‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 64 sur 125 · MASSACRES · texte numérisé non relu

MASSACRES

parvient à obtenir le silence : « Mes camarades, mes amis, s'écrie-t-il, vous êtes bons patriotes , votre ressentiment est juste, et vos plaintes sont fondées; guerre ouverte aux ennemis du bien public; ni trêves, ni ménagemens, c'est un combat à mort. Je sens comme vous qu'il faut qu'ils périssent ; mais si vous êtes bons citoyens , vous devez aimer la justice. Il n'est pas un d© vous qui ne frémisse de l'idée affreuse de tremper ses mains dans le sang innocent ! — Oui, oui, répond la foule. — Eh bien ! je vous le demande, quand vous voulez, sans rien entendre, sans rien examiner, vous jeter comme des tigres en fureur sur des hommes qui sont vos frères, ne vous exposez pas au regret tardif et désespérant d'avoir frappé l'innocent au lieu du coupable! » A ce discours, l'un des travailleurs, tremblant de colère, brandissant dans sa main un sabre tout dégouttant de sang, se jette près du guichet, et dirigeant la pointe contre le visage de l'orateur , il s'écrie à son tour : « Dites donc, monsieur le citoyen, parlez donc, est-ce que vous vouiez aussi nous endormir ? si les gueux de Prussiens étaient à Paris , chercheraient - ils aussi les coupables ? ne frapperaient - ils pas à tort et à travers comme les Suisses du 10 août ? Eh bien ! moi, dit ce terrible orateur, je n'endors personne, et je vous dis que je suis père de famille , que j'ai une femme et cinq enfans que je veux laisser à la garde de ma section pour aller combattre l'ennemi; mais je n'entends pas que, pendant ce temps-là, les scélérats qui sont dans cette prison, et à qui d autres scélérats viendront ouvrir les portes , aillent égorger ma femme et mes enfans. J'ai trois garçons qui seront, je l'espère, plus utiles à la patrie que les coquins que vous vouiez conserver ; au reste, il n'y a qu'à les faire sortir, nous leur donnerons des armes et nous les combattrons à nombre égal ; mourir ici , mourir aux frontières, je n'en serai pas moins tué par des scélérats , cl je leur vendrai chèrement ma vie ; et soit par moi ,

soit par d'autres, la prison en sera purgée ! — Il a raison ! il faut entrer, » s'écrie la multitude avec un redoublement de rage. Les prisonniers voient la mort qui va fondre sur eux. « Un instant, reprit le premier orateur, vous allez être satisfaits, voici lé livre des écrous, il servira à donner des renseignemens \ Ton pourra ainsi punir les scélérats sans cesser d'être justes. Le président lira l'écrou en présence du prisonnier ; il recueillera les voix d un tribunal nommé par vous, et prononcera. » Cette déclaration fut accueilie avec joie , et tout à coup une voix unanime s'éleva du sein de cette foule satisfaite. « Maillard, Maillard président ! » Il parut et annonça qu'il allait travailler en bon citoyen. Maillard répétait l'horrible propos de Billaud ; il s'assit devant une table chargée de papiers et de bouteilles, choisit pour juges quelques uns de ceux qui l'entouraient et qui avaient les mains teintes de sang, et acheva de composer ainsi cette affreuse parodie d'un tribunal. Deux égorgeurs, le sabre nu, guidés par un guichetier, allaient chercher le prisonnier qu'appelait Maillard, dépositaire du livre des écrous; l'élu de la mort était-il arrivé sur le seuil de l'antre de ses juges, on lui croisait deux sabres sur la poitrine, en l'avertissant qu'au moindre signe de résistance, il aurait cessé de vivre. Tremblant , éperdu , le malheureux se croyait mort dès qu'il se voyait en présence des sinistres figures des membres de ce jury plus que révolutionnaire.

On commença par les soldats suisses. « C'est vous, leur dit Maillard, qui avez assassiné le peuple au 10 août. — Mais nous étions attaqués, et nous obéissions à nos chefs ! » Les malheureux tombent à genoux, et s'écrient : «Grâce! grâce! — IL ne s'agit, reprit Maillard d'un ton calme, que de vous transférer à la Force (ce mot convenu était le signal de mort ) ; le peuple ensuite vous fera peut-être grâce. » Mais ces pauvres soldats n'avaient que trop en* tendu les cris furieux de la multitude. « Hélas! dirent-ils,

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