‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 28 sur 125 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Conduite de la eour. — Rapport sur la situation de la France. — Vergniawl. — Son discours. — Déclaration de la patrie en danger. — Louis annonce à l'assemblée que tout annonce les dispositions hostilcs.de la Prusse. — Proposition de Lamourctte.

La cour ne voulait point se servir des constitutionnels , coupables à ses yeux d'avoir aimé la révolution de 4789 et ses principes, et ne tournait les yeux que vers les étrangers. Tout entier à l'espoir du secours qui devait venir de ce côté, on ne faisait rien pour augmenter nos forces, qui n'étaient tout au plus que de deux cent trente mille hommes, dispersés sur les trois frontières, agités par les passions politiques, pleins de défiance envers leurs chefs, euxmènes divisés d*opînion$, et comptant peu les uns sur les antres. Le gouvernement se gardait bien d'exciter l'enthousiasme de la nation ; instruit de notre position intérieure, l'ennemi, avec de L'audace et de la célérité, pouvait nous surprendre et être à Paris dans six semaines. La reine comptait même être délivrée avant ce terme ; elle avait l'itinéraire des princes et du roi de Prusse : elle savait que tel jour ils pouvaient être à Verdun, tel autre à un autre endroit , que le siège de Lille devait se faire ; que la place

serait promptement emportée ou rendue; enfin la malheureuse princesse comptait , étapes par étapes, le moment précis de l'entrée des Prussiens dans la capitale ; elle avouait cependant qu'une différence extrême d'opinions régnait entre une partie des conseillers intimes de la couronne, dont les uns garantissaient le succès le plus complet, tandis que les autres faisaient entrevoir des dangers insurmontables. Son cœur adoptait la première de ces opinions avec les transports de la plus vive espérance; mais en môme temps elle s'alarmait des prédictions fâcheuses de M. de J. , dont le roi , ainsi qu'elle, estimait beaucoup la sagesse et les lumières. Marie- Antoinette était d'ailleurs tourmentée sans cesse par des pressentimens sinistres. Louis avait une quantité immense de papiers secrets qu'il avait cachés dans une armoire en fer , construite par le serrurier Gamin , son maître dans Fart de forger, et devenu presque son ami. Marie -Antoinette, instruite de quelques indiscrétions de cet homme, en avertit le roi, et l'invita, devant un témoin, à ne rien laisser dans cette armoire , dont la découverte deviendra un jour Tune des causes de la mort du prince. Louis promit, et ne tint pas sa parole. Cependant il résolut d'extraire de l'armoire un immense portefeuille qu'il apporta luimême dans la chambre de Tune des femmes de l'intérieur, en lui disant : « La reine vous dira ce que cela contient. » Interrogée par cette femme, qui sentait la nécessité d'être instruite du contenu de ce portefeuille, Marie-Antoinette répondit : « Ce sont des pièces qui seraient des plus funestes pour le roi , si on allait jusqu'à lui faire un procès. Mais ce qu'il veut sûrement que je vous dise, c'est qu'il y a dans ce même portefeuille le procès-verbal d'un conseil d'état , dans lequel le roi a donné son avis contre la guerre-, il Ta fait signer par tous les ministres, et, dans le cas même de ce procès, il compte que cette pièce serait très utile. » Voilà bien Louis XVI avec ses détours , ses faiblesses

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et ses voies obliques et cachées. Pour achever de montrer tous les dangers qu'un tel homme devait appeler lui-même sur sa tête , il faut citer ces paroles confidentielles de Marie- Antoinette : « Le roi n'est pas poltron \ il a un très grand courage passif, mais il est écrasé par une mauvaise honte une méfiance de lui-même, qui viennent de son éducation autant que de son caractère : il a peur du commandement ,et craint plus que toute autre chose de parler aux hommes réunis. Il a vécu enfant et toujours inquiet sous les yeux de Louis XV, jusqu'à vingt-et-un ans -, cette contrainte a influé sur sa timidité. Dans les circonstances où nous sommes , quelques parojes bien articulées , adressées aux Parisiens, qui lui sont dévoués , centupleraient les forces de notre parti ; mais il ne les dira pas (i). »

Si, comme on Ta vu plus haut, les Jacobins s'exprimaient avec tant d'audace , les orateurs de l'Assemblée nationale , et particulièrement les membres livrés h toutes les témérités de l'éloquence tribunitienne , les Girondins, donnaient h la tribune l'exemple de ces insurrections de paroles qui appellent les insurrections de fait. Sans cesse ameuté par l'assemblée , par les clubs, par les sections et par les orateurs de la place publique, qui avaient son oreille , le peuple accusait la cour, se méfiait du roi, maudissait la reine , et faisait cause commune avec leurs plus violens accusateurs.

On se rappelle que l'Assemblée nationale, peu satisfaite des renseignemens donnés par les ministres de Louis XVI, avait chargé la commission des douze de lui faire un rapport sur la situation de la France et sur la journée du 20 juin. Le 30 du même mois, et avant l'époque à laquelle nous sommes parvenus , Emmanuel Pastoret fit ce rapport impatiemment attendu -, mais son discours , plein de ces concessions de principes qui disparaissent dans les commentaires et les restrictions, de reproches très sévères pour

(0 Mémoires de madame de Campan , tome II, pages 219 à a3o.

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les clubs et les écrivains, très mitigés vis-à-vis do pouvoir, n'allait point au but. Jean de Bry, plus ferme dans son opinion et plus précis dans ses paroles, posa nettement la question, et fit lecture d'un projet de décret qui, en réservant au Corps législatif le droit de déclarer la patrie en danger, réglait les formes de cette déclaration et les devoirs des citoyens au moment ou elle aurait lieu. L'assemblée avait ajourné la discussion de la proposition au 5 juillet. Yergniaud ouvrit le débat. On savait que cet habile orateur devait parler sur la question : les couloirs, les tribunes étaient remplis de personnes accourues pour l'entendre. Dès qu'on le vit paraître , il s'établit un silence profond , qui n'était interrompu que par cette exclamation de l'admiration : Voilà Vergniaud! voilà Vergniaud!

Ce célèbre Girondin était d'une taille moyenne, d'un extérieur peu imposant ; un certain laisser- aller régnait dans toute sa personne. Quoique son front pur et très élevé portât l'empreinte de sa pensée, souvent ses brillantes facultés semblaient sommeiller ; son regard mélancolique était presque éteint , mais il se rallumait tout à coup et jetait de vives étincelles. Vergniaud ne s'élançait pas comme Mirabeau à la tribune : il y allait d un pas lent et indécis, comme un homme qui pourrait revenir sur ses pas, s'il écoutait les conseils de sa paresse-, mais à peine arrivé sur ce théâtre , et en face de ses collègues , il se sentait saisi d'une espèce d'inspiration cachée en lui, et dont le réveil enfantait des prodiges. Aucun orateur n'a porté aussi loin le talent de l'improvisation ; il s'y livrai* avec autant de grâce que de bonheur : quelquefois, emporté par sa véhémence, il devenait terrible pour ses adversaires. L'orateur avait excité une grande attente; comme on va le voir, elle ne fut pas trompée.

« Messieurs, dit-il, quelle est donc l'étrange position ou se trouve l'Assemblée nationale? Si l'on connaissait moins l'amour impérissable du peuple pour la liberté, on

serait tenté de douter si la révolution rétrograde ou si elle arrive à son terme?

« Au moment où nos armées du Nord paraissent faire des progrès dans le Brabant et flattent notre courage par des augures de victoire , tout à coup on les fait se replier devant l'ennemi 5 elles abandonnent les positions avantageuses qu'elles avaient conquises -, on les ramène sur notre territoire, et il ne restera de nous, chez les malheureux Belges, que le souvenir des incendies qui auront éclairé notre retraite ! D'un autre côté., et sur les bords du Rhin, nos frontières sont menacées par les troupes prussiennes , dont des rapports ministériels nous avaient fait espérer que la marche ne serait pas aussi prompte!

(( Comment se fait-il que ce soit précisément à la dernière période de la plus violente crise et sur les bords du précipice où la nation peut s'engloutir, que Ton suspende le mouvement de nos armées ; que , par une désorganisation subite du ministère , on ait brisé la chaîne des travaux, rompu les liens de la confiance, livré le salut de l'empire à l'inexpérience des mains choisies au hasard , multiplié les difficultés de l'exécution, et compromis son succès par des fautes qui échappent même au patriotisme le plus éclairé dans l'apprentissage d'une grande administration?

« Si Ton conçoit des projets qui puissent faciliter le complettement de nos armées, augmenter nos moyens de vaincre ou dé rendre nos défaites moins désastreuses , pourquoi sont-ils précédés auprès du trône par la calomnie, et là étouffés par la malveillance? Serait- il vrai que l'on redoute nos triomphes? Pourquoi repoussent-ils les lois faites contre les ennemis de l'intérieur? Veulent-ils régner sur des villes abandonnées, sur des champs dévastés? Quelle est au juste la quantité de larmes, de misère, de sang, de morts qui suffit à leurs vengeances? Et vous, m. 7

messieurs , qa allez-vous entreprendre de grand pour la chose publique, vous , dont les ennemis de la constitution se flattent insolemment d'avoir ébranlé le courage!...

a Vous , dont ils tentent chaque jour d'alarmer les consciences ! . . .

« Vous, qu'on a tant calomniés , parce que vous êtes presque tous étrangers à la caste que la constitution a renversée dans la poussière ! . . . vous, qu'on a si lâchement accusés de flétrir l'éclat du trône constitutionnel, parce que plusieurs fois votre main vengeresse a frappé ceux qui voulaient en faire le trône d'un despote ; vous que l'on a voulu, et, il faut le dire avec douleur, que Ton est parvenu à affaiblir par de funestes divisions ; mais qui, sans doute , dans la crise actuelle où la nation fixe ses regards inquiets sur cette enceinte , sentirez le besoin de reprendre toutes vos forces ; qui ajournerez après la guerre nos bruyantes querelles, nos misérables dissensions!... '

« Vous , enfin , à qui chaque jour découvre un immense horizon de conjurations , de perfidies et de dangers , qui êtes placés sur les bouches de l'Etna pour conjurer la foudre, quelles seront vos ressources? que vous commande la nécessité? que vous permet la constitution?...

<( J'appellerai d'abord votre attention sur les troubles intérieurs, ils ont deux causes, manœuvres nobiliaires, manœuvres sacerdotales : toutes deux tendent au même but, la contre-révolution, . . Le roi a refusé sa sanction h votre décret sur les troubles religieux. Je ne sais si le sombre génie de Médicis et du cardinal de Lorraine erre encore sous les voûtes du palais des Tuileries} si l'hypocrisie sanguinaire des jésuites Lachaise et Letellier revit dans l'ame de quelques scélérats! Je ne sais si le cœur du

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roi est troublé par des idées fanatiques et sa conscience égarée par les terreurs religieuses dont on l'environne!... mais il n'est pas permis de le croire! D'où je conclus que, s'il a résisté à votre vœu, il se regarde comme assez puissant par les lois existantes ! Si donc il arrive que les espérances de la nation et les nôtres soient trompées, ce sera la faute des agens du pouvoir. Consacrez , messieurs, aujourd'hui cette vérité par une déclaration solennelle....

« C'est au nom du roi que les princes français ont tenté de soulever contre la nation toutes les cours de l'Europe -, c'est pour venger ta dignité du roi que s'est conclu le traité de Pilnitz et formée l'alliance monstrueuse entre les cours de Vienne et de Berlin •, c'est pour défendre le rai qu'on a vu accourir en Allemagne, sous les drapeaux de la rébellion , les anciennes compagnies des gardes-du-corps ; c'est pour venir au secours du roi que les émigrés sollicitent et obtiennent de l'emploi dans les armées autrichiennes, et s'apprêtent à déchirer le sein de leur patrie. . . . Enin , tous les maux qu'on s'efforce d'accumuler sur nos têtes, tous ceux: que nous avons à redouter, c'est le nom seul du roi qui en est le prétexte ou la cause.

«Or, je fis dans la constitution, chapitre II, section l rc , article 10 : « Si le roi se met à la tête d'une armée, et en dirige les forces contre la nation, ou s'il ne s'oppose pas, par un acte formel, à une telle entreprise qui s'exécuterait en son nom, il sera censé avoir abdiqué la royauté. »

« Maintenant je me demande ce qu'il faut entendre par «n acte formel d'opposition. . . . Par exemple , si dans la guerre actuelle , cent mille Autrichiens dirigeaient leur marche vers la Flandre , cent mille Prussiens vers l'Alsace , et que le roi , qui est le chef suprême de la force publique, ^'opposât à chacune de ces redoutables armées qu'un détachement de dix ou de vingt mille hommes , pourrait- on dire qu'il a employé les moyens convenables, qu'il a rem-

pli le vœu de la constitution, et fait l'acte formel qu'elle exige de lui?. . . Si le Corps législatif rendait des décrets de sûreté générale , que l'urgence du péril ne permît aucun délai, que cependant la sanction fût différée ou retardée pendant deux mois; si le roi laissait le commandement à un général devenu suspect-, si un autre général, nourri loin de la corruption des cours, et familier avec la victoire, demandait, pour la gloire de nos armées, un renfort qu'il serait facile de lui accorder; si, par un refus, le roi lui disait clairement : Je te défends de vaincre /. . . pourrait-on dire que le roi a rempli pour la défense de l'état le vœu de la constitution, qu'il a fait l'acte formel qu'elle lui prescrit?

« Souffrez , messieurs , que je raisonne dans cette supposition douloureuse.

<( Si tel était le résultat de la conduite dont je viens de tracer le tableau, que la France nageât dans le sang. ... et que le roi vous dît pour sa justification :

« Il est vrai que les ennemis qui déchirent la France prétendent n'agir que pour relever ma puissance , qu'ils supposent anéantie ; venger ma dignité , qu'ils supposent flétrie -, me rendre mes droits royaux , qu'ils supposent compromis ou perdus : mais j'ai prouvé que je n'étais pas

leur complice; j'ai obéi à la constitution Il est vrai

que mes ministres ont continuellement trompé l'Assemblée nationale sur le nombre , la disposition des troupes et leurs approvisionnemens ; il est vrai que l'Assemblée nationale a rendu des décrets utiles, ou même nécessaires, et que j'ai refusé de les sanctionner; mais j'en avais le droit, car je le tiens de la constitution ; il est vrai enfin que la contrerévolution se fait, que le despotisme va remettre entre mes mains son sceptre de fer, que je vous en écraserai, que je vous punirai d'avoir eu l'insolence de vouloir être libres ; mais il n'est émané de moi aucun acte que la constitution condamne , il n'est donc pas permis de douter de

ma fidélité pour elle , de mon zèle pour sa défense. » ( Applaudissemens. )

« Si, dis-je, le roi des Français tenait ce langage dérisoire , s'il était possible qu'il leur parlât de son amour pour la constitution avec une ironie aussi insultante, ne seraient-ils pas en droit de lui répondre .-

« roi ! qui sans doute ayez cru , avec le tyran Lysandre , que la vérité ne valait pas mieux que le mensonge , et qu'il fallait amuser les hommes par des sermcns , comme on amuse les enfans avec des osselets-, qui n'avez feint d'aimer les lois que pour conserver la puissance qui vous servirait à les braver 5 la constitution que pour qu'elle ne vous précipitât pas du trône, où vous aviez besoin de rester pour la détruire -, la nation , que pour assurer le succès de vos perfidies en lui inspirant de la confiance , pensez-vous nous abuser aujourd'hui par d'hypocrites protestations? Pensez-vous nous donner le change sur la cause de nos malheurs par l'artifice de vos excuses et l'audace de vos sophismes? Etait-ce nous défendre que d'opposer aux soldats étrangers des forces dont l'infériorité ne laissait pas même d'incertitude sur leur défaite? Etait-ce nous défendre que d'écarter les projets tendant à fortifier l'intérieur du royaume , ou. de faire des préparatifs de résistance pour l'époque où "nous serions déjà devenus la proie des tyrans? Etait-ce nous défendre que de ne pas réprimer un général qui violait la constitution , et d'enchaîner le courage de ceux qui la servent? Etait-ce nous défendre que de paralyser sans cesse le gouvernement par la désorganisation continuelle du ministère? La constitution vous laisse-t-elle le choix des ministres pour notre bonheur ou pour notre ruine? Vous fit-elle chef de l'armée pour votre gloire ou pour notre honte? Vous donna-t-elle enfin le droit de sanction, une liste civile et tant de grandes prérogatives pour perdre constitutionnellement la constitution °t l'empire? Non, non, homme que la générosité des

Français n'a pu émouvoir, homme que le seul amour du despotisme a pu rendre sensible, vous n'avez pas rempli le vœu de la constitution ! Elle est peut-être renversée , mais vous ne recueillerez pas le fruit de votre parjure ! Vous ne vous êtes point opposé par un acte formel aux victoires qui se remportaient en votre nom sur la liberté -, vous ne recueillerez point le fruit de ces indignes triomphes ! Vous n'êtes plus rien pour cette constitution que vous avez si indignement violée , pour ce peuple que vous avez si lâchement trahi. (Applaiidàsemens réitérés. )

a Venant aux circonstances actuelles , je proposerais un message au roi, où, après les interpellations que les circonstances détermineront à lui adresser, on lui ferait pressentir les vérités que je viens de développer; on lui démontrerait que le système de neutralité qu'on semble vouloir lui faire adopter entre Goblentz et la France serait une trahison insigne dans le roi des Français. Il doit proclamer hautement l'inébranlable résolution de triompher ou de périr avec elle et la constitution, (applaudissemens. )

« Je crois instant de déclarer la patrie en danger ; vous verrez se renouveler les prodiges de l'antiquité. La succession des siècles a-t-elle affaibli dans le cœur humain les sublimes et tendres affections, ou énervé le courage qu'elles inspirent? Non, sans doute, elles sont éternelles comme la nature dont elles émanent, et ce ne sera pas dans les Français régénérés, dans les Français de 1780, que la nature se montrera dégradée.

« Nous sommes divisés au dedans; l'intrigue et la perfidie trament des trahisons : le Corps législatif oppose aux complots des décrets rigoureux mais nécessaires -, une main toute puissante les déchire;... nos fortunes, nos vies, la liberté, sont menacées; l'anarchie s'approche avec tous les fléaux qui désorganisent les corps politiques ; et le despotisme seul, soulevant sa tête long -temps humiliée , jouit de

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nos misères et attend sa proie pour la dévorer ! Appelez , il en est temps , appelez tous les Français pour sauver la patrie: montrez-leur le gouffre dans toute son immensité, ce n'est que par un effort extraordinaire qu'ils pourront le franchir ; c'est à vous de les y préparer par un mouvement électrique qui fera prendre l'élan à tout l'empire ! »

L'effet de ce discours fut prodigieux; vingt fois, le côté droit joignit ses applaudissemens à ceux de la majorité. Vcrgniaud descendit au milieu des félicitations de toute l'assemblée brûlante de patriotisme. Dans les tribunes, des femmes distinguées par leur élégance agitaient en l'air leurs mouchoirs comme des drapeaux. L'attente gêné* raie avait été surpassée, tous les fronts étaient brillans de joie, tous les yeux mouillés des larmes généreuses que l'admiration fait couler. L'objet de cet enthousiasme , ce Yergniaud qui venait de se surpasser lui-même, calme, la tête penchée et comme insouciant de sa gloire, regagnait lentement la place où il siégeait d'habitude. Dumas répondit par une assez habile improvisation au discours de Ver* gniaud ; il fournissait parfois d'excellentes raisons , parfois même il pariait comme un homme d'état; mais en s'obstinant, avec Lafayette son ami, à montrer une confiance aveugle dans Louis XVI, en persistant à proclamer l'innocence de ce prince, si hautement accusé devant le tribunal de l'opinion, l'orateur ôta tout crédit à ses paroles. Le projet de la commission des douze , et qui réglait les formes de fa déclaration de la patrie en danger, présenté par Jean Debry, fut adopté le S (i) par l'assemblée, et sanctionné le 8 par le roi.

Le jour où nous avons vu Chabot s'exprimer d'une manière si nette et si terrible aux Jacobins , Louis XVI écrivait à l'assemblée :

« C'est avec regret, messieurs, que je vois, un ennemi de plus se déclarer : la Prusse, que tant d'intérêts sem-

(i) Voyez la note i à la fin de ce volume.

blaient devoir attacher à la France , oubliant ces mêmes intérêts, conspire avec sa rivale et son ennemie naturelle contre la constitution française ; ses démarches ont pris un caractère d'hostilité trop marquée pour qu'il soit possible de douter désormais de ses intentions hostiles. La convention de Pilnitz , l'alliance avec l'Autriche , qui en a été la suite *, l'accueil fait aux rebelles, les violences exercées sur des Français que des relations de commerce appelaient dans les états du roi de Prusse , la conduite de cet état à l'égard du ministre de France, le départ de son envoyé extraordinaire, sans prendre congé -, le refus formel de souffrir à Berlin notre chargé d'affaires , les efforts des agens prussiens auprès de toutes les cours, pour nous susciter des ennemis -, enfin la marche des troupes prussiennes , dont le nombre se porte à cinquante-deux mille hommes, et leur rassemblement sur notre frontière, tout prouve un concert entre le cabinet de Vienne et celui de Berlin. (Eclats de rire et murmures.) Ce sont là , messieurs, des hostilités imminentes. Aux termes de la constitution j'en donne avis au Corps législatif (Une voix : Quand ils sont à Cohlentz), et je compte sur l'union et le courage de tous les Français, pour combattre et repousser les ennemis de la patrie et de la liberté. Contre-signe Chambonas. »

La représentation nationale renvoya purement et simplement cette lettre à la commission des douze, et reprit la discussion des dangers de la patrie. Condorcet, après un discours sur la situation de la France, proposa un projet de message au roi. Dans ce projet, qui ressemblait à l'acte d accusation du prince, il ne craignait pas de dire : « Vous vous plaignez, sire, du peu de confiance du peuple....... Réfléchissez sur la conduite que des perfides

vous ont inspirée , et prononcez entre vous et lui. » L'assemblée se contenta, ce qui était déjà une démonstration hostile , de décréter l'impression du projet de

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