‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 67 sur 125 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Armées. — Massacres de Versailles. — - Enthousiasme de la France.— Elections a la Convention. — Commune de Paris. — Vol des diaraans de la couronne. — Appel au camp de Vergniaud. — Attaque contre la Commune.

Jamais, malgré les enrôlemens volontaires et l'habile activité de Servan , la France ne s'était vue plus près de sa perte ; jamais la guerre n'avait eu un aspect plus malheureux; jamais peut-être un général ne s était trouvé dans une position plus désespérée que celle de Dumouriez , chargé du commandement suprême de toutes les forces qui couvraient la frontière du nord, depuis Dunkerque jusqu'à Strasbourg. Excepté les troupes qui s'étaient identifiées avec lui dans le camp de Maulde, l'armée ne connaissait pas le nouveau chef. On ignorait ses talens militaires; les soldats, les officiers surtout, le détestaient comme l'ancien ennemi de Lafayette. Dumouriez, à son tour, n'avait aucune notion exacte sur les hommes qu'il allait commander. D'ailleurs comment , avec vingttrois mille hommes, résister à quatre- vingt mille soldats aguerris et pleins de confiance dans des généraux célèbres? Luckner, retiré dans le camp de Richemond , où il cou-

vrait Metz, ne pouvait donner la main à Dumouriez, qui d'ailleurs comptait peu sur cet ancien chef de partisans , homme usé, brave de sa personne, mais d'une volonté nulle, d'une résolution incertaine, et enfin incapable de s'associer aux heureuses témérités qu'un génie confiant dans son étoile devait tenter pour sauver la France.

Avant l'investissement et la reddition de Verdun , Dumouriez , obstiné à suivre son projet favori, et comptant sur la résistance des forteresses , voulait porter la guerre dans les Pays-Bas -, mais la facilité avec laquelle la place de Longwy avait ouvert ses portes contraignit le général français à changer son plan de campagne. Le 28, il assembla un grand conseil de guerre composé du lieutenant-général Dillon et des quatre maréchaux de camp, Vouillers, Ghazot, Dangers etDietmann , et du commissaire-ordonnateur Petiet. Le commandant en chef exposa, sans rien dissimuler, tout ce qu'avait de critique la position dans laquelle on se trouvait ; et poussant les choses au pis , il considéra Verdun comme pris , malgré un renfort de deux bataillons qu'il avait envoyés sous les ordres du maréchal de camp Gaibaud , avec Tordre de se jeter dans la place. Après avoir éprouvé les esprits par cette franche déclaration , il se hâta d'ajouter que l'on pouvait beaucoup avec dix-neuf mille fantassins aguerris et braves , avec une cavalerie composée des meilleurs régimens de France, quoique ne comptant que cinq mille chevaux , et un parc de soixante bouches à feu , non compris les canons des bataillons. Cet exposé fait , le général terminait par demander des eonseils sur le parti à prendre pour repousser l'invasion , ou du moins gagner du temps , afin de permettre aux renforts déjà en marche d'arriver avec les bataillons de volontaires dont les routes de France commençaient à se couvrir.

Dillon , quoique intrépide en face du danger, proposa m. 1 7

de se retirer derrière la Marae et de gagner Chatons avant l'ennemi. Ce conseil , appuyé de raisons assez plausibles , réunit tous les suffrages. Dumouriez garda le silence , se leva, et dit seulement qu'il y réfléchirait.

On ne sait pourquoi ,chez une nation aussi brave et aussi aventureuse que la nôtre , les résolutions timides , déguisées sous le beau nom de prudence, prévalent souvent dans les conseils de guerre. Napoléon eut à subir plus d'une Ibis cette singulière épreuve des caractères, dans de graves circonstances , et souvent il ne triompha des plus grands obstacles que par l'ascendant de son génie. Dumouriez s'éleva de même ici au-dessus de l'opinion de ses généraux. Il ne voulut pas abandonner la Lorraine , les trois Evôchéset les Ardennes , faute qui l'aurait conduit à sacrifier Cbâlons , Reims , Soissons , et à laisser l'armée ennemie se répandre dans des contrées riches et fertiles. Alors, dit-on , montrant sur une carte la forêt de l'Argonne : « Voilà les Thermopyles de la France ; si j'ai le bonheur d'y arriver le premier, tout est sauvé. »

La forêt de l'Argonne est une lisière de bois qui s'étend depuis Passavant jusqu'à une lieue au-delà de Sainte- Menehould et près de Sedan ; elle comporte une longueur de treize lieues-, sa largeur est très inégale, et varie depuis quatre lieues jusqu'à une lieue et demie. Cette forêt sépare les Evêchés de la Champagne-Pouilleuse, et se lie à d'autres parties de bois de moins en moins considérables, qui se prolongent dans la direction de Bar-le-Duc. Les bords de l'Argonne ,sur les deux penchans, offrent un pays riche, des par turages excellens, des villages nombreux et très peuplés. Elle ne présente que cinq coupures par où l'on puisse la traverser pour passer desEvêchès en Champagne. Le débouché du Chêne-Populeux est le plus ouvert :il y passe un chemin qui mène de Sedan à Rhétel -, celui de la Croix-aux-Bois , à deux lieues du premier, sert de chemin de communication aux charrettes qui vont de Briquenay à Vouzières. Le

troisième est Grand-Pré, que traverse la route de Stenay à Reims.

Le quatrième débouché est celui de la Ohalade , qui conduit de Varennes à Sainte-lf enehould. Le dernier est un défilé étroit et dangereux appelé les Islettes, seule route de Verdun à Paris.

Si notre armée parvenait à occuper les cinq positions dont nous Tenons de parler , la France pouvait concevoir les plus grandes espérances de succès. Forcés de combattre dans des espaces étroits , dans des gorges qui ne permettaient pas de se développer , les ennemis perdaient l'avantage de leur supériorité numérique, et couraient la chance d'essuyer une défaite dont les conséquences seraient terribles 1

Le général Dumouriez, décidé sur son système de défense, résolut de ne pas perdre un instant pour le mettre à exécution , si le temps et la fortune le permettaient encore, c'est-à-dire si les Prussiens n'étaient pas déjà en force dans un de ces passages qui leur auraient ouvert la route de Paris, dans le cas où ils se seraient doutés de l'importance des clairières qu'ils avaient devant eux, et dont le balut de la France aHait dépendre.

De Sedan deux routes conduisent à Grand-Pré : Tune passe entre la Meuse et les bois , l autre passe par le Chêne- Populeux , et longe la forêt à l'ouest ; celle-ci est la plus sûre. Dumouriez , qui sentait la valeur du temps, prit hardiment la plus courte. Clairfayt n'était pas loin de Stenay, et tout près de la direction que l'armée française devait suivre : le corps autrichien ne se trouvait qu'à six lieues de Grand-Pré , tandis que Dumouriez en était à douze. En conséquence, le général Dillon reçut l'prdre de quitter Mousson, de marcher sur Clairfayt, d'attaquer vigoureusement l'avant-garde autrichienne, et de la rejeter de l'autre côté de la Meuse.

Dillon se mit en mouvement le SI août , repoussa en

effet lavant-garde ennemie , et se dirigea ensuite sur la Chalade et les Mettes. Marchant sur les traces de Dillon, le général en chef se mit en route avec 15,000 hommes, débarrassés de tout le matériel laissé à la garde du général Ghazot , avec cinq mille hommes qui devaient suivre la route des défilés par Tannai et les Armoises. Dillon continuant avec la plus grande activité son mouvement sur les Islettes, les trouva déjà occupées par le général Goobaud, qui n'avait pu se jeter dans la place de Verdun ; couvrit de plus la Chalade; de son côté, le corps d'armée arriva le 4 au camp de Grand-Pré. Sûr de l'occupation des Mettes et de la Chalade par lés troupes des généraux Dilkro et Galband, qui avaient sept mille hommes sous leurs ordres, Dumouriez plaça au Chêne-Populeux le générai Dubouquet avec une division fraîchement organisée à Reims -, il confia en outre la défense de la Croîx-aux-Bois à trois cents dragons et à mille hommes d'infanterie. Ainsi se trouvait terminé le mouvement habile qui rendait Dumouriez maître des défilés de l'Argonne.

Mais que faisaient donc Brunswick et son armée? Les Prussiens , maîtres de Longwy, au lieu de profiter de ce premier avantage, perdirent plusieurs jours à attendre dans un camp formé autour de la place , des nouvelles du général autrichien Hohenlohe, qui devait marcher sur Thionville, pour en former le siège. Le 28, l'armée ennemie commença à s'ébranler $ le 51 , elle campa sur la côte de Saint- Michel, située à deux mille pas de Verdun. Les ouvrages de cette place importante étaient en très mauvais état. Cependant le colonel Beaurepaire, vieil officier plein de talent, espérait pouvoir résister avec une garnison de trois mille hommes, que commandaient sous ses ordres les chefs de bataillon Lemoine, Dufour, et Marceau à qui l'avenir réserve tant de gloire. Mais la classe bourgeoise était royaliste , et la populace , par frayeur sans doute, voulait forcer Beaurepaire à ouvrir les portes. Le premier jour de l'inves-

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