‹ Histoire complète de la révolution françaiseChapitre 68 sur 125 · CAMP DE GRAND-PRÉ · texte numérisé non relu

CAMP DE GRAND-PRÉ

tissement, elle avait pillé les magasins. A dix heures du matin , le roi de Prusse fit sommer la ville. Sur la réponse négative de Beaurepaire, le feu commença à six heures, et dora jusqu'au lendemain, à sept heures du soir. Alors les officiers municipaux prétendirent qu'il fallait capituler. En vain le colonel repoussa-t-il une si humiliante détermination-, en vain Marceau répondit-il du succès, tout fut inutile. Le peuple appuya ses magistrats. Beaurepaire, désespéré, se brûla la cervelle, et la honteuse capitulation fut signée par un lieutenant - colonel et par le comte de Kalkreuth. Le 2. septembre, la garnison sortit avec tous les honneurs de la guerre , emportant dans un fourgon le corps de son brave commandant ; elle se dirigea sur Sainte-Menehould , et fit sa jonction aux Islettcs avec le général Galbaud. Un représentant du peuple, en mission, dit au brave Marceau, qui avait tout perdu : « Que voulez-vous que Ton vous rende? — Un sabre nouveau pour venger notre défaite! » s'écrie le bouillant jeune homme.

Après la prise de Verdun, différens avis furent ouverts dans le camp prussien : Brunswick proposa de faire tenir en échec les Français qui occupaient les débouchés de l ? Argonne , tandis que la masse de l'armée, remontant à droite, marcherait sur Mézières et Sedan , et se réunirait avec le duc de Saxe-Taschen , après que celui-ci aurait dissipé le faible camp de Maulde. Le roi de Prusse , au contraire , séduit par la prompte reddition de Longwy, de Verdun , trop confiant dans les paroles des émigrés , voulut marcher sur Paris , traverser la Meuse, et renverser la jeune armée qui se trouvait opposée à ses vieilles troupes. Le duc ne dissimula pas ce qu'il pensait de cette résolution; il fit plus, il ajouta devant les généraux émigrés Lambert et Pouilly, que, depuis le 10 août, la contre-révolution était impossible. En effet, les Jacobins, en faisant le roi prisonnier, avaient brûlé leurs vaisseaux. L'élève du grand

tM RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Frédéric jugeait bien la position nouvelle de la France et le génie de la révolution. De toutes parts s'étaient formés des camps : celui de Soissons dirigeait sans relâche des bataillons vers l'armée; les camps de Meaux , de Reims, de Cbâlons, suivaient cet exemple. Le B , les Prussiens traversèrent la Meuse sur trois colonnes : 1 avant-garde campa à Sivry le-Perche, observant la route de Clermont; le général Kalkreotb prit position sur les hauteurs de Mont* faucon-, le général Clairfayt s'établit à Romange et sur l'extrême droite , les Hessois à Longwy. Le duc avait son quartier-général à Regret, et le roi à Glorieux.

Ce mouvement n'intimida point Dumouriez. Tranquille dans son camp de Grand-Pré, entre l'Aisne et l'Aire, il avait à sa gauche le village de Grand-Pré, et sa droite s'appuyait sur Marque. La position qu'occupait l'armée française formait un grand amphithéâtre très élevé au-dessus d'une prairie terminée par la rivière d'Aire. Cet amphithéâtre est bordé par la forêt sur la droite et par la rivière sur la gauche. Derrière le camp français était le village de Senucq r où Dumouriez avait placé son beau parc d'artillerie. L'Aisne coulait derrière nousj mais on pouvait la traverser sur deux ponts , et, en cas de revers, comme la rive opposée était plus élevée que le camp , quelques pièces de canon auraient suffi pour protéger la retraite.

Dumouriez avait jeté des corps nombreux en avant de l'Aisne*, le colonel Stengel occupait le plateau de Jou vin, position très belle et difficile à enlever; mais si pourtant il se trouvait dans l'impossibilité de résister à des forces supérieures, M devait se retirer sur le village de Chevières par les deux ponts , que protégeaient toutes les batteries du camp de Grand-Pré. Ainsi , pour emporter la position qu'occupait Dumouriez, il fallait d'abord s'emparer des hauteurs de Saint-Jouvin , braver les feux croisés du camp de Grand-Pré et des hauteurs voisines de Marque, et après tout cela, traverser l'Aisne et enfoncer les Français, qui

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pouvaient prendre sur l'autre rive une position presque inexpugnable. Le général écrivit alors au ministre Servan , qui , quoique malade, secondait de tous ses moyens le talent de Dumouriez , cette lettre laconique : « Verdun est pris ,* [attends les Prussiens. Le camp de Grand-Pri et celui des Islettes sont les Thermopyles ; mais je serai plus heuteux que Léonidas. »

Dans une seconde lettre toute de détails, le général faisait connaître très nettement sa position, ses besoins, les ordres qu'il avait envoyés à Beumonvilie et à Duval ; l'instruction qu'il avait laissée à Labouidouuaye pour la défense du département du Nord , et enfin celle qu'il avait remise à Moreton et à Malus pour hâter les préparatifs d'une agression dans les Pays-Bas. Il priait Servan de détacher quelques troupes de l'armée d'Alsace, et d'engager Lucknér à quitter son camp , afin de s'approcher de l'armée ennemie pour la prendre en queue et en flanc, en la côtoyant par Ligny , Bar-le-Duc et Saint-Dizier. Dumouriez assurait qu'il tiendrait à Grand-Pré assez long-temps pour faire perdre cette campagne à une armée manœuvrant dans des chemins difficiles et détrempés par les pluies. Il relevait, avec le plus grand sens, toutes les fautes des alliés, entre autres celle de laisser derrière eux une place comme Montmédy , dont la garnison ne pouvait manquer de les inquiéter. Pendant qu'il donnait l'état exact de sa position, il s'efforçait de faire soulever les habitans des campagnes par des proclamations qui les exhortaient à se jeter dans les bois en tirailleurs dès l'instant qu'ils entendraient le village qu'il occupait sonner le tocsin. Gomme on le voit , le général entendait parfaitement le genre de guerre que comportait le terrain couvert et boisé de cette partie de la France. Grâce à ces bonnes dispositions , et malgré de fréquentes attaques, des engagemens assez sérieux d'avantpostes, les troupes sous les ordres du colonel Stengel et celles qui à Mortaune étaient commandées par le Péruvien

Miranda , résistèrent vigoureusement, et repoussèrent tous les efforts des Prussiens.

On était parvenu au 15 septembre; Beurnon ville » était plus qu'à quelques lieues -, KeUermann n'avait plus que huit jours de marche pour arriver à Bar, et bientôt Dumouriez allait se trouver à la tête de soixante mille hommes exercés par de fréquens combats : aussi, malgré les plaintes des généraux, malgré les accusations, les reproches que lai fusaient les journaux de Paris, le général en chef persévérait à demeurer dans les positions inexpugnables qu'il avait prises et à y recevoir la bataille. La dyssenterie régnait dans le camp de Grand-Pré , mais cette maladie n'avait pas un caractère dangereux et n'exerçait que peu de ravages.

Les Prussiens avaient achevé de consommer les approvisionnemens trouvés dans Longwy et Verdun. Ils dépouillèrent complètement le pays qu'ils occupaient, et bientôt la nécessité allait les forcer à envoyer au loin des détachement qu'inquiéteraient sans aucun doute les garnisons de- Thionville, Montmédy , Sedan et Luxembourg. À cette époque, Dumouriez écrivait sans relâche à Servan d'engager Biron à marcher sur Trêves et Goblentz pour rendre ainsi à Brunswick toute retraite impossible.

Ge fut dans cette circonstance qu'une faute commise par le général français mit le pays et la liberté à deux doigts de leur perte.

Mais l'ordre des dates nous force de revenir à Paris. Les massacres des prisons n'avaient* pas produit l'horreur générale qu'inspire aujourd'hui le récit de ces forfaits, soit que les événemens qui se pressaient préoccupassent trop les esprits , soit que les harangués des clubs où l'on vantait les journées de septembre comme ayant sauvé la France, eussent confirmé cette opinion qui avait permis aux égorgeurs d'accomplir leur sanglante miisson ; mais , malgré les conseils de la circulaire de Ma rat, la vengeance populaire n'eut pas de profonds retentissemens au loin.

Quelques ailles seulement imitèrent l'exemple de la capitale. Parmi les massacres secondaires, il en est un qu on ne saurait passer sous silence : tout le monde devine qu'il s'agît ici des prisonniers d'Orléans , immolés à Versailles avec tant de barbarie.

Sur les instances réitérées de la Commune , imbue avec tout le peuple de la croyance que la haute cour d'Orléans voulait. absoudre les prisonniers traduits devant elle ou du moins traîner l'affaire en longueur, de manière à profiter pour eux du bénéfice du temps , la législature avait ordonné que ces prisonniers fussent amenés à Paris, et traduits par devant le tribunal criminel du 17 août ; en conséquence, ce tribunal avait évoqué toutes les affaires pendantes à la haute cour, sous le prétexte de leur connexité avec la conspiration tramée au château le 10 août , que les patriotes appelaient la conspiration de la Saint-Laurent. En exécution du décret, Danton avait ordonné letransferement des prisonniers d'Orléans. Ces malheureux s'étaient mis en route le I er septembre , sous une bonne escorte , commandée par Fournier l'Américain , déjà célèbre dans les fastes de la révolution ; mais les scènes affreuses qui venaient de marquer cette époque néfaste , ayant fait sentir le danger d'amener dans Paris des hommes tels que le ministre Delessart , le duc de Brissac et tant d'autres personnages, objets des plus violentes accusations et appelés aux pieds de la justice par des cris qui semblaient lui dicter leur sentence de mort , un nouveau décret de l'assemblée donnait Saumur pour destination aux prisonniers. On ne peut expliquer, même par la correspondance de Roland avec la municipalité , pourquoi cet ordre salutaire resta sans exécution. Lé 8, la commune de Versai lies reçut une lettre du ministre de l'intérieur, qui annonçait que les prisonniers d'état seraient à Versailles le dimanche matin : « Je ne puis trop, ajoutait Roland, recommander à votre sollicitude, messieurs, les précautions les plus sages pour

préserver de tout événement les personnes qui, étant sous le glaive de la loi , méritent tons les égards de 1 humanité. » Il se trouvait dans ce moment à Versailles cinq à six mille hommes, arrivés des diverses parties du département pour former des bataillons de volontaires. Depuis plusieurs jours, des individus venus de Paris égaraient le civismedes bons habitans des campagnes, et les engageaient à de sanglantes exécutions : pour éviter tous les malheurs qui pourraient survenir au milieu d un tel rassemblement excité par de funestes conseils, le maire et le conseil municipal résolurent de mettre les prisonniers en dépôt dans les bâtimens delà ménagerie, à environ un quart de lieue de distance de la ville.

Le 9 , à neuf heures du matin , des officiers faisant partie de l'escorte des prisonniers arrivent et annoncent que le cortège n'est plus qu'A deux lieues; alors la Commune publie la proclamation suivante :

« Citoyens et frères d'armes ,

« On transfère d'Orléans les prisonniers d état que la haute cour nationale doit juger.

(( On leur avait assigné Saumur pour résidence -, ils sont conduits à Versailles , et y arrivent aujourd'hui.

« Le devoir nous ordonne impérieusement de garder ce dépôt-, la cité de Versailles méritait qu'on le lui confiât, puisque la tranquillité n'a pas cessé de régner dans ses murs.

« Nous ne croyons pas devoir rappeler à des hommes libres que ces prisonniers appartiennent à la loi, et qu'ils sont sous la sauve-garde publique.

. « Français ! la loyauté des citoyens de Versailles, ainsi que celle des braves légions qui s'y réunissent pour aller défendre la liberté et l'égalité , nous répondent que ce dépôt sera conserve. »

A dix heures, le maire et les officiers qui étaient venus

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prévenir la municipalité de l'arrivée des captifs allèrent à la rencontre da cortège, dans l'intention d'en diriger la marche, s'il était possible, de manière à éviter le passage de la ville.

A une heure, le conseil général reçut du maire, Hyacinthe Richaud , une lettre ainsi conçue : « Le cortège arrive & Jouy -, il est impossible, avec les voitures , les caissons et 1 artillerie, de passer par les derrières-, ils veulent passer par Versailles ; je vais prendre les meilleures dis* positions pour effectuer le passage aussi vivement que possible. »

L'escorte, en effet, avait continué sa route sur Versailles -, au moment de l'entrée, le maire, Richaud, représenta au commandant Fournier qu'au lieu de faire marcher l'artillerie devant et derrière ,* il serait peut-être mieux de la ranger sur deux files aux deux côtés des chariots , pour soutenir la double ligne d'infanterie. Fournier répondit qu'il était sûr de son monde.

Les voitures et le cortège prirent la rue des Chantiers , l'avenue de Paris , la place d'Armes et la rue de la Surintendance. Le peuple jusqu'alors s'était contenté de crier . Vive la nation ! et n'avait fait entendre que de fortes huées contre les prisonniers. Cependant le maire , dont, pendant tous ces fatals événemens, la conduite fut aussi courageuse que prévoyante, voulut aller se mettre près des chariots qui conduisaient Delessart, Rrissac et leurs compagnons ; on lui dit alors qu'en tête de la colonne et vu par tout le peuple, qui l'aimait, il pouvait rendre de plus grands services; il adopta cet avis. Le maire et l'avantgarde passent la grille de l'Orangerie : on crie que les chariots sont arrêtés par la multitude. Le maire revient au galop avec le commandant en second de la milice parisienne. La foule entourait le premier chariot, et menaçait les prisonniers. Le maire, au nom de la justice et de l'humanité, s'adresse aux plus échauffés; on lui répond : Nous

avons confiance en vous , vous êtes le maire de Versailles ,

mais vous êtes trop bon pour des scélérats. Ils méritent la

mortl Le maire donne Tordre de marcher; alors quelques

uns lui crient : « Livrez-nous au moins Brissac et Delessart ;

nous tous laisserons emmener les autres ; autrement ils

périront tôt ou tard, nous irons à la ménagerie; si nous

les laissions aller, on les sauverait encore. » Pendant ce

temps, la multitude avait forcé la grille de l'Orangerie,

de manière que lavant-garde était toujours séparée du

reste de l'escorte. Après un administrateur, M. Deplane ,

qu'on avait forcé de se retirer, le maire parvient à faire

ouvrir la grille. On veut la refermer; il s'y oppose. 11 se

place entre les deux battans ; on veut l'arracher de sa

place ; il donne des ordres , mais ils se sent enlever par des

hommes qui disaient : « C'est le maire ! sauvons le maire ! »

On le porte chez le suisse, « Ce n'est pas là mon poste ,

s écrie-t-il , » et il sort. La grille était fermée de nouveau ,

un sapeur l'ouvre avec sa hache; le maire rentre dans la

ville , et aussitôt la grille se retrouve fermée. Le danger

croissait de plus en plus ; un moment de station pouvait

devenir fatal aux prisonniers. Toujours occupé de veiller

sur eux par des ordres prévoyans , le maire , à pied , marche

à la tête des chariots. Plusieurs hommes l'accostent en lui

disant qu'il est impossible d'arrêter la vengeance populaire.

M. Truffer, l'un des administrateurs municipaux, placé près

d'un chariot, exhortait les hommes de l'escorte à remplir

leur devoir, à se serrer de manière que les séditieux ne

pussent parvenir aux prisonniers.

On arrive auxQuatre-Bornes, où le premier chariot était arrêté par une foule d'hommes qui avaient le sabre à la main. Le maire se jette au-devant des glaives, et intercède pour les prisonniers au nom.de la loi et de l'honneur national ; on ne l'écoute pas. Les assassins s'approchent plus près de leurs victimes. Ils vont frapper. Le maire se précipite sur les chariots ; il couvre de son corps les mal-

heureux , qui s accrochent à ses habits : i! y eut là une lutte sublime entre un seul homme et des tigres à face humaine, qui brûlaient de lui arracher leur proie. Il voit le massacre qu'il a retardé par d'héroïques efforts; on l'enlève , il perd connaissance -, on le transporte dans une maison ; il reprend ses sens , il veut sortir, il veut retourner sur le théâtre de sa vertu et mourir pour la loi en défendant ceux qu'elle a mis sous sa garde : « C'est en vain , lui dit-on , que vous voulez les sauver, il n'est plus temps. » Il sort ; un spectacle affreux le pénètre d'horreur : partout le sang , la mort, de» cris plaintifs, des hurlemens affreux, des membres épars S

On le ramène à la mairie. Au retour d'une promenade dans les bois de Satory, je descendais la rue qui porte ce nom-, j'apprends, comme la majorité des citoyens qui l'ignoraient, cette fatale nouvelle. A l'aspect des bâtons et des sabres sanglans que l'on voyait de loin , l'horreur me saisit , et je vole à la maison commune. Bichaud n'était pas reconnaissable. Pâle, défait, les joues tremblantes, les yeux sortans de leurs orbites, le coude appuyé sur la table , la main dans ses cheveux , il semblait abîmé dans une seule pensée * la douleur, l'effroi , l'indignation , la pitié qui lui déchirait le cœur, l'héroïsme de la vertu qui met sur la figure de l'homme l'empreinte des inspirations sublimes qu'elle a données, l'avaient transformé en un être extraordinaire à mes yeux. Aussitôt qu'il m'aperçut, il se leva pour venir à moi, et me dit avec un cri perçant qui retentit encore au dedans de moi : « Ah ! mon ami , si tu savais ce qu'ils ont fait; ce sont des monstres ! ils ont déshonoré la liberté. » Je le serrai fortement contre ma poitrine sans pouvoir prononcer une seule parole. Alors surviennent deux cents hommesarmésde fusils, de baïonnettes, de sabres et d'épées; plusieurs disent qu'ils prétendent se porter aux maisons de justice et d'arrêt , vider les prisons ; que M. Gillet, accusateur public, demande les moyens de défendre

la prison. Le maire se lève : « Ta ne me quittera» pas, » s'écrie-t-il avec chaleur, en me prenant le bras. Il part . accompagné de MM. Sirot, Amaury et Pacou; je marche auprès de lai. On entre au département-, mais le temps pressait : au lieu de délibérer, il fallait agir. M. Germain , président du département et une ou deux personnes se joignent au maire. Arrivés à la geôle , nous passons sous une voûte de sabres sanglans ; on avait déjà égorgé les prisonniers des cachots. A force de supplications , le maire , le président et moi-même nous parvenons à suspendre les immolations. En ce moment, un envoyé vient dire que Ton menace les détenus de la maison d'arrêt. M. Maux , juge au tribunal du district et plusieurs autres citoyens faisaient les plus grands efforts pour prévenir les assassinats; le maire, le président du département et les autres personnes présentes courent à ce nouveau danger, en me laissant seul sur les degrés de l'escalier de la porte de la prison, en face des égorgeurs. Ils voulaient recommencer; mais après deux heures de débats, et en leur promettant l'arrivée du président du tribunal, M. Alquier, j'eus le bonheur de parvenir à les renvoyer et à faire fermer les portes de la cour de la geôle. Le maire fut admirable à Tune et l'autre prison , comme il l'avait été sur les voitures du cortège des prisonniers d'Orléans ; plus heureux qu'à la maison de justice , il sauva tous les prisonniers de la maison d'arrêt , et fut reconduit en triomphe à l'hôtel-de-viUe, par les volontaires dont il avait désarmé la fureur. Après son départ, un ruban tricolore, tendu en forme de barrière le long de la porte de la prison , suffit pour la défendre contre toute nouvelle entreprise.

Ainsi qu'au 10 août un grand désintéressement se fit remarquer parmi les meurtriers; ils ne déshonorèrent point leurs crimes par le vol ; et sauf quelques uns de ces brigands-nés, de ces hommes portés à la férocité parleur nature et par leurs habitudes, les autres faisaient évi-

déminent connaître, même dans leur joie barbare, qu'ils croyaient avoir fait une action utile, et rendu un service à leur pays.

La ville de Versailles ne vit aucun de ses citoyens parmi les complices des crimes de cette journée, dans laquelle personne ne pouvait se dérober aux regards publics; mais une responsabilité terrible pèse sur la mémoire de Fourmer l'Américain et des hommes fougueux venus de Paris comme lui avec une mission de vengeance et de sang, sur le comité de surveillance de la Gommune, dont l'exécrable adresse était ce que Tacite .appelle irritamenta malorum. A cette époque, le président du tribunal, M. Aiquier, vint consulter Danton au sujet des prisonniers d'Orléans. « Monsieur Aiquier, s'écria le ministre, ces gens-là sont bien coupables, ces gens-là sont bien coupables. — Soit, ajouta le président Aiquier } mais la loi seule doit en faire justice. — Eh! monsieur, ne voyez-vous pas, reprit Danton de sa voix de tribun, que je vous aurais déjà répondu d'une autre manière si je le pouvais? Retournez à vos fonctions, et ne vous mêlez pas de cette affaire. » Je reçus M. Aiquier au moment de son retour de Versailles, et je suis le premier auquel il ait fait confidence de cette réponse, dont il était encore tout terrassé.

À Dieu ne plaise que nous cherchions dans les exemples du passé des excuses pour les journées de septembre -, mais comme il règne encore dans le monde , et surtout dans les hommes qui prétendent gouverner l'opinion , en lui imposant les arrêts de leur passion , une sévérité inexorable pour les* crimes du peuple et des défenseurs de sa cause, il faut bien rappeler aussi les crimes des puissans de la terre ; il faut bien dire que, sous Charles VI , de déplorable mémoire, la capitale eut à subir un S septembre, dont celui de 1782 n'est qu'une faible image. En effet, les assassinats, les incendies, les pillages, les spoliations, la ruine des campagnes, les tortures employées contre leurs habitans

réfugiés à Paris, et qu'on voulait forcer à se racheter; la proscription de la bourgeoisie, tantôt immolée par la populace que soutenait et soudoyait le duc de Bourgogne, tantôt décimée par l'autorité royale triomphante de ses ennemis-, les condamnations à mort, précédées du supplice de la question, et tous les maux réunis, semblèrent conjurés pour fondre, à cette fatale époque, sur la capitale, et au bout de tout cela , d'indignes et lâches seigneurs qui mettaient notre belle France sous le joug d'un roi d'Angleterre ! Un siècle et demi plus tard , la Saint-Barthélémy, le massacre des huguenots dans toute la France , par ordre de la cour , l'assassinat de Goligny , convié à des réjouissances de paix, Catherine de Médicis , et l'horrible trahison tramée par son génie italien , Charles IX qui tira lui-même sur ses sujets, et s'échappa jusqu'à dire après la royale boucherie : « N'ai- je pas bien joué mon rôle? » Le pape Grégoire XIII et ses cardinaux , bannissant les assassins de Goligny, et remerciant Dieu du massacre de cinquante mille de ses coreligionnaires, ne sont-ils pas plus effroyables encore que les faits et les hommes de l'époque que nous venons de retracer avec douleur? Mais quelle conclusion tirerons-nous de ces rapprochemens? La voici. Plébéiens, nobles, princes, rois et peuple, vous vous ressemblez tous dans vos fureurs. Rentrez donc tous sous le joug sacré de la loi qui vous préservera des crimes et des malheurs par lesquels vous épouvantez la terre.

Ge fut à cette époque que l'on arrêta plusieurs membres de la constituante. Barnave était déjà dans les fers, comme accusé d'avoir donné de coupables conseils à Marie- Antoinette. Adrien Duport, encore présent à Paris au iO août, avait pris la fuite. Arrêté le 14 , à Melun, il fut conduit dans les prisons de cette ville ; il s'y trouvait lors des approches des massacres de septembre. Danton , à qui Duport avait rendu de grands services lors des événemens du Champ de Mars ( le 17 juillet 1791 ) , résolut de le sauver. Ne se

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