M.-J. CHÉNIER
Inunorlel écrivain, dont les brillants ouvrages Enchanlenl les héros, les belles et les sages; Qui sais par le plaisir captiver son lecteur, Effroi du sot crédule et du lâche imposteur, Mais du bon sens, du goût, aimable et sûr arbitre ; Voltaire, en t'adressant ma véridique Épître, J'aurai soin, pour raison, de ne pas l'envoyer Devers le Paradis dont Céphas ' est portier; Lieu saint, mais ennuyeux, où les neuf chœurs des anges Au maître du logis entonnent ses louanges, De prologues sans fin lassent la Trinité, Et chantent l'opéra durant l'éternité.
Rien n'est plus musical ; mais l'Elysée antique, Malgré Chateaubriand, paraît plus poétique :
1 L'un des soixante -douze disciples de Jésus-Christ, dont parle Saint- Paul dans l'Epitre aux Galates. On admet généralement que c'est le même personnage que Saint-Pierre. Voyez, dans les œuvres complète de l'illustre Boulanger, sa savante Dissertation sur Saint-Pierre, à la suite de l'Examen de Saint-Paul, t. X de l'édition de 1791. (R. d'A..)
On s'y promène en paix sans flagorner les dieux ; On y chante un peu moins, mais on y parle mieux: Et c'est là ([ue, du temps bravant la course agile, Entre Sophocle, Horace, Arioste et Virgile, Tu jouis avec eux des honneurs consacrés Aux talents bienfaiteurs qui nous ont éclairés.
D'un âge éblouissant tu vis la décadence: Il expirait sans gloire aux jours de ton enfance; Et Louis n'était plus cet heureux potentat Oui de l'éclat des arts empruntait son éclat, Ouand Pascal et Doileau, par une habile étude, Polissaient le langage encor timide et rude ; Ouand .Molière, à grands traits (lélrissanl l'imposteur. Créait la comédie et manjuait sa hauteur; Quand, égal à Sophocle et vainqueur de Corneille, Racine d'Athalie enfaniail la merveille.
Tout avait disparu. L'écho de Port-Royal Dès longtemps, mais en vain, redemandait Pascal; Corneille dans la tombe avait suivi Molière; Racine en courtisan terminait sa carrière; Et Doileau sans succès faisant des vers chrétiens, Reste des grands talents, survivait même aux siens. Heureux sous Luxembourg, sous Condé, sous Turenne, Leurs soldais orpliolins fuyaient devant Eugène; Au héros de Marsaille ', éloigné par son roi, 'In voyait <lans les camps succéder Villeroi, Favori de Louis plus que de la victoire, Et grand à rOEil-de-I'.n'Ut', mais polit lians l'hisloire.
< r:;(liiKit, (K. il'A.)
II est vrai toutefois que le sabre à la main
On savait convertir les enfants de Calvin ;
Mais des tribus en pleurs (lui fuyaient leur patrie
Vingt peuples accueillaient l'hérétique industrie.
Chaque jour la Sorbonne admirait sur ses bancs
d'Ignace et d'Escobar les doctes partisans;
Il faut bien l'avouer : mais la triple alliance
D'un régne ambitieux punissait l'insolence ;
Et dans Versailles même, au nom du peuple anglais,
Bolingbroke à Louis venait dicter la paix.
Un temps moins sérieux vit briller ta jeunesse : S'amusant à Paris de la comnume ivresse, Plutus ôlait, rendait, retirait tour à tour Ses dons capricieux et sa faveur d'un jour '. Le laquais enrichi, prompt à se méconnaître, Se carrait dans l'hôtel qu'abandonnait son maître. Et de ce même hôtel le lendemain chassé, Par son laquais d'hier s'y trouvait remplacé. En soutane écarlate on voyait le scandale Souiller de Fenélon la mitre épiscopale : Plus de frein : le plaisir fut le cri de la cour; De quelque jansénisme on accusait l'aniour ; Et Philippe^, entouré de cent beautés piquantes. Semblait le dieu du Gange au milieu des Bacchantes.
Mais couvert si longtemps du manteau de Louis, Du moins après sa mort les bigots moins hardis
1 Allusion à la banque de Law. (R. d'A.)
2 Philippe d'Orléans, ou le Régent. (R. d'A.)
Avaient perdu le droit d'opprimer tout mérite : A la ville on bernait leur emphase liypocriie; A la cour de Philippe ils n'avaient point d'accès. Déjà vers le déclin du vieux sultan français ', Bayle, savant modeste, et raisonneur caustique, Tenait loin de Paris sa balance scei)tique. A pas lents quelquefois s'avançait à propos Le Normand Fontenelle, amoureux du repos, Bel esprit un peu fade, et sage un peu timide. Montesquieu, i)lus profond, plus (in, plus intrépide, Amenant parmi nous deux voyageurs persans, Essaya sous leurs noms de venger le bon sens. D'Usbec et de Rica les mordantes saillies, Par la raison publique en naissant accueillies. Couvraient les préjugés d'un ridicule heureux. Et le Français malin s'aguerrissait contre eux.
Tu parus. A ta voix, maint dévot sycoplianle Tressaillit de colère, et surtout d'épouvante, Soit lors (pi'en vers brillants, par Sophocle inspirés, Tu déclarais la guerre aux charlatans sacrés ; Soit quand tu célébrais sur la trompette épique Ce Bourbon, roi loyal, mais douteux calholi(iue. Hélas! bien jeune encor tu connus les revers, El ta muse héroïque a chanté dans les fers. Sortant du noir château ^ (lu'habiiail l'esclavage, Tu courus d'Albion visiter le rivage, Et, |)ar elle éclairé, tu revins sur nos bords
1 Louis XIV. Ci\. (l'A.) s La Bastille. (R. d'A.)
De sa philosophie apporter les trésors.
Cirey te vit longtemps, sous les yeux d'Emilie *,
Te faire un avenir et préparer ta vie ;
De Locke et de Newton sonder les profondeurs ;
Soumettre la morale à tes vers enchanteurs ;
Ou, prenant tout à coup l'Arioste pour maître,
L'imiter, l'égaler, le surpasser peut-être.
Cet aimable mondain qui vantait les plaisirs
A l'austère Clio dévouait ses loisirs :
Aux mœurs des nations désormais consacrée,
L'histoire n'était plus la gazette parée ^ ;
Et de la Vérité le rigoureux flambeau
Des oppresseurs du monde éclairait le tombeau.
Ce n'était point assez : d'un ton plus énergique
Ta raison, s'élevant sur la scène tragique,
Du genre humain trompé retraçait les malheurs.
Et l'auditoire ému s'instruisait par des pleurs.
De ces nobles travaux quel était le salaire ? Le même qu'obtenaient et Racine et Molière, Quand leur gloire vivante importunait les yeux : Des succès contestés et beaucoup d'envieux. A force de combattre une ligue ennemie. Tu vins à cinquante ans en notre Académie, Siéger avec Danchet, Nivelle ^ et Marivaux,
1 M""= du Chàtelct. (R. d'A.)
2 Allusion à VEssai sur les mœurs, le plus beau livre d'histoire qui ait jamais été écrit. Voy. sur ce ciiel-d'œuvre, le jugement de Thomas Buckle, Histoire delà Civilisalion en Angleterre, t. III. (R. d'A.)
3 Nivelle de Lachaussée (1692-1754), l'auteur du Préjugé à la mode. (R. d'A.)