CONVERSATION DE DUMOURIEZ AVEC LA REINE
qui vous sacrifient à leur propre intérêt. La constitution, si une fois elle est en vigueur, bien loin de faire le malheur du roi, fera sa félicité et sa gloire. Il faut qu'il concoure à ce qu'elle s établisse solidement et promptement. » Marie - Antoinette sembla peu convaincue par l'opinion du nouveau minisire, et, s'approchant de lui avec un geste menaçant : « Prenez garde à vous! dit-elle, cela ne durera pas ! — Madame, reprit Dumouriez, j'ai plus de cinquante ans; ma vie a été traversée de bien des périls, et, en prenant le ministère, j'ai bien réfléchi que la responsabilité n'était pas le plus grand de mes dangers. — Il ne manquait plus, sécria-t-elle avec douleur, que de me calomnier : vous semblez croire que je suis capable de vous faire assassiner ! » et des larmes coulèrent de ses yeux
Agité autant qu'elle : « Dieu me préserve, dit-il, de vous faire une aussi cruelle injure. Le caractère de votre majesté est grand et noble \ elle en a donné des preuves héroïques que j'ai admirées et qui m'ont attaché à elle. » Alors, lâchée de son emportement, et par un de ces retours pleins de charme qui tempéraient la hauteur de son caractère et les inégalités de son humeur, Marie- Antoinette s'approeba de Dumouriez, et s'appuya sur son bras; il continua : « Croyez-moi, madame, je n'ai aucun intérêt à vous tromper -, j'abhorre autant que vous l'anarchie et les crimes. Croyez-moi, j'ai de l'expérience , je suis mieux placé que votre majesté pour juger les événemens. Ceci n'est pas un mouvement populaire momentané , comme vous semblez le croire, c'est l'insurrection presque unanime dune grande nation contre des abus invétérés. De grandes factions attisent cet incendie, il y a dans toutes dés scélérats et des fous. Je n'envisage dans la révolution que le roi et la nation entière : tout ce qui tend à les séparer conduit à une ruine mutuelle; je travaille autant que je peux à les réunir, c'est à vous à m'aider : si je suis un ob-
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stacle à vos desseins, dites-le-moi, je porte sur-le-champ ma démission au roi , et je vais gémir dans un coin sur le sort de ma patrie et sur le vôtre.» Le ministre parut en ce moment obtenir la confiance de la reine; mais, hélas ! ce n'était qu'une victoire de quelques jours seulement! Entourée de mauvais conseillers et d amis selon son cœur, qui régaraient par aveuglement et par passion, elle revint bien vite aux principes et aux actions qui avaient déjà failli la perdre sans retour. Les autres ministres , sans avoir les hautes vues d'ensemble que Dumouriez fécondait encore par un travail soutenu , n'étaient point des hommes sans mérite. Presque tous se distinguaient par la droiture des intentions , les lumières de l'esprit et des talens spéciaux pour telle ou telle partie de l'administration. Roland, celui d'entre eux qui joua le plus grand rôle après Dumouriez, avait des mœurs républicaines , et prétendait les conserver dans le palais des rois. La première fois que cfette espèce de Franklin parut à la cour, la simplicité de son costume, son chapeau rond , et les rubans qui nouaient ses souliers , firent l'étonnement et le scandale dés valets. Le maître des cérémonies s'approcha de Dumouriez , d'un air inquiet , le sourcil froncé , la voix basse et contrainte , et montrant Roland du coin de l'œil . « Eh ! monsieur , point de boucles à ses souliers ! — Ah ! monsieur, répliqua Dumouriez avec le sang-froid le plus comique , tout est perdu. » Qu'un maître des cérémonies éprouvât cette vive inquiétude pour un objet si mince , rien d'étonnant \ mais Marie-Antoinette, entourée de pareils dangers, devait-elle se montrer blessée comme elle le Ait par nne innovation de ce genre ? Toutefois avec plus d'esprit Roland n'aurait pas ainsi débuté à la cour. Ce ministre n'avait pas reçu de la nature des dons supérieurs ; son esprit était juste, éclairé; il avait une certaine aptitude pour l'administration, mais peu de connaissance des hommes, qu'il n'était pas propre à manier : son caractère irascible et domi-
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naleur, son opiniâtreté dans la discussion, lui faisaient beaucoup d'ennemis. Un grand fonds de droiture, une probité sévère , Tardent amour du bien , une ame forte , et le sentiment exalté de la liberté, voilà ses titres d'honneur; mais républicain de principes et d'enthousiasme, devait-il devenir le ministre d'un roi , et ne s'exposait-il pas à des combats pénibles entre sa conscience et ses penchans politiques ? Pour sa gloire et pour son malheur , peut-être , il avait une femme que le nature avait comblée des dons les plus précieux. Sans être régulièrement belle, madame Roland avait son genre de beauté, une taille élégante , des mouvemens faciles et naturels , une figure douce et naïve , le sourire de la bienveillance , un air de candeur et de sérénité ; ses grands yeux noirs, pleins de vivacité , couronnés de sourcils bruns comme ses cheveux, réfléchissaient par leur mobile expression tout ce qui se passait dans son cœur. Douée d'un caractère d'homme, tempéré par des grâces de femme -, d'un esprit brillant et prompt qui s'appliquait à tout , d une voix sonore et flexible , d'un agrément infini dans la conversation, d'une éloquence qui venait de l'ame -, élève de Plularque , de saint Augustin et de Rousseau ; pénétrée d'un enthousiasme profond pour la liberté , elle subjuguait, en le respectant , un mari qu'elle soutenait par ses inspirations ; elle dominait ses amis de la Gironde par un ascendant irrésistible ; c'était une espèce d'Aspasie , ebaste , au milieu d'une élite de nouveaux Athéniens , parmi lesquels il manquait un Périclès.
Avec de l'union et de l'harmonie dans les volontés et dan9 les efforts, le nouveau ministère pouvait espérer de suffire à sa tâche et de faire marcher le gouvernement, pourvu que le prince fût résolu à la bonne foi, et que la cour ne vînt pas le détourner de la seule route de salut ouverte devant lui. A cet égard, laissons parler Bertrand de Mollevillc :
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« En quittant le ministère, dit-il, j'exprimai mes regrets au roi de ne pouvoir plus lui rendre mes devoirs avec la même assiduité sans donner matière à des soupçons dangereux pour sa majesté. Je proposai en conséquence de me borner à venir tous les samedis à son heure ; cette mesure me parut nécessaire, parce que si on ne m'y avait pas vu du tout, on aurait conclu que nous avions des entrevues secrètes.
« Le roi approuva cet expédient, et me chargea en même temps de surveiller une opération qui avait été primitivement imaginée et mise en train par M. A. Lameth. Elle avait été dirigée par Delessart, et paraissait plus nécessaire que jamais dans les présentes circonstances ; elle avait pour objet de connaître très exactement les dispositions de l'esprit public au moyen de quelques personnages qu'on nommait des observateurs et qui s'occupaient constamment de cette enquête.
« Ils étaient au nombre de trente-cinq ; quelques uns suivaient les séances de l'Assemblée nationale, d'autres fréquentaient le club des Jacobins et celui des Gordeliers. « Leur mission était d? appuyer par leurs applaudissemens toutes les motions constitutionnelles ou royalistes , ou de huer ou même d'insulter ceux qui proposaient des mesures contraires. » Danton recevait aussi à cette époque cent mille écus du ministère pour présenter certaines mesures aux clubs dont sa terrible éloquence l'avait fait I idole. On avait aussi tenté ce moyen de séduction auprès de Brissot, de Guadet, de ' Vergniaud , de Fauchet et de plusieurs autres. Bertrand avoue naïvement que Delessart , Ghambonnas et lui-même , fidèles au système suivi par Montmorin, employaient toutes leurs ressources et l'argent de l'état à corrompre l'Assemblée nationale et à semer l'agitation dans le peuple. Payer à prix d'or des traîtres pour vendre la liberté , ou des troubles pour la compromettre et la perdre , était la politique des hommes investis de la confiance intime de Louis XVI.