient pour les amis sincères de la liberté *, une fatalité attachée à tout ce qui émanaitde la cour ou était conforme à ses vœux, vint donner une activité nouvelle aux passions. On pouvait regarder la scène de réconciliation comme une espèce d'amnistie ; le gouvernement surtout aurait dû donner l'exemple de cette opinion sage et favorable au maintien de la paix, il ne fot pas assez éclairé pour s'imposer la loi de ne point réveiller le passé.