SITUATION DE LA COUR
tard. — Mon Dieu, sire, votre majesté peut-elle donc croire si fermement qu'elle doit être assassinée? — Oui , j'ensuis sûr; je m'y attends depuis long-temps , et j'ai pris mon parti. Est-ce que tous croyez que je crains la mort ? — Non certainement; mais je voudrais voir votre majesté moins disposée à l'attendre et plus prête à adopter des mesures vigoureuses , qui sont aujourd'hui les seules dont le roi puisse attendre son salut. — Je le crois bien ; mais il y aurait encore beaucoup de chances contre, et je ne suis pas heureux. Je ne serais pas embarrassé, si je n'avais pas ma famille avec moi. On verrait bien que je ne suis pas aussi faible qu'on le croit; mais que deviendraient ma femme et mes enfans, si je ne réussissais pas? — Mais votre majesté pense-t-elle que si elle était assassinée , sa famille serait plus en sûreté? — Oui , je le crois, je l'espère, au moins ; et, s'il en arrivait autrement, je n'aurais pas le reproche d'en être la cause. D'ailleurs, que pourrais-je faire? — Je crois que votre majesté pourrait sortir de Paris plus aisément aujourd'hui que jamais, parce que la journée d'hier n'a que trop prouvé que ses jours ne sont pas en sûreté dans la capitale. — Oh! je ne veux pas fuir une seconde fois , je m'en suis trop mal trouvé. — Je crois aussi que votre majesté ne doit pas y penser , au moins dans ce moment-ci ; mais il me semble que les circonstances actuelles et l'indignation générale que la journée d'hier paraît avoir excitée, offrent au roi l'occasion la plus favorable qui puisse se présenter pour sortir de Paris publiquement et sans obstacle, non seulement avec le consentement de la grande majorité des citoyens, mais avec leur approbation. Je demande à votre majesté, la permission de réfléchir sur cette mesure et de lui faire part de mes idées sur le mode et les moyens d'exécution. — A la bonne heure ; mais c'est plus difficile que vous ne croyez. » Rien n'était arrêté dans l'esprit du roi ; il n'avait point de ces résolutions de fer qui saisissent quelquefois des
lift RÉVOLUTION FRANÇAISE.
hommes médiocres jetés au milieu des circonstances les plus critiques. Sa fermeté ne se réveillait que par saccades -, il avait des accès d'énergie que les courtisans appelaient des coups de boutoir ; puis , un instant après , il retombait dans 1 inertie et l'incertitude d'un homme sans pensée, sans vouloir, sans action. Alors Marie-Antoinette disait : « Ils feront le procès au roi -, mais quant à moi , je suis étrangère , ils m'assassineront. Que deviendront mes enfans? » Dès qu'elle montre un cœur d'épouse et de mère, on éprouve une vive sympathie pour .cette malheureuse princesse, et l'on oublie les torts delà femme et les fautes bien plus graves de la reine. Heureux le pays , heureuse Marie- Antoinette , si quelque événement inattendu avait pu l'enlever du milieu de nous , et la préserver de la catastrophe à laquelle elle court à si grands pas !
Le roi , qui redoutait des troubles pour la journée du 14 juillet, avait cherché à détourner l'orage en écrivant à l'Assemblée nationale une lettre dans laquelle on lit ces passages : « Nous touchons à cette époque fameuse où les Français vont , dans toutes les parties de l'empire, célébrer la mémoire du pacte d'alliance contracté sur l'autel de la patrie , le 14 juillet 1789. J'ai vu qu'il n'y avait pas de garantie plus sûre que la réunion des deux pouvoirs , renouvelant le même vœu, celui de vivre libres ou de mourir Un grand nombre de Français accourent de tous
les départemens $ ils pensent doubler leurs forces , si , près de partir pour nos frontières, ils sont admis à la fédération avec leurs frères de la ville de Paris. Je vous exprime le désir d'aller au milieu de vous , recevoir leurs sermens, et prouver aux malveillans qui cherchent à perdre la patrie en nous divisant, que nous n'avons qu'un même esprit, celui de la constitution, et que c'est principalement par la paix intérieure que nous voulons préparer et achever nos victoires. » Cette lettre fut lue et applaudie à plusieurs reprises -, elle disposa les esprits au
rapprochement qui eut Heu dans la séance du 7 juillet, où le roi vint et confirma ce qu'il avait dit. Les éditeurs des Mémoires de Weber ajoutent : « Quoique, entte le 7 et le 14, les impressions faites par ces deux démarches fassent effacées en partie , il n est pas douteux qu'elles n'aient contribué à la tranquillité du 14 , qui aurait pu devenir très orageux Sans la lettre de Louis XVI, la fédération eût été terrible, et sans la suspension de Pétion , en* tièrement calme. »
H y avait effectivement dans les cœurs des dispositions bien différentes de celles qui avaient éclaté avec uii si vif enthousiasme à la fédération de 1790 , à cette fête de la concorde et de l'espérance, où la liberté apparut au peuple français tout entier comme une envoyée céleste. La défiance était à son comble, plusieurs journaux dressaient ouvertement l'acte d'accusation de Lafayctte, du directoire du département , des ministres et du roi. Brissot , dans la séance du 9, avait tracé un tableau étincelant des dangers publics, des trahisons du pouvoir exécutif; il avait passé toutes les bornes envers Louis XVI, et même agité la question de sa mise en jugement. D'autres dispositions très hostiles s'étaient manifestées dans l'assemblée contre ce prince -, on avait entendu des députés lui reprocher d'avoir formé aux Tuileries un tribunal de sang pour faire périr, avec des formes judiciaires, les patriotes du 20 juin. Isnard l'accusait de provoquer la guerre civile -, Couthon s'opposait à ce qu'on assignât une place particulière au roi et à sa famille le jour de la fédération , parce qu'il aurait Pair d'être le chef où le président de la cérémonie. Le 15, Camille Desmoulins dénonce aux Jacobins un grand, complot pour lequel Luckner et Lafayette étaient venus à Paris. Le lendemain, un massacre des patriotes et probablement un enlèvement du roi devaient avoir lieu. À l'appui de ces assertions, il citait une lettre confidentielle de la reine qui annonçait son départ comme très prochain -,
suivant une autre lettre attribuée à cette princesse , le jour delà fédération , des gens apostés au Champ de Mars crieraient vive le roi ! d'autres à bas le roi l À ce signal, les royalistes tomberaient sur les patriotes-, Lafayette profiterait de ce désordre pour se faire nommer généralissime. De son côté, Robespierre assura que Lafayette méditait un grand crime , et que son intention était de l'imputer aux amis de la liberté. On voit par toutes ces dénonciations que les projets réellement formés pour l'évasion du roi, et les offres de Lafayette, qui mettait sa personne, ses amis et l'armée aux ordres de Louis XVI, avaient percé parmi les patriotes les plus prononcés du parti. Ceux qui étaient vraiment à lavant-garde du peuple sentirent avec raison que le succès de Lafayette leur coûterait la vie et ferait courir de graves dangers à la liberté ; en sorte qu'ils obéissaient à une profonde conviction en sonnant ainsi le tocsin contre la cour et le général qui avait résolu de lui prêter un si téméraire appui. Voilà sous quels auspices la fédération allait se renouveler pour la troisième fois* Le 14 juillet 1790, le Champ de Mars était rempli avant le lever du soleil; cette année , il n'offrait i huit heures qu'un désert aride et presque nu comme un rivage dont la mer s'est retirée. Sur des monticules de sable , s'élevaient circutairement quatre-vingt-trois tentes, et devant chacune d'entre elles un peuplier, au sommet duquel flottaient des banderolles aux trois couleurs; une grande tente attendait rassemblée, le roi, sa famille et les corps administratifs, à l'Ecole militaire. L'autel de la patrie, si majestueux en 1790 , n'était plus qu'une colonne tronquée, plantée sur les gradias qu'on avait laissé subsister depuis la première cérémonie. Entre l'Ecole militaire et l'autel , une pyramide funéraire en l'honneur des citoyens qui étaient morts ou qui allaient mourir sur la frontière, attirait les regards. On lisait sur un des côtés du monument : Tremblez, tyrans! nous les vengerons t
A l'extrémité du Champ de Mars, du côté de la rivière, apparaissait un arbre immense appelé l'arbre de la féodalité -, il sortait do milieu d'un bûcher, et portait sur ses branches des couronnes, des cordons bleus, des tiares, des chapeaux de cardinaux , des clés de saint Pierre , des manteaux d'hermine, des bonnets de docteurs, des titres de noblesse, des sacs de procès; une figure de la loi et une figure de la liberté, placées sur des roulettes qui les rendaient mobiles à volonté, complétaient la décoration mesquine du Champ~de Mars pour une fête sans enthousiasme. On en trouvait, au contraire, à la Bastille, où le peuple était accouru pourvoir poser, en présence de soixante membres de l'Assemblée législative, la première pierre de la colonne à ériger sur les ruines de cette forteresse.
Le serment devait être prêté à midi. Le roi arriva sur les onze heures , au milieu d'une nombreuse escorte ; des trompettes , des tambours et une salve d'artillerie annoncèrent sa présence. Louis XVI paraissait calme, la reine imposante et triste -, madame Elisabeth avait un air serein, mêlé de quelque émotion -, les deux enfans regardaient ce spectacle sans y rien comprendre. De bruyantes acclamations retentirent dans l'Ecole militaire, autour de la famille royale.
Enfin, la tête du cortège national entra dans le Champ de Mars au bruit du canon, après une multitude d'hommes, de femmes et d'enfans, qui criaient : Vive Pétionl Pétion ou la mort! en défilant sous le balcon du roi; arrivèrent alors les fédérés et les hommes du 14 juillet et du HO juin , se tenant fraternellement sous le bras, et ne formant , pour ainsi dire, qu'une chaîne depuis la Bastille jusqu'au théâtre de la cérémonie. Quelques uns d'entre eux portaient un relief de la Bastille et une presse que l'on arrêtait par intervalle, pour imprimer des chants patriotiques. Tous ces hommes répétaient les deux mots d'ordre qui, en outre, étaient tracés à la craie autour de leurs chapeaux. Des ser-
mens d'amour de la liberté et des accens de colère contre ses ennemis éclataient dans ce groupe , surtout au moment où il passa sous les yeux de Louis et de Marie-Antoinette; ensuite venaient les légions de la garde nationale, les régimens de troupes de ligne , conservant à peine la régularité de leurs rangs au milieu de cette inondation de peuple-, enfin, les autorités et l'Assemblée nationale. Le roi descendit alors pour les joindre ; il s'avança, non sans peine, à travers une foule immense jusque vers l'autel de la patrie. Il y eut un moment de désordre et d'incertitude, pendant lequel la reine, tenant son fils d'une main, et attachée tout entière sur la marche du roi, conçut une cruelle inquiétude •, mais l'événement ne justifia point ces alarmes , et Louis , après avoir prêté son serment, au bruit de cinquante- quatre pièces de canon, rangées du côté de la rivière , revint sain et sauf à l'Ecole militaire, auprès de sa famille et des gardes nationaux , des troupes de ligne, des Suisses et même du peuple, répandus dans la cour de l'Ecole militaire , qui ne cessaient de crier : Vive le roi ! vive la reine ! Aussi , le lendemain , les journaux de Topposition gourmandèrent-ils avec sévérité les Parisiens, qui avaient paru attendre avec inquiétude et accueillir avec une joie d'esclaves ou d'enfans le serment du roi, comme si le sort de la patrie eût dépendu de ces trois mots : Je le jure ! prononcés par un homme.
Les honneurs de la journée furent pour Pétion. Quand il parut , à la tête de la municipalité , tes transports de l'enthousiasme éclatèrent avec une espèce de fureur. De toutes les parties du Champ de Mats, on ne cessait de crier : Vive Pétion! Pétion ou la mort! Mais en même temps, et à son grand regret , comme les spectateurs purent en juger par l'expression de sa figure , la foule mêlait à ces chants de triomphe pour lui des imprécations contre Marie- Antoinette : A bas î Autrichienne! à bas monsieur et madame Veto l Puis : A bas le traître Lafayette ! à bas
les aristocrates ! Dans ce moment , la popularité de Pétion était a son apogée ; elle ne pouvait plus que décroître.
Le président Àubert Dubayet avait proposé à Louis XVf de descendre du côté de la rivière , et de mettre le feu à l'arbre de la féodalité , auquel pendaient toutes les armoiries , même celles de France ou plutôt de la maison de Bourbon , qui croyait être la France. Louis se dispensa de cette complaisance, en répondant à propos : « Il n'y a plus de féodalité. » Il échappa ainsi à la nécessité de sanctionner, par un acte matériel , les généreuses résolutions de l'Assemblée constituante dans la fameuse nuit du 4 août. Larentrée du roi aux Tuileries fut marquée par de nouvelles acclamations de son cortège. Voilà les derniers témoignages publics d'attachement que recevra le malheureux prince ; il ne verra plus d'autres cérémonies publiques que celle de son jugement et celle de son supplice. Tout se préparait pour une révolution : les Girondins la désiraient ; mais ils n'avaient pas l'audace d'action nécessaire à des hommes qui veulent changer la forme d un état. Cependant la partie active de cette députation, unie à Barbaroux , résolut de tout oser : leur résolution se trahit par quelques mots échappés à ce jeune Marseillais. Quelques jours après le £4 juillet , étant à dîner chez Pétion , il s'avisa de dire que le maire de Paris ne tarderait pas à être prisonnier dans sa maison. Pétion comprit aisément le sens de ces paroles: mais sa femme s'en alarma. Barbaroux lui répondit pour la rassurer : « Si nous enchaînons jamais votre époux , ce sera auprès de vous et avec des rubans tricolores. » L'opinion se déclarait chaque jour pour la déchéance , et si la Gironde , qui penchait vers cette résolution, n eût pas contrarié le mouvement révolutionnaire, dans h crainte de voir d'Orléans obtenir la couronne, Louis aurait été détrôné par une décision du peuple , comme les rois d'une autre race l'avaient été par les leudes et les prêtres. A cette époque, le duc d'Orléans garda un pro-
fond silence , et resta dans la plus complète inaction. On a dit , mais sans donner la moindre preuve du fait, que les amis du duc d'Orléans, ceux qui roulaient s'abriter sous son pouvoir et opérer par lui le renversement de la branche aînée, déclamaient avec emportement contre un roi faible et parjure. Des patriotes purs , convaincus de l'utilité de donner pour chef à la révolution le prince qui l'avait servie avec zèle, attaquaient aussi Louis, et voulaient l'élévation du duc d'Orléans , comme un moyen d'assurer la liberté ; c'est dans ce mouvement des esprits vers un changement, que les Jacobins , toutes les sociétés populaires , une partie des fédérés accourus des départemens , les quarante-huit sections de Paris vinrent tour à tour demander à la barre la suspension du pouvoir exécutif dans la personne du roi, et la mise en accusation du général Lafayette , la punition de plusieurs directoires de département , et le renouvellement des corps judiciaires. Mais la peur de frayer la route du pouvoir au duc d'Orléans réunit les constitutionnels et la Gironde, et le président Vaublanc répondit simplement aux pétitionnaires, qu'il ne fallait pas désespérer du salut public. De toutes ces démonstrations de l'opinion, il résultait évidemment que le peuple ne voulait plus de Louis, et que , d'un instant à l'autre, dès que la Gironde ne craindrait plus d'Orléans, qu'elle avait pris en haine par opposition à ceux des Jacobins qu'elle accusait d'intelligence avec lui, le roi serait rejeté, comme incapable de régner. Mais dans l'espoir de gagner du temps et de retarder le conflit, elle laissait, sans Jes inquiéter, ses adversaires- en butte à tant de passions conjurées. La cour n'avait plus d'espoir que dans les étrangers-, elle comptait si bien sur leur prompt secours qu'elle] ne forma aucune opposition à un décret du 15 juillet qui ordonnait le départ, sous trois jours, des gardes suisses et des trois régimens de ligne en garnison à Paris. Indifférente aux attaques préparées par ses adversaires, qu'elle espérait gagner de