LA LIBERTE DE LA PRESSE
Un événement imprévu, la mort de Léopold II, vint augmenter la confiance de la cour dans le succès de ses pratiques contre le régime constitutionnel. Elle espéra que François I*r montrerait plus de résolution que Léopold n'en avait montré, parviendrait à intimider les patriotes français, et ferait reculer la révolution. La disette qui régnait encore par une suite naturelle de l'incertitude de l'administration et des divisions politiques; les troubles répandus en France, et sur lesquels Vau blanc avait fait à l'Assemblée nationale un rapport qui montrait le danger sans présenter des remèdes applicables aux circonstances , accroissaient les illusions de la cour, qui , d'accord avec la pensée secrète de la reine , conspirait pour le retour du pouvoir absolu. Au reste, tous les partis tendaient au même but , celui d'agiter le peuple*, les uns espéraient que la misère et le désespoir le forceraient à rentrer dans le devoir-, les autres, qu'au milieu de ses fréquens soulèvemens et de quelque éruption terrible , il finirait par détruire tout ce qui restait de l'ancien régime. Dans les efforts simultanés de cette politique , la cour était deux fois coupable , d'abord, parce qu'elle fournissait des prétextes et des motifs à l'irritation générale , ensuite parce qu'elle ajoutait à un tort si grave le crime d'appeler les étrangers-, mais, en la blâmant avec une inflexible sévérité, nous ne saurions épargner les reproches les plus graves à quelques hommes du peuple et principalement aux écrivains périodiques. Sans doute , ils remplissaient un devoir en prémunissant la nation contre les tentatives et les manœuvres de ses ennemis conjurés; et certes on ne saurait nier les immenses obligations que la révolution eut au courage et aux publications de la presse-, mais quel abus ne fit -elle pas de la plus précieuse de nos libertés? quel langage ceux qui prétendaient être les interprètes de la France prêtèrent à une cause sacrée ! quel oubli de toute retenue! quel torrent d'injures, m. a
quelles ignobles dénominations prodiguées aux ministres, au côté droit de l'assemblée , au roi , à Marie-Antoinette , femme, mère et reine! quelles odieuses déclamations contre des citoyens qui avaient rendu d'éminens services , contre Tbouret , Duport , les Lameth , contre Barnave , contre Bailly et Lafayette eux-mêmes! Parce que les organes de la contre - révolution , parce que des hommes payés par la cour, pour cet odieux et vil métier, avaient pris à tâche de diffamer d'une manière atroce tous les défenseurs des intérêts populaires , fallaitil se traîner sur les traces d un parti qui se vengeait ainsi de son impuissance et de ses défaites ? Fallait-il déshonorer la révolution par le langage insultant et grossier des passions sans frein? La liberté est la plus noble chose qui soit sur la terre, une espèce de religion; elle doit toujours parler le langage de la vérité , de la raison et de la pudeur. On ne sait pas combien on retarde les progrès du peuple dans l'éducation politique, en lui donnant l'exemple des plus odieuses diffamations. Aveuglé par la passion du moment , on ne voit pas surtout la responsabilité terrible que Ton s'impose, les remords déchirans que l'on se prépare en habituant ce même peuple, non seulement à tout flétrir, atout déshonorer, mais encore à embrasser aveuglément, à répandre sans scrupule, la calomnie qui donne si souvent la mort dans les révolutions , soit en exaltant tout à coup la fureur de la multitude dans un jour d'insurrection , soit en déposant dans les cœurs les levains de cette vengeance inexorable qui fait monter les Bailly sur un échafaud.
Pendant que le roi comptait sur l'intervention étrangère, que le peuple , éveillé par le sentiment des dangers de la patrie et par la voix de ses défenseurs , menaçait la cour , l'assemblée, impatiente, attendait la réponse de l'empereur d'Autriche. Instruite par les rapports des diverses municipalités de la conduite du clergé , qui soufflait la guerre
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civile, elle ne voulut plus rien ménager avec un corps tout à fait hostile. Le 6 avril , elle supprima toutes les congrégations d'hommes et de femmes, et détruisit ainsi une institution qu un esprit mal entendu de religion avait beaucoup trop multipliée , au risque de faire de la France un désert comme l'Espagne. Dans la discussion relative à ce sujet, Jean de Bry, levêque Torné, d'autres encore se dévouèrent au ressentiment général du clergé, en embrassant les principes de la philosophie et de la raison, qui avaient mûri le siècle pour toutes les réformes utiles au corps social, et conformes au progrès des lumières. Français de Nantes, quoique du parti modéré, mais élève de l'école de Voltaire, se déclara assez hautement contre le 'catholicisme, dans un discours plein de hardiesse et d'originalité.
La guerre approche , l'Europe va se mêler à notre grande crise sociale, il est donc convenable de faire connaître les dispositions des puissances étrangères à notre égard. Louis XIII , Louis XIV et même Louis XV, avaient ajouté, à l'ancienne France, le Roussillon, la Bresse, le pays de Gex, la Franche-Comté, la Flandre, la Lorraine et l'Alsace. Les princes que ces monarques avaient dépossédés se sentaient merveilleusement disposés à nous reprendre nos conquêtes. Excités par un si puissant intérêt, et encore frappés de l'exemple de la Pologne , où des guerres intestines suscitées par une astucieuse politique avaient préparé les voies au sanglant partage de l'empire des Jagellons, ils s'apprêtaient de même à se jeter sur nous comme sur une proie facile à dévorer , après nous avoir affaiblis à laide de divisions habilement fomentées.
Voyons maintenant les forces respectives des états qui allaient entrer en lice.
L'armée française, composée de 594 bataillons et de 206 escadrons, montait à 160 mille hommes d'infanterie , et 55 mille de cavalerie. L'infanterie était belle , mais en proie à l'indiscipline; la cavalerie admirablement montée,
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mais on trouvait ses régimens trop faibles et son ordonnance défectueuse. L'état-major, décimé par l'émigration, offrait peu de garanties de talent et d'expérience ; l'artillerie se trouvait remplie d'officiers du plus grand mérite et de soldats instruits. Mais ce que l'Europe ignorait , ce que nous ignorions comme elle , c'est que nous possédions les élémens de la meilleure des armées et la matière d'une suite de triomphes inouïs. Bientôt, et tandis que les émigrés s'imaginent que la fuite de tant d'officiers nous a laissés sans chefs et sans défense , les hautes inspirations de l'amour de la patrie , l'enthousiasme de la liberté , les premières merveilles de nos volontaires , les épreuves multipliées du champ de bataille , les dignités militaires accordées aux soldats et aux officiers , l'autorité dictatoriale des représentans qui commanderont la victoire et la récompenseront sur le théâtre de l'action, ferbnt surgir les Saint- Cyr, les Régnier, les Soult , les Jourdan , les Kléber, les Moreau, les Hoche, et toute une race de capitaines illustres qui se renouvellera pendant la durée de la guerre.
L'armée prussienne passait pour la première du monde. Frédéric lui avait laissé une admirable discipline , une organisation forte -, rien n'égalait la beauté de la cavalerie que le général Seidlitz avait formée sous les yeux du grand homme. Les places d'officiers appartenaient de droit à la noblesse-, mais Frédéric, le moins superstitieux des hommes à cet égard, comme à beaucoup d'autres, ne comptait pas les quartiers pour accorder un commandement, et fermait les yeux sur la supercherie d'un plébéien qui promettait un homme de tête et de courage. Pour Frédéric , on était assez noble quand on se battait bien -, un descendant dégénéré de Turenne ou de Condé n'aurait peut-être pas obtenu un grade dans l'armée. La Prusse avait cent quatre vingt-six bataillons et deux cent trente-trois escadrons, l'artillerie était nombreuse et assez instruite. L'armée autrichienne, humiliée par de nombreuses défaites, en Si-