MASSACRES
pourquoi nous tromper? nous allons être égorgés! » Ou ouvre le guichet. Deux meurtriers paraissent , qui leur disent : « Allons ! allons ! décidez-vous , marchons ! » Un des juges élève la voix: « Eh bien! voyons donc, quel est celui qui sort le premier? » Tous les Suisses reculent, se serrent mutuellement , s'embrassent en poussant des cris plaintifs -, mais les hurlemens du dehors demandent du sang. Alors un de ces malheureux s'avance : il porte une redingote bleue, son œil est calme -, sa bouche contractée annonce seule la violence de la fureur qu'il retient dans son sein « Je passe le premier, » dit-il. Soudain il rejette son chapeau , franchit le guichet , regarde la haie d'acier qui l'entoure, et tombe bientôt percé de mille coups. Un seul de ces malheureux fut sauvé. Que l'on n'attende pas de nous les détails circonstanciés de chaque assassinat; toutes les victimes tombaient , frappées de même par Tordre des mêmes juges , par les mains des mêmes bourreaux. La cour de l'Abbaye, où se faisait le carnage, était illuminée par des torches; en sorte que tous les prisonniers attendus par la hache ne pouvaient échapper au spectacle de tant de meurtres accumulés les uns sur les autres, et subissaient mille morts avant de recevoir le coup fatal.
L'Assemblée nationale et la Commune envoyèrent successivement des commissaires afin d'arrêter le cours de ces barbaries ; mais ils furent également méconnus. Le vénérable Dussaulx voulut en vain parler au nom de la justice et de la patrie à des furieux ivres de sang. « Retirezvous , lui dit l'un d'eux , vous avez l'air d'un brave homme; mais depuis que vous pérorez , j'aurais déjà tué quarante personnes. » En vain Bazire, retenant sa colère à la vue des meurtres et des cadavres , et trouvant dans les inspirations de son humanité des paroles pleines d'adresse y essaya-t-il à son tour de détourner la vengeance : du moment ou ses conseils de clémence furent pressentis, on lui imposa brutalement le silence. De son côté , Manuel, qui
n'avait point un cœur à l'épreuve des affreuses conséquences des conseils que ses collègues avaient donnés au peuple , voulut du moins sauver quelques malheureux ; mais loin de réussir il vit l'instant où lui-même pouvait être immolé. Une nouvelle députation de l'assemblée se présenta qui voulait calmer les esprits et éclairer le peuple sur ses véritables intérêts : les nouveaux prédicateurs d'humanité n'obtinrent aucune influence. Semblable à un incendie dont le secours de Fart n'a pu éteindre le foyer , et qui ne s arrêtera qu après avoir dévoré tous les alimens de sa fureur, le peuple devait tout immoler autour de lui. On ne peut expliquer comment et par quelle fatalité , ou par quelle coupable lenteur les trois commissaires nommés dans la journée par la Commune pour rendre compte à L'assemblée de l'état des choses, n'arrivèrent à sa barre que le 5 à deux heures et demie du matin. Truchon, l'un d'eux, assura que la plupart des prisons étaient vides. « Environ quatre cents prisonniers, dit-il, ont péri à la prison de la Force, où je me suis transporté, ainsi qu'à Sainte-Pélagie : j'ai cru devoir faire sortir toutes les personnes détenues pour dettes. ( Cette mesure était une décision de la Commune, dont l'orateur ne parle pas.) Je me suis rappelé que j'avais oublié , à la prison de la Force, la partie où sont renfermées les femmes ; j'en ai fait sortir vingt-quatre. » Tallien succéda à Truchon; à propos de l'affreux tribunal et de ses abominables arrêts , le secrétaire de la Commune s'exprima ainsi : «Une espèce de jury est formé ; à l'instant le livre des écrous est apporté : le criminel périt, l'innocent est mis en liberté. » Sans doute pour modérer l'effet de l'odieuse dérision de ces paroles , Tallien s'empressa d'ajouter que les Suisses , les assassins du peuple au 10 août, renfermés au nombre de trois cents, ont été mis en liberté et incorporés dans les bataillons. Mais puisque l'on avait sauvé ces victimes , pourquoi en laisser périr tant d'autres ? Il pressentit l'on-
jection , et s'efforça de faire valoir , à plusieurs reprises , les efforts de la Commune pour arrêter le désordre. « Nos commissaires, dit-il , ont fait tout ce qu'ils ont pu pour empêcher l'hôtel de la Force d'être pillé ; mais ils n'ont pu arrêter, en quelque sorte , la juste vengeance du peuple ; car, nous devons le dire, las coups ne sont tombés/ que sur des personnes détenues pour l'affaire du 10 août, ou pour fabrication de faux assignats. Ce qui a excité la vengeance, c'est qu'il n'y avait que des scélérats reconnus. » Après Tallien, Guiraud, son collègue, s'exprime ainsi: « Le peuple est allé à Bicêtre avec sept pièces de canon; en exerçant sa vengeance , il rendait aussi sa justice. Au Châtelet, plusieurs prisonniers ont été élargis au milieu des cris de vive la nation I Les prisons du palais sont absolument vides, et fort peu de détenus ont échappé à la mort. » Ici le municipal, après avoir fait l'éloge de la probité des assassins, ajoute , pour l'honneur du peuple, les détails de l'organisation, des formes , des arrêts et des exécutions de la justice du grand-prévôt Maillard. Les trois commis-: saires savaient et auraient dû dire à l'assemblée que les massacres duraient encore dans plusieurs prisons. Leur silence à cet égard à l'assemblée donnerait lieu à de cruels soupçons. Auraient- ils voulu, en taisant la vérité , laisser aux ëgorgeurs la liberté de poursuivre le cours des assassinats jusqu'à ce que l'effroyable moisson fût achevée ? Nous ne pousserons pas jusque là nos soupçons et nos accusations contre ces étranges apologistes du 2 septembre.
Les prisonniers à l'Abbaye attendaient la mort avec assez de calme. Au milieu de la nuit, l'abbé Lenfant, confesseur du roi , et l'abbé de Rastignac , parurent dans la chaire de la chapelle , où l'on avait mis leurs compagnons d'infortune. Ils annoncèrent à toutes ces victimes que la dernière heure était proche , et qu'il fallait penser à Dieu. Tous les malheureux chrétiens s'agenouillèrent, tandis m. *6
que les deux pontifes du Dieu de miséricorde laissaient tomber sur eux des paroles d'absolution et d'éternité. Citons ici un homme (1 ) qui a échappé par miracle à cette boucherie.
« À la veille de paraître devant l'Être suprême, agenouillés devant deux de ses ministres , nous présentions un spectacle indéfinissable ; l'âge avancé de ces deux vieillards , leur position au-dessus de nous , la mort planant sur nos têtes, et nous environnant de toutes parts, tout répandait sur cette cérémonie une teinte auguste et lugubre -, elle nous rapprochait de la Divinité, elle nous rendait le courage. Tout raisonnement était suspendu, et le plus froid , le plus incrédule , en reçut autant d'impression que le plus sensible et le plus fervent. Une demi-heure après, ces deux prêtres furent massacrés , et nous entendîmes leurs cris. »
Le courage et la force manqueraient à l'historien , au milieu des récits qui lui glacent le cœur, s'il ne rencontrait sous sa plume quelques scènes sublimes comme celle de ces adieux à la vie par des malheureux prêts à franchir les portes de l'éternité, où des traits d'héroïsme et de vertu semblables à celui de mademoiselle de Sombreuil. Le vieux gouverneur des Invalides , celui qui s'était fait respecter au 14 juillet 1789, en conservant un dépôt d'armes confié à sa garde, est appelé au tribunal. Il va mourir; le fatal mot d'ordre : à la Force ! est prononcé sur lui. Mais c'est en vain que les bourreaux veulent l'entraîner et le frapper : sa jeune fille le couvre tout entier de son corps*, elle crie , elle implore *, elle baise les mains des bourreaux. « Bois du sang des aristocrates, lui dit l'un d'eux en lui présentant un verre plein de l'affreux breuvage , et ton père sera sauvé » Elle accomplit le sacrifice. Les bourreaux sont vaincus , et portent en triomphe le père et la fille! Gazotte, le spirituel auteur du Diable amoureux,
(i) M. de Saint-Méard.
est aussi condamné ; mais on ne peut arracher de sa poitrine sa fille Elisabeth , qui s'y attache en pleurant, en demandant grâce et pitié. Il y a dans la voix des femmes un accent du cœur et des cris des entrailles , qui triomphent même de la férocité des animaux. Le tribunal de sang ne put résister à cette épreuve , et Cazotte fut sauvé. Pourquoi faut-il ajouter que les deux victimes échappées à un si grand danger portèrent leurs têtes sur l'èchafaud par ordre du tribunal révolutionnaire ! Consacrés par la vieillesse et le malheur, arrachés à la mort par une vertu sublime qu'ils avaient mise au coeur de leurs filles, ils auraient dû recevoir des honneurs publics à côté d'elles.
Dans la même prison se trouvait le chevalier Journiae de Saint-Méard ; il attend la mort depuis trente-sept heures ; on l'appelle au guichet -, il y voit massacrer deux détenus arrachés de ses bras. Il est ancien officier, il est aristocrate, il déteste la révolution , il aime Louis XVI et la royauté , on le sait parfaitement* Il avoue le crime politique de ses opinions et de ses sentimens, mais il soutient qu'il n'a jamais rien fait contre le peuple. À chacune des paroles qu'il prononce, un soldat son compatriote, qui s'était intéressé à lui parce qu'il parlait le patois provençal , le croit perdu , et le soutient pourtant Un membre du tribunal, que son courage et sa franchise ont touché, tremblait pour ses jours. Effectivement chaque mot qu'il prononce peut lui donner la mort. Au milieu de son interrogatoire et de ses réponses , on annonce qu'un prisonnier se sauve par une cheminée : « Tirez sur lui ! » s'écrie Maillard. On obéit : le détenu tombe mort , et le procès recommence. Saint-Méard reprend son plaidoyer -, il expose avec la même assurance et la même franchise, mais non pas sans beaucoup d'adresse , pourquoi il préfère la république à la constitution de 1791. Il saisit ensuite une heureuse circonstance de sa vie passée, pour montrer qu'il a toujours été l'ami du soldat -, il prouve qu'il n'a jamais émigré.
Ce ton de bonne foi, celte constance, cette liberté desprit, en face de la mort, l'ascendant irrésistible de la vérité /ont désarmé le tribunal-, le prévenu est acquitté. Le président charge trois personnes d'aller en députation annoncer au peuple le jugement qu'on vient de rendre. Leur mission remplie, les trois députés rentrent, enlèvent cet homme sauvé par une espèce de miracle. À peine paraît-il, tout le monde l'embrasse. On crie vive la nation ! et ses généreux défenseurs le reconduisent chez lui. Le premier mouvement de mon hôte, de mon ami, dit Saint-Méard en finissant son récit, fut de leur offrir son portefeuille; mais ils refusèrent en lui disant : « Nous ne faisons pas ce métier pour de l'argent. Voilà votre ami, il nous a promis un verre d'eau- de- vie, nous le boirons , et nous retournerons à notre poste. »
Après cette scène de clémence , les meurtres continuèrent ; les mêmes choses se passaient au Ghâtelet , aux Bernardins, à la Conciergerie, à la Force, à la Salpétrière;â Bîcêtre , elles eurent un caractère d'autant plus terrible que les détenus se défendirent avec fureur. Qui pourrait le croire? deux sections de Paris prêtèrent leurs canons ans égorgeurs pour réduire ce qu'on osait appeler des rebelles. Les plus courageux efforts de Pétion ne purent arracher une seule des victimes à leurs assassins.
Une partie de ces horreurs avait été recouverte du voile des ténèbres, elles apparurent le lendemain à la clarté do jour , et répandirent l'épouvante et la consternation parmi ceux qui eurent la force d'en contempler le spectacle. Une pitié profonde s'empara d'un grand nombre de citoyens; mais on ne sait ce que Billaud- Varennes avait dans la poitrine à la place d'un cœur: en effet, loin de montrer la moindre émotion en reparaissant à F Abbaye, inondée de sang ^et jonchée de cadavres, il ne craignit pas de dire aux assassins : « Citoyens, vous venez d'égorger des scélérats ; vous avez sauvé la patrie; la France entière vous doit une
SEPTEMBRE. Mtt
reconnaissance éternelle ; la municipalité ne sait comment s'acquitter envers vous. Sans doute le butin et la dépouille de ces scélérats (en montrant les cadavres) appartiennent à ceux qui nous en ont délivrés -, mais sans croire pour cela vous récompenser, je suis chargé de vous offrir à chacun vingt- quatre livres , qui vont vous être payées sur-le-champ. Respectables citoyens , continuez votre ouvrage , et la patrie vous devra de nouveaux hommages. »
Alors cet orateur affreux se rend au comité de la section, qui tremblait encore de douleur et d'effroi au souvenir des horreurs qu'il avait été forcé de voir et d'entendre. Là Billaud pousse le délire jusqu'au point d exalter l'utile et nécessaire exemple que le peuple vient de faire sur ses ennemis-, il finit par déclarer qu'il vient de rencontre.* des ouvriers qui ont travaillé dans ces journées, et qu'il leur a promis un louis par personne. Oh lui objecte que le comité ne possède aucun fonds. Il recommande alors de s'adresser au ministre de l'intérieur , et de dresser, en attendant, la liste des citoyens qui avaient droit à l'indemnité. À peine s'était- il éloigné que la borde teinte de sang se précipite dans la salle où siégait le comité ! Chacun de ces hommes , qui vient demander son salaire, porte ou le cœur, ou la tête, ou l'un des membres d'une des victimes. « Croyez-vous que je n'aie gagné que vingt- quatre livres ? disait hautement un garçon boulanger, armé d'une massue , fen ai tué plus de quarante pour ma part. » Le comité dresse la liste des présens, et les renvoie à la municipalité. Ils n'y trouvèrent point d'argent, et revinrent au comité, dont les membres auraient peut-être couru de grands risques si l'un d'eux n'avait pas été chercher chez lui de l'argent, pour donner du moins la moitié de la somme que les bourreaux demandaient.
Deux femmes furent rencontrées le matin de ce jour; elles tenaient à la main des vases pleins de soupe. — Ou allez-vous ? leur dit une autre femme. — Nous portons à
déjeuner, répondirent-elles, à nos hommes qui travaillent à l'Abbaye. — Y a-t-il encore de la besogne ? leur demande un tueur. — S'il n'y en a plus, il faudra bien en faire ! » répliquèrent ees deux femmes.
Bouleversé par ces barbaries, qu'il aurait voulu arrêter au prix de tout son sang > Pélion avait couru de l'hôteldc- ville à la Force. Il s'était précipité à plusieurs reprises & travers les assommeurs jusqu'au tribunal où siégeaient Hébert et Lhuillier 5 il les avait arrachés de leurs bancs, et cependant il n'avait pu les empêcher de poursuivre le cours de leurs fureurs. La jeune princesse de Lamballe fut appelée devant eux. A l'aspect du tribunal, assis autour d'une table rougie par le sang et les vins mêlés ensemble, l'infortunée s'évanouit ; à peine avait-elle repris ses sens que son interrogatoire commença, « Qui êtes -vous? — Marie-Louise, princesse de Savoie. — Votre qualité ? — Surintendante de la maison de la reine. — Aviez -vous connaissance des complots de la cour au 10 août? — Je ne sais pas s'il y avait complot au 10 août*, mais je sais que je n'en avais aucune connaissance. — Jurez la liberté, l'égalité , la haine du roi et de la royauté. — Je jurerai facilement les deux premiers, je ne puis jurer le dernier; il n'est pas dans mon coeur. »
Un des assistans lui dit tout bas : « Jurez donc ; si vous ne jurez pas, vous êtes morte. » La princesse ne répondit rien -, elle leva ses mains à la hauteur de ses yeux , et fit un pas vers le guichet.
Alors un des juges prononça le mot fatal qu'on élargisse madame l comme à l'Abbaye on disait à la Force- On sait que plusieurs membres du tribunal voulaient la sauver. Le juge du tribunal , qui avait dirigé l'interrogatoire de la manière la plus favorable pour l'accusée, prenait à elle un si vif intérêt qu'au moment où Ton ouvrit le guichet il lui dit avec plusieurs autres de crier vive la nation ! «Criez donc ! criez donc ! » reprit-il avec impatience
et chaleur^ mais la princesse, effrayée à la vue du sang et des cadavres , ne put répondre que par ces mots : « Fi ! l'horreur !.. . » Cette exclamation, qui s'appliquait au spectacle offert à ses yeux, et non pas à ce que Ton demandait d'elle , lui attira le premier coup de sabre, bientôt suivi de beaucoup d'autres (i). La plume se refuse à retracer toutes les atrocités , toutes les barbaries déployées sur le corps de cette victime d'une fureur qu'on ne peut expliquer que par son ancienne intimité avec la reine, alors en butte à une exaltation de haine inexprimable. Le vénérable Coligny, le patriarche militaire des huguenots , ne subit pas de plus indignes traitemens de la part des ligueurs. Après sa mort , la tête de la princesse fut coupée, placée au bout d'une pique , et portée par le nommé Famin , de Marseille. On présenta d'abord ce hideux trophée à madame de Beau veau, prisonnière à l'abbaye Saint-Antoine, amie particulière de la princesse de Lamballe, De là, les assassins, jouant avec ces débris sanglans , coururent au Temple ; ils voulaient qu une députation pénétrât jusqu'auprès du roi , pour déposer aux pieds du trône ces affreux restes. Au bruit de la foule en colère, les malheureux captifs demandèrent quel était ce tumulte. Les officiers municipaux s'opposèrent à ce que la famille royale s'approchât des fenêtres. Famin entra sans peine dans la cour 5 mais deux cents personnes environ qui le suivaient furent repoussces. Les commissaires de la Commune avaient résolu de ne pas laisser forcer l'asile qui renfermait la famille royale,
(1) Suivant des Mémoires qui paraîtront un jour, madame de Brice , madame de Tourzel et sa fille, aujourd'hui la duchesse d' Ëscars , auraient été sauvées par rançon. M***** et un autre municipal, dont cette époque commença la fortune, en servant la cause de l'humanité servaient aussi leurs intérêts. Le duc de Pcnthièvre avait offert cent mille écus pour racheter la, vie de madame de La m balle : un à-compte de 5o,ooo francs avait été versé. On fit tous les efforts possibles en laveur de la princesse; mais sa dernière réponse, mal interprétée par les massacreurs, causa sa perte.
etDanjou, Tua d'eux, connu à Paris sous le nom de l'abbé de Six-Pieds , tendit au-devant de la porte d'entrée un ruban tricolore qui portait cette inscription : « Citoyens, vous qui à une juste vengeance joignez l'amour de l'ordre , respectez cette barrière ; elle est nécessaire à notre surveillance et à notre responsabilité. » Peu de temps après, la foule arrive, et deux de ses orateurs disent aux magistrats : « Nous ne voulons pas porter la main sur l'otage confié à votre vigilance; mais nous désirons qu'un nombre de nous, fixé par vous, accompagne cette tête impie au pied de la tour , et que ceux qui nous ont causé tant de maux voient le triste résultat de leur conspiration contre le peuple. » Les commissaires, craignant une irruption, consentirent à la demande $ mais ils se hâtèrent de prévenir le roi. Ce prince pâlit à la révélation deDanjou, qui portait la parole , et convint avec les municipaux que dans cette affreuse circonstance , ils avaient pris le meilleur parti. Alors les deux envoyés entrèrent, et firent tous leurs efforts, en l'approchant près de la fenêtre , pour que les prisonniers pussent voir la tête de madame de Lamballe-, mais, grâce à l'humanité des commissaires et de Danjou particulièrement , les regards d'aucun membre de la famille royale) ne furent ni épouvantés ni souillés par un si affreux spectale.
Du Temple , Famin et ses complices se transportèrent dïabord à l'hôtel de Toulouse , long-temps habité par la victime, et où demeurait son beau-père, le duc de Pen* thièvre , la providence des pauvres ; n'ayant pu pénétrer, ils entrèrent au Palais-Royal. Le duc d'Orléans était à table avec un très petit nombre de personnes. À l'aspect de la tête de madame de Lamballe, il pâlit et fut près. de s'évanouir; puis , jetant un coup d'œil effrayé sur ces restes , il s'écria avec douleur : « Ah ! la malheureuse ! si. elle m'avait cru , elle ne serait pas là (1). »
(i; On lient ce fait d'un témoin de la scène.
Plus terribles que le 10 août et moins abondantes en traits connus de courage et d'humanité, les journées de septembre ne furent cependant pas stériles en exemples de ces deux vertus» Un citoyen, nommé Pochet , sauva par la plus courageuse insistance madame de Fausse-Landry, qui courait à la mort sur l'avis d'un brigand qui la trompait. Un citoyen, Maillet, peintre, parvint à dérober pendant quatorze heures aux recherches des assassins un habitant de Metz , qui était continuellement sous leurs yeux , et finit par le soustraire à leur rage et à leur présence. Un horloger demanda des pouvoirs à sa section pour aller réclamer deux jeunes gens à l'Abbaye, et les ramena vivans au péril de ses jours. Deux fédérés coururent toutes les prisons pour trouver un officier suisse qui avait préservé de la mort plusieurs de leurs compagnons, dans la bataille du 10 août. Un autre, Marseillais, s'élança sous la voûte d'acier prête à s'abaisser sur lui-même , et retira de la mort le jeune fils d'un Suisse, sur le point d'être immolé par les glaives impatiens de frapper. Mais rien ne peut se comparer au courage, à la constance, à la présence d'esprit, au dévouement d'un citoyen appelé Grappin , l'un des trois commissaires envoyés par la section du Contrat Social , pour réclamer des détenus à l'Abbaye. On allait frapper un père de six enfans : Grappin implore Maillard, et obtient la grâce du malheureux. Un peu plus tard il suspend la fureur des meurtriers, qui menacent M. de Sombreuil. Bientôt il sauve d'autres victimes, notamment un vieillard de quatre-vingt-cinq ans, et l'emporte sur ses épaules hors de la prison. Soixante -dix personnes désignées pour mourir durent aussi la vie à cet intrépide défenseur des droits de l'humanité. Beaucoup d'autres traits pareils sont restés ensevelis dans le silence 5 car on peut regarder comme un fait avéré que quatre ou cinq cents personnes échappèrent aux massacres par la généreuse intervention d'hommes qui , contens d'avoir
bien fait , ont gardé pour eux seuls le souvenir de leurs services.
Les fonctionnaires , même ceux qui avaient voulu et approuvé les horribles immolations de cette époque , eurent aussi leurs accès d'humanité. Tallien s'est vanté lui-même, devant l'assemblée , d'avoir sauvé un certain nombre de personnes. Manuel fit des efforts courageux pour arrêter les massacres ; il sauva les dames de Saint-Brice , de Tourzel et la célèbre madame de Staël. Le violent Chabot, l'une des plus mauvaises têtes de France , mais homme qui avait du cœur, osa plaider la cause de l'abbé Sicard à la tribune de l'église de l'Abbaye, en face des égorgeurs. Ce même député , porteur d'un décret de l'Assemblée nationale , obtint de la section des Quàtre-Nations le serment de mettre fin à toutes les vengeances et de ne plus reconnaître d'autre autorité que celle de l'Assemblée nationale. Comme au 10 août , Danton , cxorable aux prières de l'amitié , sembla demander grâce pour ses fureurs en accordant une protection périlleuse pour lui à des ennemis personnels et même à des hommes connus par leur haine pour la nouvelle révolution , qui venait de détruire l'ouvrage de l'Assemblée constituante. Au reste c'est peut-être méconnaître et calomnier cet homme que de le montrer comme nous venons de le faire. Non, Danton ne se repentait pas du 2 septembre; non , il ne pensa pas à se préparer des excuses. Capable de tout oser et de pousser la révolution jusqu'au dernier degré de violence, il avait de la générosité , de la bonté même dans le cœur.
r Mais ministre de la justice et l'un des auteurs du 8 septembre, sous quel aspect se présentera-t-il au tribunal des siècles! Quelle profanation d'une fonction sublime! quel successeur de ce chancelier de l'Hôpital , qui fit tant d'incroyables efforts pourdétourner la Saint-Barthélémy ! Cependant les amis , ou plutôt les défenseurs de Danton , car il en compte beaucoup, môme parmi des hommes sages et éclairés,
prétendent rejeter loin de loi le reproche d'avoir embrassé l'affreuse résolution du comité de surveillance. Hais comment le justifier de n avoir point paru audacieux et puissant d'éloquence sur quelques uns des théâtres du carnage où Pction vint affronter la mort avec des ordres, des conseils et des prières d'humanité? Voici la réponse de Danton luimême , non pas textuelle , mais prise en quelque sorte dans ses entrailles et empreinte dans toutes ses paroles comme dans toutes ses actions , pendant et après les fatales journées : « J'ai regardé mon crime en face, et je n'en ai pâli ni devant le siècle ni devant la postérité. Il fallait un exemple terrible, un de ces grands coups d'état à l'usage des peuples en danger de périr \ cette nécessité était dans la pensée générale; nous avons tous enflammé la colère du peuple , nous lavons laissé exterminer ses ennemis, en disant : Périsse notre mémoire, pourvu que la république soit sauvée ! »
En face de Danton, s élève un ministre digne de ce titre par son humanité : le vertueux Roland. Malade, il oubliait ses souffrances pour ne penser qu'aux moyens d'arrêter les assassinats; il s'était adressé à Santerre, et lavait requis, au nom de la loi, de protéger les prisonniers par une garde imposante ; mais Santerre , effrayé , n'avait fait que des réponses évasives, et s'était tenu dans la plus complète inertie. Il n'avait point rassemblé la garde nationale, il ne lavait point dirigée vers les prisons. C'est alors que, sous l'inspiration de son cœur, et d'une épouse d accord avec lui dans son horreur pour le crime , Roland envoya, le 5 septembre, à l'Assemblée nationale une lettre qui restera à jamais comme un titre de gloire pour tous, deux (i). L'assemblée couvrit d'applaudissemens cet éloquent appel à l'humanité du peuple; elle ordonna que la Commune rendrait compte de l'état de la capitale. L'autorité municipale répondit que le calme était rétabli , et en effet
0) Voyez la noie 4 à la On de ce volume.
IttS RÉVOLUTION FRANÇAISE.
les assassins commençaient à se lasser, et bientôt ils n'allaient plus avoir de victimes à immoler.
La lettre de Roland était d'autant plus hardie qu'elle offensait un parti presque souverain et un peuple en insurrection. Tant de constance rendit furieux Marat et ses amis du comité de surveillance ; ils osèrent lancer un mandat d'arrêt contre le ministre. Danton, en apprenant cet acte de délire, courut au comité déchirer l'étrange mandat, en demandant à ses membres s'ils étaient devenus fous; il s emporta jusqu'à les traiter d'enragés... Que faisaient donc les autres ministres? Rien, absolument rien. Réduits à la plus déplorable impuissance , ils gémissaient , levaient les mains au ciel, et attendaient de la lassitude du peuple ou de quelque heureux hasard la fin de cette longue tragédie. Des voix accusatrices se sont élevées et s'élèvent encore coiftre la législature -, mais quelle force répressive , quelle autorité de commandement lui restaient en présence de la Commune et du peuple? que pouvait-elle? Faire des proclamations? on ne les écoutait pas-, rendre des décrets? qui les aurait fait exécuter? La garde nationale n'ayant plus d'unité, ne recevant pas d'ordre et de direction, était comme si elle n'eût pas été; presque tout le pouvoir qui existait encore, résidait dans la Commune; mais après avoir excité, enflammé, déchaîné le peuple, en lui donnant le nom de souverain , elle se trouvait elle-même dans la dépendance , et obéissait bien plus qu'elle ne commandait : son rôle consistait à donner quelque direction, à établir quelque ordre et à sanctionner par son approbation ; ce qu'elle fit avec un éclat et un scandale qui passe toute croyance, dans une proclamation furieuse, adressée à tous les départemens par les membres du comité de surveillance de la Commune : mais c'est là un fait et non pas une excuse ; le comité de surveillance était loin d'en demander, ainsi qu'on va le juger par la pièce suivante :